Category: libertés individuelles

jan 11 2010

Travaille, fais du fric et ferme-la !

Régis Mex, pour Mecanopolis

Dans notre société actuelle, il est de bon ton d’estimer que nous avons l’honneur et la chance incommensurables de vivre dans un système démocratique soucieux des droits de l’homme et de la justice. Il se passe rarement une semaine, d’ailleurs, sans que les médias ne nous rappellent à tous Ô combien nous serions ingrats d’émettre des critiques envers un système qui peut se targuer de tant de mérites, à tel point qu’il serait malsain de manquer une occasion de lui dresser un panégyrique. Or, la dimension humaine et le bien-être de tous sont-ils réellement les préoccupations majeures de notre société, ou n’est-elle pas plutôt essentiellement vouée à la consommation, aux dépens des droits humains fondamentaux ?

chuuut

Pour pouvoir juger la valeur d’une société, il me semble que le critère prédominant est le niveau du respect du genre humain, ce qui ne peut s’apprécier que par les actions que met en œuvre cette même société, et non par ce qu’elle est censée appliquer. En effet, quel est le but premier d’une société, quelle est sa raison d’être ? La définition qu’en donne le Larousse est une « association de personnes soumises à un règlement commun ou réunies pour une activité commune, la défense de leurs intérêts, etc. Milieu humain dans lequel chaque personne est intégrée. » On peut supposer que, d’après cette notion, plus une société défendra les intérêts des personnes qui la constituent, plus l’intégration qu’elle permettra à ces derniers sera profonde, plus le nombre d’activités communes qu’elle mettra à leur disposition sera élevé, et plus cette société sera de meilleure qualité. Comment pouvons-nous évaluer notre société si nous faisons des observations en rapport avec ces critères, et quel contraste pouvons-nous constater entre ce qu’elle prétend faire ou est censée faire et ce qu’elle fait réellement ?

Partons d’un constat simple : chez les deux pays les plus riches et les plus industrialisés (les Etats-Unis et le Japon) et dans l’ensemble de l’Union européenne, le taux de suicide est plus élevé que partout ailleurs, au point que le suicide y est une des principales causes de décès. La consommation d’antidépresseurs et de tant d’autres médicaments luttant contre les idées noires, déjà portée à un niveau anormalement haut, ne cesse de progresser. Ce simple fait montre d’une façon assez éloquente que peu de personnes vivant dans nos sociétés de consommation peuvent prétendre bénéficier d’un bien-être toujours satisfaisant et inaltérable. Si notre société faillit à défendre correctement le bonheur humain, assure-t-elle les intérêts matériels de chacun d’entre nous ? Face à la disparition de la classe moyenne qui a lieu depuis les années 1975 et à la paupérisation de la population qui en résulte, nous pouvons difficilement prétendre que notre société réussit mieux dans ce domaine. En effet, une majorité des personnes qui étaient considérées comme faisant partie de la classe moyenne a été reléguée vers les classes populaires de 1975 à aujourd’hui, alors qu’une moindre part accédait à la classe aisée. Au-delà de ses implications économiques, ce phénomène est également une menace inquiétante pour la bonne marche de la démocratie. Si les richesses sont de plus en plus concentrées entre les mains d’un petit nombre de possesseurs de multinationales, de banques, d’industries de la santé et autres, ne peut-on pas légitimement craindre que le système dans lequel nous vivons ne se transforme en ploutocratie, où une minorité oppresse et exploite une majorité servile et impuissante, qui doit s’efforcer de produire pour assurer, tant bien que mal, sa survie ? Le taux de chômage, qui dépassait les 10% en France avant la crise économique, n’est pas non plus un indicateur de bonne intégration de tous dans la société.

Nous venons de mettre en exergue des failles flagrantes de notre société. Maintenant, interrogeons-nous sur les causes qui ont provoqué ces effets.

Si la société ne répond pas de façon décente aux attentes que l’on est en droit d’avoir de la part d’États si riches et si désireux de paraître bienveillants que les nôtres, n’est-ce pas parce que cette même société est fondée sur des bases qui n’ont rien à voir avec l’éthique et l’humanisme ? Le fluide qui circule dans les veines de notre société et qui lui permet de subsister est-il autre chose que l’argent ? Or, comment est obtenu cet argent ? N’est-ce pas à la fois par les moyens les plus nobles, comme le travail de chacun de nous, et par des procédés plus discutables, comme le blanchiment de l’argent du commerce de la drogue, qui est la troisième source de revenus mondiaux (après le commerce des hydrocarbures et celui des armes. Les revenus obtenus sont de 5,65 milliards de dollars par jour, ce dont l’économie mondiale ne saurait se passer) et ce, malgré la soi-disant et hypocrite guerre contre la drogue ? Que dire des délocalisations qui ne visent que plus de profits immédiats et travaillent à la perte de nombre d’emplois et au déclin de l’industrie de nos pays ? Que dire, aussi, de l’innovation potentiellement créatrice d’emplois qui est muselée par le rachat de brevets de nouvelles inventions par des entreprises puissantes qui, d’un commun accord, souhaitent étouffer malhonnêtement toute concurrence qui serait réellement dangereuse pour leurs intérêts et leur servie ? En somme, peu importe la façon dont les richesses affluent dans les bras des ploutocrates, occidentaux ou internationaux ; seul le fait de toujours avoir plus d’argent compte, alors que les seuls pays du G20 possèdent un PIB de 48 000 milliards sur un total de 54 000 pour l’ensemble du monde.

En conclusion, nous pouvons dire que notre société européenne fonctionne comme une post-démocratie (pour reprendre les mots du président tchèque Vaclav Klaus, poussé par les pressions exercées sur lui à parapher le traité de Lisbonne) depuis le passage de nos pays d’une société de production à une société de consommation. Le processus démocratique est en voie de disparition, et seules des apparences démagogiques à l’hypocrisie suave peuvent encore convaincre les moins informés d’entre nous de la réalité de l’application de la démocratie. Un nombre toujours croissant de secteurs doivent devenir rentables parce qu’ils sont privatisés : on se soucie de moins en moins de l’aide sociale. Chacun d’entre nous doit devenir un automate, formaté par les diverses formes d’enseignement pour accomplir des tâches précises et prédéterminées avec une régularité mécanique. Il y a de moins en moins de possibilités de s’accomplir personnellement et, n’y ayant pas de recours possible, la dépression fait des ravages. Cela continuera d’arriver, tant que tout ce que notre société espérera de nous sera que nous nous renfermions dans une bulle de naïveté, de docilité et d’ignorance pour pouvoir travailler, faire du fric et la fermer sans se rebeller, comme il se doit.

Régis Mex, pour Mecanopolis

oct 31 2009

L’odyssée de l’espèce [troisième partie]

Nous vivons les premières conséquences de la transition du système technique. La révolution industrielle avait chassé l’homme de sa terre. La concurrence des robots le chasse de son lieu de travail. Les entreprises se préoccupent partout d’élaguer leur personnel excédentaire. À court terme, on ne voit que souffrance, exclusion, imprévoyance, même si, à plus long terme, on peut se féliciter que les travaux répétitifs et déqualifiés soient repris en charge par des automates. L’Homme retrouvera, mais plus tard, une valorisation de son talent dans le contact humain : la vente, les loisirs, la création, les soins aux personnes âgées et aux enfants… Le mouvement est tellement massif qu’il faut le voir comme une grande vague historique. Les transitions antérieures ont aussi été accompagnées de déplacements non volontaires. À la révolution industrielle, le peuple des campagnes a dû migrer vers les villes, contre son gré. L’expulsion, quelque regret qu’on en ait, est un principe moteur. D’un point de vue psychanalytique, nous commençons tous notre vie par une expulsion du ventre maternel, après quoi il nous faut reconfigurer notre univers perceptif. L’innovation commence aussi par une sorte de « seconde naissance », suivie d’une reconstruction du monde.

terre

Avertissement: Thierry Gaudin est un polytechnicien et ingénieur des Mines, expert auprès de l’OCDE, des Nations unies et de la Commission européenne. Il est aussi président de l’association Prospective 2100. Dans son livre « 2100 : l’Odyssée de l’espèce », publié en 1993, il s’appuie sur une recherche et une connaissance personnelle des mécanismes de l’innovation et des interactions technique de la société. Il s’agit d’un travail de prospective, résultat de dix années d’échanges avec des centaines de personnes, qui s’appuie sur les mécanismes du passé pour tenter d’appréhender ceux du futur. L’auteur nous livre des scénarios viables pour sortir de problèmes sociétaux divers, encourageant principalement le recours à l’innovation et à l’esprit d’entreprendre. Cependant, imaginer qu’il puisse y avoir une remise en question des pouvoirs établis qui découlerait de la libre application de la créativité de chacun ne serait sans doute pas raisonnable avant la deuxième moitié du 21ème siècle. Il n’en demeure pas moins que les pistes proposées par Thierry Gaudin pour améliorer le fonctionnement du monde ainsi que ses constats sur le passé et le présent de nos civilisations sont difficilement critiquables, à l’exception d’un regard qui me paraît trop optimiste sur les bienfaits éventuels du mondialisme et sur l’attente d’une bonne et sincère volonté politique en matière de progrès. Nous reprendrons en trois articles les extraits du livre qui sont les plus pertinents et les plus liés au domaine dont Mecanopolis traite.

Ainsi, l’expulsion engendre à la fois des souffrances et des innovateurs. Comme il faut réinventer d’autres métiers pour échapper à la concurrence des machines, il y a bien une troisième voie : ni le socialisme, ni le capitalisme, la politique d’innovation.

Dans la société innovatrice, les organisations sont des êtres vivants mortels. La collectivité aide la naissance et la croissance des nouvelles institutions. Elle aide aussi les anciennes à mourir, notamment en protégeant les droits des individus qui pourraient en souffrir. L’innovateur est comme étranger, même au milieu des siens. Il voit des choses que les autres ne voient pas, et il ne peut même pas encore les leur faire comprendre. Santos Dumont, pionnier du dirigeable et de l’aviation, le dit, en témoignant de sa jeunesse : « Méditant sur l’exploration du grand océan céleste, moi aussi je créais des aéronefs, j’inventais des machines. Ces imaginations, je les gardais pour moi. À cette époque, au Brésil, parler d’inventer une machine volante, un ballon dirigeable, c’eût été se signaler comme un déséquilibré et un visionnaire. Des aéronautes montant des ballons sphériques étaient considérés comme de hardis professionnels, pas très différents des acrobates ; et que le fils d’un planteur songeât à devenir leur émule, c’eût été presque un pêché social. »

Seule la preuve concrète peut établir la validité de ce que l’innovateur a deviné. Expulsé de son être social, il ressemble à un amant esseulé en quête d’un amour perdu. Il refait alors son unité avec le monde en reconstruisant un monde à l’image de sa vision.

Celui qui veut aider l’innovation doit donc avoir le courage de tendre la main à ce qu’il pressent, sans vraiment le comprendre tout à fait, et de défendre des idées hors norme, qui en plus gênent des intérêts établis. La liberté de créer est à ce prix.

Les forces qui s’opposent à l’innovation sont si diverses et puissantes qu’on peut inverser le sens de cette question : l’état « normal » d’une institution ne serait-il pas la stabilité et le refus du changement ? Les organisations subiraient-elles les innovations comme les individus attrapent la grippe ? Face au danger, elles déploieraient alors des résistances immunitaires. Elles manifesteraient pour résister au changement une ingéniosité et une énergie sans commune mesure avec celles qu’elles mobilisent pour le promouvoir.

Cependant, les protections excessives dont s’entourent nos contemporains, leur quête implicite d’un bonheur végétatif, leur avachissement dans le confort sont aussi contre nature. La Nature a besoin de nouveauté. Elle joue, elle combat, elle engendre en suivant des processus amoureux. Quand il ne se passe plus rien dans une vie, ce n’est pas le bonheur que l’on trouve, mais l’ennui et la déprime. Notre société a fait, quelque part, un contresens : mais où donc ?

Si les institutions sont des êtres vivants, il faut admettre qu’elles naissent et meurent comme tout ce qui vit. La plupart des résistances au changement sont des réflexes de survie institutionnels, cherchant à défendre l’existant, l’acquis, le déjà là contre une menace, même lointaine et hypothétique.

Imaginez une grande compagnie. Elle a développé une gamme de produits, comprenant chacun des milliers de composants, et embauché des milliers de travailleurs. Un petit concurrent arrive, et propose de rendre le même service avec un objet dix fois plus simple, et demandant vingt fois moins de travail à fabriquer. Que croyez vous qu’il se passe ? La grande entreprise va essayer de faire pression sur les fournisseurs, les clients, les banquiers pour qu’ils lui refusent leurs commandes, leur soutien et leur crédit. Eventuellement, elle financera des propagandes perfides pour le discréditer. Ce faisant, elle quitte l’économie de marché pour entrer dans l’économie maffieuse. Par réflexe de survie, elle triche avec la règle de loyauté de la concurrence, qui est pourtant l’essence même de l’idée libérale.

Ce réflexe, il faut aussi le décliner à tous les niveaux : un service technique voyant arriver une idée à laquelle il n’avait pas pensé, en provenance d’un nouveau venu, n’ayant ni les diplômes ni le statut autorisant à prendre la parole ; un mouvement politique ou social face à des initiatives de terrain, menées par des inconnus, avec les moyens du bord ; un laboratoire de recherche ayant pignon sur rue, équipé d’un puissant matériel et consommant force subventions voit arriver un jeune impertinent qui, à partir de concepts nouveaux, prétend résoudre le problème sur lequel il s’escrime depuis vingt ans, avec le soutien sans faille des fonds publics…

Chaque fois, l’institution entre en lutte, et en même temps en contradiction avec les principes qui justifient son existence même. L’exemple vient de haut. C’est celui de l’Eglise au Moyen Age. Devant l’hérésie, elle a préféré sacrifier des vies humaines (Inquisition, croisade contre les albigeois), plutôt que de tolérer d’autres approches de la spiritualité. Alors a commencé son lent déclin.

Il est possible de repérer, dès les premières minutes, les attitudes conformistes. Elles sont inavouées, mais perceptibles par un regard exercé. L’homme d’appareil (l’apparatchik) se conduit intérieurement comme s’il portait un uniforme (ou une soutane). Il manifeste son respect pour les pouvoirs institués et les compétences reconnues. Les preuves logiques et les démonstrations factuelles et concrètes l’intéressent moins. Le fait que ça marche est une donnée parmi d’autres. Pour lui, l’important n’est pas la chose, mais ce que l’on pourrait en dire. Les jeux d’influence sont la réalité qui retient son attention, et dans laquelle il veut se placer. Il n’est plus tout à fait un être humain. Il incarne l’institution. Il est comme possédé par elle. Il ne peut plus entendre que ce qui vient d’autres institutions, portant de surcroît un label respectable.

Si quelque fait nouveau lui est rapporté par une personne, il regarde d’abord sa carte de visite. Il n’accepte de mémoriser que si elle rappelle un univers connu et respectable. Si deux personnes convenables lui parlent du même fait, ce fait devient possible. Trois, il est vraisemblable. Quatre, il est certain. Aussi l’innovateur avisé fait-il parvenir la même information à la même personne de quatre sources assez différentes pour qu’elle ne puisse détecter l’origine commune.

Cette attitude s’explique par la saturation. L’homme d’appareil, craignant sans doute de ne pas être assez reconnu, habité par un doute existentiel secret, s’est mis instinctivement en situation d’être sollicité. Ayant alors à traiter plus d’informations qu’il ne peut en écluser il cherche des écrans qui lui économisent son temps mental. Et il trouve en réponse des références, des diplômes, des médailles et des titres qui remplacent la réalité de l’être. Plus les dirigeants montent dans la hiérarchie, plus ils saturent, et plus ils se croient obligés de faire semblant, d’où les contre performances des grandes organisations et la formidable inertie des économies développées.

La résistance à l’innovation s’exerce d’abord comme refus de la preuve, détournement du regard devant les faits nouveaux, surprenants, gênants, contraires aux attentes officielles le réflexe de l’autruche. Potemkine faisait peindre des décors le long des routes pour que sa souveraine, Catherine II, ne soit pas gênée par le spectacle de la misère. Le couple éternel de la majesté soutenue par l’illusionniste se reproduit à travers les régimes politiques et les modes de gestion. Malgré la compétition, dur rappel à la réalité, les entreprises aussi ont besoin de se raconter des histoires pour garder le moral. Or, l’innovation commence par un retour aux fondements, un doute salutaire, un refus des « allant de soi » et des lieux communs. Dès le début, elle dérange. En fait, le principal ennemi de l’innovation, c’est la peur et le silence qu’elle engendre.

Sur les ailes de la Raison

La vraie Raison n’est pas la « réquisition » de Heidegger, ni un instrument au service de la cupidité. Elle est au contraire ce qui libère, d’abord des vérités toutes faites, telles que les prodiguent les religions, les sectes et les idéologies, ensuite des attachements maladifs, des appropriations et des possessions, au sens des sorciers. Le vingtième siècle a fait le premier pas dans cette direction, en introduisant, au moyen de la psychanalyse, la libido dans le champ de la raison discursive. Il a commencé une guérison, qui est encore loin d’être terminée. Mais on entrevoit derrière cette mise en rationalité de l’irrationnel un grand basculement des valeurs : l’ancien concept de pouvoir, dissous par les nouvelles communications, laisserait place à un comportement moins pathologique, fondé sur la compréhension et la recherche de la beauté.

