Category: néo-conservateurs

déc 17 2009

Copenhague, la gouvernance mondiale de l’écologie entre ethnocentrisme et anthropocentrisme ?

Par Julien Teil

En date du 2 décembre 2009, le journal Le Monde a publié le point de vue de Martine Aubry sur Copenhague. (1) Celle-ci invitait à un renouveau écologique sous la formule « À Copenhague, il faut inventer la solidarité écologique du XXIe siècle ». La gouvernance mondiale de l’écologie telle qu’elle s’amorce confirme les déclarations de Martine Aubry qui supposaient « l’émergence d’une gouvernance globale plus forte et mieux coordonnée, faisant place à une organisation mondiale de l’environnement dotée de pouvoirs contraignants ».

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Affiche du WWF, qui milite pour la nécessité d’inscrire la question démographique, soit une réduction importante des populations, dans la liste des préoccupations écologiques

Ces « pouvoirs contraignants » ont déjà pour projet d’institutionnaliser mondialement le marché du carbone ou Emission Trading. Ce concept est en réalité issu de l’Agence de protection de l’environnement U.S sous la présidence de Jimmy Carter. Bill Drayton, qui tout comme Jacques Attali, se présente lui aussi comme un prophète du social business, revendique son rôle dans la genèse ce cette idée. (2)

La gouvernance mondiale écologique telle qu’elle se structure actuellement, comporte un déficit démocratique considérable, qui risque de permettre par la même occasion l’instauration de mesures reposant sur des thèses malthusiennes.

Longtemps mise à l’écart des sujets qui seraient abordés lors du sommet de Copenhague, la « démographie verte » pose désormais des questions jusque dans les médias. Pourtant, les travaux d’organismes engagés dans les discussions sur le climat, abordaient la question depuis des mois, voire des années. (3) C’est notamment le cas de WWF, ou de l’Optimum Trust Population et du Club de Rome, pour qui la démographie est un sujet pour lequel ils ont bien préparé leur plaidoirie. En ce qui concerne le traitement médiatique de la question: il se résumerait à la nécessité d’inscrire la question démographique dans la liste des préoccupations écologiques.

Greenpeace a opté pour une position différente, le Courrier International du 19 Novembre 2009 indiquait :

« Pour Greenpeace, aborder la question dé­mographique à Copenhague ou lors d’au­tres sommets préliminaires serait contre-productif. “Le débat entre les pays industrialisés et ceux qui le sont moins est si sensible et si gangrené par la méfiance qu’y introduire une question comme la croissance démographique ne ferait que susciter la colère”, insiste Stephanie Tunmore, la porte-parole de Greenpeace International. » (4)

Néanmoins, et cela est particulièrement équivoque: pour Greenpeace ce serait l’incompréhension qu’un tel sujet provoquerait qui l’exclut du débat. Autrement dit le problème ne semble pas relever du fait qu’il devrait engager un débat démocratique autour de l’historique des thèses malthusiennes, et de leur socle scientifique.

En outre, cette déclaration peut être révélatrice sur la conception que présente Mme Tunmore de l’histoire. On y retrouve l’ethnocentrisme qui suggère qu’une élite d’États (dénommée G20 pour l’occasion) conduit un peuple d’États (dénommé G77 pour l’occasion). Cette conception donne libre cours à l’idée selon laquelle les solutions apportées par les occidentaux, bien qu’elles invitent à la critique, sont incontournables, comme le soutiennent les acteurs du microcrédit. (6) D’autre part, l’idée exprime que la totalité des rapports de forces entretenus autour d’une question mondiale se résument à cette équation.

Or ces rapports de forces intègrent également les OSC (Organismes de la Société Civile), dont font partie les ONG, parmi lesquelles Greenpeace. Puis, il faut compter parmi ces ONG, les fondations accréditées en tant qu’ONG et qui représentent parfois des intérêts loin de refléter une réelle volonté écologique. Les entreprises, autres représentants des OSC, sont elles aussi de la partie, bien qu’elles soient déjà indirectement représentées par beaucoup d’ONG. (7)

Enfin il faut ajouter à l’inexactitude de la déclaration de Stephanie Tunmore, son manque soit d’honnêteté, soit de connaissance des relations internationales. Que nous apprennent donc un examen des relations internationales ?

Les mécanismes de la gouvernance européenne qui intègrent eux aussi les OSC dans leurs modes de régulation sont particulièrement parlants et représentatifs de la réalité des relations interétatiques. En réalité, les relations interétatiques européennes sont en grande partie élaborées sous la responsabilité des think-tanks et lobbys idéologiques. (8) Parfois mandatés et consultés, ces organismes ne représentent aucun intérêt démocratique, pourtant ils participent à la politique de l’Europe. Il en est de même pour l’élaboration des lois relatives au marché, à l’économie, aux mesures sociales, pour lesquelles ce sont les lobbys industriels qui se partagent le gâteau bruxellois. D’ailleurs Greenpeace n’est pas ignorant des pratiques des lobbys bruxellois puisque l‘association s’est opposée, lors d’une session, à la puissante Table Ronde des Industriels Européens. (9)

Or les mesures lentement mises en place pour aboutir à une gouvernance mondiale sont non seulement calquées sur le modèle de la gouvernance européenne, mais elles sont encore plus antidémocratiques et bien plus prédatrices. Cette gouvernance mondiale, telle qu’elle s’institutionnalise à travers les étapes qu’elle traverse depuis au moins un siècle, portent les traits d’une gouvernance dont est exclus les peuples et la démocratie. Les propos de Martine Aubry ne sont que ceux d’un intermédiaire, mais auront au moins le mérite d’éclaircir la situation pour certains.

Un nombre incalculable de procédés et d’étapes a participé à la mutation des relations internationales vers une gouvernance mondiale, parmi lesquels les guerres, le marché mondialisé, la crise économique, etc. Les rapports entre l’État, en tant que représentant du bien public, et les entreprises ont eux aussi mutés. Et, l’ensemble des biens publics sont désormais privatisés, concédés par ceux que, conformément aux principes de nos constitutions, nous avions élus pour nous servir et nous représenter.

Les ONG, quant à elles, en dehors de leur notoriété, jouissent désormais d’une reconnaissance, et d’un statut, elles sont mandatées pour représenter le bien public à travers le concept de société civile. Or, aucun processus démocratique n’expose en quoi elles nous représentent.

De plus, beaucoup d’entre elles sont en réalité contrôlées par les fondations, les think-tanks, les multinationales et les banques. (10) Greenpeace qui exclut les dons des fondations et des multinationales fait partie des quelques ONG épargnées. (11) Seulement, pour qu’elles se révèlent assurément intègres, il faut aussi compter sur leur non adhésion aux thèses, qui après greenwashing, deviennent soudainement des vérités scientifiques. Il est aujourd’hui difficile de dire du réchauffement climatique anthropique qu’il est une vérité scientifique incontestable. C’est d’ailleurs ce fait qui devrait intéresser en premier lieu les associations qui réclament le bien public et la démocratie. On est ainsi en droit d’attendre d’elles qu’elles procèdent à un examen des différents champs d’expression autour de la question du climatgate.

Il faudrait aussi que ces quelques ONG repensent leur rôle de protecteur des biens publics, car cette action elle, est parfaitement concrète. Aujourd’hui, que gouverne l’État ? En fait plus grand chose, puisque les biens publics ont majoritairement été privatisés. Et la France, est une exception qui a su jusqu’à présent préserver une partie de ses biens publics et de ses acquis de souveraineté. Par contre, pour certains biens publics, cela fait longtemps que la privatisation ne s’opère plus au niveau de l’État mais directement à travers les organes de la gouvernance mondiale, et sans que l’on en soit informé: la privatisation de l’eau est déjà copieusement engagée. (12) Et, c’est bientôt le vivant qui le sera dans son intégralité comme l’exposent notamment les sessions de la commission du Codex Alimentarius. (13)

Ce qui s’opposera réellement à cela n’est pas une intervention de Greenpeace dans l’arène de la gouvernance mondiale, comme ce fut le cas à Bruxelles. Ce genre d’interventions efficaces dans les arènes de la gouvernance européenne se compte sur les doigts d’une main. Quels pronostics pouvons nous faire de ces interventions dans l’arène de la gouvernance mondiale ?

Cette arène, nous sommes déjà dedans, et Copenhague est un de ses rendez vous. Car, cette rencontre internationale est un de ces fameux processus nécessaires à l’accélération de la mise en place de la gouvernance mondiale. C’est sa première vocation. Les autres ne sont que secondaires, voir inexistantes et relèvent purement du fantasme engendré par une fabuleuse campagne médiatique et beaucoup d’argent.

Les mesures décidées à Copenhague profiteront à ceux qui participent à l’élaboration de la « justice climatique », car ils sont à la fois témoins, juges et parties .Elles n’appartiennent ni à Greenpeace, ni au peuple, mais à ceux qui ont les moyens de les apporter: c’est à dire ceux qui contrôlent les biens publics, devenus de simples richesses privées. Ce ne sont donc définitivement pas le G20 et le G77 qui n’ont qu’un rôle d’intermédiaire afin de mieux projeter l’illusion des antagonistes. On ne peut manifestement pas non plus conclure des rapports qu’ils se résument à l’interprétation subjective que pourrait générer un débat autour de la question « démographique » au sein du G20 et du G77. Par contre il est évident que Copenhague est une étape de plus, intégrant « l’écologie » au menu des questions « politiques ». Or ce qu’on définissait auparavant et à juste titre, comme « la politique », par définition inhérente à la démocratie, a muté vers ce qu’on appelle la « gouvernance ».

La véritable vocation de Copenhague semble être de s’accaparer un domaine pour le moment libéré d’une institution mondiale. Et cela afin d’aboutir à une gouvernance mondiale de l’écologie anti-démocratique. Il s’agit entres autres, de la confiscation d’un domaine d’expression au sein duquel une écologie concrète et démocratique est possible, en particulier par la dénonciation des mécanismes évoqués ci-dessus. Dans cette optique de dénonciation des parasites de la démocratie, les ONG seraient, sur le long terme, amenées à l’abandon de leur statut au profit d’une démocratie plus réaliste.