Dans ce mouvement, la logique du « pourquoi ? » est complétée par une logique du « pourquoi pas ? ». La connaissance et la création progressent en imaginant des choses qui paraissaient impossibles ou inacceptables. Hélas, ce précieux secret est dissimulé au public. On ne lui montre que des résultats acquis. On lui demande, non pas d’imiter l’indiscipline des créateurs d’autrefois, mais au contraire de vénérer leurs résultats et de se discipliner l’esprit pour mieux les assimiler, telles des osties.

Les mathématiques elles-mêmes, dont l’enseignement est si souvent rébarbatif, ont progressé en créant des êtres incroyables, dans un défi permanent à la raison raisonnante et au discours des institutions. Dans la Grèce antique, les pythagoriciens s’étaient aperçus que racine de deux ne pouvait se réduire à une fraction, bien qu’on puisse trouver des fractions qui l’approchent d’aussi près que l’on veut. Effrayés par cette découverte, ils ont qualifié ce nombre d’ »irrationnel », autrement dit échappant à la Raison, et conservé secrète cette irrationalité. Ce qui aurait pu être le point de départ d’une éclosion de nombres nouveaux est resté un secret d’initiés, recouvrant les manoeuvres souterraines d’une secte. On n’ose imaginer ce qu’aurait produit ce comportement délétère si les transfinis, les nombres imaginaires, les catégories et l’analyse hyper complexe, qui sont tous des éclosions récentes d’êtres mathématiques incroyables, comme l’étaient les irrationnels, avaient été capturés de la sorte !

La critique des vérités toutes faites était la spécialité de Descartes, dont la vie mouvementée fut émaillée de joutes de langue et d’épée. Il cherchait à pourfendre les positions d’autorité, et visait sans le dire l’Eglise, qu’il a, de mon point de vue, atteint mortellement dans ses profondeurs. Je vis en un autre siècle, où la Science règne. J’ai, pendant des années, accueilli les innovateurs, meurtris par l’incrédulité ambiante, tels des fleurs mourant de soif. Maintenant, ce n’est plus le trop plein de foi, c’est le vide qui nous mine. Et l’esprit critique, récupéré par des positions conformistes, jette, à partir des institutions et des discours de la Science, l’anathème sur les nouveautés. Il faut réapprendre à écouter les silences de l’imaginaire. Le mouvement créateur est comme une respiration.

Il comprend d’abord des phases de distinction : on classifie, on discerne et distingue avec une finesse accrue ce qui était confondu. Nul ne peut nier la nécessité de ces mises en ordre, ni l’économie de pensée qu’elles permettent. Sans distinction, il n’y a pas de méthode possible. Si elle n’est pas suffisante, l’esprit ne peut s’extraire de la confusion. Mais il y a aussi des phases de réunion : ce sont les analogies, les métaphores, les idées poétiques, les élans amoureux. Ils vont en sens inverse, mais sont tout aussi indispensables. Ils alimentent la passion, le rêve, le voyage en esprit, donc la création et la vie. L’innovation y trouve sa source.

Les ésotéristes appellent ces deux phases respectivement diaboliques (de dia : en deux et ballein : jeter) et symboliques (de sun : ensemble, et ballein). Ils représentent en effet la séparation et la réunion, au sens le plus fort de ces mots, comme un vécu intime du rapport de l’être au monde, qui se distingue et se reconnaît successivement. Ces moments sont bien comme les deux phases d’une respiration. Les anciens disaient « le souffle de l’esprit ». Dans l’inscription de la Techno Nature, il faut s’attendre aussi à ce double mouvement : des phases de mise en coupe réglée et des phases créatrices, les unes se nourrissant des autres.

Jardin planétaire

Le passage au jardinage planétaire est l’expression du nouveau système technique, celui qui suit l’industrialisation. Il se caractérise par une recherche de qualité et une limitation des dégâts dûs aux exploitations intensives. On ne manque pas de terres. Sur les treize milliards d’hectares de la planète (2,6 ha par habitant), un tiers est couvert par des forêts, 45% est inutilisable (ce sont des déserts -28%- des régions froides, montagneuses ou inondées). Reste environ un quart de cultivable (6000 mètres carrés par personne), dont nous utilisons seulement moins de la moitié (11%, soit un hectare pour trois personnes). En particulier, l’Afrique et l’Amérique du Sud n’exploitent que 6 et 7% de leur territoire, soit le cinquième de ce qui serait cultivable, même sans toucher à la forêt.

Les besoins alimentaires de l’espèce humaine ne sont pas excessifs au point de menacer l’équilibre écologique. La consommation par habitant et par an est de :

Céréales: 300 Kg

Légumes: 183 Kg

Viande: 28 Kg

Poisson: 14 Kg

Total: 525 Kg

Même en remédiant à la sous alimentation (ces chiffres équivalent à une moyenne de 1,4 Kg par jour, ce qui est peu), nous resterions très en dessous du potentiel agricole (3 tonnes par an) et surtout de la production de boiomasse par les forêts : 133 milliards de tonnes, soit 27 tonnes par habitant et par an, dont nous ne consommons que 0,6 : la moitié pour les usages industriels (papier, construction, ameublement..), l’autre moitié pour le chauffage et la cuisine (bois de feu) surtout dans les pays en développement. La plus grande partie de la biomasse n’est pas utilisée pour la nourriture. Et les besoins nutritionnels, environ une demi tonne par habitant et par an sont trois fois moins importants que la consommation d’énergie : 1,4 tonne d’équivalent pétrole.

Le grand vivier des espèces, le chaudron où fermente la soupe créatrice, c’est la forêt, plus précisément la forêt tropicale humide. Au total, il y a encore plus de trois milliards d’hectares boisés sur la planète, soit un peu plus d’un hectare pour deux personnes. La forêt contient les trois quarts de la biomasse terrestre, soit 950 miliards de tonnes au total, 190 tonnes par habitant, un cube de six mètres de coté. La réserve de biomasse est encore énorme. En gros, elle représente trois mille fois le poids de l’espèce humaine.

Après avoir été surexploitées pour fabriquer du papier, les forêts du Nord (Europe et Amérique) sont stabilisées. Des lois favorables ont même suscité un début de reboisement (au total 2 millions d’hectares par an pendant les années 80). Par contre, la déforestation tropicale est un scandale planétaire, une insulte à la vie, une irresponsabilité dangereuse. Elle met en péril le patrimoine biologique, c’est à dire la diversité des espèces, diversité que nous ne connaissons même pas encore, puisque les estimations varient entre cinq et trente millions, et que seul 1,4 million a été répertorié. Au rythme où nous allons, nous risquons de n’avoir même pas le temps de connaître celles qui sont en train de disparaître. Elles seront mortes avant que nous ayions pu les recenser.

Douze programmes pour le 21ème siècle :

Culture technique

Les systèmes éducatifs, construits initialement pour enseigner, en sont arrivés à sélectionner puis exclure. Au lieu de diffuser des connaissances utiles à tous, ils ont favorisé la constitution de savoirs ésotériques, confisqués par des élites. Or, tous les humains doivent pouvoir accéder à la maîtrise des techniques nouvelles et progresser librement dans la voie de la connaissance. À long terme, la prospérité est la fille de l’éducation de la base, et non du savoir des élites. Il faut que les médias enseignent des savoirs directement utiles. Le langage des spécialistes ne doit plus être un moyen sournois et pervers de ségrégation. Il faut aussi éliminer l’illettrisme, principal moyen d’exclusion.

Métrologie du quotidien

Chacun doit pouvoir évaluer, dans la vie quotidienne, l’état de sa santé et de son environnement. La métrologie vient aider la connaissance de soi et de la Nature, en lui fournissant des repères et des moyens de vérification. Il faut les instruments adéquats et portables pour mesurer la qualité de l’eau, de l’air, des aliments, l’état de son corps (autoanalyses), celle aussi des plantes et des animaux. De la sorte, la responsabilité de la vie sera répartie entre tous, chacun étant le gardien de son jardin et de lui-même. À plus grande échelle, il faut des réseaux mondiaux d’analyse, d’essais et de métrologie industrielle, de télésurveillance de l’environnement par satellite, dont les résultats soient accessibles à tous. Il faut aussi établir un droit de chacun à l’information sur ce qu’il mange, ce qu’il respire, et tous les produits qu’on lui vend, et aussi à l’information sur l’information.

Industrialiser l’Espace

Chaque activité dans l’Espace élargit la conscience, offrant une vision nouvelle de ce qui se passe sur terre. Vues de là haut, les frontières paraissent dérisoires, la Nature fragile et les grands équipements insuffisants. Techniquement, l’Espace est un grand miroir de la terre. Il réfléchit les communications et renvoie l’image de l’état de la Planète (météo, couverture végétale, pollutions). Demain, il s’agira aussi de rendre possible la vie dans le Cosmos, indépendamment de la présence d’une planète accueillante telle que la Terre. D’où la construction de modèles réduits, les « biosphères », écosystèmes complets en équilibre. La vie dans l’Espace sera l’aboutissement de toute une séquence technologique : l’avion spatial, l’utilisation de matériaux issus de l’Espace (Lune ou ceinture d’astéroïdes) les centrales solaires spatiales, enfin des planètes creuses artificielles avec des biosphères embarquées.

Habiter les mers

Depuis un siècle, la population s’est déplacée vers les côtes. Celles-ci sont maintenant surpeuplées et défigurées. On va sauter le pas et s’installer sur l’eau. Ce seront des cités flottantes, sur remblais ou sur pilotis de plusieurs milliers, voire millions, d’habitants. Les composants techniques sont prêts : énergies du soleil, des vents et de la houle, aquaculture, agriculture hydroponique, dessalement, télécommunications par satellites. On peut maîtriser leur développement pour éviter de polluer l’océan. Ces cités marines auront diverses vocations : loisirs nautiques, production d’aliments issus de la mer, enseignement, recherche et industries de pointe (technopoles). L’habitat maritime offrira une qualité de vie accrue. La circulation, l’approvisionnement en eau, le traitement des déchets seront simplifiés. Fabriqué en série, cet urbanisme sera plus économique près des côtes où le prix des terrains est devenu exorbitant (baie de Tokyo, côte d’azur…). Mais il faut en premier lieu réviser la législation du domaine maritime, conçue autrefois pour d’autres technologies.

Maîtriser l’énergie

La maîtrise de l’énergie est cohérente avec le nouveau système technique. Elle utilise les ressources de manière plus fine et précise. Mais il faut l’accélérer par l’intervention d’agences, alimentées par des taxes sur les consommations d’énergie, et utilisant le produit de ces taxes pour promouvoir les nouvelles technologies plus « soutenables ». Par exemple, celles de la « civilisation de l’hydrogène » : le remplacement des combustibles par l’hydrogène évite l’effet de serre. Il ne produit que quelques nuages de plus en brûlant. Il n’est pas polluant. On peut l’obtenir à partir de n’importe quelle source d’électricité (solaire, éolienne, nucléaire…). Quelques aménagements (sécurité, corrosion..) suffisent pour que les moteurs et les brûleurs actuels puissent l’accepter. Il faut donc, dans tous les pays, aménager un passage graduel au combustible hydrogène, en même temps qu’un développement massif de l’électrification et des énergies nouvelles (solaire, éolienne, biomasse..), ainsi que des économies d’énergie.

Transformer la planète en jardin

La grande richesse de la vie, la diversité du patrimoine écologique, doit être préservée. Bien plus, l’Homme doit constater qu’étant désormais maître de la Nature, il en assume aussi la responsabilité. Il est le gardien de la vie. Il a le pouvoir de la supprimer, mais aussi celui de la préserver et de l’enrichir. Il faut donc un programme mondial de parcs naturels, de protection des espèces rares, de conservation du patrimoine génétique et de déforestation. Il faut aussi mettre en place une gestion planétaire des eaux, comprenant irrigation, dessalement, épuration, recyclages. Il faut, tout en y préservant la Nature, équiper en barrages les deux plus grands massifs montagneux du monde : les Andes et surtout l’Himalaya qui se trouve au voisinage de l’Inde et de la Chine, grands consommateurs potentiels d’électricité au 21ème siècle. Il faut aussi constituer un système de lacs, de barrages et de canaux en Afrique, dans la péninsule indienne (Bangla Desh…), en Amérique du Sud, et aménager intelligemment le cours des grands fleuves sibériens dans la perspective du réchauffement planétaire. Le système agricole, autrefois exclusivement dédié à la production marchande de nourriture, évolue vers une fonction reconnue de préservation, d’entretien et d’aménagement de la Nature. L’exploitant, alors, se mue en artiste. Il accompagne la fécondité de la terre. Un des grands défis de cet aménagement est la reconquête des espaces désertifiés par l’homme, à la suite de surexploitations, de déforestations ou d’abandons. Les outils institutionnels de ces réalisations ne sont pas seulement les administrations étatiques, mais aussi une législation mondiale appropriée, s’imposant aux états, et un réseau transnational d’agences, construites sur le modèle des agences de bassin, gérées par des professionnels, qui prélèvent des taxes sur les dommages causés à la Nature, rendent des services au public, et utilisent leurs ressources au service de la Nature.

Communication : un réseau pour tous

L’infrastructure de communication est le système nerveux du monde futur. Actuellement, seuls les pays développés ont un équipement téléphonique touchant l’ensemble de la population, soit environ cinquante lignes pour cent habitants. Il en résulte que l’économie de la plupart des régions de la planète est hors jeu des échanges, et ne peut valoriser ses immenses talents. La conscience mondialiste prend du retard, et les particularismes peuvent réactiver leurs intransigeantes agitations. Il faut donner corps aux « villages planétaires ». Dans n’importe quel endroit du monde, y compris dans la forêt ou sur mer, chacun doit pouvoir appeler n’importe quel correspondant et être appelé en cas d’urgence au moyen d’un radiotéléphone miniaturisé portable. Une infrastructure puissante et fiable de télécommunications est la condition du développement des petites entreprises, donc de la prospérité économique, et du maintien de la démocratie. Ce programme comprend, en plus des « lignes » téléphoniques, un ensemble de services d’information, non seulement les services publics de première nécessité (transports, annuaires (à quand l’annuaire mondial !), secourisme), mais aussi des bases de données pour l’étudiant, le consommateur, l’artisan et les autres professionnels des villages transnationaux en cours de constitution.

Structurer les villes

Les villes modernes sont devenues des broyeurs d’hommes, dont les banlieues invivables engendrent l’exclusion et la révolte. Elles sont comme hantées par la ségrégation et les rapports de force. Ce sont des lieux d’embouteillages monstrueux, où les pertes de temps se chiffrent en milliards d’heures par jour, bien supérieures au temps de travail qu’il faudrait pour les aménager. Elles deviennent des espaces dangereux, où l’insalubrité, la délinquance et les maffias gagnent du terrain. Il faut donc restructurer les grandes villes du monde, avec une architecture adaptée aux vrais besoins de l’homme, que l’éthologie permet d’évaluer, des transports en commun puissants et fiables (métro souterrain ou aérien…), des réseaux interurbains rapides (autoroutes et TGV mondial), des réseaux d’eau, d’assainissement et d’électricité accessibles à tous. Il faut aussi créer de toutes pièces des villes nouvelles tout équipées, à une échelle suffisante pour absorber l’excédent mondial des migrants ruraux. Certaines de ces villes seront bâties dans les régions rendues plus habitables par le réchauffement dû à l’effet de serre (Canada, Scandinavie, Sibérie..), d’autres dans des régions où se trouvent de grandes richesses naturelles, mais actuellement peu peuplées (Australie, Afrique centrale, Amérique du sud).

Humanisme industriel

L’automation et la communication vont permettre aux entreprises de s’établir dans leur véritable rôle : elles sont la forme de socialisation de l’avenir, succédant aux formes anciennes, le village et la tribu. En conséquence, elles doivent donner du travail à tous ; permettre le meilleur déploiement des capacités créatrices de chacun ; faire place à l’innovation, au design et à la création artistique ; servir le client dans les meilleures conditions de qualité et de fiabilité ; adapter les objets aux vrais besoins de l’homme, y compris ceux des enfants, des malades, des handicapés et des personnes âgées ; maintenir partout une compétition qui incite chacun à donner le meilleur de ses possibilités ; combattre la confiscation et les comportements maffieux ; préserver la liberté de créer des entreprises nouvelles, concurrentes de celles qui existent. Le respect de chacune de ces finalités nécessite un cadre juridique international solide, qui établisse les entreprises (associations, fondations…) comme sujets de droit, limite les ententes et positions dominantes, fasse obstacle aux manoeuvres corporatistes, assure à chacun le respect des engagements de ses partenaires, maintienne un droit d’innover, définisse les conditions de la mort des entreprises et institue un cadre comptable mondialement normalisé. Dans un monde de petites entreprises artisanales, organisées en réseau, il faut des infrastructures appropriées.

Le programme « humanisme industriel » consiste d’abord à tirer les conséquences de ce que l’entreprise devient la forme dominante de socialisation. Or, elle est encore, au contraire, celui de son exclusion. Il y a là un coûteux paradoxe, comme si les employeurs voulaient à la fois « le beurre et l’argent du beurre ». Ils définissent les postes de travail à leur convenance, en théorie, sans même regarder les humains. Après quoi, ils sélectionnent les « meilleurs candidats » disponibles, compte tenu de la modestie des rémunérations qu’ils sont prêts à consentir. Il en résulte de mauvaises relations, et de médiocres résultats. Ils font semblant de croire que, si ça ne marche pas, ils pourront toujours licencier les responsables et en embaucher d’autres. Mais ce ne serait que répéter le même scénario, avec d’autres acteurs, et qui ne connaissent pas encore les rôles. Si la vocation des entreprises est d’intégrer, il leur faut quitter leur allure sinistre et prédatrice, pour se décider à adapter le travail aux hommes, et non plus seulement les hommes au travail.

Solidarité et partage

L’exercice de la solidarité, s’il est convenablement soutenu par des lois et des financements appropriés, peut devenir une expression de l’activité humaine aussi reconnue, diverse et créative que celle de l’économie de marché. Le mode d’organisation qui convient pour ces activités est celui de quasi-entreprises. Autrement dit, ce sont des personnes morales reconnues, autonomes, obligées, sous peinez de disparaître, d’équilibrées leurs recettes et leurs dépenses, mais n’ayant pas pour but principal le profit. En raison des finalités collectives qu’elles prennent en charge, elles peuvent être destinataires de ressources fiscales ou parafiscales, avec une certaine liberté de choix du contribuable donateur, introduisant une forme atténuée mais stimulante de concurrence. Par ailleurs, une grande infrastructure mondiale est à construire : celle du système de santé, ainsi qu’une chaîne mondiale d’organisations de solidarité, prenant chacune la forme la plus adaptée au lieu et aux modalités de sa mission.

Système judiciaire mondial

Le principe de territorialité du droit a vécu. Il faut y renoncer, et procéder, en même temps qu’on les internationalise, à une radicale simplification des législations et des procédures. Il est de moins en moins possible de lutter contre les maffias, la drogue, les escroqueries, les malfaçons et contrefaçons, ni d’arbitrer les litiges d’entreprises dans un cadre strictement national. Tout en respectant les droits locaux, qui reflètent l’âme des différents peuples, il faut des procédures d’appel vers des tribunaux internationalement reconnus, et une législation minimale commune (protection des droits de l’homme et de l’environnement), un droit international des entreprises. Tous les citoyens du monde doivent être effectivement en mesure d’accéder à des recours internationaux contre les excès de pouvoir, les oppressions et les spoliations qu’exercent encore ici ou là des puissants abusifs, qu’ils soient publics ou privés.

Le respect des lois et de la dignité des magistrats est l’indicateur central de qualité d’une organisation sociale. Les grands penseurs politiques, Machiavel comme Montesquieu, l’ont fait observer il y a déjà plusieurs siècles. L’internationalisation à laquelle nous assistons rend cette question plus pertinente encore. L’indépendance du pouvoir judiciaire est une mesure de l’état de la séparation des pouvoirs et de la démocratie. Après la seconde guerre mondiale et la décolonisation se sont installés des régimes politiques autoritaires, dans les pays de l’Est et dans les pays en développement. Les abus et l’impunité des dirigeants sont devenus énormes et visibles. Des situations scandaleuses se sont établies, soutenues par la complicité d’intérêts occidentaux. Au début des années 90, la notion de « devoir d’ingérence » s’est imposée. C’est une première remise en cause, encore bien timide, de ce pourrissement. Mais elle perpétue sans le dire, à l’échelle mondiale, un état de confusion des pouvoirs. Quand les Nations Unies s’établissent comme exécutif en organisant des opérations militaires, dans le Golfe, en Somalie, en Bosnie ou au Cambodge, et à la fois comme législatif par les résolutions du conseil de sécurité sur ce qui devrait être, en Palestine par exemple, et aussi comme judiciaire en décidant des sanctions à prendre contre les manquements de l’Irak, elles légitiment par leur exemple même la confusion des pouvoirs. Au lieu de se faire porteur de justice, elles entérinent la faiblesse mondiale du judiciaire.

Fiscalité incitative

La fiscalité du 21ème siècle ne peut plus se fonder sur les mêmes principes qu’autrefois. Elle est obligée de s’internationaliser, pour respecter une égalité des chances des acteurs économiques. L’harmonisation fiscale entre les états, déjà en cours, est un facteur puissant d’évolution. Elle entraîne derrière elle une harmonisation des comptabilités, des déclarations, et un travail de traduction en toutes langues menant à une simplification des impôts usuels. En plus, dès lors qu’on se trouve dans un univers de petites entreprises, avec une télématique généralisée, la technique fiscale doit aussi s’adapter dans ses modes de calcul, de prélèvement et de vérification. Mais le changement le plus important concerne les principes sur lesquels s’appuie l’impôt. Ils ne peuvent plus être, comme par le passé, exclusivement régaliens. Il leur faut entrer dans l’âge de la rationalité. Autrement dit, justifier l’existence de chaque contribution par les effets qui en sont attendus, non seulement du côté des rentrées fiscales, mais aussi par l’incitation qu’elle imprime aux acteurs économiques, et par les choix démocratiques qu’elle permet d’exprimer. Il faut donc imaginer une multiplication de financements parafiscaux d’agences (de l’environnement des économies d’énergie, de la métrologie…) correspondants aux programmes précédents, et aussi un relatif libre choix du contribuable pour l’affectation du produit de certains impôts (à des organismes de solidarité humanitaire, d’enseignement ou de recherche technique…). Beaucoup de ces organismes et agences seront transnationaux.

Le treizième programme

On fera observer qu’il faudrait préciser encore davantage comment seront financés ces douze programmes. Leur situation est très variable. Certains peuvent produire des recettes suffisantes pour qu’un « tour de table » financier y trouve son intérêt. C’est le cas des grands barrages hydroélectriques. D’autres sont des services publics sans revenus. D’autres enfin sont mixtes, et ne peuvent être que partiellement autofinancés.

En fait, tout dépend du futur système monétaire. La monnaie est désormais fiduciaire, c’est à dire fondée sur la confiance, mais le monde ne sait pas encore s’en servir. Les « autorités » monétaires vivent dans la crispation. Elles restreignent la circulation, alors que le besoin de liquidités, dû à l’ouverture du monde au commerce, est de plus en plus manifeste. L’unification de l’Allemagne a déclenché un spasme monétariste. La demande allemande pour des capitaux d’équipement a déséquilibré le marché, et obligé ce pays à maintenir des taux d’intérêts élevés, pour rester attractif. Ceci a contribué à entraîner dans la crise des autres pays capitalistes, crise portant sur l’immobilier d’abord (marché sensible aux taux), puis sur l’ensemble de l’économie.

En Europe, au début des années 90, la meilleure manière de faire de l’argent était de ne rien faire avec son argent (autrement dit, de le placer en monétaire). Ce fut une période d’anesthésie, alors que la situation demandait un regain de dynamisme. Il fallait des investisseurs, on privilégia les rentiers. Comme l’ouverture à l’économie de marché concerne maintenant non seulement l’Allemagne de l’Est, soit moins de vingt millions d’habitants, mais aussi l’ensemble de l’Europe de l’Est, la Chine et l’Inde, soit au total plus de la moitié de l’espèce humaine, il est temps de s’organiser pour satisfaire l’immense besoin de liquidités que représente cette immense chance. Il faut mettre la monnaie au service de l’Homme et non pas l’inverse. Le système de « Bretton Woods » doit être renégocié. En assouplissant la convertibilité, il avait donné un ballon d’oxygène à l’économie des pays développés, et facilité la reconstruction de l’après guerre. Mais la situation n’est maintenant plus tenable. Elle est devenue trop vulnérable aux rumeurs. Le crédit entraîne le crédit, et le discrédit accentue le discrédit.

Dans ce monde conformiste, il faut un dévouement d’apôtre, comme celui de la Grameen bank, pour que des pauvres accèdent au crédit. Un fouillis de monnaies nationales, expression de particularismes archaïques, une dette permanente du tiers monde, des vagues spéculatives planétaires : le Capital, soi disant triomphant, est comme une cargaison mal amarrée dans la soute d’un bateau. Il est en permanence sujet au mal de mer, pris de malaises et de vomissements qui jettent à la rue des millions de travailleurs, qu’ils soient qualifiés ou non. Piètre victoire ! Et comme tout cela paraît injuste et futile en regard du travail à faire : la construction du jardin planétaire.

Hélas, il semble bien que les particularismes nationaux s’accrochent. Les réformes, dans ce domaine se décident sous la pression de troubles spéculatifs, pour restaurer une confiance perdue dans un capitalisme erratique. Il est néanmoins nécessaire d’en prévoir l’aboutissement inévitable : une monnaie mondiale (qui n’exclut pas les monnaies particulières, d’Etats ou d’entreprises).

Le rôle de l’Institut d’émission planétaire et du système fiscal associé sera le réglage du fonctionnement économique. Il devra d’un côté injecter suffisamment de monnaie (dans les grands programmes) pour réduire le chômage, et de l’autre ponctionner suffisamment de liquidités pour éviter les crises inflationnistes. Alors, par ces deux moyens combinés, cet Institut financera des réalisations rapides et saines. Ce sera un treizième programme, qui rendra possibles et facilitera tous les autres : un système monétaire mondial.

Le livre entier est disponible en format PDF à cette adresse: 2100: Odyssée de l’espèce.

La première partie de ce texte est disponible ici.

La deuxième partie de ce texte est disponible ici.

oct 23 2009

Odyssée de l’espèce [deuxième partie]

Tout système dirigeant, placé en position de confort, tend à se désintéresser de la vie concrète du peuple et de l’évolution des connaissances et des techniques. Il consacre le maximum de son temps à ses intrigues internes. Il conserve ses habitudes de pensée et ses explications du monde envers et contre l’évidence des faits, sauf s’il est menacé dans sa survie ou dans son maintien au pouvoir. Ainsi, pouvoir et progrès font rarement bon ménage, comme nous allons le voir dans le cas de l’Europe.

I-187-0250

Après la stabilité chinoise et le déclin musulman, on peut se demander pourquoi l’extraordinaire explosion de création technique du monde moderne s’est produite en Europe, région qui, au dixième siècle, était habitée d’une population rurale, gouvernée par une féodalité fruste et sportive, plongée dans l’incertitude après la décomposition de l’Empire de Charlemagne. Rien ne la prédisposait à une pareille destinée.

Alors que les civilisations tendent à stabiliser leur système technique, et peuvent vivre en harmonie, sans changer leur technologie, pendant plusieurs siècles, l’Europe a connu, dès la fin du onzième siècle, une profonde déstabilisation, la grande révolution agraire du moyen âge, puis une autre au dix huitième siècle, la révolution industrielle, et actuellement commence une troisième révolution, mondiale cette fois : celle de l’immatériel.

La faille qui permit au changement de s’introduire dans cette civilisation là, alors que les autres y résistaient, c’est, à mon avis, l’absentéisme du pouvoir. Les chevaliers étaient partis en croisade, mais pourquoi ? Pas seulement pour les motifs officiels que nous a transmis l’hagiographie cléricale, mais aussi pour des raisons beaucoup plus concrètes, liées à la situation objective de l’époque. Dès le onzième siècle apparaît un désaccord entre les deux moitiés de la classe dirigeante : le pouvoir temporel féodal d’une part, et le pouvoir spirituel de l’Eglise et des monastères d’autre part. Les trop nombreux enfants de la chevalerie, désÅ“uvrés, se livrent à des pillages. Ils font des chevauchées fantastiques à travers champs, ce qui endommage les récoltes et pillent, même les monastères. Après quelques tentatives infructueuses pour maîtriser ces débordements, l’Eglise invente les croisades : allez donc voir en terre sainte si j’y suis ! Idée géniale, qui va canaliser l’excès de vitalité et la soif d’idéal de cette jeunesse prédatrice. Les croisés s’étant opportunément absentés, les initiatives commencent à fleurir. Les gestionnaires des domaines ruraux vont au marché (c’était interdit), mettent de l’argent de côté, investissent, défrichent, essaient de nouvelles cultures. Libérée de sa classe dirigeante, l’Europe commence à entreprendre.

Financièrement fragilisée, l’Eglise est en même temps menacée dans son hégémonie spirituelle. L’hérésie venue d’Orient, par les marchands, se propage dans le Nord de l’Europe, avant de gagner à sa cause le comté de Toulouse et les « Albigeois ». C’est contre elle que sera construite l’inquisition. Héritiers d’une longue tradition dualiste, antérieure même au christianisme, ces hérétiques, les Cathares, expliquent qu’il n’y a pas besoin de l’Eglise pour se rapprocher de la divinité. Bien plus, ils soupçonnent Rome d’être une manifestation des forces du mal, vu qu’elle prétend représenter un Dieu pauvre, tout en faisant étalage d’immenses richesses. En effet, les prélats et les moines de cette époque menaient grand train, dépensaient allègrement les redevances de leurs domaines, et se livraient à de multiples frasques sans grands risques, leur statut privilégié et sacralisé les plaçant au-dessus des lois.

Alors, dans l’Eglise menacée, tout est mûr pour qu’on s’en remette à un ascète à la poigne de fer : Bernard de Clairvaux, le futur Saint Bernard45. A partir de 1117, il impose ses idées. C’est la révolution cistercienne : travailler de ses mains, comme le veut la règle originelle de Saint Benoît, fuir la ville, nouvelle Babylone, lieu de corruption, bannir le luxe et la décoration, rendre des services concrets au peuple des campagnes. Les connaissances accumulées dans les manuscrits du réseau monastique, qui avait alors le monopole de la circulation du savoir, sont mobilisées au service du sauvetage de Cluny, qui se termine en triomphe. Des centaines de monastères se rallient à cette nouvelle doctrine. De nouveaux établissements sont construits dans des lieux inexploités, au désert comme on disait alors avec emphase.

Au total, sept cents abbayes filles en deux siècles. Pendant la période de plus grande expansion (1145-53), on en comptera une de plus par semaine ! Elles diffusent le savoir technique dans le monde rural environnant. La sélection des semences et des animaux, la généralisation des moulins, source d’énergie servant non seulement à moudre, mais aussi à scier le bois, fouler le drap, actionner des soufflets de forge, datent de cette époque, comme le soc de charrue en fer et le collier d’attelage, qui permettent les grands défrichements. Les marchés se développent et s’internationalisent. Au treizième siècle, s’établit autour des villes de la Baltique (Lübeck, Brême, Cologne, Danzig, Goslar, Hambourg, Lunebourg, Reval, Riga, Rostock, Stralsund) une circulation d’échanges internationaux qui préfigure le grand capitalisme. C’est l’organisation « Hanséatique ». Elle donne lieu à une forme de gouvernement « isonomique » (étymologiquement : qui se tient en équilibre par lui-même. La collectivité des notables exerce un pouvoir collectif, dans lequel aucun n’est dominant, mais où chacun doit rechercher du consentement des autres). Elle établit des règles strictes de fonctionnement du commerce. Elle mobilise les meilleures techniques de navigation : les « cogge » atteignent les 120 tonnes et sont équipés pour la première fois du gouvernail d’étambot. Ils préfigurent les vaisseaux qui partiront à la conquête de l’Amérique aux siècles suivants. L’attachement des cités saxonnes à leurs foires date de cette époque. La prospérité devient explosive. La population double entre 1100 et 1300.

Déclin, Renaissance et Révolution Industrielle

Malheureusement, cette expansion se termine mal, très mal. Au début du quatorzième siècle, la densité atteint une quarantaine d’habitants au kilomètre carré. C’est le maximum que peut nourrir ce système technique rural. Les aléas climatiques suffisent à causer les premières famines (1316). La grande peste de 1348 arrive dans une population déjà affaiblie. Elle tue en un an le tiers de la population européenne. Elle sera récurrente et endémique jusque vers 1475. Arrive la guerre de cent ans. Au total deux siècles de malheur, qui ont marqué la conscience européenne comme une sorte de faute originelle et mystérieuse, un écart des hommes par rapport à l’ordre du monde qu’il faut s’attacher à rattraper. Cette chute s’accompagne d’un durcissement. La technique est à nouveau confisquée. Les corporations se reconstituent. Les territoires professionnels se précisent. L’innovation devient de moins en moins possible à mesure que le maillage des interdits se resserre. Les moyens de production sont confisqués par les institutions en place, lesquelles se maintiennent, faute de mieux, comme recours contre les malheurs.

La population est réduite de moitié entre 1300 et 1500. Elle revient à son niveau d’avant la grande prospérité médiévale. Ce qu’on appelle la renaissance n’est que la fin de ce grand et douloureux déclin. L’essentiel avait été inventé avant. Les grands ingénieurs, comme Léonard de Vinci, mettent en forme des réalisations déjà connues. Le fonds de la technique ne changera pas jusqu’au dix-huitième siècle, sauf sur deux points :

1- L’Espace : un élargissement du monde, avec la conquête de l’Amérique et surtout l’installation des premiers circuits commerciaux planétaires, déploiement mondial de ce que le système hanséatique avait inauguré dans la Baltique.

2-La communication : l’imprimerie a d’abord des conséquences religieuses. Malgré l’inquisition, l’Eglise ne peut empêcher les fidèles de lire et commenter par eux mêmes le texte sacré. À cause de la diffusion du Texte, le protestantisme devient incontrôlable. Deux siècles plus tard, l’imprimerie aura des conséquences technologiques : par la publication de la grande encyclopédie (24000 exemplaires), le savoir jalousement détenu par les corporations est mis dans le domaine public. Il alimentera l’extraordinaire créativité de la révolution industrielle.