A l’opposé, Jacques Attali considère que le rôle miraculeux des ONG invite à la création d’une Organisation Mondiale des ONG, qui défendrait « la mise en œuvre des fondements de la démocratie : la liberté d’expression, la protection des femmes et des enfants, la lutte contre la peine de mort, le droit au travail, le droit au crédit, le droit au logement. » (15)

Mais à Copenhague, il est avant tout question de poursuivre les mesures engagées et qui annoncent inévitablement une gouvernance du vivant, une gouvernance de la démographie et une gouvernance plus aiguisée de l’énergie. (16) Ces prédictions appartiennent à une perception anthropocentriste, qui au nom d’une objectivité sur la nature, exclut l’homme de celle-ci. Pour les tenants de ces thèses, il serait ainsi possible d’entreprendre un parfait examen des problématiques écologiques.

Cela pose inévitablement la question du rapport qu’à l’homme à la nature, tout comme le reflètent également les idées de Mihail Roco (17) concernant le Transhumanisme et les nanotechnologies. (18)

Enfin, il est surprenant que les éléments révélés par le Climatgate ne soient pas au sommaire des discussions de Copenhague, ni des inquiétudes du monde associatif. Pourtant, leur authenticité a été confirmée par le CRU (Climat Research Unit), qui n’est pas revenu sur cette déclaration à ce stade. Phil Jones, directeur du CRU, dont les travaux constituent le socle scientifique des questions abordées au sommet, a été suspendu provisoirement de ses fonctions, avec son accord, le temps de l’enquête. (19)

Que pouvons nous conclure de la future gouvernance mondiale de l’écologie étant donné que les doutes soulevés par sa consistance scientifique ne sont pas abordés ? Et, dans cette perspective, que nous apprend la volonté de mettre en place une « organisation mondiale de l’environnement avec des pouvoirs contraignants » dans le contexte d’une gouvernance mondiale antidémocratique ?

Julien Teil, pour Mecanopolis

julienliste@hotmail.com

Notes et sources :

(1)    http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/12/02/a-copenhague-il-faut-inventer-la-solidarite-ecologique-du-xxie-siecle-par-martine-aubry_1275025_3232.html
(2)    William « Bill »Drayton, tout comme Mr Attali, estime que l’entreprenariat social permet de résoudre les problèmes de pauvreté. Ainsi, il a fondé en 1981 le fond Ashoka afin de développer cette activité. Il a été sous l’administration Carter, assistant administrateur de l’Agence de l’Environnement U.S. C’est à ce titre qu’il lança le principe de marché du Carbone. On voit aussi apparaître un membre du CFR en 1985, sous le nom de « William Drayton ».  Nous ne pouvons en conclure que c’est bien lui, mais aucun autre William Drayton ne bénéficiait d’une renommée particulière à l’époque.
(3)    Voire le site Planète-Attitude, plate-forme de la communauté WWF en France : http://www.planete-attitude.fr/
(4)    http://www.courrierinternational.com/article/2009/11/19/demographie-le-grand-tabou
(5)    Ce modèle de développement est encouragé, entres autres, par Jacques Attali, fondateur de Planet Finance, qui y voit notamment une solution à la crise économique
(6)    A ce propos, lire « Organisations non ( ? ) gouvernementales , La lettre du Forum de Delphes, Novembre 2007 par Thibault Le Texier. http://tibo.lt.free.fr/article.php3?id_article=84
(7)    Voir « La Marche irrésistible du nouvel ordre mondial, sous-titre : Destination Babel, Éditions François-Xavier de Guibert, 2007 » Par Pierre Hillard.
(8)    In « Europe Inc – Comment les multinationales construisent l’Europe et l’économie mondiale » Collectif, Agone, 2005. Il semble qu’un fait similaire impliquant Greenpeace face à l’ERT soit relaté ici : http://archive.corporateeurope.org/observer9/stockholm.html
(9)    Voir à ce propos « Les ONG, instruments des gouvernements et des transnationales ? » par Julien Teil, Réseau Voltaire, 30 juillet 2009 : http://www.voltairenet.org/article161139.html#article161139
(10)    La politique de financement de Greenpeace est indiquée ici : http://www.greenpeace.org/france/transparence-financiere/ressources-greenpeace
(11)    En France, la gestion de l’eau se fait à travers des organismes publics qui ont des contrats avec le secteur privé . C’est notamment le cas du SEDIF dirigé par André Santini. Pour de plus amples informations, consulter le site de l’association S-EAU-S : http://seaus.free.fr/
(12)    Les écrits de Dominique Guillet, fondateur de l’association Kokopelli éclairent parfaitement sur le sujet. Certains sont disponibles sur le site de l’association : http://www.kokopelli.asso.fr/
(13)     Discours de Jacques Attali au sommet mondial des ONG, 10 septembre 2004. http://www.voltairenet.org/article161364.html
(14)    Il est notamment question, au sein de l’élaboration de la politique énergétique « responsable » de développer massivement les agro carburants. Jean Ziegler, Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation auprès de l’ONU, estime que la culture des agro carburants est déjà vectrice de malnutrition : http://www.notre-planete.info/actualites/actu_1394_biocarburants_crime_contre_humanite.php . L’association Survie quant à elle relate les actions entreprises par Daewoo au Madagascar : http://survie31.over-blog.com/article-25402693-6.html
(15)    Mihail Roco est le co-auteur du rapport « Converging Technologies for improving human performance » ( »Technologies convergentes pour améliorer les performances humaines »), publié avec William S. Bainbridge, son collègue de la NSF. Ce dernier milite avec les Transhumanistes pour le dépassement de l’humanité par une post-humanité « augmentée » via implants corporels, hybridation homme-machine et autres téléchargement de la conscience sur ordinateur.
(16)    Le transhumanisme est une idéologie traitée dans les ouvrages du collectif grenoblois Pièces et
Main d’œuvre. Mais aussi sur leur site internet : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?article24
(17)    Voir l’article du journal Le Monde : http://www.lemonde.fr/le-rechauffement-climatique/article/2009/12/02/climategate-le-directeur-du-centre-de-recherche-demissionne-temporairement_1275245_1270066.html

nov 03 2009

Fall of the Republic, d’Alex Jones (vostfr)

Le réalisateur Alex Jones affirme, dans son nouveau film « The Fall of The Republic » (la chute de la république) que les patriotes doivent s’unir et se battre contre les ennemis de la République, car ils risquent sinon de se retrouver tenu en esclavage par une élite dirigeante à travers un contrôle social tyrannique.

Fall of the Republic cover

Du plan de sauvetage à la taxe sur le carbone, ainsi que la mort annoncée du dollar, il semble évident, selon Alex Jones, que Barack Obama et ses maîtres sont en train de mettre en place les conditions nécessaire à la création d’un gouvernement mondial, fusse-t-il pour cela nécessaire de sacrifier des millions de vies.

Nos remerciement à Hussardelamort pour son travail de traduction.


7ème partie (mise en ligne le 5 novembre 2009)

8ème partie (mise en ligne le 7 novembre 2009)

9ème partie (mise en ligne le 8 novembre 2009)

10ème partie (mise en ligne le 8 novembre 2009)


11ème partie (mise en ligne le 9 novembre 2009)

12ème partie (mise en ligne le 14 novembre 2009)

13ème partie (mise en ligne le 14 novembre 2009)

12ème partie (mise en ligne le 15 novembre 2009)

Nous placerons la suite du document dès la traduction réalisée

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juil 03 2009

Introduction à « La stratégie du choc » de Naomi Klein

Par Naomi Klein

Voici un premier extrait du livre La stratégie du choc de Naomi Klein que j’ai recopié pour vous, m’étant procuré cet ouvrage dernièrement et y ayant trouvé un intérêt profond en plus d’une quantité de sources tout à fait exceptionnelle (environ 100 des 671 pages sont destinées aux références).

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INTRODUCTION

Éloge de la table rase: trois décennies à défaire et à refaire le monde.

La terre se pervertit au regard de Dieu et elle se remplit de violence. Dieu vit la terre : elle était pervertie, car toute chair avait une conduite perverse sur la terre. Dieu dit à Noé : « La fin de toute chair est arrivée, je l’ai décidé, car la terre est pleine de violence à cause des hommes et je vais les faire disparaître de la terre. » Genèse, 6:11 (Bible de Jérusalem).

Semer le choc et l’effroi engendre des peurs, des dangers et des destructions incompréhensibles pour certains éléments ou secteurs de la société à l’origine de la menace, ses dirigeants ou les citoyens en général. La nature, sous forme de tornades, d’ouragans, de tremblements de terre, d’inondations, d’incendies incontrôlés, de famines et de maladies, peut provoquer le choc et l’effroi. Shock and Awe. Achieving Rapid Dominance, doctrine militaire établie pour la guerre des États-Unis en Irak.

Je fis la connaissance de Jamar Perry en septembre 2005 au refuge de la Croix-Rouge de Baton Rouge, en Louisiane. De jeunes scientologistes au large sourire distribuaient des repas, et Jamar faisait la queue avec les autres sinistrés. Je venais juste de me faire houspiller pour avoir osé m’entretenir avec des évacués en l’absence d’escorte médiatique. Canadienne blanche perdue au milieu d’une mer d’Afro-Américains du Sud, je faisais de mon mieux pour passer inaperçue. Je me glissai dans la queue derrière Perry et lui demandai de me parler comme à une vieille amie, ce qu’il eut l’amabilité de faire. Né et élevé à La Nouvelle-Orléans, Jamar avait quitté la ville inondée une semaine plus tôt. On lui aurait donné dix-sept ans, mais il en avait vingt-trois, me dit-il. Lui et les siens avaient attendu longtemps les autocars d’évacuation promis. En fin de compte, comme ils ne venaient pas, les Perry avaient marché sous un soleil de plomb. Ils avaient abouti ici, dans un palais des congrès tentaculaire, où se tenaient normalement des foires commerciales organisées par l’industrie pharmaceutique ou des manifestations sportives, du type « Carnage dans la capitale : combats extrêmes en cage d’acier ». À présent, les lieux étaient envahis par 2 000 lits de camp et une foule d’évacués, épuisés et mécontents. Des soldats de la Garde nationale à peine rentrés d’Irak patrouillaient, l’air crispé. Ce jour-là, une nouvelle courait parmi les réfugiés selon laquelle un éminent congressman républicain de la ville, Richard Baker, avait tenu les propos suivants : « Nous avons enfin nettoyé les loge ments sociaux de La Nouvelle-Orléans. Dieu a réussi là où nous avions échoué. » Joseph Canizaro, l’un des promoteurs immo biliers les plus riches de la ville, avait exprimé un point de vue similaire : « Nous disposons maintenant d’une page blanche pour tout recommencer depuis le début. De superbes occasions se présentent à nous. » Pendant toute la semaine, l’Assemblée légis lative de la Louisiane à Baton Rouge, la capitale, avait grouillé de lobbyistes s’employant à verrouiller les « occasions » en question. Au menu : réductions des charges fiscales, allégements de la réglementation, main-d’oeuvre au rabais et création d’une ville « plus petite et plus sûre » – ce qui en pratique revenait à la démolition des logements sociaux et à leur remplacement par des immeubles en copropriété.