Au dix-huitième siècle, le scénario de la révolution industrielle présente des ressemblances troublantes avec celui du Moyen Age. Depuis Louis XIV, la classe dirigeante se trouve affaiblie et divisée. Celui-ci, dès sa jeunesse, répond à la Fronde en attirant les nobles à sa Cour, fabuleuse mise en scène, merveilleux miroir aux alouettes. Ce faisant, il les éloigne de leurs domaines ruraux, qu’ils sont censés gérer. Les intendants en profitent. À la seconde génération de jeux de cour, la noblesse est devenue incompétente, et le clergé ne vaut guère mieux. Alors, dans cette classe dirigeante en lévitation, atteinte d’irréalité, se constitue un courant minoritaire novateur, comme autrefois les cisterciens de Saint Bernard, qui réclame un retour aux fondements. C’est le mouvement philosophique, dont les idées inspirent la Révolution française. Là encore, la déstructuration du pouvoir précède l’innovation technique et la prospérité économique, sa fille.

Dans le cas de l’Angleterre, où la Révolution industrielle s’est déclenchée avant la France, on constate aussi un affaiblissement du pouvoir central, doublé d’une crise. La concurrence des soieries indiennes, travaillées -déjà- avec une main-d’œuvre à très bas prix, menace la laine britannique. C’est toute une chaîne économique, depuis le mouton jusqu’au tissage rural, qui est remise en cause. On interdit, on réglemente, on brûle des cargaisons de marchandises. La pression subsiste. Elle cause une restructuration foncière agricole par la classe montante des landlords. Elle ouvre la voie aux inventions de l’industrie, qui s’établit d’abord dans le textile, avec les filatures et tissages mécaniques. La concurrence indienne est alors vaincue par l’avance technique des machines.

L’industrie, fière de la force de ses machines, comptait volontiers en tonnes. Au milieu du vingtième siècle, on mesurait encore la puissance des nations aux tonnages d’acier et de ciment qu’elles fabriquaient : plus d’une demi-tonne d’acier par habitant et par an !

Chacun pouvait être fier de consommer dix fois son propre poids de ce métal, symbole de richesse et de pouvoir militaire. L’acier, c’étaient aussi des canons, des obus, des blindages, des cuirassés et des chars. On sentait derrière cette évaluation la présence du travailleur de force, démultiplié par des machines. Les regards des dirigeants, captivés par ces images titanesques de la terre fouillée par les engins, n’ont pas vu venir la bataille des matériaux fins. La fibre de carbone et le kevlar par exemple, qui résistent à la traction bien plus que l’acier, sont aussi plus légers et moins repérables par les radars. Ces matériaux allégés à haute résistance sont désormais à la base de la puissance, même militaire, alors que quelques millions de tonnes d’acier supplémentaires n’y changent plus rien.

C’est au début du vingtième siècle que tout a silencieusement basculé. La matière, même vue au microscope, n’avait pas encore livré ses secrets. La lumière elle-même, tantôt onde, tantôt corpuscule, laissait les savants dans l’embarras. Lorsqu’il devint possible de voir, non plus le millième de millimètre, mais le dix millionième, soit dix mille fois plus finement, la représentation de la matière commença la plus extraordinaire transfiguration.

À ce niveau de finesse, en effet, tout est vibration. L’impression de solidité, d’inertie, de dureté, de cohésion, les résistances à la traction, à l’écrasement, aux chocs d’où viennent les performances des « Ã©pées » comme celles des « boucliers », ne sont que l’expression de l’harmonie de minuscules vibrations élémentaires, celles des électrons dans les atomes. Et ce sont les écarts, les sauts vibratoires de ces électrons, qui produisent les couleurs de nos objets familiers.

Toutes les bases de notre perception sensible sont à revoir. Ce qui semble la clef de la puissance, ce qui paraît assurer la stabilité, la sécurité et le poids des choses n’est autre qu’une collection d’oscillations entremêlées qui sont associées aujourd’hui, et pourraient peut-être aussi bien se dissocier demain. Et c’est grâce au calcul vibratoire qu’on peut concevoir des matériaux modernes aux propriétés stupéfiantes. Pendant que les physiciens et les chimistes découvrent cet univers fantastique, les techniciens continuent leur savoir-faire ancien. Le décalage entre les deux n’est pas encore résorbé.

Au fond, osons le dire, chacun s’interroge : si tout est vibration, et si les différences vibratoires donnent de la lumière, que sommes nous, êtres vivants ? Peut être des porteurs de lumière, et certainement bien autre chose qu’un morceau de glaise parcouru d’un souffle, comme le voulaient les anciens mythes. Ainsi, rien qu’en regardant la matière, nous voyons non seulement les anciens présupposés matérialistes s’effacer, mais aussi les représentations traditionnelles du monde, issues de plusieurs milliers d’années de tâtonnements, remises en cause.

Etoile et réseau, pouvoir et société civile

La télévision a été mise en place avant le téléphone61. Partout, les gouvernements ont fait en sorte que la population ait la télévision pour pouvoir écouter leur message, mais n’ont pas été aussi pressés de poser le téléphone, toujours méfiants des complots que le peuple pourrait ourdir. C’est pourtant l’outil principal de la petite entreprise. Qu’est-ce qu’un entrepreneur, sinon quelqu’un qui décroche son téléphone pour mettre ses fournisseurs en concurrence, communiquer avec ses clients et avec ses banquiers ?

Tocqueville faisait observer que les hommes étant de plus en plus occupés d’affaires personnelles et particulières, ils consacraient moins de temps aux questions d’intérêt général. Il en déduisait que les pouvoirs déclinaient, et qu’il y aurait à l’avenir moins de guerres. L’Histoire lui a donné tort jusqu’au milieu du vingtième siècle, mais on voit pointer maintenant les conditions nécessaires pour que sa prédiction se réalise. L’agressivité se manifeste autrement. Les batailles sont commerciales, réglées comme dans un tournoi par les lois de la concurrence. N’est-ce pas aussi la phase de dissolution de l’Etat, pressentie par Marx ? La bureaucratie serait-elle soluble dans le téléphone ?

Et, si nous prolongeons à échéance 2020, au rythme actuel d’équipements, tous les pays du monde, et notamment les plus peuplés, l’Inde et la Chine (à eux deux 40% de la population mondiale), franchissent le seuil dit de la « transparence » (environ dix lignes pour cent habitants) au delà duquel aucune économie n’est plus contrôlable par une bureaucratie centralisée. Ce qui en résulte n’est pas le village planétaire que pressentait Mac Luhan, mais une multiplicité de villages délocalisés, professionnels en diaspora et une dissolution des anciens pouvoirs.

Le téléphone est si familier qu’on oublie vite ce qu’était la vie sans lui. N’empêche qu’il court-circuite les autorités et rend le pouvoir à ceux qui veulent bien le prendre, c’est-à-dire à ceux qui entre-prennent (se placent entre, dans les interstices, là où les autres ne voient pas, et prennent) ; autrement dit, à ceux qui se démènent pour traiter et faire circuler l’information, et non plus à ceux qui s’endorment sur des situations acquises on des privilèges. Le pouvoir est à prendre. Il est en permanence remis en cause.

Machiavel distinguait déjà deux types d’organisation : dans les premières, centralisées (la Turquie à son époque), tout procède du souverain. Les responsables sont nommés par lui, et révoqués sans délai. Il en résulte que le pouvoir est difficile à prendre, car tout réagit avec unité, mais facile à garder une fois qu’on l’a. Dans les secondes, décentralisées (la France à son époque), la légitimité est répartie entre des barons, qui ont chacun une assez grande autonomie. Il en résulte, dit justement Machiavel, que le pouvoir est plus facile à prendre, car on trouve aisément des barons mécontents à qui s’allier, mais plus difficile à garder, car les barons continuent à comploter après que vous ayez accédé au pouvoir. Il faut transposer cette analyse pertinente à notre prospective. La communication en réseau crée une décentralisation de fait, et le foisonnement des mouvements d’information rend les activités physiquement incontrôlables. George Orwell décrivait dans son roman, « 1984″, un état policier surveillant tout par visiophone. Dans une société décentralisée et interconnectée c’est un phantasme techniquement irréalisable, quelle que soit la volonté du pouvoir en place. Comment imaginer concrètement une moitié de la population employée aux écoutes téléphoniques pour surveiller l’autre moitié ? Qui écoute alors ceux qui écoutent, et qui prend le temps de lire le résultat de ces intéressantes surveillances ?

Pour nous, depuis le milieu des années 80, l’ouverture des pays de l’Est était inévitable. Pourquoi ? Parce que le pouvoir central, même avec tous les attributs de la force, ne peut résister à la montée des échanges. Avant, rien n’était possible en dehors de lui. Dès que les communications sont installées, presque tout peut se faire sans lui. Il se dissout dans la société civile, comme un sucre dans l’eau.

Le paysage institutionnel mondial se recompose. Il était dominé par les États- Nations. Ils déclinent, pendant que d’autres entités montent en puissance : les entreprises d’abord. Non seulement les grandes multinationales, qu’on croyait destinées à dominer la planète, mais surtout la cohorte des petites entreprises, fondées chacune sur un talent. Car on peut désormais être multinational sans la lourdeur des grandes structures.

Le point sur la démographie :

Au début des années 80, les premiers résultats de régulation de la fertilité sont apparus. Sur tous les continents, la limitation volontaire des naissances a commencé. Les perspectives sont devenues moins alarmistes. Dès le milieu des années 80, les calculs des Nations Unies décrivaient un plafonnement de la population mondiale, aux environs de 10 milliards vers 2100. Nous avons repris ces travaux, en réajustant leurs hypothèses, qui nous paraissaient trop optimistes, particulièrement pour la régulation des naissances en Inde et en Chine. Le calcul donne une stabilisation à environ 13 milliards d’habitants en 2140-2160 (au lieu de 10 en 2100). Il s’agit aussi d’une « transition démographique », soit un passage d’un régime ancien de forte fertilité et forte mortalité juvénile, à un régime nouveau de faible fertilité et faible mortalité.

Faible mortalité, dites-vous ? Et le SIDA ? Est-ce que l’espèce humaine risque d’être décimée, comme autrefois par les grandes pestes ? Il est vrai que, dans certains pays d’Afrique, la proportion de séropositifs semble telle (on parle de 30% de certaines classes d’âge) que la pyramide démographique en portera sans doute la trace. Il faut néanmoins se souvenir que seuls des événements cataclysmiques affectent sensiblement la démographie. Les deux guerres mondiales n’ont fait que des entailles, maintenant effacée pour la première, dans la pyramide européenne. Or, le SIDA est loin d’être aussi contagieux que la grande peste de 1348, qui tua en un an le tiers d’une population européenne désarmée. Il oblige à contrôler sa sexualité. Sa prévention va donc accélérer la diffusion du contrôle des naissances, la montée des valeurs féminines, et peut être baisser légèrement le plateau de 13 milliards.

Si nous sommes 12 ou 13 milliards en 2100, plus du double de maintenant, une angoisse ancestrale monte aux lèvres : « Est-ce qu’il y aura à manger pour tout le monde ? » Voyons d’abord la répartition actuelle de l’espèce humaine sur la planète. Voici une carte du peuplement sans frontière où un petit point représente 1 million d’habitants, et un gros point une ville de plus de 5 millions. Il y a seulement quatre zones denses dans le monde : la Chine, l’Inde, l’Europe de l’Ouest et l’Est de l’Amérique du Nord jusqu’aux grands lacs. Le reste est relativement vide. Même l’Afrique n’est pas surpeuplée dans l’absolu, compte tenu de ses immenses ressources naturelles. Décimée par des famines scandaleuses, elle semble actuellement surpeuplée car sa technologie agricole est restée traditionnelle. Les progrès ont été appropriés par des systèmes prédateurs.

Globalement, il n’y a pas vraiment de quoi s’inquiéter, disent les agronomes. Un inventaire détaillé a été fait au début des années 80 : Avec les techniques que nous connaissons, on pourrait nourrir dès aujourd’hui 30 à 40 milliards d’habitants. C’est deux fois plus qu’il n’en faut, et cela sans compter l’aquaculture et les possibilités nouvelles de l’agriculture (plantes transgéniques…). Les ressources naturelles inemployées sont énormes. Partout, on voit des cultures en terrasses abandonnées, des terres en jachère et des zones fertiles délaissées. Les pays développés souffrent de surproduction.

A l’échelle mondiale, les régions dont la population risque de saturer les subsistances sont en fait peu nombreuses. Quand on met en regard les surfaces arables et les capacités hydrologiques d’une part et les prévisions démographiques d’autre part, seuls les pays suivants risquent de saturer leurs subsistances dans les décennies à venir : le Burundi, le Bangla Desh, l’Egypte, le Kenya, le Malawi, le Rwanda, et les pays désertiques du pourtour méditerranéen, à l’exception du Maroc. Contrairement à une idée répandue, les deux poids lourds de la démographie (40 % de l’espèce humaine) pourraient nourrir une population plus nombreuse : 2 milliards de plus pour la Chine et 3 milliards pour l’Inde, sans compter les récoltes pluriannuelles. « Les pays en danger de rupture ne totalisent pas 300 millions d’habitants, soit moins de 6 % de la population mondiale. C’est un chiffre certes énorme, mais trop faible en proportion de l’ensemble de la planète pour crier au feu. »

Préparer la société de création

Douter du pouvoir

Le débat politique de l’ère industrielle s’est enfermé dans un dialogue de sourds entre la « droite » et la « gauche ». L’une et l’autre se sont mobilisées pour « défendre » des « acquis », et non pour aider l’innovation. Ne nous laissons pas entraîner par le tumulte des invectives. Elles sont déjà dépassées. L’affrontement droite-gauche correspond à un moment particulier de l’Histoire, marqué par un certain état de la technique : l’industrialisation de masse.

En effet, si la production met l’Homme au service de la machine, le contraint à des travaux répétitifs et déqualifiés qui le transforment à son tour en machine – si la compétition exige de lui un rendement toujours accru, force son corps à des performances contre nature – alors l’industrie est une oppression, quels que soient les avantages procurés par ailleurs.

L’Histoire s’écrit comme un affrontement des oppresseurs et des opprimés, des riches et des pauvres. Elle s’écrit aussi comme un mouvement dialectique au sens de Hegel. Dans la confrontation du « maître » et de l’ »esclave », le second devient dépositaire, puis détenteur du savoir pratique, et la situation se retourne secrètement d’abord, puis visiblement à son avantage. Le pouvoir change de mains, mais que fait le nouveau promu de son nouveau pouvoir ? Il reproduit, inversés, les schémas anciens. Le dialogue de sourds entre le pouvoir et le contre-pouvoir continue. La nouveauté est prévue comme un horizon. Mais rien de solide ne l’établit dans sa nécessité. On espérait la création, la montée de l’Esprit. Il n’y a qu’un jeu de bascule, des invectives morbides entre des politiciens tristes.

Or, désormais, le changement est là. Le nouveau système technique s’installe, entraînant dans son sillage une autre société. Né à la fin du vingtième siècle, il déroule ses possibles tout au long du vingt et unième. Tout ne se fera pas du jour au lendemain. Il faut du temps pour construire les infrastructures, et encore plus de temps (une à deux générations) pour que les humains s’habituent aux technologies, et tirent parti de leurs immenses possibilités. Au total, le délai de mise en place sera comparable à celui de la révolution industrielle : au moins un siècle. Mais ne sous estimons pas l’ampleur du changement. Intéressons-nous aux innovateurs. Ce sont les pro-grammeurs de l’avenir.

Avec l’ouverture des pays de l’Est, la crédibilité des économies « planifiées » s’est effondrée. Les critiques à l’égard du capitalisme ne sont pas pour autant abolies. Sans doute, il n’y a plus de force politique pour les divulguer. Cela a été interprété comme un victoire définitive du capitalisme sur le communisme. Si l’establishment du business se croit vainqueur et lavé des critiques, il se trompe lourdement. Dans le registre de l’Esprit, ce ne sont pas les mouvements d’opinion ou les rapports de force qui font la loi. Ce n’est pas celui qui parle le plus fort qui a raison, ni même celui qui a le micro. Les choses sont vraies ou fausses en elles-mêmes, indépendamment du nombre ou de l’influence des gens qui y croient ou n’y croient pas. Il faut d’abord tirer la leçon des expériences avec honnêteté intellectuelle.

Or, les économies libérales ont été tout aussi incapables de résoudre les injustices et la pauvreté que les économies planifiées. Non seulement la proportion des chômeurs a augmenté (au delà de 10 % de la population active), mais, en plus, de nouvelles catégories de pauvres sont apparues, encore plus démunies, parmi lesquelles beaucoup de jeunes. Le passage au capitalisme sauvage n’a pas apporté, ni aux pays de l’Est, ni aux pays en développement, la résolution de leurs difficultés. Les politiques de « dérégulation » et d’ »ajustement structurel » préconisées par les représentants internationaux d’un libéralisme doctrinaire ne font que laisser le champ libre à des confiscations plus ou moins maffieuses.

En plus, confortés par l’échec du communisme, les économistes occidentaux, comme ivres d’être désormais seuls sur le terrain, se sont crus légitimes à enfourcher les idées les plus étroites. Face à la formidable demande de liquidités résultant de l’entrée de centaines de millions d’acteurs nouveaux dans l’économie de marché, ils n’ont rien trouvé de mieux que de préconiser la fermeture du robinet monétaire, paralysant l’investissement et entraînant tout le monde dans la récession.

Il n’y a vraiment pas de quoi être fier. On ne me fera pas croire qu’une société qui offre aux adolescents les perspectives actuelles d’errance et d’exclusion constitue un modèle universel ! Elle a perdu ses racines ; il faut les lui rappeler.