À force d’entendre parler de « nouveaux débuts » et de « pages blanches », on en oubliait presque les cloaques toxiques, débordant de débris, de rejets industriels et de restes humains, qui croupissaient à quelques kilomètres de là. Au refuge, Jamar, lui, ne pensait à rien d’autre. « Pour moi, la ville n’a pas été nettoyée. Tout ce que je sais, c’est que des tas de gens sont morts dans les quartiers populaires. Des gens qui devraient être encore en vie aujourd’hui. » Jamar s’était exprimé calmement, à voix basse. Pourtant, devant nous, un vieil homme qui avait surpris notre conversation se retourna vivement : « À quoi est-ce qu’ils pensent, ces types de Baton Rouge ? Des “occasions” ? Quelles “occasions” ? C’est une foutue tragédie, oui. Ils sont aveugles ou quoi ? » Une femme accompagnée de ses deux enfants se joignit au choeur : « Non, ils ne sont pas aveugles. Ils sont juste mauvais. Ils voient parfaitement clair. » Parmi ceux pour qui les eaux de crue de La Nouvelle- Orléans étaient synonymes de « superbes occasions » se trouvait Milton Friedman, grand gourou du mouvement en faveur du capitalisme sans entraves. C’est à lui qu’on attribue la paternité du credo de l’économie mondialisée contemporaine, caractérisée par l’hypermobilité.

Âgé de 93 ans et de santé fragile, « Oncle Miltie », ainsi que l’appelaient ses partisans, trouva malgré tout la force d’écrire un article pour la page d’opinions du Wall Street Journal, trois mois après l’effondrement des digues : « La plupart des écoles de La Nouvelle-Orléans sont en ruine, faisait-il observer, au même titre que les maisons des élèves qui les fréquentaient. Ces enfants sont aujourd’hui éparpillés aux quatre coins du pays. C’est une tragédie. C’est aussi une occasion de transformer de façon radicale le système d’éducation. » L’idée radicale de Friedman se résume comme suit : au lieu d’affecter à la remise en état et au renforcement du réseau des écoles publiques de La Nouvelle-Orléans une partie des milliards de dollars prévus pour la reconstruction de la ville, le gouvernement devrait accorder aux familles des « bons d’études » donnant accès à des écoles privées (dont bon nombre à but lucratif) subventionnées par l’État. Il était essentiel, selon Friedman, que ce changement fondamental constitue non pas une solution provisoire, mais au contraire une « réforme permanente5 ». Des think tanks (groupes de réflexion) de droite s’emparèrent de l’idée et prirent la ville d’assaut. L’administration de George W. Bush appuya leurs projets et versa des dizaines de millions de dollars destinés à convertir les écoles de La Nouvelle- Orléans en « écoles à charte », c’est-à-dire en établissements subventionnés par l’État, mais administrés par des entités privées n’obéissant qu’à leurs propres règles. Les écoles à charte soulèvent la controverse aux États-Unis, plus particulièrement à La Nouvelle-Orléans, où de nombreux parents afro-américains voient en elles une façon détournée de balayer les acquis du mouvement pour les droits civiques, qui garantissent à tous les enfants l’accès à des services d’éducation égaux.

Aux yeux de Milton Friedman, cependant, l’idée même d’un réseau d’écoles administré par l’État empeste le socialisme. Pour lui, l’État a pour unique fonction « de protéger notre liberté contre ses ennemis extérieurs et contre nos concitoyens eux-mêmes : il fait régner la loi et l’ordre, il fait respecter les contrats privés, et il favorise la concurrence ». En d’autres termes, il s’agit de fournir les policiers et les soldats – tout le reste, y compris l’éducation publique gratuite, n’est qu’ingérence au sein des marchés. Contrairement à la réfection des digues et au rétablissement du réseau électrique, la vente aux enchères du réseau scolaire de La Nouvelle-Orléans s’effectua avec une rapidité et une précision toutes militaires. Dix-neuf mois après les inondations, alors que la plupart des pauvres de la ville étaient encore en exil, presque toutes les écoles publiques de La Nouvelle-Orléans avaient été remplacées par des écoles à charte exploitées par le secteur privé. Avant l’ouragan Katrina, le conseil scolaire comptait 123 écoles ; il n’en restait plus que 4. Il y avait alors 7 écoles à charte ; elles étaient désormais 317. Les instituteurs de La Nouvelle-Orléans étaient représentés par un syndicat puissant ; leur convention collective était dorénavant réduite en lambeaux, et les quelque 4 700 membres du syndicat licenciés. Certains jeunes instituteurs furent réembauchés par les nouvelles écoles à charte, où ils touchaient un salaire nettement inférieur qu’auparavant. Bien d’autres n’eurent pas cette chance.

Selon le New York Times, La Nouvelle-Orléans servait à présent de « principal laboratoire des écoles à charte », tandis que l’American Enterprise Institute, groupe de réflexion inféodé à Friedman, s’émerveillait : « Katrina a accompli en un jour […] ce que les réformateurs du système d’éducation ont été impuissants à faire malgré des années de travail. » Pendant ce temps, les instituteurs du réseau public, témoins du détournement des fonds alloués aux victimes de l’inondation – qu’on utilisait pour anéantir le réseau public et le remplacer par un réseau privé –, qualifièrent le projet de Friedman de « spéculation immobilière appliquée au monde de l’éducation ». J’appelle « capitalisme du désastre » ce type d’opération consistant à lancer des raids systématiques contre la sphère publique au lendemain de cataclysmes et à traiter ces derniers comme des occasions d’engranger des profits. L’intervention de Friedman sur La Nouvelle-Orléans contenait son ultime recommandation publique : en effet, il mourut moins d’un an plus tard, le 16 novembre 2006, à l’âge de 94 ans. La privatisation du réseau d’écoles publiques d’une ville américaine de taille moyenne peut passer pour un enjeu modeste, s’agissant d’un homme considéré comme l’économiste le plus influent de la deuxième moitié du siècle dernier. Friedman comptait parmi ses disciples quelques présidents des États-Unis, des premiers 15 ministres britanniques, des oligarques russes, des ministres des Finances polonais, des dictateurs du tiers-monde, des secrétaires du Parti communiste chinois, des administrateurs du Fonds monétaire international et les trois derniers chefs de la Réserve fédérale des États-Unis. Pourtant, sa détermination à profiter de la crise de La Nouvelle-Orléans pour faire progresser une version fondamentaliste du capitalisme signait à merveille les adieux de ce professeur énergique d’un mètre cinquante-sept à peine qui, dans ses jeunes années, s’était décrit lui-même « comme un prédicateur à la mode d’autrefois en train de prononcer le sermon du dimanche11 ». Pendant plus de trois décennies, Friedman et ses puissants disciples avaient perfectionné leur stratégie : attendre une crise de grande envergure, puis, pendant que les citoyens sont encore sous le choc, vendre l’État, morceau par morceau, à des intérêts privés avant de s’arranger pour pérenniser les « réformes » à la hâte. Dans l’un de ses essais les plus influents, Friedman définit le remède universel que propose le capitalisme moderne et énonce ce que j’en suis venue à considérer comme la « stratégie du choc ». « Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements, fait-il observer. Lorsqu’elle se produit, les mesures à prendre dépendent des idées alors en vigueur. Telle est, me semble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquement inévitables. »

En prévision de désastres, certains stockent les boîtes de conserve et les bouteilles d’eau ; les disciples de Friedman, eux, stockent des idées relatives au libre marché. En cas de crise, le professeur de l’université de Chicago était convaincu qu’il fallait intervenir immédiatement pour imposer des changements rapides et irréversibles à la société éprouvée par le désastre. Ce n’est qu’à cette condition qu’elle échapperait durablement à « la tyrannie du statu quo ». Selon Friedman, « un nouveau gouvernement jouit d’une période de six à neuf mois au cours de laquelle il peut opérer des changements fondamentaux. S’il n’en profite pas pour agir avec détermination, une telle occasion ne se représentera plus ». Variation sur un thème cher à Machiavel, selon qui le mal devait « se faire tout d’une fois », cette idée constitue l’un des legs stratégiques les plus durables de Friedman. C’est au milieu des années 1970, à l’époque où il conseillait le général Augusto Pinochet, dictateur chilien, que Friedman eut pour la première fois l’occasion d’exploiter un choc ou une crise de grande envergure. Au lendemain du violent coup d’État orchestré par Pinochet, les Chiliens étaient sans contredit en état de choc. De plus, le pays était aux prises avec les traumatismes causés par une hyperinflation galopante. Friedman conseilla à Pinochet de procéder aussitôt à une transformation en profondeur de l’économie – réductions d’impôts, libéralisation des échanges commerciaux, privatisation des services, diminution des dépenses sociales et déréglementation. Bientôt, les Chiliens virent même leurs écoles publiques remplacées par des écoles privées auxquelles donnaient accès des bons d’études. C’était la métamorphose capitaliste la plus extrême jamais tentée. On parla désormais de la révolution de l’« école de Chicago », de nombreux économistes de Pinochet ayant étudié à l’université de Chicago sous la direction de Friedman. Ce dernier prédit que la soudaineté et l’ampleur des changements économiques provoqueraient chez les citoyens des réactions psychologiques qui « faciliteraient l’ajustement14 ». Friedman créa l’expression « traitement de choc » pour parler de cette douloureuse tactique. Au cours des décennies suivantes, les gouvernements qui imposèrent de vastes programmes de libéralisation des marchés eurent justement recours au traitement de choc ou à la « thérapie de choc ». Pinochet, lui, facilita l’« ajustement » au moyen d’une autre forme de chocs : dans les nombreuses salles de torture du régime, les corps qui se convulsaient sous l’effet de la douleur étaient ceux des personnes les plus susceptibles de s’opposer à la transformation capitaliste.

En Amérique latine, nombreux sont ceux qui établirent un lien direct entre les chocs économiques qui se soldèrent par l’appauvrissement de millions de personnes et l’épidémie de tortures qui punirent dans leur chair des centaines de milliers de personnes qui rêvaient d’une autre forme de société. D’où la question posée par l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano : « Comment préserver cette inégalité autrement que par des décharges électriques ? » Exactement trente ans après que ces trois formes de chocs eurent frappé le Chili, la formule reprend du service en Irak, de façon beaucoup plus violente. Il y eut d’abord la guerre, qui, selon les auteurs de la doctrine militaire des États-Unis Shock and Awe (parfois traduite par « choc et effroi »), avait pour but « de contrôler la volonté, les perceptions et la compréhension de l’adversaire et de le priver de toute capacité à agir et à réagir ». Vint ensuite la thérapie de choc économique, imposée, à l’heure où le pays brûlait toujours, par l’émissaire chef des États-Unis, L. Paul Bremer : privatisations massives, libre-échange sans restrictions, taux d’imposition uniforme de 15 %, réduction spectaculaire de l’appareil d’État. Le ministre du Commerce par intérim de l’Irak, Ali Abdel-Amir Allaoui, déclara à l’époque que ses compatriotes en avaient « assez de servir de cobayes à des expériences. Après tous les chocs auxquels le système a été soumis, ils n’ont pas du tout envie que l’économie subisse le même sort ». En cas de résistance, les Irakiens étaient arrêtés et jetés dans des prisons où leur corps et leur esprit subissaient d’autres chocs, ceux-ci beaucoup moins métaphoriques. C’est aux premiers jours de l’occupation de l’Irak par les États- Unis, il y a quatre ans, que je commençai à m’intéresser à la dépendance du libre marché à l’égard des chocs en tous genres. Après avoir rendu compte depuis Bagdad de la tentative avortée de Washington de faire suivre la phase « choc et effroi » de celle du traitement de choc, je me rendis au Sri Lanka, quelques mois après le tsunami dévastateur de 2004.

Là, je fus témoin d’une autre version de la même manoeuvre. En effet, des investisseurs étrangers et des prêteurs internationaux s’étaient ligués pour exploiter le climat de panique et céder le magnifique littoral à des entrepreneurs qui s’étaient empressés d’ériger de vastes stations balnéaires, empêchant ainsi des centaines de milliers de pêcheurs de reconstruire leurs villages au bord de l’eau : « Par un coup cruel du destin, la nature a offert au Sri Lanka une occasion unique. De cette grande tragédie est née une destination touristique d’exception », claironna le gouvernement. Lorsque l’ouragan Katrina s’abattit sur La Nouvelle-Orléans et que les politiciens, les groupes de réflexion et les promoteurs immobiliers républicains se mirent à parler de « page blanche » et d’occasions en or, il apparut clairement que telle était désormais la méthode privilégiée pour aider l’entreprise privée à réaliser ses objectifs : profiter des traumatismes collectifs pour opérer de grandes réformes économiques et sociales. La plupart des survivants d’une catastrophe souhaitent l’exact contraire d’une page blanche : ils veulent sauver tout ce qui peut l’être, remettre en état ce qui n’a pas été entièrement détruit et renforcer les liens qui unissent les citoyens aux lieux qui les ont façonnés. « En participant à la reconstruction de la ville, j’ai l’impression de me reconstruire moi-même », déclara Cassandra Andrews du Lower Ninth Ward, quartier lourdement endommagé de La Nouvelle-Orléans, en enlevant des débris au lendemain de la tempête. En revanche, rétablir l’ordre ancien n’intéresse nullement les tenants du capitalisme du désastre. En Irak, au Sri Lanka et à La Nouvelle-Orléans, on entreprit le processus faussement qualifié de « reconstruction » en parachevant le travail du cataclysme initial (guerre ou catastrophe naturelle) : on effaça les derniers vestiges de la sphère publique et des communautés profondément enracinées afin de les remplacer par une sorte de Nouvelle Jérusalem des grandes entreprises – le tout avant que les victimes n’eussent eu le temps de se ressaisir et d’affirmer leurs droits de propriété. Mike Battles résuma la situation à merveille : « La peur et le désordre nous ont admirablement servis. »

Âgé de 34 ans, l’ex-agent de la CIA faisait référence au chaos consécutif à l’invasion de l’Irak : malgré son inexpérience et sa nouveauté, son entreprise de sécurité, Custer Battles, profita de la situation pour arracher au gouvernement fédéral des contrats d’une valeur d’environ 100 millions de dollars21. Les propos de Battles pourraient servir de slogan au capitalisme du désastre – la peur et le désordre sont les moteurs du progrès. Lorsque j’entrepris mon enquête sur les liens entre mégaprofits et mégadésastres, je crus assister à une transformation radicale de la façon dont les marchés étaient « libérés » un peu partout dans le monde. Ayant fait partie du mouvement de lutte contre l’accroissement démesuré des pouvoirs du secteur privé qui avait été propulsé sur la scène internationale à Seattle en 1999, je connaissais bien les politiques, hautement favorables aux entreprises, qu’on imposait lors de sommets de l’Organisation mondiale du commerce ou encore comme conditions assorties aux prêts du Fonds monétaire international. Les trois exigences traditionnelles – privatisation, déréglementation et réduction draconienne des dépenses sociales – étaient en général très impopulaires auprès des citoyens, mais, au moment de la signature des accords, on pouvait au moins invoquer comme prétexte le consentement mutuel des gouvernements participant aux négociations et l’existence d’un consensus chez les prétendus experts. Désormais, on imposait le même programme idéologique par les moyens les plus ouvertement coercitifs qui soient : lors d’une occupation militaire étrangère ou encore dans le sillage immédiat d’une immense catastrophe naturelle.

Après les attentats du 11 septembre, Washington s’estima dispensé de demander aux pays concernés s’ils voulaient bien « du libre-échange et de la démocratie » à la mode états-unienne ; il recourut simplement à la force militaire inspirée de la doctrine « choc et effroi ». En réfléchissant à la progression de cette vision des marchés qui règne désormais un peu partout sur la planète, je me rendis toutefois compte que l’idée d’exploiter les crises et les désastres était le modus operandi du mouvement de Milton Friedman depuis ses débuts – de tout temps, cette forme de capitalisme fondamentaliste a dû compter sur les catastrophes pour progresser. Les catastrophes « facilitatrices » se font maintenant plus destructrices et plus horribles, sans doute, mais la situation observée en Irak et à La Nouvelle-Orléans n’est pas le fruit d’une nouvelle invention consécutive au 11 septembre. Au contraire, l’exploitation effrontée des crises est l’aboutissement de trois décennies d’application stricte de la stratégie du choc. Vues sous cette optique, les trente-cinq dernières années apparaissent sous un jour sensiblement différent. On avait jusque-là tendance à voir certaines des violations les plus flagrantes des droits de l’homme comme des actes sadiques dont se rendaient coupables des régimes antidémocratiques. En fait, il s’agissait plutôt de mesures prises dans le dessein de terroriser la population et de préparer le terrain à l’introduction de « réformes » radicales axées sur la libéralisation des marchés. Dans l’Argentine des années 1970, la junte fit « disparaître » 30 000 personnes, pour la plupart des militants de gauche, afin d’imposer les politiques de l’école de Chicago ; à la même époque, le Chili eut recours à la terreur pour accomplir sa métamorphose économique. Dans la Chine de 1989, le massacre de la place Tiananmen et l’arrestation de dizaines de milliers de personnes permirent aux communistes de transformer une bonne partie du pays en une gigantesque zone d’exportation, où travaillent des salariés trop terrifiés pour faire valoir leurs droits. Dans la Russie de 1993, la décision prise par Boris Eltsine de lancer les chars d’assaut contre le Parlement et de faire emprisonner les chefs de l’opposition pava la voie à la privatisation précipitée qui engendra les célèbres oligarques du pays. Au Royaume-Uni, la guerre des Malouines, survenue en 1982, eut le même effet : le désordre et l’élan nationaliste nés de la guerre permirent à Margaret Thatcher de recourir à une force extraordinaire pour étouffer la grève des mineurs du charbon et lancer la première vague de privatisations effrénées en Occident. En 1999, les bombardements de Belgrade par l’OTAN créèrent des conditions favorables à des privatisations rapides en ex-Yougoslavie – objectif du reste antérieur à la guerre. La politique économique ne fut pas le seul facteur à l’origine de ces conflits, bien sûr, mais chacun de ces chocs collectifs servit à préparer le terrain au traitement de choc économique. Les traumatismes ayant servi à affaiblir les résistances ne furent du reste pas toujours ouvertement violents.

En Amérique latine et en Afrique, dans les années 1980, c’est la crise de l’endettement qui obligea les pays « à privatiser ou à crever », selon la formule d’un ex-représentant du FMI22. Minés par l’hyperinflation et trop endettés pour dire non aux exigences dont s’assortissaient les nouveaux prêts, des gouvernements acceptèrent le traitement de choc dans l’espoir qu’il les préserverait de l’effondrement. En Asie, c’est la crise financière de 1997-1998 – presque aussi dévastatrice que la Grande Dépression – qui affaiblit les « tigres » asiatiques et les obligea à ouvrir leurs marchés à ce que le New York Times appela la « plus grande vente de faillite du monde23 ». Bon nombre de ces pays étaient des démocraties, mais les transformations radicales visant la libéralisation des marchés ne furent pas imposées de façon démocratique. En fait, ce fut exactement le contraire : conformément aux prévisions de Friedman, le climat de crise généralisée permettait de faire fi de la volonté des électeurs et de céder le pays aux « technocrates » de l’économie. Dans certains cas, bien entendu, l’adoption des politiques de libéralisation des marchés se fit de façon démocratique, quelques politiciens ayant été portés au pouvoir malgré des programmes draconiens : l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis et, plus récemment, celle de Nicolas Sarkozy en France en constituent des exemples frappants. Dans de tels cas, cependant, les croisés du libéralisme économique se heurtent à l’opposition du public et doivent adoucir ou modifier leurs projets radicaux, accepter les changements à la pièce plutôt qu’une reconversion totale. On voit bien que le modèle économique de Friedman, s’il est en partie compatible avec la démocratie, a besoin de conditions totalitaires pour être imposé dans son expression la plus pure. Pour que le traitement de choc économique soit appliqué sans contrainte – comme ce fut le cas au Chili dans les années 1970, en Chine à la fin des années 1980, en Russie dans les années 1990 et aux États- Unis au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 –, on doit compter sur un traumatisme collectif majeur, lequel entrave ou suspend provisoirement l’application des principes démocratiques. Cette croisade idéologique prit naissance au sein des régimes autoritaires d’Amérique du Sud ; dans les territoires nouvellement conquis – la Russie et la Chine –, elle cohabite encore aujourd’hui, sans difficulté et de façon rentable, avec un régime à la poigne de fer.