La recherche philosophique, en matière d’économie, a été autrefois marquée par un banquier : John Locke, gouverneur de la banque d’Angleterre à la fin du XVII° siècle. Au moment où Louis XIV se complaisait dans les fastes et la mise en scène, superbe et ridicule, du pouvoir absolu, Locke se demandait comment l’on pourrait organiser les sociétés sur un autre principe que celui du pouvoir.

L’ami de l’innovation est en permanence ramené à cette question : il doute du pouvoir. Pour lui, toute situation dominante est suspecte. Il s’oppose aux confiscations de marchés, de ressources naturelles, de positions sociales, toutes choses qui sont si convoitées. Il ne pense pas pour autant que toute forme de pouvoir doive être abolie. Il sait que les grandes choses ne se font pas sans grandes mobilisations, et que tout navire a besoin de la direction d’un capitaine. Mais il croit que tout, y compris le pouvoir, doit être mis en demeure de prouver son utilité, et qu’il vaut mieux, quand on le peut, se passer de rapports de force. Le principe légitime structurant de la société, dès lors, est transactionnel. Il fait fonctionner, non plus la contrainte, mais le plaisir (d’où « le futile précède l’utile »), non plus l’obligation, mais le consentement, aussi éclairé que possible.

Mais ce n’est pas tout : le rôle de l’Homme est d’assumer son pouvoir créateur. Le seul vrai pouvoir est le pouvoir sur soi-même, géniteur du talent. La création n’est pas seulement un acte isolé, individuel. Elle se déploie à travers des institutions, telles que des entreprises, des associations, des organisations de toutes natures. On développe les innovations en créant des institutions nouvelles. Innover est donc un acte instituant, la naissance d’un être nouveau dans le paysage institutionnel. Il se heurte à la résistance de ceux qui sont déjà là, et qui veulent conserver leur territoire. Notre civilisation a gardé la funeste habitude de considérer les institutions comme des êtres intemporels (à l’image des anciennes tribus), destinées à rester identiques à elles-mêmes pour l’éternité.

Les économies capitalistes comme les socialistes ont résisté à l’innovation. Les premières par l’établissement de rapports de force et de confiscation de marchés au profit d’entreprises dominantes ou de chasses gardées corporatistes. Les secondes également par des réflexes d’appropriation, au moyen des mille ruses dont la bureaucratie est capable.

S’il règne, à l’Est comme à l’Ouest, une telle complaisance pour les agissements maffieux, c’est sans doute parce que les acteurs économiques s’y reconnaissent. La phrase célèbre du « parrain » : « je vais lui faire une offre qu’il ne pourra pas refuser » a été reconnue comme un précepte par les apparatchiks des deux bords. Elle est la bannière anti-innovatrice, le signe de ralliement des créaticides. Essayez donc d’innover, ou même simplement de créer une entreprise en Sicile, dans une région ou une profession contrôlée par la maffia. Vous m’en donnerez des nouvelles ! Dès que vous serez en concurrence avec un membre de la famille, on saura vous persuader de modérer votre audace. Le plus redoutable ennemi du capitalisme n’est pas le socialisme : il est en lui-même, quand il se dégrade en capitalisme maffieux.

La première partie de cet article est disponible ici.

La troisième partie de cet article est disponible ici.

oct 16 2009

Odyssée de l’espèce [première partie]

Si vous ne croyez pas au futur, essayez donc le passé !

Le passéisme nationaliste s’exacerbe dans les Balkans. Le passéisme théologique enflamme les intégrismes dans toutes les religions (islamique, chrétienne, juive, hindouiste…). La politique et les affaires s’engluent dans des contentieux. Faute d’être en mesure de regarder l’avenir, les années 90 foncent tête baissée vers leur passé. C’est un mouvement compréhensible. Les psychanalystes l’appellent une régression. Face au « choc du futur » 2, on va chercher des solutions toutes faites. On rejoue les drames d’autrefois, on boit la coupe jusqu’à la lie. Alors seulement, une fois ce mouvement accompli, on peut accepter que reviennent les temps créateurs et tourner à nouveau son regard vers l’avenir. J’invite à le faire le plus tôt possible.

48_567_600

Thierry Gaudin est un polytechnicien et ingénieur des Mines, expert auprès de l’OCDE, des Nations unies et de la Commission européenne. Il est aussi président de l’association Prospective 2100. Dans son livre « 2100 : l’Odyssée de l’espèce », publié en 1993, il s’appuie sur une recherche et une connaissance personnelle des mécanismes de l’innovation et des interactions technique de la société. Il s’agit d’un travail de prospective, résultat de dix années d’échanges avec des centaines de personnes, qui s’appuie sur les mécanismes du passé pour tenter d’appréhender ceux du futur. L’auteur nous livre des scénarios viables pour sortir de problèmes sociétaux divers, encourageant principalement le recours à l’innovation et à l’esprit d’entreprendre. Cependant, imaginer qu’il puisse y avoir une remise en question des pouvoirs établis qui découlerait de la libre application de la créativité de chacun ne serait sans doute pas raisonnable avant la deuxième moitié du 21ème siècle. Il n’en demeure pas moins que les pistes proposées par Thierry Gaudin pour améliorer le fonctionnement du monde ainsi que ses constats sur le passé et le présent de nos civilisations sont difficilement critiquables, à l’exception d’un regard qui me paraît trop optimiste sur les bienfaits éventuels du mondialisme et sur l’attente d’une bonne et sincère volonté politique en matière de progrès. Nous reprendrons en trois articles les extraits du livre qui sont les plus pertinents et les plus liés au domaine dont Mecanopolis traite.

Estimer la vitesse des changements

Si l’on compare notre travail aux prospectives « mécanistes », il apparaît une différence majeure, que j’appelle ‘l’hypothèse de la conscience ». Elle s’énonce ainsi : un système vivant ne se laisse pas mettre en péril sans réagir. On peut certes observer dans la Nature des comportements suicidaires. Mais ils sont rares. Que ce soit par la guerre ou la destruction de l’environnement, le scénario d’un suicide collectif de l’Espèce humaine n’est pas le plus vraisemblable : à titre d’illustration -mais non de preuve-, je constate que, depuis quarante ans, l’humanité a les moyens (nucléaires) de se détruire en quelques heures, et qu’elle ne s’en est pas servi.

Une difficulté de la prospective à long terme est d’estimer la vitesse des changements. On trouve en effet sur ce point les positions les plus excessives et les moins étayées. Certains maintiennent qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et continuent à regarder l’avenir comme une reproduction des intrigues et des luttes d’autrefois. D’autres mythifient l’accélération de l’Histoire, et répètent, par exemple, sans aucune justification que, d’ici dix ans, la moitié des produits que nous consommerons ne sont pas encore sur le marché.

En observant plus attentivement, on peut estimer quelques ordres de grandeur : Le délai de renouvellement est variable d’un secteur à l’autre. L’habillement suit une mode qui se définit deux fois par an, les collections d’été et d’hiver. Mais un modèle d’automobile, tel que la Coccinelle Volkswagen ou la Renault 5, a une durée de vie qui se compte en dizaines d’années. Comme un wagon de chemin de fer peut servir pendant trente ans, l’évolution des formes est encore plus lente pour le matériel ferroviaire. Les grandes installations industrielles, telles que les cimenteries, sont renouvelées par morceaux en une trentaine d’années. La tour Eiffel a fêté son centenaire. Le canal de Panama, qui, date de la même époque, est là pour mille ans.

En définitive, ce sont les croyances humaines qui changent le plus lentement. L’âge de nos religions se compte en millénaires, mais peut-être vont-elle bientôt évoluer.

On ne parle pas de la même chose selon les échéances :

À trois mois, ce sont les fluctuations erratiques de la conjoncture.

À trois ans, ce sont les mouvements de mode et les dérives économiques.

À trente ans, ce sont les renouvellements des générations, avec leurs styles de vie différents, et aussi les achats ménagers. Par exemple, la période des trente glorieuses (1950-1980) en Europe est caractérisée par deux vagues d’investissements : la reconstruction de l’après guerre et le premier équipement des ménages en réfrigérateurs, cuisinières, machines à laver, téléviseurs et automobiles. Chacune de ces vagues, créatrice d’emplois et porteuse de prospérité, s’étend sur une génération. Lorsque les ménages ont été équipés à plus de 80%, la demande s’est ralentie, le chômage a augmenté et l’économie est devenue plus hésitante.

À cent ans, ce sont les infrastructures, tels que les ports, les autoroutes, les voies ferrées, les grands aménagements urbains. Ce sont aussi les réseaux, par exemple le réseau électrique. Les premières électrifications urbaines datent du siècle dernier. Mais il faut attendre vingt ans après la seconde guerre mondiale pour que l’électricité soit partout dans les campagnes en Europe. Or, c’est à partir du moment où les ménages disposent chez eux de l’énergie électrique qu’ils peuvent s’équiper en électroménager. À l’échelle mondiale, même si aucun pays n’est totalement dépourvu de réseau, la majorité de la population n’est pas encore connectée. Si l’on prolonge les tendances actuelles, il faut attendre la seconde moitié du 21ème siècle pour que tout le monde ait l’électricité à domicile. La vague de prospérité que nous voyons actuellement se dessiner en Chine, en Inde et en Asie du Sud Est correspond à nos trente glorieuses, mais seulement pour une fraction urbaine des deux milliards et demi d’habitants de cette région -la moitié de l’espèce humaine-, qui s’équipe avec avidité.

Toutefois, le délai d’accoutumance de l’usager limite la vitesse de diffusion des nouvelles technologies. Les fabricants de micro-ordinateurs croyaient, au début des années 80, inonder le marché en une décennie. Il n’en a rien été. Dès 1985, ils ont dû réviser en baisse leurs prévisions. Ce n’est pas que les clients manquaient de ressources pour acheter leurs machines. Elles coûtaient déjà moins cher qu’une auto. Mais les usagers n’y étaient pas encore habitués, et ce nouvel instrument modifiait sensiblement leur façon de travailler. Il a donc fallu attendre une génération d’accoutumance, et l’apparition de logiciels plus conviviaux. On peut conjecturer que, si un nouveau produit suppose une évolution des façons de faire, alors il faut au moins une génération pour qu’il s’impose au public, même si ses avantages sont évidents.

Un regard mondialiste :

Certains, autrefois, ont fait évoluer le regard : Les philosophes, qui travaillent avec les hommes d’action. Leurs visions ont structuré la société. Ainsi, au début du dix-neuvième siècle, Saint-Simon, le maître à penser des ingénieurs, disait : « L’ancien pouvoir spirituel, c’était l’Eglise. L’ancien pouvoir temporel, c’était la noblesse, caste de guerriers devenue inutile… Le nouveau pouvoir spirituel, c’est la Science, et le nouveau pouvoir temporel, c’est l’Industrie. » N’est-ce pas ce qui s’est réalisé depuis, dans le monde entier ? La « révolution industrielle » n’est-elle pas tout entière dans cette formule, complétée à l’époque par des énoncés précurseurs, articulant un grand projet social : exploiter la Nature pour procurer aux hommes les bienfaits de la Science et de la Technique, sa fille.

En quoi sommes-nous déjà différents de nos prédécesseurs ? En cela que nous quittons la vision tribale de l’Histoire pour une vision universelle. Les distinctions entre nations, ethnies, religions ne sont pas effacées, mais remises à leur place : celle de modalités culturelles, vouées, non plus à entrer en conflit, mais à s’enrichir mutuellement. Car, au-delà des particularismes, il y a l’unité mondiale de la Science qui proclame désormais l’unité du vivant « de l’amibe à l’éléphant », et l’unité des technologies, qui créent un système de communication mondial, sorte de « cerveau planétaire » dont la conscience devient chaque année plus perceptible par la voie des médias et des télécommunications.

Le mondialisme, au vingtième siècle, paraissait réservé à de doux rêveurs, régulièrement démentis par l’atrocité des guerres et des persécutions. Au tournant du troisième millénaire, les conditions techniques sont réunies pour qu’il entre dans les faits, insensiblement. Mais cette métamorphose inéluctable s’accompagne de craquements et de déchirements. Les vieux particularismes et les attachements anciens sont réactivés. Ils luttent avant de céder la place.

L’ingénieur Legrand, dès 1840, proposait une carte mondiale des voies ferrées.

Les Européens, au XIX° siècle, avaient un projet mondialiste, étayé par une philosophie constructive, le positivisme. Leur doctrine se résumait en deux idées : la liberté, plus les infrastructures. Actuellement, avec le vent de libéralisme qui souffle sur le monde, il est de bon ton de faire semblant de croire que la liberté économique apporte la solution de tous nos maux. Or, une société économiquement libre sans infrastructure est une société d’embouteillage où tout le monde perd son temps. Pire, sans infrastructure éducative, c’est une société d’exclusion qui nourrit en son sein les germes de sa propre destruction.

Allons-nous, au 21ème siècle, retrouver des visions planétaires ? Certainement, car le maillage des communications facilite la montée et l’émergence d’une conscience globale. On commence à voir apparaître de grandes idées : des idées écologiques (transformer la planète en jardin) et des idées techniques, comme, par exemple, au Japon, celle de cités marines pour plusieurs centaines de milliers d’habitants (Le projet présenté par la société Taisei (la cité volcan) a la forme du mont Fuji. Cette cité ferait 6500m de diamètre à la base et 4000 mètres de haut. Elle accueillerait 700000 personnes (Futurist, Mai-Juin 93). La planète creuse artificielle proposée par physicien américain O’Neill, sorte de Léonard de Vinci contemporain, est un cylindre d’un kilomètre de diamètre. Pour créer à sa périphérie une gravité équivalente à celle de la terre, elle fait un tour sur elle-même en une minute. Elle contient des lacs, des petites montagnes, des bois, tout un espace « naturel ». Lorsque les films de fiction26 nous montrent des vaisseaux spatiaux qui ressemblent à des immeubles de bureaux, c’est un non sens. Bien qu’il domine les autres espèces, l’homme ne peut se passer de la Nature.

Il en est solidaire, il a besoin d’elle pour recycler l’oxygène, l’eau… Il appartient à la biosphère. Il est solidaire des plantes et des animaux. Dans l’Espace, il faut qu’il emmène avec lui une nature organisée, une « Techno Nature » placée sous sa protection.

D’où l’importance de l’expérience américaine « Biosphère 2″ où huit personnes passent deux ans dans un écosystème fermé complet sous une bulle étanche, ne communiquant avec l’extérieur que par des informations, sans apport de matière. Au-dedans, on voit non pas une forêt vierge, mais un potager moderniste, dans lequel tout est recyclé. Ce morceau de Nature est destiné, ultérieurement, à être placé en orbite puis contrôlé dans son évolution. Puis, dans les siècles à venir, les planètes creuses artificielles iront vers d’autres systèmes solaires, de sorte que l’homme deviendra le messager de la vie à travers les étoiles, même après la mort du soleil.

Une référence : le milieu du 19ème siècle

Alors, que se passera-t-il au 21ème siècle ?

Les prochaines décennies sont très durement menacées par les conséquences de l’implosion des villes, la montée de l’exclusion et des systèmes maffieux. Les premiers scénarios qui viennent à l’esprit sont noirs. Ils ont l’odeur du chaos. On n’arrive pas à voir au-delà des confrontations entre une société officielle affaiblie, rongée de luttes intestines, sans véritable projet, et des exclus qui frappent à la porte de plus en plus durement.

Néanmoins, l’Histoire relativise nos visions catastrophistes. L’espèce humaine en a vu d’autres. Et elle s’en est tirée. Nos ancêtres, au XIX° siècle, sont en Europe devant une situation comparable à celle du monde à la fin du vingtième siècle : En 1848, la classe dirigeante perd ses illusions. Face à un prolétariat subissant des conditions de pauvreté et d’insalubrité lamentables, elle se divise en deux courants d’opinion : un courant humaniste et un courant conservateur.

Les humanistes disent : « Nous n’avons pas le droit de laisser des êtres humains vivre dans de pareilles conditions, c’est inadmissible ». Ils ont raison. Et les conservateurs ajoutent : « Mais, attention, ils deviennent dangereux ! ». Ils ont raison aussi. Les uns et les autres aboutissent à la même conclusion : Il faut faire quelque chose.

78974

Des moyens énormes sont alors mobilisés. On passe d’une petite bourgeoisie frileuse, à l’esprit étroit, qui compte ses sous, fait du contentieux, envoie ses débiteurs en prison, à une grande bourgeoisie au long cours, qui investit massivement, construit les chemins de fer, les grands magasins, les banques, l’industrie lourde, les routes, le canal de Suez et celui de Panama. Elle prend des risques immenses, manifeste une vision mondialiste et, pour mener à bien ses projets, crée de la monnaie par « transformation du crédit » (cette expression désigne l’utilisation de l’argent des dépôts exigibles à court terme pour des investissements à long terme, en espérant que les déposants ne réclameront pas tous leur dû en même temps. Ce genre de pratique crée de la monnaie. De nos jours, elle est attentivement contrôlée par les autorités monétaires (ratio Cooke…). Mais des émissions en monnaies étrangères (euro-dollars, euro-yens) échappent encore à ces limitations).

Nos ancêtres structurent les villes (Haussmann) et structurent les esprits (Jules Ferry). Dans l’Angleterre de la Reine Victoria, et dans l’Allemagne de Bismarck, c’est le même mouvement que dans la France de Napoléon III : des investissements d’urbanisme, d’éducation et de contrôle social d’une ampleur formidable. Et ça réussit ! Au lieu de la révolution prévue par Marx, et malgré deux guerres mondiales, l’Europe de l’Ouest connaît au vingtième siècle la plus grande prospérité de son histoire.