LA THÉRAPIE DE CHOC RENTRE AU BERCAIL

Depuis les années 1970, l’école de Chicago, sous la coupe de Friedman, ne cesse de conquérir de nouveaux territoires ; jusqu’à tout récemment, cependant, la vision de l’économiste n’avait encore jamais été pleinement appliquée dans son pays d’origine. Certes, Reagan avait réalisé des percées, mais les États-Unis conservaient l’assistance publique, la sécurité sociale et des écoles publiques, où les parents, pour reprendre les mots de Friedman, nourrissaient « un attachement irrationnel au socialisme24 ». Lorsque les républicains prirent le contrôle du Sénat, en 1995, David Frum, Canadien expatrié aux États-Unis et futur rédacteur de discours pour George W. Bush, était au nombre des « néoconservateurs » qui réclamaient pour les États-Unis une révolution économique inspirée de la stratégie du choc : « Voici, à mon avis, comment on devrait procéder : au lieu de sabrer çà et là dans les programmes, de façon graduelle, on devrait, en plein été, éliminer d’un seul coup trois cents programmes d’environ un milliard de dollars chacun. Les changements ne seraient peut-être pas spectaculaires, mais je vous jure que le message passerait. Et rien ne nous empêche de le faire tout de suite25. » À l’époque, Frum ne put faire imposer le traitement de choc dont il rêvait pour les États-Unis, notamment parce qu’aucune crise ne vint préparer le terrain. Puis, en 2001, la situation changea du tout au tout : au moment des attentats du 11 septembre, la Maison-Blanche était pleine à craquer de disciples de Friedman, dont son grand ami Donald Rumsfeld. L’équipe de Bush profita de cet instant de vertige collectif avec une ahurissante célérité – non pas parce que l’administration avait sournoisement orchestré la crise, comme certains le laissaient entendre, mais bien parce que les principaux ténors de cette administration, vétérans de l’imposition du capitalisme du désastre en Amérique latine et en Europe de l’Est, appelaient une crise de tous leurs voeux, de la même façon que les agriculteurs frappés par une sécheresse implorent la pluie de tomber et que les sionistes chrétiens, convaincus que la fin du monde est proche, rêvent du jour du Ravissement.

Quand arrive le désastre tant attendu, ils savent que leur heure est enfin venue. Pendant trois décennies, Friedman et ses disciples exploitèrent de façon méthodique les chocs subis par d’autres pays – pendants, à l’étranger, du 11 septembre 2001, à commencer par le coup d’État de Pinochet du 11 septembre 1973. À partir de la chute des tours jumelles, l’idéologie née dans des universités américaines et nourrie par les grandes institutions de Washington eut enfin l’occasion de rentrer au bercail. L’administration Bush profita de la peur suscitée par les attentats non seulement pour lancer sans délai la « guerre contre le terrorisme », mais aussi pour faire de cette dernière une entreprise presque entièrement à but lucratif, une nouvelle industrie florissante qui insuffla un dynamisme renouvelé à une économie chancelante. C’est ce qu’il convient d’appeler le « complexe du capitalisme du désastre », entité tentaculaire beaucoup plus vaste que le complexe militaro-industriel contre lequel Dwight Eisenhower avait mis les Américains en garde à la fin de sa présidence : on a ici affaire à une guerre totale, menée à tous les niveaux par des sociétés privées dont les interventions sont financées à même les fonds publics. Ces dernières ont pour mandat perpétuel de protéger le sol américain tout en éliminant le « mal » là où il se manifeste à l’extérieur. Au bout de quelques années seulement, le complexe a déjà pénétré de nouveaux marchés : ne se contentant plus de lutter contre le terrorisme, il participe à des missions internationales de maintien de la paix, organise des polices municipales et répond aux catastrophes naturelles, de plus en plus fréquentes. L’objectif ultime des grandes sociétés qui forment le coeur du complexe, c’est d’introduire le modèle du gouvernement à but lucratif – qui progresse rapidement dans des circonstances extraordinaires – dans le fonctionnement ordinaire, au jour le jour, de l’État. Autrement dit, il s’agit de privatiser le gouvernement. Pour stimuler le complexe du capitalisme du désastre, l’administration Bush externalisa, sans débat public, bon nombre des fonctions les plus délicates du gouvernement, de la prestation de soins de santé aux soldats aux interrogatoires de prisonniers, en passant par la collecte et l’analyse en profondeur (data mining) de données sur chacun d’entre nous.

Dans le contexte de cette guerre sans fin, le gouvernement agit non pas comme l’administrateur d’un réseau de fournisseurs, mais plutôt comme un investisseur de capital-risque à la bourse bien garnie qui fournit au complexe les fonds d’amorçage dont il a besoin et devient le principal client de ses services. Voici quelques chiffres qui donnent une idée de l’ampleur de la transformation : en 2003, le gouvernement des États-Unis passa 3 512 marchés avec des sociétés chargées d’exécuter des fonctions liées à la sécurité ; au cours de la période de 22 mois ayant pris fin en août 2006, la Sécurité intérieure (Department of Homeland Security) attribua à elle seule plus de 115 000 contrats du même ordre. L’industrie de la sécurité intérieure au sens large – d’une importance économique négligeable avant 2001 – vaut aujourd’hui 200 milliards de dollars. En 2006, les dépenses du gouvernement des États-Unis dans le domaine de la sécurité se chiffraient à environ 545 $ par foyer. Et il n’est ici question que de la guerre au terrorisme en sol américain. Les gros bénéfices viennent des guerres menées à l’étranger. Sans tenir compte des fournisseurs d’armements, dont les profits ont monté en flèche grâce à la guerre en Irak, la prestation de services à l’armée des États-Unis est aujourd’hui l’une des économies tertiaires qui connaît la croissance la plus rapide au monde. « Jamais deux pays ayant des restaurants McDonald sur leur territoire ne se sont fait la guerre », écrivit avec assurance le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman, en décembre 1996. Les événements lui donnèrent tort deux ans plus tard.

De plus, en vertu du modèle de la guerre à but lucratif, l’armée américaine part désormais en campagne avec Burger King et Pizza Hut dans son sillage. Ces entreprises exploitent en effet des franchises destinées aux soldats américains dans des bases militaires, en Irak comme dans la « mini-ville » de Guantánamo Bay. Il ne faut pas oublier non plus l’effort de reconstruction et d’aide humanitaire. Peu après leur apparition en Irak, la reconstruction et le secours à but lucratif constituent déjà le nouveau paradigme mondial, que la destruction initiale résulte d’une guerre préemptive, comme l’attaque lancée par Israël contre le Liban en 1996, ou d’un ouragan. Comme les ressources se font rares et que le changement climatique provoque un flot ininterrompu de nouvelles catastrophes, les interventions d’urgence représentent un marché émergent trop prometteur pour qu’on l’abandonne aux seules organisations caritatives. Pourquoi l’UNICEF devrait-elle reconstruire des écoles quand Bechtel, l’une des plus grandes sociétés d’ingénierie des États-Unis, peut s’en charger ? Pourquoi installer les personnes déplacées du Mississippi dans des logements sociaux vacants quand on peut les loger dans des paquebots de Carnival ? Pourquoi déployer des casques bleus de l’ONU au Darfour lorsque des entreprises de sécurité privées comme Blackwater sont à la recherche de nouveaux clients ? C’est d’ailleurs ce qui a changé au lendemain des attentats du 11 septembre : auparavant, guerres et catastrophes offraient des débouchés à un secteur restreint de l’économie – les fabricants d’avions de chasse, par exemple, ou encore les entreprises de construction chargées de rebâtir les ponts bombardés. Les guerres avaient pour rôle principal d’ouvrir de nouveaux marchés jusque-là inaccessibles et, une fois la paix revenue, de générer des booms économiques. De nos jours, les interventions en cas de guerre et de catastrophe sont à ce point privatisées qu’elles constituent en soi le nouveau marché. Pour le boom, inutile d’attendre la fin de la guerre. Le médium, c’est le message.

L’un des avantages propres à cette approche postmoderne, c’est que, du point de vue commercial, elle ne peut pas échouer. Comme le fit remarquer un analyste des marchés à propos des gains réalisés par Halliburton, entreprise de services énergétiques, au cours d’un trimestre particulièrement rentable : « L’Irak a donné de meilleurs résultats que prévu. » C’était en octobre 2006, jusque-là le mois le plus meurtrier de la guerre : on avait dénombré 3 709 victimes chez les civils irakiens. Pourtant, rares étaient les actionnaires qui ne se montrèrent pas impressionnés par une guerre qui, pour cette seule société, avait généré des revenus de vingt milliards de dollars. De tous ces éléments – commerce des armes, soldats privés, reconstruction à but lucratif, industrie de la sécurité intérieure et traitement de choc administré par l’équipe de Bush au lendemain des attentats du 11 septembre –, il émerge une économie nouvelle redéfinie de A à Z. Née sous le règne de Bush, elle jouit désormais d’une existence indépendante de toute administration et demeurera solidement en place jusqu’au jour où l’idéologie des suprématistes du secteur privé sera reconnue pour ce qu’elle est, en proie à l’isolement et à la contestation. Bien que dominé par des sociétés américaines, le complexe est mondialisé : des entreprises britanniques mettent à profit leur expérience dans le domaine des caméras de surveillance, désormais omniprésentes ; des sociétés israéliennes exploitent leur expertise dans la construction de clôtures et de murs de haute technologie ; l’industrie canadienne du bois d’oeuvre vend des maisons préfabriquées à un prix plusieurs fois supérieur à celui des maisons produites localement, et ainsi de suite. « À ma connaissance, personne n’avait encore considéré les efforts de reconstruction consécutifs à une catastrophe en tant que marché immobilier à part entière, dit Ken Baker, PDG d’un groupe industriel forestier du Canada. C’est pour nous une stratégie de diversification à long terme. »

Du point de vue de son ampleur, le complexe du capitalisme du désastre vaut bien le « marché émergent » et les progressions enregistrées par les technologies de l’information dans les années 1990. En fait, certains initiés déclarent que les marchés conclus sont encore plus intéressants qu’aux beaux jours des « point com » et que la « bulle de la sécurité » occupe le terrain abandonné à la suite de l’éclatement des bulles antérieures. Assorties des profits astronomiques de l’industrie des assurances (qui, en 2006, devraient avoir atteint un seuil record de 60 milliards de dollars aux États-Unis seulement) comme des superprofits de l’industrie pétrolière (qui croissent à chaque nouvelle crise), l’économie du désastre a peut-être sauvé les marchés mondiaux de la menace de récession complète qui pesait sur eux à la veille du 11 septembre 2001. Lorsqu’on cherche à reconstituer l’histoire de la croisade idéologique ayant conduit à la privatisation radicale des guerres et des catastrophes, un problème surgit : l’idéologie en question est un caméléon qui change sans cesse de nom et d’identité. Friedman se qualifiait de « libéral », tandis que ses disciples américains, qui associaient ce vocable aux impôts et aux hippies, se considéraient plutôt comme des « conservateurs », des « économistes classiques », des « tenants du libre marché » et, plus tard, comme des partisans de la Reaganomics ou du « laisser-faire ». Dans la majeure partie du monde, leur orthodoxie est connue sous le nom de « néolibéralisme », même si on parle souvent de « libre-échange » ou simplement de « mondialisation ».

Ce n’est que depuis le milieu des années 1990 que le mouvement intellectuel, sous l’impulsion des groupes de réflexion de droite auxquels Friedman fut longtemps associé – la Heritage Foundation, le Cato Institute et l’American Enterprise Institute –, s’autodésigne au moyen de l’expression « néoconservateur », vision du monde en vertu de laquelle toute la puissance de l’armée américaine est mise au service des entreprises privées. Dans toutes ces incarnations, cette idéologie suppose l’adhésion à la trinité stratégique – élimination de la sphère publique, déréglementation totale des entreprises et réduction draconienne des dépenses publiques –, mais aucun des noms qu’elle a empruntés ne semble lui convenir tout à fait. Friedman considérait son mouvement comme une tentative de libérer les marchés du joug de l’État, mais les résultats obtenus, lorsque sa vision puriste en passe par l’épreuve des faits, sont d’un tout autre ordre. Dans tous les pays où les politiques inspirées de l’école de Chicago ont été appliquées au cours des trois dernières décennies, on a assisté à la formation d’une puissante alliance entre de très grandes sociétés et des politiciens pour la plupart riches – les lignes de démarcation entre les uns et les autres demeurant floues et changeantes. En Russie, on appelle « oligarques » les milliardaires qui font partie de cette élite régnante ; en Chine, ce sont les « principicules » ; au Chili, les « piranhas » ; pendant la campagne électorale Bush-Cheney, les « pionniers ».

Loin de soustraire les marchés aux griffes de l’État, ces membres de l’élite politique et commerciale se contentent de fusionner leurs activités et de s’échanger des faveurs afin de s’approprier les précieuses ressources qui appartenaient jusque-là au domaine public – des champs pétrolifères de la Russie aux terres collectives de la Chine en passant par l’octroi (sans appels d’offres) de contrats pour la reconstruction en Irak. Le mot qui convient le mieux pour désigner un système qui gomme les frontières entre le Gouvernement avec un G majuscule et l’Entreprise avec un E majuscule n’est ni « libéral », ni « conservateur », ni « capitaliste ». Ce serait plutôt « corporatiste ». Il se caractérise au premier chef par d’immenses transferts de ressources publiques vers le secteur privé, démarche qui s’accompagne souvent d’une explosion de l’endettement, d’un accroissement de l’écart entre les riches à outrance et les pauvres sans importance et d’un nationalisme exacerbé qui justifie des dépenses colossales dans le domaine de la sécurité. Pour ceux qui font partie de la bulle d’extrême richesse ainsi créée, il n’y a pas de moyen plus rentable d’organiser la société. Étant donné les désavantages manifestes pour la vaste majorité des citoyens, condamnés à rester en marge, l’État corporatiste doit adopter d’autres tactiques : le resserrement de la surveillance (le gouvernement et les grandes sociétés s’échangeant une fois de plus des faveurs et des contrats), le recours massif aux emprisonnements, le rétrécissement des libertés civiles et, souvent (mais pas toujours), la torture.

LA TORTURE COMME MÉTAPHORE

Du Chili à la Chine en passant par l’Irak, la torture a été le partenaire silencieux de la croisade mondiale en faveur de la libéralisation des marchés. Cependant, elle n’est pas qu’un simple moyen utilisé pour forcer des citoyens rebelles à accepter des politiques dont ils ne veulent pas. On peut aussi y voir une métaphore de la logique qui sous-tend la stratégie du choc. La torture, ou l’« interrogatoire coercitif » comme on l’appelle à la CIA, est un ensemble de techniques conçues pour plonger les prisonniers dans un état de choc et de désorientation grave et les forcer à faire des concessions contre leur gré. La logique de la méthode est exposée dans deux manuels de l’agence qui ont été déclassifiés à la fin des années 1990. On y explique que la façon de vaincre les résistances des « récalcitrants » consiste à provoquer une fracture violente entre le prisonnier et sa capacité à comprendre le monde qui l’entoure. D’abord, on « affame » les sens (au moyen de cagoules, de bouchons d’oreilles, de fers et de périodes d’isolement total) ; ensuite, le corps est bombardé de stimuli (lumières stroboscopiques, musique à tue-tête, passages à tabac, électrochocs). Cette phase d’« assouplissement » a pour but de provoquer une sorte d’ouragan dans la tête des prisonniers, qui régressent et ont peur au point de perdre toute capacité à penser de façon rationnelle et à protéger leurs intérêts.

C’est dans cet état de choc que la plupart des détenus donnent à leurs interrogateurs ce qu’ils veulent – des informations, des aveux, l’abandon d’anciennes croyances. On trouve dans un des manuels de la CIA une explication particulièrement succincte : « Il existe un intervalle – parfois extrêmement bref – d’apathie, de choc ou de paralysie psychologique. Cet état est causé par un traumatisme ou un traumatisme secondaire qui fait en quelque sorte voler en éclats le monde familier du sujet et l’image qu’il a de lui-même. Les interrogateurs chevronnés reconnaissent ce moment et savent que le sujet est alors plus ouvert à la suggestion et beaucoup plus susceptible de coopérer qu’avant le choc. » La stratégie du choc imite la démarche en tentant de reproduire, à l’échelle d’une société, les résultats obtenus avec un seul détenu dans une cellule de prison. À cet égard, l’exemple le plus probant est le choc du 11 septembre, qui, pour des millions de personnes, fit voler en éclats le « monde familier ». Il déclencha du même coup une période de désorientation et de régression que l’administration Bush exploita de main de maître. Soudain, nous nous retrouvions en quelque sorte en l’an zéro. Tout ce que nous savions du monde relevait d’« avant » la catastrophe. Nous, les Nord- Américains, qui de toute façon connaissions mal notre histoire, formions désormais un État vierge, une « feuille blanche » sur laquelle « on peut écrire les mots les plus beaux et les plus nouveaux », ainsi que Mao le dit à propos de son peuple. Une nouvelle armée de spécialistes se chargea aussitôt d’écrire des mots beaux et nouveaux sur la table rase de notre conscience traumatisée : « choc des civilisations », « axe du mal », « islamo-fascisme », « sécurité intérieure ».

Pendant que les citoyens étaient mobilisés par de nouvelles guerres culturelles aux conséquences mortelles, l’administration Bush accomplit ce dont elle n’aurait pu que rêver sans les attentats du 11 septembre : lancer des guerres privatisées à l’étranger et créer un complexe de la sécurité assujetti au contrôle du privé à l’intérieur des frontières des États-Unis. Voici donc comment fonctionne la stratégie du choc : le désastre déclencheur – le coup d’État, l’attentat terroriste, l’effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l’ouragan – plonge la population dans un état de choc collectif. Le sifflement des bombes, les échos de la terreur et les vents rugissants « assouplissent » les sociétés, un peu comme la musique tonitruante et les coups dans les prisons où se pratique la torture. À l’instar du prisonnier terrorisé qui donne le nom de ses camarades et renie sa foi, les sociétés en état de choc abandonnent des droits que, dans d’autres circonstances, elles auraient défendus jalousement. Jamar Perry et les autres évacués entassés dans le refuge de Baton Rouge devaient renoncer à leurs logements sociaux et à leurs écoles publiques. Après le tsunami, les pêcheurs sri-lankais devaient céder aux hôteliers leurs précieuses terres du bord de la mer. Si tout s’était passé comme prévu, les Irakiens, eux, auraient dû être sous le coup du choc et de l’effroi au point d’abandonner aux bases militaires américaines et aux zones vertes la maîtrise de leurs réserves de pétrole, de leurs sociétés d’État et de leur souveraineté.

LE GROS MENSONGE

Dans le déluge de mots écrits en hommage à Milton Friedman après sa mort, on souligna à peine l’importance que revêtent les chocs et les crises pour l’avancement de sa vision du monde. Le décès de l’économiste fut plutôt l’occasion de récrire l’histoire officielle et de rappeler que le capitalisme radical qu’il prônait faisait désormais figure d’orthodoxie gouvernementale dans presque tous les coins du monde. C’était un véritable conte de fées, débarrassé des violences et des contraintes si intimement mêlées à cette croisade. Elle représente à n’en pas douter la campagne de propagande la mieux réussie des trois dernières décennies. L’histoire va comme suit.

Pendant toute sa vie, Friedman livra une pacifique bataille d’idées à ceux qui soutenaient que les gouvernements avaient la responsabilité d’intervenir au sein des marchés afin d’en émousser les aspérités. Il était d’avis que l’Histoire avec un grand H avait « commencé du mauvais pied » lorsque des politiciens avaient prêté l’oreille à John Maynard Keynes, l’intellectuel à l’origine du « New Deal » et de l’État-providence moderne. À la suite du krach de 1929, un solide consensus avait émergé: le laisser-faire était un échec et les gouvernements avaient l’obligation d’intervenir dans l’économie afin de redistribuer la richesse et de réglementer les entreprises. Pendant ces années sombres pour la doctrine du laisser-faire – durant lesquelles le communisme faisait la conquête de l’Est, que l’Occident misait sur l’État-providence et que le nationalisme économique s’enracinait dans le Sud post-colonial -, Friedman et son maître à penser, Friedrich Hayek, entretinrent patiemment la flamme du capitalisme à l’état pur en la défendant contre les tentatives keynésiennes de mettre les richesses en commun pour créer des sociétés plus justes.