Les villes européennes abordent les années 1900 avec des avenues assez larges pour accueillir l’automobile, bien que tracées avant son invention, et une population assez instruite pour s’intégrer dans l’économie industrielle. L’Europe doit son développement actuel à la structuration urbaine du siècle dernier, qui d’ailleurs n’était pas sans arrière-pensée de maintien de l’ordre, et aussi à sa structuration éducative qui n’était pas non plus sans intention de contrôle social.

Cette référence nous place dans une prospective de la rupture. Si les mêmes causes produisent les mêmes effets, alors, quand la situation devient intolérable, la classe dirigeante prend peur et fait ce qu’il faut pour que ça cesse. La réponse du siècle dernier présente un caractère universel : on structure l’espace ; on structure les esprits. Elle est faite de grands programmes, menés avec les meilleures technologies de l’époque. On peut conjecturer que la réponse du début du 21ème siècle à la montée des dangers sera de même nature, mais avec des moyens techniques autrement puissants.

1980-2020 : La société du spectacle.

Le soulagement suivant la chute du mur de Berlin est de courte durée. L’ordre bipolaire de la guerre froide recouvrait une toute autre réalité. L’océan des pouvoirs des blocs se retire, délité par les télécommunications. Les particularismes tribaux et religieux refont surface, tels de vieux rochers qu’on avait oubliés.

Le monde de la fin du vingtième siècle est une mosaïque d’ethnies irascibles, attachées à des valeurs du passé, comme fétichisant la possession de territoires ou de positions privilégiées. Après le Liban, la Yougoslavie, l’Inde, l’Asie centrale, l’Afrique sont saisis de pulsions intégristes et de persécutions ethniques. L’Asie se réarme. Des affrontements raciaux, sporadiques et complexes, éclatent ici et là, comme des bulles de haine à la surface du chaudron du diable.

On croyait avoir définitivement banni de telles atrocités. C’était oublier trop vite le désarroi des illettrés, le désespoir du chômage, la réaction à l’exclusion. Sans avenir crédible, on se jette dans les bras des forces du passé. Dans les pays de l’Est, les chefs ont été chassés, mais les sous chefs sont encore là. Ils représentent un recours, d’esprit plus étroit.

Néanmoins, le nouveau système technique continue sa progression, apportant avec lui de nouvelles façons de faire. La technique est, dans ce monde troublé, le lieu où l’intelligence a raison de la force, et cela jusqu’au cÅ“ur du domaine d’élection de la force brute : celui des armements.

Par ailleurs, la technique moderne relie les hommes, par-dessus les croyances et les frontières. Bien qu’inventée après le téléphone, la télévision est mise en place avant. Elle institue une société du spectacle, planétaire, où la réalité est transfigurée, conditionnée pour capter une attention fugitive. Elle injecte subrepticement des messages publicitaires dans le mental du public, entretient des confusions en même temps qu’elle apporte de vraies informations, sollicite les pulsions en même temps qu’elle fait place aux arts et ouvre à la connaissance de la Nature.

Le monde est ivre. Il a perdu ses repères. La surinformation produit des effets hallucinogènes. Des individus s’isolent au moyen de leur baladeur ou se livrent à un dialogue compulsif avec leur jeu vidéo. Comme celle de la fascination, l’habitude de la manipulation des esprits s’installe insensiblement et devient comme naturelle. Avec un « reality show », un inconnu peut en quelques jours être adulé de millions de téléspectateurs. Il peut aussi vite retomber dans le purgatoire de la réprobation. On joue « Dallas » à tous les étages.

Les médias enseignent sans le vouloir la passivité. Ils absorbent l’énergie du spectateur dans des intrigues étrangères. Ayant vécu par procuration des événements hors du commun, l’individu n’a plus le désir d’entreprendre à sa propre mesure. Il devient soit mégalomane, soit déprimé. Des millions de personnes cherchent un emploi. Il y a de moins en moins d’entrepreneurs pour les embaucher. Partout, on manque d’employeurs plus que d’employés.

Les milieux financiers sont touchés. Ils interfèrent avec le médiatique. Les grands entrepreneurs rachètent des chaînes de télévision. L’argent et la crédibilité s’enchevêtrent. Les fortunes se font et se défont de plus en plus vite. Un raider peut lever en trois coups de téléphone l’équivalent du salaire annuel d’un million de paysans indiens. Les places financières, interconnectées, ballottent des milliards de dollars à travers la planète au gré des vagues spéculatives. Les régions et les métiers sont à la merci d’ouragans imprévisibles, aux causes lointaines, insaisissables et aléatoires. L’exclusion s’accroît. Les troubles aussi. La crainte du danger monte. On sent comme des forces telluriques qui fermentent dans les banlieues, s’apprêtant à faire craquer l’ancien monde. La chrysalide se prépare à accoucher, mais de quoi ?

2020-2060 : La société d’enseignement.

Le capitalisme avait gagné. L’Europe de l’Est, puis la Chine, puis l’Inde s’étaient lancées avec un zèle de néophyte dans la recherche effrénée du profit. Mais, dès la fin du vingtième siècle, un milliard d’êtres humains ont été chassés de leurs terres par la concurrence des agricultures industrialisées. Leurs enfants sont dans l’errance. Ils ne peuvent plus retourner cultiver la terre, car le savoir-faire de leurs ancêtres ne leur a pas été transmis. Ils ne peuvent pas non plus s’intégrer à la société technologique moderne, car l’école n’était pas prête à les accueillir. Ce sont des « sauvages urbains », des femmes et des hommes élevés hors de toute culture, revenus en quelque sorte à l’état de Nature, obligés de considérer la ville comme une jungle et d’y inventer de nouveaux moyens de survie. Plus de la moitié de l’espèce humaine est maintenant urbanisée. L’insécurité gagne le centre des mégalopoles, à Los Angeles comme à Mexico, à Bombay comme à Alger. Il n’y a plus des pays riches d’un côté et des pays pauvres de l’autre, mais des riches et des pauvres à cent mètres les uns des autres, sur toute la planète.

Les événements dramatiques et destructeurs des années 2010 saisissent de peur la classe dirigeante. Le marché des blindages, des serrures et des caméras de protection n’a jamais été aussi florissant. Après quelques années de répression et de protection, il lui faut se rendre à l’évidence : on ne peut pas endiguer cette marée de violence. Il faut s’attaquer à sa cause et changer complètement de stratégie. On croyait à l’économie libérale. Il s’avère qu’elle sert de feuille de vigne à des maffias. Les rapports de force perdurent, mais transfigurés. Ils s’appuient désormais sur des « systèmes drogue ». Aux stupéfiants anciens sont venus s’ajouter de multiples accoutumances et asservissements, imprégnant le commerce ordinaire, qui enfoncent l’individu dans des comportements auto destructeurs, sur fond de désespoir.

Les défenses des humains sont prises en défaut par cette attaque de leur volonté même. Aussi la réaction est-elle à la mesure de la menace. Le laisser-faire libéral est accusé de laisser aller. Les formidables moyens de la technique, en particulier les univers virtuels, sont réquisitionnés au nom de la vertu. Les valeurs anciennes sont rejetées. En situation d’urgence, l’ambiguïté n’a plus sa place. Les délicats dosages politiques et la tolérance d’autrefois sont considérés comme décadents, plus dangereux que la force brute, qui au moins s’affiche clairement.

Structurant le mental et les comportements, la société d’enseignement s’établit alors, en réaction à la période précédente, perçue comme laxiste. Elle normalise comme l’école de Jules Ferry ou de l’empereur Meiji, mais avec des moyens autrement puissants. Les esprits sont mis au carré par des logiciels d’entraînement mental. Les tests de conditionnement sont rendus obligatoires, en préalable même à des gestes quotidiens, tels des retraits bancaires.

Aidé d’une technologie appropriée, le contrôle social se fait beaucoup plus strict.

L’utilisation de badges magnétiques détectés par radar est généralisée. L’ouverture des portes des bureaux, des commerces et même de certains lieux publics se fait automatiquement, mais seulement devant le porteur du sésame prévu.

Après la dure prise de conscience de la classe dirigeante, la société s’organise autour d’un projet global : la domestication de l’homme par l’homme.

Nous ne pouvons pas espérer maîtriser les techniques modernes avec des humains sauvages restés biologiquement au niveau d’un primate des savanes, pense-t-on. On ne sait pas non plus modifier le génome de l’homme pour en faire un être adapté à ce nouvel environnement. Il faut donc le domestiquer. La plasticité de son comportement s’y prête. Elle est due à la « néoténie », ce retard de maturation qui lui permet de conserver jusqu’à l’âge adulte l’adaptabilité des enfants. Les marchands l’avaient exploitée pour fidéliser le client. Il faut maintenant le mettre au service d’un processus énergique d’adaptation : l’enseignement.

Les grands projets techniques sont lancés. D’abord des cités marines, pour désengorger les côtes saturées, et accueillir des masses de population errantes, puis d’immenses opérations d’urbanisme. On supprime les quartiers insalubres. On construit dans des lieux isolés des cités d’enseignement, capables d’intégrer les « animaux humains » dans un environnement scientifique et technique.

Les espaces ruraux délaissés par suite des migrations vers les villes sont réappropriés par des organismes d’aménagement, qui établissent un programme planétaire de reboisement et de réhabilitation de la Nature. On se met d’accord sur un immense projet de vie dans l’Espace, dans un esprit de conquête, comme la plus grande démonstration des capacités de l’espèce humaine, désormais capable d’échapper même à la mort du soleil. On veut aussi y transporter des performances. Dans une planète creuse tournant au ralenti, où règne une pesanteur dix fois plus faible que sur terre, le patinage artistique, le saut à ski et le vol libre deviennent des spectacles fabuleux. Ce sont des cathédrales médiatiques, à la gloire du corps humain.

Mais les dirigeants conservent aussi une arrière-pensée. Le jour venu, les cités lointaines et isolées, les villes marines et même les planètes creuses artificielles ne seraient-elles pas bien utiles pour se débarrasser des personnages indésirables sur terre ? La colonisation du nouveau monde s’était grossie des marginaux et délinquants dont ne voulait plus la vieille Europe. Il y a des héros chez les pionniers. Il y a aussi des desperados qui s’échappent d’un monde hostile.

2060-2100 : La société de création.

Les contradictions de la période précédente deviennent sensibles. L’éducation de masse, démultipliée par les formidables moyens techniques de l’industrie hallucinogène, a mis au moule les cerveaux. La paix sociale se paye en baisse de créativité. Les dangers sont éloignés. Mais les nouvelles générations, éduquées aux disciplines du corps et de l’esprit, sont beaucoup mieux armées qu’autrefois. Elles veulent exercer leur autonomie. Le conformisme de la période précédente est accusé de contrarier les pulsions, de s’opposer au mouvement de la vie même.

On se méfie désormais des performances intellectuelles machinales. La compétition homme/machine, avec ses jeux délirants, était allée jusqu’aux olympiades. Trop d’exercice mental ferme la voie du cÅ“ur. On s’affirme désormais autrement, par des démonstrations d’indépendance et d’universalité. L’homme veut organiser le monde, dit-on, mais il n’est même plus capable de survivre à la lisière de la forêt où vécurent nos ancêtres, précisément là où l’espèce humaine s’est biologiquement constituée.

Les nouvelles cellules de vie sont petites, portables et autonomes. Elles peuvent s’installer n’importe où : dans le désert, sur la banquise, au fond des mers, dans une planète creuse. La qualité de l’expérience vécue, la capacité de résoudre la survie avec les moyens du bord, le talent à transformer des contraintes en défis, la création d’environnements nouveaux, adaptés à l’éthologie humaine, sont perçus comme vraiment porteurs de valeurs universelles. L’homme se prépare à un destin cosmique. Ainsi, la société de création se constitue en refus des contraintes des formations musclées de la période précédente. Elle recherche la liberté à la fois par plaisir et par nécessité : le plaisir de créer et la thérapie de la créativité, vécue comme un bol d’air au sortir d’une norme étouffante.

La deuxième partie de ce texte est disponible ici.

La troisième partie de ce texte est disponible ici.

oct 04 2009

La société marchande est une religion

Par Régis Mex, pour Mecanopolis

La consommation des ménages est le moteur de l’économie de nos sociétés occidentales depuis le triomphe du modèle capitaliste, mondialiste et libéral; ce n’est un secret pour personne. Ce qui est moins évident est que l’économie, si elle est censée être le coeur de pierre qui alimente un pays au gré des flux monétaires suivant le cours des pertes et des profits, n’influence pas moins d’une façon certaine l’éthique d’une société. Si le coeur est un organe sans morale, conscience ni intelligence propres, il est pourtant une part de l’ensemble dont il est issu et a des impacts inévitables sur la santé de celui-ci: admettons un instant que le sang qu’il véhicule contienne du poison, et c’est l’entièreté de ce qu’il sustente qui se mourra. L’analogie semble effectivement appropriée: bien que l’économie soit un des piliers indispensables à la marche d’un État, qui procède selon des lois de cause à effet purement mathématiques et donc exemptes d’une quelconque morale par nature, il n’empêche pas moins que les conséquences de mécanisme programmé puissent attenter gravement à la pureté de l’esprit d’une société et des individus qui la constituent. Un produit n’est-il pas, par définition, le résultat de tous les éléments qui le composent ? Un bâtiment n’est-il pas dépendant des fondements sur lesquels il repose ? Ainsi, une part défectueuse d’un ensemble affecte toujours la totalité et le bon fonctionnement de ce dernier.

nwo3

Le mot « religion » trouve son étymologie dans le verbe latin « religere », qui signifie « relier ». La fonction première de la religion est donc de relier les êtres. Par quoi sont-ils reliés au sein de celle-ci ? Essentiellement par l’appartenance à une même doctrine. Or, la société marchande ne relie-t-elle pas ses adhérents grâce à une façon commune de penser et de percevoir le monde ? Le « mainstream », l’inconscient collectif du peuple qui fait partie d’une société donnée (littéralement « courant principal »), est formé par la somme des idées, principes, cultures et valeurs de chaque personne qui constitue ce même peuple. La grande majorité des individus ayant peu de personnalité, chacun est modelé par l’idéologie de la société une fois qu’il y est intégré. La voie de la facilité est effectivement la plus prisée par le commun des mortels, car le seul autre choix possible serait de vouloir modifier son environnement pour le faire correspondre à des idéaux que l’on juge élevés, mais encore faudrait-il avoir les capacités d’appréhender une telle possibilité; un exercice autrement plus ardu, en somme.

Il se trouve que la pensée dominante en Amérique du Nord et en Europe a décrété en ce début de 21ème siècle que l’on ne doit croire que dans ce que l’on voit et peut ressentir directement par nos sens organiques. Cela implique de collectionner un maximum de plaisirs: puisque le corps est destiné à mourir, il serait invraisemblable qu’il y ait une quelconque vie après la mort, n’est-ce pas ? L’accession à une profession aussi prestigieuse que rentable est une autre priorité, un autre élément indispensable pour être socialement reconnu, ce qui est aussi important maintenant que l’obtention de « son paradis » l’était au Moyen Âge: seuls les critères ont changé. Le système conditionne aussi chacun d’entre nous dès le plus jeune âge pour que nous acceptions de nous vendre aux employeurs les plus divers pour le servir avec fierté.

Ce qui intéresse réellement la population est de s’acquitter des tâches qu’on lui impose pour vivre une vie « normale », plate, sans risques, et ainsi donner l’apparence d’avoir réussi sa vie de sorte à avoir bonne conscience. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que chacun a une conception personnelle et intime des critères qui lui permettraient d’être satisfait de la vie qu’il mène, et qu’il n’y a aucune loi universelle de réussite qui puisse être trouvée (surtout pas par de simples humains).

C’est pourtant la conduite aveugle de principes étiquetés comme seuls valables qui prévaut, et ceux qui se targuent d’être les parfaits produits du système achètent compulsivement tout ce qui est à leur portée et pourrait leur permettre de « profiter au maximum de la vie tant qu’il en est encore temps », dans le but d’éprouver autant de plaisirs que possible. L’angoisse du néant qu’il y aurait après la mort (pour peu qu’ils se soient jamais posé ce genre de question existentielle) ne fait que renforcer cette envie de fuir en avant et de trouver des échappatoires à l’absence de réponses dans les plaisirs les plus divers.

Le statut officiellement démocratique de nos sociétés est également un atout considérable pour le mercantilisme, parce qu’aucune limite n’y entrave la consommation et que tout peut s’y vendre, parfois même des choses qui pourraient nuire au pouvoir en place, et que la population peut se fondre dans des illusions de perfection et ne plus avoir d’autre préoccupation que de se complaire dans le plaisir que les produits achetés lui procurent de sorte à renforcer la réalité de son petit paradis, entre autres raisons. La démocratie s’accompagnant du libéralisme économique (censé, comme son nom l’indique, permettre la liberté alors qu’il provoque l’inverse dans les faits), du libre-échange et du laisser-faire, le capitalisme ne peut qu’être enchanté par un tel système, surtout lorsqu’il serait en réalité digne d’être nommé démocrature en raison de la nature de son pouvoir politique.

moneygold

Pire, le domaine du matériel finit par être la seule dimension d’existence de l’individu, ce qui implique qu’il adopte toutes sortes de comportements d’un niveau de sophistication digne de ce qui est matériel; autrement dit, le plus bas qui puisse exister. La société marchande contribue donc fortement à déconnecter l’homme de ses facultés spirituelles et à le pousser dans un égoïsme et une médiocrité toujours plus patentes. Il est vrai qu’un nombre conséquent de personnes est de toute manière incapable d’envisager quoi que ce soit de plus évolué que ce qui est purement tangible, visible, et cultiverait donc une grande proximité avec le côté animal, primitif et instinctif du genre humain, qu’il vive dans une société marchande ou non. Le problème est que l’inconscient collectif empoisonné par les valeurs inversées d’aujourd’hui peut conduire dès le plus jeune âge des gens intelligents et de bonne foi à un mode de vie qui ne correspond pas à leurs aspirations naturelles, ou les rendre malheureux parce qu’ils refusent ce système dans lequel ils ne trouvent pas une place qui leur est appropriée. Le système ne proposant pas vraiment d’alternatives à sa politique de conditionnement et de mise au travail qui oblige presque tout un chacun à se plier aux exigences de la société et qui laisse peu de temps et d’énergie à ceux qui désirent se développer intellectuellement et spirituellement par eux-mêmes, il est clair que le gâchis de génie et d’imagination qui pourrait contribuer à améliorer l’ordre des choses est énorme.

D’autre part, il est difficile d’imaginer que plusieurs religions dominantes puissent cohabiter; la vocation d’une religion est aussi d’éliminer ses concurrents. Ainsi, le matérialisme qui pourrait être qualifié de religion sataniste et voleuse d’âmes, éclipse toute autre religion de la scène principale, et les relègue au second plan. On érige désormais le matériel comme dieu unique, et on rend des cultes à un florilège de divinités secondaires, telles des vedettes de cinéma ou de sport, toutes aussi creuses les unes que les autres. Cela se constate nettement avec le recul incontestable de l’importance du christianisme depuis l’avènement de la société marchande. L’amoindrissement de l’influence d’une Église qui s’était depuis longtemps décrédibilisée n’est certes pas d’une réelle gravité, mais la perte de vue de l’idée même d’un Dieu a grandement renforcé l’ignorance de l’Homme de sa dimension spirituelle. Si je ne considère personnellement pas comme particulièrement positif d’être théiste, je pense qu’être déiste peut difficilement avoir des conséquences négatives, tant sur soi que sur les autres personnes.

Le système économique occidental lui-même fonctionne d’une façon tout à fait égoïste et psychopathe, en ne se contentant pas de spolier la richesse des citoyens de son pays, mais en volant aussi celle des nations dans lesquelles il a une emprise sur la scène internationale. Ce modèle, comme le reste de la société dont il est issu, privilégie la pensée et l’action à court terme, ce qui est plutôt logique lorsque l’on est basé sur le matériel. Le matériel est effectivement l’incarnation même de ce qui est temporaire, et miser là-dessus revient à se baser sur ce qui est évanescent et ne peut que disparaître. Comment penser qu’un pays qui, comme les États-Unis, affecte 651,2 milliards de dollars à la Défense nationale, quand 330 milliards sont versés à la Recherche et au Développement, 64 milliards pour l’éducation, et 18,1 pour la Nasa, pendant que des coupes dans les services sociaux et la santé sont faites, puisse être en phase avec les réalités de son temps ? Alors qu’investir dans les sciences paraîtrait le moyen le plus probable d’aboutir, entre autres perspectives alléchantes, à l’autonomie et à l’abondance énergétique, ce qui serait très utile et rentable sur le long terme, mais coûteux pendant la période de recherche qui précède la découverte, le gouvernement des États-Unis préfère, lui, investir prioritairement dans l’industrie de l’armement, y ajoutant une subvention de 100 milliards de dollars entre 2008 et 2009 malgré la crise économique, parce que ce secteur est immédiatement rentable et que seul le profit est recherché. Certains diront qu’il s’agit d’une mesure de protection nécessaire pour garder un poids dissuasif sur la scène internationale. Mais contre qui les États-Unis devraient-ils se protéger avec une velle véhémence, au juste ? Même la Chine, pourtant versée dans l’art de la brutalité et deuxième puissance militaire mondiale, n’affecte que 56 milliards à son budget militaire. La mort est tout simplement une affaire florissante. (Pour les intéressés, voir la répartition des dépenses du gouvernement américain, en anglais)

sarkozy-pour-un-capitalisme-nouveau

Un autre méfait de la société marchande telle qu’elle est organisée est qu’elle oblige le citoyen à oeuvrer à sa propre auto-destruction. Du fait qu’elle lui impose de penser sur le court terme et ne lui fait savoir que ce qu’elle estime qu’il doit savoir, elle l’habitue à acheter sans se demander qui il contribue à financer de la sorte. En effet, bien qu’il soit tout à fait normal que le groupe assez volumineux des citoyens qui gagnent tout juste assez d’argent pour survivre minimise ses dépenses au maximum et achète donc là où les prix sont les moins élevés, d’autres personnes plus aisées pourraient faire passer les justes valeurs avant la cupidité, ne serait-ce que par principe. En effet, en achetant là où les prix sont les moins élevés, donc dans la grande distribution, on enrichit forcément les multinationales qui pourrissent le monde du fait des conséquences de leurs actions, de même que tant d’autres entreprises dont l’éthique est discutable mais auxquelles le système force souvent bon nombre de gens à avoir recours par la simple et logique motivation de la survie. De toute manière, peu d’entreprises peuvent encore se vanter d’être exemptes de reproches. Mais en favorisant la grande distribution, on accentue aussi quelque chose qui nous touche plus directement, à savoir la destruction des classes moyennes, qui sont un pilier indispensable à la démocratie. Réduire la classe moyenne dans des proportions incongrues, cela signifie diviser la société entre une classe aisée, dans laquelle les richesses et le pouvoir sont centralisés, et une classe pauvre, qui est si préoccupée par sa survie qu’elle a peu d’occasions de se soucier de quoi que ce soit d’autre et dont les moyens ne permettraient de toute manière pas de causer la moindre incidence. Ce schéma illustre de manière éloquente la disparition progressive de la classe moyenne depuis les 30 dernières années:

Classe moyenne

Le pire est que les citoyens sont contraints par le système de disloquer cette petite bourgeoisie. Qui plus est, la société marchande a permis au secteur privé des entreprises de s’approprier une telle quantité de richesses qu’elles se sont non seulement substituées aux États, mais les tiennent désormais sous leur coupe grâce à leur monopole de l’argent, et y trouvent un sympathique réservoir de subsides dans lequel elles peuvent se servir aux détriments du contribuable.

89564

Bien que tous les systèmes, même ceux qui incluent les valeurs les plus nobles, sont détournés par les dirigeants à des fins qui leur sont avantageuses, et que ce qui se fait sur le reste du globe peut difficilement être considéré comme plus appréciable que ce qui existe en Occident, le nôtre a ceci de particulièrement pervers qu’il essaie de revenir sur des droits durement acquis et veut se faire passer pour une démocratie humaniste alors qu’il est une démocrature qui penche de plus en plus vers la dictature. Prisonniers de leur propre logique, nos dirigeants nord-américains et européens multiplient les mesures et les astuces extraordinaires pour conserver leur emprise hégémonique sur le globe qui leur permet de faire prévaloir leurs ambitions, obsédés à l’idée de maintenir le système tel qu’il est pour sauvegarder leurs privilèges, alors que leurs « blocs »Â déclinent inexorablement et pourraient se retrouver balayés d’ici une quarantaine d’années par le pôle Russe, Indien et Chinois, même si ceux-ci sont actuellement encore loin d’être réellement menaçants économiquement parlant, à moins d’un éventuel effondrement brusque de l’Occident, quoiqu’il les emporterait probablement dans le même gouffre. L’Union Européenne des 27, les États-Unis et le Japon comptent effectivement pour un PIB d’environ 36 000 milliards sur un total de 54 000 pour l’ensemble du globe, tandis que la Chine atteint les 5 000 milliards et que la Russie et l’Inde tournent autour des 2000. Pourtant, ces derniers pays sont partisans d’un système capitaliste tout aussi immoral que celui du monde occidental (même s’ils partagent aussi de nombreux différends avec ce dernier) que la Chine couple d’une ignoble politique communiste, et les droits des citoyens y stagnent à un niveau auquel nos élites auraient toutes les peines du monde à nous ramener, malgré leurs brillants efforts en ce sens.

Bien mieux qu’un effondrement du monde occidental, donc, il faudrait tout simplement espérer que l’issue des événements à venir débouche sur un changement de pouvoir vers un gouvernement plus éclairé, ou permettent au minimum un retour à une situation plus acceptable. Malheureusement, une amélioration de la vie au sein d’une société ne dépend que de la bonne volonté de personnes hauts-placées, et peut brutalement disparaître d’un jour à l’autre avec ces mêmes dirigeants bien intentionnés. Mais puisque la nature du genre humain est par nature imparfaite, l’être humain ne peut créer que des sociétés imparfaites, et c’est pourquoi attendre la perfection dans ce domaine ne pourrait que décevoir tant que l’Homme sera tel qu’il est. Cependant, il nous est tout à fait légitime d’exiger une société aussi parfaite que possible, en ayant à l’esprit que cette entité est le reflet de l’ensemble de ses constituants et que nous sommes par conséquent les garants de son bon fonctionnement.

Régis Mex, pour Mecanopolis.

sept 27 2009

Le meilleur des mondes

affiche01smallwv6

Dans le livre visionnaire écrit dès 1932, Aldous Huxley imagine une société qui utiliserait la génétique et le clonage pour le conditionnement et le contrôle des individus.

Dans cette société future, tous les enfants sont conçus dans des éprouvettes. Ils sont génétiquement conditionnés pour appartenir à l’une des 5 catégories de population. De la plus intelligente à la plus stupide: les Alpha (l’élite), les Bétas (les exécutants), les Gammas (les employés subalternes), les Deltas et les Epsilons (destinés aux travaux pénibles).

Le « meilleur des mondes » décrit aussi ce que serait la dictature parfaite: une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves « auraient l’amour de leur servitude »…

Comme une plongée, un zoom, un reportage sur le monde tel qu’il pourrait devenir, si certains aspects de nos sociétés dites modernes et civilisées, étaient cultivés par ces forces qui gouvernent le mental… Le meilleur des mondes ?

Le meilleur des mondes 1/5

sept 23 2009

La pollution psychologique

Par Faouzi Elmir, pour Mecanopolis

tous-les-jours-je-lave-mon-cerveau-avec-la-tele-pochoirJusqu’ici le mot pollution suggère la pollution de l’air, des eaux et des sols mais jamais cette forme invisible et insidieuse, la pollution psychologique. Le pouvoir de nuisance de la pollution n’est pas moindre sur l’organisme que la pollution chimique, qui est la plus importante de toutes les formes de pollution. Pour savoir ce que sous sous-entend le vocable de pollution psychologique, il convient d’établir au préalable quelques distinctions utiles. On est tenté dès l’abord d’identifier pollution psychologique et propagande politique. Or, malgré les effets identiques produits par la pollution psychologique et par la propagande politique, c’est-à-dire, la modification de la posture psychique de l’individu et création d’êtres aliénés, elles diffèrent par leurs sources et leurs champs d’activité. D’abord, la propagande politique est reconnaissable par tout le monde ou presque, car elle émane d’organes et d’institutions politiques chargés d’influencer les opinions publiques et le choix des masses pour telle politique et contre telle autre. Les techniques et les acteurs de la propagande politique sont dûment identifiés, un gouvernement, un parti politique, une administration, une institution, un groupe de pression etc. Ensuite, les moyens mis en œuvre par les stratèges de la propagande politique sont volontaires, étudiés et calculés avec des objectifs à atteindre préalablement fixés et déterminés. Enfin, on reconnaît habituellement une propagande politique par les thèmes, les slogans et les mots d’ordre qui sont proprement politiques.

DÉFINITION ET FORMES DE POLLUTION PSYCHOLOGIQUE

Bien que la propagande politique soit une forme particulière de pollution psychologique, celle-ci est un phénomène beaucoup plus vaste et concerne tout un chacun sans distinction d’âge ou de sexe. Nous entendons par le vocable de pollution psychologique, l’ensemble des sollicitations audio-visuelles auxquelles est soumis quotidiennement L’individu lambda. Comme dans le cas de la propagande politique, la pollution psychologique est propagée par des supports audio-visuels, animés ou statiques, radio, cinéma, télévision, panneaux publicitaires, presse etc. On a calculée par exemple sur une journée de quatorze heures, l’individu est exposé en moyenne à un nombre de sollicitations variant de 300 à 600. Le phénomène de pollution psychologique a été aggravé ces dernières années par l’usage du téléphone portable dans les lieux publics portant ainsi à son paroxysme, la pollution sonore qui est une forme de pollution psychologique.

La pollution psychologique se présente sous plusieurs formes. L’exemple-type de pollution psychologique est la publicité qui envahit nos villes et nos villages et constitue un facteur polluant au même titre que l’automobile et les usines chimiques. Quand on arrive en villes et dans les centres urbains, on a d’ailleurs du mal à s’y retrouver dans cette jungle qu’est la jungle publicitaire où nous sommes assaillis de toutes parts par les panneaux de publicité qui s’étalent à perte de vue. Des études récentes ont montré que ce n’est pas seulement l’excès de vitesse qui est en cause dans les accidents à l’entrée des villes mais aussi les panneaux publicitaires qui distraient les conducteurs en détournant leur attention des panneaux de signalisation du code de la route vers les panneaux publicitaires. Le caractère de polluant psychologique de la publicité réside dans le fait qu’elle présente un monde imaginaire qui n’est pas celui du commun des mortels. La publicité cherche en réalité à tromper le consommateur en représentant un monde merveilleux, des hommes et des femmes heureux et en bonne santé physique et mentale. Avec l’irruption de la publicité subliminale, le consommateur acquiert des objets non pour leur utilité mais parce qu’il est victime de la séduction exercée par les images fugitives de la femme ou de l’homme inclues dans l’annonce publicitaire audio-visuelle.

Une autre forme de pollution psychologique qui se rapproche de la publicité, ce sont les séries télévisées hollywoodiennes, les medias « rose » ou « à sensation ». Par exemple, le caractère de polluant psychologique des séries télévisées consiste à présenter au téléspectateur un univers féerique avec un décor de rêve, animé par des acteurs et des actrices d’une beauté, d’une santé et d’un teint éclatant, impeccablement et coûteusement vêtus et disposant de tous les gadgets possibles et imaginables du monde. Depuis une vingtaine d’années, on assiste à l’irruption d’autres formes de pollution psychologique comme, les émissions de reality Show, les jeux télévisés, les Star Academy, et les émissions à caractère angoissant comme celles consacrées à la police, à la justice, à la médecine et aux faits divers. Les jeux de combat organisés, football, tennis, course cycliste, athlétisme etc retransmis en direct sur les ondes de la radio et de la télévision sont les formes les plus répandues et les plus achevées de la pollution psychologique dans la mesure où ils développent chez les peuples et les masses, l’esprit d’agressivité et de compétition ainsi que les instincts belliqueux.

capitalism

EFFETS DE LA POLLUTION PSYCHOLOGIQUE

La pollution psychologique comme la propagande politique vise à la modification de la posture psychique des masses et à la création d’individus aliénés. L’aliénation conduit immanquablement à l’inaction, à l’impuissance et à la paralysie. Alors que la propagande politique travaille au rassemblement des individus une masse mobilisable et disponible pour l’action, la pollution psychologique neutralise et paralyse toute volonté d’agir et toute velléité combative. L’homme, victime de la propagande politique est obligé de continuer dans le sens indiqué par les propagandistes car l’action appelle l’action alors que la pollution psychologique pousse l’individu à la passivité et à la résignation sous le double effet de l’évasion et de l’angoisse. Les différentes techniques de pollution psychologique, télévision, le téléphone portable, sport, médecine etc contribuent à l’annihilation de la personnalité et à la destruction des relations humaines. Les distractions techniques donnent à l’individu l’impression de la liberté alors qu’elles le dépersonnalisent et le dépouillent de toutes ses facultés mentales et intellectuelles. L’altération et l’émiettement du psychisme humain dus à la pollution psychologique, conduisent irrémédiablement à la fatigue des nerfs et du cerveau, à l’abaissement de l’état de la conscience et au sommeil. La pollution psychologique engendre des hommes perturbés mentalement et physiquement, atteints par des troubles de nature schizoïde, c’est-à-dire par des variations d’humeur anormalement fréquentes et une influençabilité menant à la désagrégation de la personnalité.

Aujourd’hui, la pollution psychologique est devenue un phénomène planétaire grâce aux satellites. Bien avant les satellites, le monde entier était déjà pollué par l’industrie cinématographique occidentale qui véhiculait des clichés et stéréotypes d’un Occident riche et opulent et qui renvoyait l’image d’un univers féerique tel qu’il est représenté dans les films et les séries télévisées hollywoodiens avec des villas somptueuses à faire saliver et des limousines luxueuses, dernier cri, faisant crisser leurs pneus sur le gravier et déposant devant des perrons ombragés de glycines(à moins que ce ne soient de bougainvillées) des passagers et des passagères d’une beauté et d’un charme éclatants. Toutes ces images féeriques et subliminales féeriques ont eu des effets psychologiques considérables sur les millions de téléspectateurs des pays du tiers, surtout sur sa jeunesse poussée malgré elle à l’imitation servile des clichés et des stéréotypes véhiculés dans les films et les séries télévisées occidentales et à l’émigration coûte que coûte vers l’Europe ou vers l’Amérique parfois aux périls de sa vie. Les immigrants qui échouent sur les côtes espagnoles ou espagnoles sont les victimes directes de la pollution psychologique au même titre que les baleines qui échouent sur les côtes australiennes ou néo zélandaises, victimes de la pollution des eaux et du gazage en pleine mer.