« Selon moi, écrivait Friedman dans une lettre adressée à Pinochet en 1975, l’erreur principale fut de croire qu’il était possible de faire le bien avec l’argent des autres. » Peu l’écoutèrent; la plupart des gens étaient d’avis que les gouvernements pouvaient et devaient faire le bien. Dans un article dédaigneux du magazine Time de 1969, on décrivit Friedman comme un « lutin ou un enquiquineur », un prophète adulé par une poignée d’élus. Friedman passa donc des décennies dans une sorte d’exil intellectuel. Vinrent enfin les années 1980 et les règnes de Margaret Thatcher (qui qualifia l’économiste de « combattant pour la liberté intellectuelle »), et de Ronald Reagan (qu’accompagnait, pendant la campagne présidentielle, un exemplaire de Capitalisme et liberté, véritable manifeste de Friedman). Enfin, des dirigeants politiques avaient le courage d’imposer dans le vrai monde des marchés libres de toute entrave. Selon cette histoire officielle, la libéralisation pacifique et démocratique de leurs marchés respectifs par Reagan et Thatcher fut suivie d’une période de prospérité et de liberté si enviables que, au moment de l’effondrement des dictatures, de Manille à Berlin, les masses exigèrent la doctrine économique de Reagan en plus de leurs Big Macs.

Lorsque l’Union soviétique s’effondra enfin, les habitants de l’ »Empire du mal » se montrèrent eux aussi empressés de participer à la révolution ourdie par Friedman, au même titre que les communistes devenus capitalistes de la Chine. Plus rien ne s’opposait donc à la création d’un véritable marché mondial, au sein duquel les entreprises nouvellement libérées auraient les coudées franches à l’intérieur de leurs pays respectifs, et, de surcroît, seraient libres de franchir les frontières sans contraintes et de répandre la prospérité partout dans le monde. Concernant le fonctionnement de la société, un double consensus s’affirmait à présent: il convenait que les dirigeants politiques fussent élus et que les économies fussent administrées selon les préceptes de Friedman. C’était, ainsi que l’écrivit Francis Fukuyama, « la fin de l’histoire », « le point final de l’évolution idéologique de l’humanité ». Au moment de la mort de Friedman, on écrivit dans le magazine Fortune qu’il « avait entraîné à sa suite la marée de l’histoire ». Le Congrès des États-Unis adopta une résolution dans laquelle Friedman était présenté comme « l’un des plus grands défenseurs de la liberté, non seulement dans le domaine économique, mais sur tous les plans ». Le gouverneur de la Californie, Arnold Schwarzenegger, fit du 29 janvier 2007 la « journée Milton Friedman » dans tout l’État, et plusieurs villes, petites ou grandes, l’imitèrent. Un titre du Wall Street Journal résuma à merveille ce récit épuré: « Monsieur Liberté ».

Naomi Klein, La stratégie du choc

mai 18 2009

La stratégie de Benoît XVI: « Une croisade pour le Nouvel Ordre Mondial »

Régis Mex, Mecanopolis

Suite aux divers événements en provenance du Vatican, que ce soit la polémique autour des propos de Benoît XVI décourageant l’utilisation du préservatif ou son voyage auprès des communautés juives et musulmanes en Terre Sainte, il m’a paru intéressant de reprendre quelques informations visant à cerner la stratégie du Vatican. Bien sûr, il n’est aucunement dans mon intention de critiquer la religion en elle-même, mais bien la politique (car c’est bien de cela qu’il s’agit) que mènent ses représentants par son biais.

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Christian Terras, catholique de 56 ans qui avait notamment dénoncé l’affaire des prêtres pédophiles en Suisse, est le poil à gratter du Vatican depuis maintenant 15 ans. Directeur de la revue progressiste «Golias», il explique ce qui sous-tend, selon lui, les propos de Benoît XVI:

« Benoît XVI propose un idéal sectaire et totalitaire si l’on met en parallèle cette morale catholique en tant que telle et la situation africaine. Ce n’est malheureusement pas nouveau. L’an dernier, les ONG humanitaires catholiques ont été réunies à Rome. Le Vatican voulait peser contre les campagnes qui font du préservatif un passage obligé. Il faut lire cette volonté dans le sens du message de Benoît XVI dans l’avion. Il ne veut pas tomber dans la mécanisation éthique du préservatif. »

3409248794_7857c359b0« Cela commence à bien faire; depuis quatre ans, il y a une accumulation de gaffes. Sur les musulmans à Ratisbonne, sur les Nazis à Auschwitz, une «bande de criminels», sur les peuples d’Amérique du Sud qui n’auraient pas été évangélisés de manière violente… Puis la levée des excommunications des Lefebvristes, en janvier dernier, dont le négationniste Williamson, et enfin l’excommunication par un prélat brésilien d’une mère qui a fait avorter sa fille de 9 ans, violée par son beau-père et enceinte de lui, qu’il a approuvé… »

« Il y a autre chose derrière l’irresponsabilité de ces déclarations. Il agit en fait dans le cadre d’une stratégie concertée. Il est en croisade pour un nouvel ordre mondial. Une croisade contre ce que Benoît XVI appelle le relativisme, une stratégie concertée contre le monde moderne et ses évolutions en matière de famille, de bioéthique, de santé (le débat sur l’euthanasie). Or, Benoît XVI n’a de cesse de remonter le temps, d’instrumentaliser la tradition chrétienne, la loi naturelle et Saint Thomas d’Aquin par exemple. Depuis plusieurs décennies, les médecins chrétiens avaient commencé à faire bouger les lignes sur le préservatif. Un certain nombre d’évêques avaient fait montre de pragmatisme: si le préservatif peut permettre de sauver des vies, bon… Mais Josef Ratzinger, lorsqu’il était préfet de la congrégation et garant de l’orthodoxie romaine, avait mis à mal ce travail progressiste, en faisant condamner 1.000 théologiens, dont 200 théologiens moralistes selon mes recherches. L’Eglise a laminé toute la pensée théologique qui travaillait sur une nouvelle morale catholique moderne et adaptée, en prenant en compte les progrès de la science, de l’anthropologie, le statut de la femme. C’est une stratégie suicidaire, je pense qu’il est dangereux. »

Les propos polémiques sur l’usage du préservatif font donc partie, en fait, d’une stratégie de communication qui vise une certaine fortification de l’identité de l’Église, une certaine radicalisation. Ce qui est paradoxal, c’est l’ouverture que semble pourtant périodiquement accorder Benoît XVI aux autres religions. Lors de son voyage en Jordanie, le Pape a effectivement précisé : « Nous pouvons dire que ces précieuses initiatives ont obtenu de bons résultats en favorisant la promotion d’une alliance des civilisations entre l’Occident et le monde musulman mettant en échec les prédications de ceux qui considèrent inévitables la violence et les conflits.» Il est indiscutable qu’à l’heure où les tensions entre communautés judéo-chrétiennes et musulmanes sont grandes, l’initiative de Benoît XVI va dans le bon sens puisqu’elle s’inscrit dans la recherche d’une réconciliation. Cependant, il pourrait se cacher quelque chose de moins noble derrière cette volonté de promouvoir « une alliance des civilisations entre l’Occident et le monde musulman ». Dans ces temps de mondialisme effréné, il n’est pas impossible que le mot « alliance » soit lourd de nuances. Pour se faire une meilleure idée sur la portée de ce terme, il faut se référer à un extrait d’un ancien discours de Noël du Pape:

Le 24 décembre 2005, Benoît XVI a délivré son message de Noël : « La force vivifiante de sa lumière (de Dieu) t’encourage à t’engager dans l’édification d’un Nouvel Ordre Mondial, fondé sur de justes relations éthiques et économiques. Que son amour guide les peuples et éclaire leur conscience commune d’être une famille appelée à construire des relations de confiance et de soutien mutuel. L’humanité unie pourra affronter les problèmes nombreux et préoccupants du monde présent.»

Les propos du supérieur général de l’Ordre des Jésuites, surnommé le « Pape Noir », Peter-Hans Kolvenbach, n’en sont pas moins intriguants. Dans un discours tenu en 1997, ce prince de l’Église a réaffirmé la nécessité de l’unité dans des termes proches de l’Être suprême : « L’homme de foi est intimement convaincu que l’histoire de l’union humaine peut être écrite en collaboration avec le Seigneur de l’Histoire. L’échec de la tour de Babel n’est pas fatal. Le monde se meut vers un nouveau phénomène pentecostal où chacun, avec ses particularités, se fait communion avec l’esprit.»

Mais les propensions de l’Église envers le Nouvel Ordre Mondial ne s’arrêtent pas là. Le rapport aux évêques de la COMECE (Commission des Episcopats de la Communauté européenne) intitulé « Gouvernance mondiale: Notre responsabilité pour que la mondialisation devienne une opportunité pour tous», contient, entre autre, les lignes suivantes:

« Nous accueillons chaleureusement ce rapport, plus particulièrement, au nom de la Commission des Episcopats de la Communauté européenne (COMECE) dont la tâche est de surveiller et de commenter la politique de l’Union européenne. Une conclusion clé du texte suivant est que l’UE, étant donné sa genèse, son architecture, la compréhension qu’elle a d’elle-même, ainsi que ses responsabilités dans des domaines politiques comme le commerce, la concurrence et la coopération au développement, a un rôle crucial à jouer dans la transformation de l’ordre international existant en un système de gouvernance mondiale . Nous considérons que l’Union européenne est un modèle pionnier d’intégration régionale et qu’elle constitue un exemple pour l’avenir de la gouvernance dans de nombreuses autres régions du monde, malgré son expérience encore naissante et donc, contingente, dans certains domaines politiques. Nous espérons que ce rapport contribuera également à ranimer la réflexion et le débat public sur la signification profonde de l’intégration européenne.»