Faouzi Elmir, pour Mecanopolis

Nous vous recommandons de visiter le blog de notre ami Faouzi :

Le Bulletin de l’International

août 30 2009

La France en opex

Par François d’Orcival

À Kaboul, des élections sous le feu ; à la frontière libanaise, une paix si fragile ; au Tchad, des braises jamais éteintes ; au Kosovo, une guerre civile qui menace… Mais la France est là.

78462469

La France envoie chaque année plus de 40.000 de ses soldats hors de ses frontières. Compte tenu des rotations, c’est en effet le nombre total d’hommes et de femmes qui servent sous nos couleurs pour que nous puissions entretenir, en permanence, quelque 12.000 soldats en opérations extérieures – les « opex ». Les États-Unis mis à part, la France est la seule nation à consentir un tel effort.

D’autant que nos hommes sont déployés dans cinq opérations majeures, alors que les Britanniques, qui engagent des effectifs un peu supérieurs, se concentrent sur deux théâtres. Les Français sont partout, sous le drapeau des Nations unies, de l’Otan ou de l’Union européenne : au Kosovo ; en Côte d’Ivoire, au Tchad et au Darfour ; au Liban ; en Afghanistan. À un moment ou à un autre de leur histoire, les Français avaient été dans les Balkans, au Levant ou en Afrique. En Afghanistan, jamais.

Il a donc fallu combler les distances (Kaboul est à 6.000 kilomètres de Paris) et se faire à des combats très durs. On n’est plus dans le « maintien de la paix ». En trois ans, le coût de ces opex a augmenté de 40%. Benoît d’Aboville, à la Cour des comptes, et Louis Giscard d’Estaing, à la tête d’une mission parlementaire de l’Assemblée, viennent de rédiger deux rapports qui se confirment l’un l’autre sur le sujet ; ils évaluent le total des coûts à 1.232 millions d’euros répartis entre le ministère de la Défense (852) et celui des Affaires étrangères (380).Un tel effort n’est justifié que par la volonté de la France de tenir son « rang » et de conserver son influence sur les affaires du monde.

La première cause des hausses de coûts s’intitule « indemnité de sujétion pour service à l’étranger », une prime qui double la solde. Le même capitaine qui perçoit 30.400 euros par an sur le territoire national touche une prime de 18.000 euros s’il commande une compagnie pendant six mois en Afghanistan. Même écart pour un sergent : 16.450 euros en métropole, 27.600 en opex de six mois. Les rapporteurs ont comparé ces soldes à celles des Britanniques : le capitaine d’un régiment de Sa Majesté perçoit 44.000 euros en opération et le sergent 38.000 (primes non imposables, ni en France ni en Grande-Bretagne).

Mais, naturellement, c’est la logistique, le ravitaillement, l’entretien du matériel, les carburants, et maintenant les munitions, qui pèsent de plus en plus lourd. «On a mis le fantassin français au standard américain », dit le colonel Le Nen, qui commandait le 27e bataillon de chasseurs alpins durant le premier semestre de cette année en Afghanistan. Tenue de combat, gilet pare-balles, rangers, équipement radio, tout a été adapté. Car, tout s’use plus vite dans la rocaille d’une vallée afghane ou libanaise que sur le bitume d’un quartier métropolitain. Détail rapporté par la mission Giscard d’Estaing : « Les militaires eux-mêmes acquièrent sur leurs propres deniers des équipements jugés utiles, bien que non fournis par le ministère de la Défense : effets d’habillement, lampes, gants spéciaux pour le tir d’élite… » Autre détail, en opex, un soldat ne se sépare pas de son arme individuelle – d’où usure plus rapide mais aussi, vols. Lesquels finissent par coûter cher, souligne le rapport, « surtout lorsque les forces spéciales sont amenées à racheter discrètement les armes dérobées pour éviter de les retrouver dans de mauvaises mains »…

Usure aussi, et surtout, pour les matériels. Un Vab, ce gros véhicule blindé à quatre roues, roule trois fois plus en opération qu’en métropole, et en plus sur de méchantes pistes : il faut changer plus souvent leur boîte de vitesses, leurs pneus, leurs équipements, doubler leur blindage, les équiper de brouilleurs antimines ; il faut aussi disposer de camions de détection des engins explosifs… Et l’entraînement des hommes ? Il va de soi dans ces unités très professionnelles qui partent pour l’Afghanistan. Et pourtant, il n’a pas été jugé suffisant par l’état-major. Celui-ci y a ajouté une préparation supplémentaire : pour 2.700 fantassins en opération dans les vallées afghanes, on envoie chaque année 7.500 hommes et femmes en stage de 6 mois en « centre d’aguerrissement en montagne ».

Aguerrissement, la clé. Résistance, endurance, effort de tous. Et pour le chef, non seulement savoir se mettre devant et donner l’exemple, mais « éclairer, rassurer, stimuler », « donner confiance », « être toujours présent pour les petits ». Ce qui est typiquement le credo des paras à béret rouge du 8e régiment de parachutistes d’infanterie de marine (RPIMa).

Aujourd’hui rédacteur en chef du service monde de Valeurs actuelles, Frédéric Pons a quitté le « 8″ pour faire ses classes dans le journalisme et rejoindre notre rédaction. Il est colonel de réserve et ancien de l’Institut des hautes études de défense nationale. Il vient de choisir ce régiment comme unité modèle des opex. Il l’a rencontré au Liban, en 1978-1979, et l’a retrouvé dans l’embuscade tragique de la vallée d’Ouzbine, l’an dernier. Il lui rend hommage dans un récit très riche, détaillé, puisé auprès des témoins, de ses faits d’armes des 30 dernières années.

Le premier anniversaire de la terrible embuscade

Car ce régiment est bien plus ancien : il a été créé le 1er mars 1951 à Hanoi par le général de Lattre qui le baptisait 8e bataillon de parachutistes coloniaux. Anéanti à Diên Biên Phu, il va renaître en Algérie, puis deviendra le 8e RPIMa avant d’être basé à Castres, dans le Tarn, en 1963, et de devenir en 1970 un régiment entièrement professionnel. Il part alors pour l’Afrique, du Tchad au Rwanda ; il ira au Sud du Liban, à Beyrouth, au Cambodge, en Bosnie, au Kosovo et en Afghanistan. Le 18 août dernier, il commémorait par une prise d’armes le premier anniversaire de la terrible embuscade au cours de laquelle l’une de ses sections fut quasiment décimée. Huit parachutistes du régiment y avaient perdu la vie, deux autres provenant d’unités différentes avaient aussi été tués, et le « 8″ avait, en outre, relevé douze blessés.

À ce combat, qui dura toute une après-midi et une partie de la nuit suivante, un combat comme les paras n’en avaient pas connu depuis l’Algérie, Frédéric Pons consacre les cinquante premières pages de son livre, dans un film précis, imagé, minute par minute, homme par homme, avec cette chaleur, cette camaraderie de frères d’armes qui donne à la guerre son épaisseur humaine. Puis, après avoir raconté 30 ans d’opex, il revient à la fin de son livre sur ce drame lancinant – comment des parachutistes hyper-entraînés se sont-ils donc fait prendre au piège ? – pour tenter d’en tirer les leçons, en une dizaine de pages supplémentaires. « Rien ne compense la perte de vies emportées le 18 août 2008, écrit-il. Mais le comportement individuel et collectif des paras et de leurs gradés pris au piège mérite d’être cité en exemple. Courageux et efficaces, les paras, associés aux marsouins, ont su empêcher l’anéantissement de la section. Ils ont surtout permis dans les heures qui suivirent la destruction de six à sept fois plus d’insurgés. » Mais il ajoute : « L’ennemi a-t-il été ce jour-là sous-estimé ? Oui hélas. » Les talibans ne supportaient pas la reprise du contrôle par les Français d’une zone « de transit et de repos, essentielle pour leurs communications. Tout annonçait la réplique… ».

C’est le 25 février 2008, en Conseil de défense, que le président de la République avait décidé de renforcer notre engagement militaire en Afghanistan. Le 8e RPIMa recevait aussitôt ses consignes et embarquait trois mois plus tard pour Kaboul. « Ce combat, disait Nicolas Sarkozy, est un combat juste, un combat que l’on ne doit pas perdre – parce que là-bas se joue l’avenir de ce à quoi nous croyons. »

Le premier parachutiste du régiment tombé au combat depuis la guerre d’Algérie fut le caporal-chef Jacquot, tué au Liban en février 1979. Le « 8″ était alors commandé par le colonel Cann, aujourd’hui général de corps d’armée (2e section), président de l’amicale des anciens. Lorsque le régiment rentra de sa mission, il écrivit dans son rapport : « Ni autorité politique, ni pouvoir militaire. Quel dénuement face à l’impossible mission de restaurer l’autorité politique libanaise et recouvrer l’intégrité territoriale du Liban ! Jamais instrument ne fut aussi mal adapté à l’ouvrage. Fallait-il changer l’instrument ? Fallait-il modifier l’ouvrage ? » 30 ans plus tard, les Français sont encore au Liban, qu’ils ont quitté avant d’y retourner. On voudrait être sûr que les mêmes questions ne se posent pas en Afghanistan.

Source: Theatrum Belli

août 22 2009

La « grande grippe », un jeu vidéo pour vous laver le cerveau

Un producteur néerlandais de « jeux sérieux » (comprenez à forte valeur pédagogique) vient de réaliser, pour le CHU de Rotterdam, et dans le cadre de l’année Darwin, un nouveau jeu vidéo The Great Flu (La grande grippe).

 

grippe-a 

Visiblement formaté par des « économistes de la santé » de l’école comportementaliste, le jeu vise à vous laver le cerveau et à rendre plus acceptable la bio-éthique du « canot de sauvetage » promue par l’Empire britannique et ses adeptes comme le conseiller spécial en matière de santé d’Obama, le docteur Ezekiel Emanuel. Comme les tristement célèbres hygiénistes allemands, le docteur Emanuel estime que certaines vies ne méritent pas d’être vécues, surtout quand l’argent et les ressources se font de plus en plus rares.

 

C’est le message explicite de « La grande grippe ». La publicité pour ce jeu avoue que « pour bien des gens, faire d’une maladie mortelle un passe-temps peut apparaître comme un manque de goût, en particulier quand l’Amérique se prépare à affronter la deuxième vague de grippe A(H1N1). Mais chez les enfants, ce jeu peut s’avérer le moyen le plus efficace pour communiquer des nouvelles sérieuses ».

 

Dans « La grande grippe », le joueur pilote le centre de « contrôle pandémique mondial ». Devant une carte du monde, il suit jour par jour, à partir d’avril 2009, l’évolution de la pandémie. Accompagné d’une musique mortuaire, des clignotants s’allument en Asie et dans la région du Mexique et ils finissent, petit à petit, par gagner les cinq continents.

 

Pendant que les compteurs totalisent en temps réel le nombre de cas confirmés et de morts, le joueur, doté au départ d’une somme d’argent fixe (2 milliards d’euro) « apprend » que, pour enrayer la pandémie mortelle, il est obligé de trouver « un équilibre » entre des coûts inévitables en vies humaines et les coûts financiers de tout effort sanitaire.

 

Sans surprise, la tendance naturelle du joueur l’amène rapidement à éviter les mesures les plus coûteuses, comme la fermeture d’aéroports (250 millions), l’amélioration de la recherche (200 millions), l’achat de vaccins (120 millions) ou la création de services de veille sanitaire (100 millions) !

 

Ainsi, les concepteurs du jeu nous apprennent les « bonnes mesures », de surcroît pas forcément très cher ! Comme : informer les citoyens (5 millions) ; fermer un marché local (5 millions) ; distribuer des masques (7 millions) ; fermer une école après un début de grippe (10 millions) ou encore« améliorer » l’offre de soins (20 millions).

 

Si le joueur dépasse son portefeuille virtuel, un message d’avertissement apparaît : « vos mesures coûtent de l’argent, faites attention ». Les réalités politiques sont également prises en compte. Si un joueur met en place un système de surveillance coûteux ou contraignant, des gouvernements ne manquent pas de lui faire savoir. C’est ce qui arrive lorsqu’on investit dans la recherche et les vaccins, pourtant synonyme de victoire.

 

Morale de l’histoire ? Il s’agit de nous faire prendre conscience de la difficulté des responsables devant une telle tâche : arrêter une pandémie avec des moyens financiers très limités ! (car il s’agit de la santé des humains et non de la santé des banques…)

 

Ce qui vient immédiatement à l’esprit, c’est la similitude de « l’éthique du canot de sauvetage » promue par ce jeu et un article du conseiller santé d’Obama Ezekiel Emanuel intitulé « Qui devrait recevoir le vaccin contre la grippe quand on ne peut pas vacciner tout le monde ? », publié le 12 mai 2006 dans la revue britannique Science, à une époque où la grippe aviaire H5N1 faisait craindre le pire.

 

Ezekiel Emanuel, co-auteur de l’article avec Alan Wertheimer, y écrivait qu’il « est probable que plus de 90% de la population américaine ne sera pas vaccinée [contre le H5N1] pendant la première année ». Il va donc falloir faire des choix ! Si à l’époque certains experts américains conseillaient de vacciner en priorité le personnel des laboratoires produisant les vaccins, le personnel médical et les personnes âgées et malades plutôt que personnes en bonne santé entre 2 et 64 ans, Emanuel rejetait cette approche en proposant son propre « cadre éthique alternatif ».

 

Ce nouveau cadre établit la priorité de l’attribution des soins ou médicaments selon le principe de « cycles de vies », un principe qui prétend que, pour qu’une vie soit digne d’être vécue, chaque personne devrait pouvoir traverser plusieurs cycles de la vie (jeunesse, adolescence, vieillesse), car, d’après les auteurs, « la mort nous semble plus tragique quand meurt un enfant ou un jeune adulte que quand il s’agit d’une personne âgée ».

 

En clair, pour Ezekiel Emanuel, s’il n’y a pas de quoi vacciner tout le monde, priorité aux jeunes adolescents*, et tant pis pour les nourrissons et les vieillards !

 

Note :

*Précisons qu’en 2006, Ezekiel Emanuel accordait la priorité aux jeunes sur la base de sa conception nazie de la bio-éthique selon lequel il existe certaines vies qui méritent plus d’être vécues que d’autres. Evidemment, en 2009, le mode opératoire de la grippe A(H1N1), en frappant en grande majorité de jeunes adultes, fait d’eux une population à risque au même titre que les femmes enceintes ou les personnes souffrant de maladies chroniques ou d’immunodépression.

 

Source: Solidarité & Progrès

août 21 2009

Attali appelle à une révolution contre le lobby bancaire

C’est à ses yeux la seule solution pour s’attaquer aux « lobbys bancaires » qui « continuent à agir comme avant » la crise financière. Car le G20 « n’aura été qu’une jolie comédie », fustige-t-il.

735014

Jacques Attali (AFP)

Rien de moins qu’une « révolution politique ». C’est ce que préconise Jacques Attali, dans une tribune intitulée « Banques : le triomphe des coupables », publiée lundi 3 août sur le site Slate.fr. C’est à ses yeux la seule solution pour s’attaquer aux « lobbys bancaires » qui « continuent à agir comme avant » la crise financière mondiale. Dans ce réquisitoire, il écorne au passage le G20, qui « n’aura été qu’une jolie comédie », et les pouvoirs publics.

« Le G20 n’aura été qu’une jolie comédie »

En dépit de l’aide apportée par le Trésor américain aux banques en difficulté, « celles qui n’ont pas fait faillite continuent à agir comme avant », déplore Jacques Attali. Elles inventent « de nouveaux produits spéculatifs » et ne prêtent, « très cher, qu’à celles des entreprises qui n’ont pas vraiment besoin de leur argent », dénonce-t-il.

Et personne ne vient « leur opposer des réglementations », souligne-t-il.

Faisant remarquer qu’après la crise de 1929, qui sert depuis le début de la crise actuelle de point de référence, « des réglementations très strictes ont été imposées aux banques américaines », il constate qu’ »aujourd’hui, rien n’est imposé à personne. Le G20 n’aura été qu’une jolie comédie », fustige-t-il. A qui la faute ? C’est dans « l’influence » de Wall Street et « des lobbys bancaires, fort bien dotés, (qui) arrosent le Congrès », qu’il faut chercher les coupables, estime-t-il.

Goldman Sachs dans le collimateur d’Attali

Jacques Attali s’en prend en particulier à Goldman Sachs : « Après avoir éliminé ses principaux concurrents, (dont Lehman), après avoir profité de ces faillites et reçu de l’Etat d’énormes prêts sans intérêt, cette institution plus que centenaire fait aujourd’hui fortune grâce à des décisions prises par Geithner, Summers et les autres, dont chacun sait qu’ils rejoindront un jour la firme, après avoir quitté leurs fonctions », écrit-il.

Il accuse enfin les banques de continuer à « enfoncer dans la dépression ceux qu’elles ont déjà largement ruinés », à savoir les salariés des entreprises industrielles.

« Une révolution politique »

« Ces lobbys sont si puissants qu’on n’en sortira que par une révolution politique », conclut l’ancien conseiller de François Mitterand. « Elle devrait conduire, au moins, à interdire aux responsables publics du secteur financier de travailler ensuite dans les établissements qu’ils contrôlent. Et, au plus, à nationaliser ce secteur. »

Source: Le Nouvel Observateur