« Les économies ouvertes ne tiendront pas sans la volonté des Etats de s’ouvrir également sur le plan politique. Dans un monde marqué par une interdépendance croissante, l’Union européenne est un exemple unique et convaincant d’un système de gouvernance basé sur la coopération politique supranationale et multilatérale. En outre, la volonté politique d’aboutir à un système de gouvernance mondiale et de le maintenir doit être soutenue par des convictions et des valeurs fermes.»

« L’ implication des Eglises et des autres communautés religieuses, des ONG et des entreprises privées, ainsi que des Etats et des blocs régionaux dans la gouvernance mondiale: Les Eglises et les autres religions peuvent s’informer et informer leurs fidèles sur les défis globaux et les encourager à prendre leurs responsabilités. Les problèmes de la gouvernance mondiale doivent être inclus dans des programmes d’enseignement et de catéchèse. Les Eglises pourraient faire du thème de la gouvernance mondiale un sujet de dialogue oecuménique et interreligieux. Au sein de l’Eglise catholique, par exemple, le réseau d’universités, les commissions ‘Justice et Paix’ et les «Semaines sociales» pourraient être une ressource à utiliser fidèles à leurs mandats initiaux pour contrôler et analyser les développements.»

Á la lumière de ceci, les motivations mondialistes de l’Église nous apparaissent clairement, tout comme le fait que cette même Église outrepasse le cadre purement spirituel dans lequel son pouvoir est censé être restreint pour s’immiscer dans le domaine temporel, politique. Parmi les plus influentes personnalités du Vatican règne donc une corruption manifeste, qui explique sans doute pourquoi les élites ecclésiastiques oeuvrent de temps à autres pour le rapprochement des communautés, et le reste du temps à la solidification de leur identité propre. En effet, en ce qui concerne la radicalisation du christianisme, Benoît XVI mènerait sa propre politique, et serait influencé par les pressions politiques qui sont exercées au sein du Vatican de sorte à appuyer le mondialisme de temps à autre, en donnant à ce courant une touche religieuse qui permet de le faire d’autant mieux passer dans les pensées des croyants qui seront plus enclins à considérer le mondialisme comme une bonne chose, voire à le rendre inconsciemment acceptable au plus grand nombre, c’est-à-dire à ceux qui ne sont de toute façon pas conscients de ce que représentent les déclarations du Pape sur le Nouvel Ordre Mondial.

En outre, bien que cela ne soit pas directement lié, il n’est pas impossible que certains des représentants de notre élite occidentale veuillent encourager des mesures, dans les pays musulmans corrompus et désireux de satisfaire les volontés de l’axe américano-européen, qui puissent rendre peu à peu l’Islam assimilable à l’esprit de consommation, tout comme le concile de Vatican II y avait contribué vis-à-vis du christianisme. En attestent les propos de Ralph Peters, auteur de nombreux ouvrages traitant de la stratégie et des relations internationales:

« Imaginez comme le monde musulman se sentirait mieux si la Mecque et Médine étaient dirigés par un Conseil représentatif tournant issu des principales écoles et mouvements de l’Islam dans le monde au sein d’un État sacré islamique – une sorte de super Vatican musulman – où l’avenir de la foi serait débattu au lieu d’être arbitrairement fixé. » Soit une sorte d’Islam des Lumières élaboré au cœur de cet État sacré islamique qui permettrait de rayonner sur l’ensemble du monde musulman et de remodeler les esprits afin qu’ils épousent pleinement la philosophie mondialiste.

D’autres éléments contribuent à renforcer le rôle de la religion chrétienne en l’utilisant à des fins politiques. Les actions en ce sens de Nicolas Sarkozy sont particulièrement connues parce qu’elles sont en désaccord avec le statut laïc de la France.

On ne peut effectivement s’empêcher de penser que la croyance et l’espérance, dont Nicolas Sarkozy parle benoit-xvi-21avec constance, sont précisément les sentiments qu’il voudrait inspirer aux Français. « Pas de pouvoir sans croyance », disait Paul Valéry. L’exposition sans retenue de ses interrogations métaphysiques procède aussi de cette logique-là. Qu’importent la réalité et ses contraintes, qu’importent les vicissitudes de l’action politique quand il suffit de croire. A cette logique, à laquelle les Américains sont habitués depuis longtemps, Nicolas Sarkozy voudrait accoutumer les Français.

Il a détaillé ses convictions dans un livre, la « République, les Religions, l’Espérance » , paru en 2004, ouvrage qui s’insère dans une bibliographie dont les titres ont un étrange parfum d’encyclique ou de prêche ésotérique : « Ensemble », « Témoignage libre », « Au bout de la passion : l’équilibre ». Et s’il est vrai qu’un responsable politique écrit généralement la biographie d’hommes auxquels il voudrait secrètement qu’on le compare, alors le titre de son ouvrage sur Georges Mandel, « Le Moine de la politique », laisse songeur.

Dès les premières pages de la République, tout est dit : « Je considère que, toutes ces dernières années, on a surestimé l’importance des questions sociologiques, tandis que le fait religieux et la question spirituelle ont été très largement sous-estimées.» On remarquera, en outre, que cette phrase opère un étonnant rapprochement entre le fait religieux, phénomène social qui ressort de la sphère publique, et la question spirituelle, en principe exclusivement privée, elle.

Explication de texte, par l’auteur : « Le fait religieux est un élément primordial en ce qu’il inscrit la vie dans un processus qui ne s’arrête pas avec la mort. C’est pourquoi je n’ai pas une conception sectaire de la laïcité. Pas même la vision d’une laïcité indifférente. Je crois au besoin religieux pour la majorité des femmes et des hommes de notre siècle. La place de la religion dans la France de ce début de troisième millénaire est centrale. »

Il faut évoquer la réception, en grande pompe, au ministère des Finances, de l’acteur Tom Cruise, dont personne n’ignorait alors qu’il était le porte-parole de la scientologie.

Il faut lire Sarkozy, toujours dans la « République, les Religions, l’Espérance », lorsqu’il reconnaît « la légitimité de certaines des nouvelles religiosités », estimant que le mot secte « est parfois utilisé abusivement contre des mouvements spirituels nouveaux ». Nouveau mouvement spirituel, ce qualificatif est précisément celui dont se réclame la scientologie, secte pourtant parmi les plus dangereuses, aux dires même des pouvoirs publics. Il est vrai, comme l’exprimera Nicolas Sarkozy, que les « sectaires » sont les autres, ceux qui ont fait de la laïcité une « laïcité de combat ». Inquiétant dévoiement du sens des mots.

Par Régis Mex, pour Mecanopolis.

mai 11 2009

L’endettement finira t-il par engloutir les États ?

L’endettement finira t-il par engloutir les États ?

Voici deux articles traitant principalement de la dette de l’État qui se rejoignent et se complètent malgré une différence de ton.

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Le budget de l’État et sa dette:

Les dépenses:

Le budget de l’État n’est pas le tonneau des Danaïdes. Les sommes colossales qu’il engloutit ne disparaissent pas dans le néant, elles sont partout autour de nous: la justice, la police, l’école, les infrastructures. Tout cela coûtre très cher. Et encore, l’État ne dépense, en son nom propre, que la moitié de ce que dépense la Sécurité sociale.

Dans l’ordre, les principales dépenses de l’État concernent:

  1. L’enseignement et la recherche
  2. La défense
  3. La solidarité et l’emploi
  4. La sécurité
  5. Les transports
  6. La justice

La moitié des dépenses de l’État (128 milliards sur 276) servent à la rémunération du personnel des différentes administrations: enseignants, chercheurs, personnels hospitaliers, policiers, juges et militaires. L’État est, de loin, le principal employeur du pays.

Le poste de dépense qui est le plus préoccupant est celui intitulé sobrement « engagements financiers de l’État ». Il s’agit du remboursement de la dette. En 2006, celui-ci représente un peu plus que le budget de la défense: 40 milliards d’euros.

L’épineux problème de la dette:

On dit qu’un enfant qui naît en France hérite d’une dette de 17 500 euros. La dette de la France a effectivement dépassé en 2003 le cap des 1000 milliards d’euros. La dette publique (mesurée selon les normes du traité de Maastricht) représente l’ensemble des engagements financiers des administrations centrales (l’État, et une centaine d’administrations centrales: CEA, CNRS, musées nationaux…), des administrations locales et de la Sécurité sociale.

La dette provient de l’accumulation des décifits de ces organismes; la « charge de la dette » du budget représente les annuités de remboursement. En France, le déficit public (44 milliards) pèse à peu près le même poids que la charge de la dette (40 milliards). On considère qu’une « bonne » dette est celle qui sert à financer des investissements productifs, seuls capables de générer les ressources capables de rembourser cette dette. Mais il est très difficile de distinguer, dans les dépenses de l’État, ce qui est productif de ce qui ne l’est pas.

Le financement de la dette:

En attendant, il faut payer. La voie royale du financement de la dette est l’émission de titres publics, bons du Trésor ou obligations. L’emprunt public est un grand classique de l’histoire économique française (emprunt Pinay, emprunt Giscard). Les « clients » (particuliers, banques et assurances) sont généralement friands de ce type de produit, notamment grâce à la sécurité dont il s’accompagne. Le Trésor public peut acheter ses propres titres et en émettre d’autres, à des taux différents.

Le critère à bien garder en tête est celui-ci: si le taux d’intérêt de la dette dépasse le taux de croissance du PIB, on peut avoir un effet boule de neige et le poids de la dette s’alourdit automatiquement. Si, au contraire, le taux d’intérêt est inférieur au taux de croissance, le poids de la dette s’allège.

Depuis la modification du statut des banques centrales avec la création de l’euro, l’État ne peut pas faire appel à des « découverts » auprès de la Banque de France, ni avoir recours à l’inflation pour réduire le poids de la dette. Cette méthode, souvent pratiquée dans le passé, est impossible dans le cadre du traité de Maastricht et du pacte de stabilité (1997) qui fixent des garde-fous (3% du PNB de déficit autorisé et endettement limité à 60% du PNB). La France a dépassé ces limites.

Une situation désespérée (mais pas trop grave):

À en croire certains, la situation est critique. L’image de l’hypothèque qui pèse sur l’avenir du pays est la plus conramment utilisée. D’autres, au contraire, estiment que la situation n’est pas si grave que cela.

Utilisons une méthode simple pour clarifier la situation. La France est-elle surendettée ? On peut parler de surendettement lorsque la dette dépasse les capacités de remboursement. La France n’en est pas là.

Constatons d’abord que, bien que la dette française soit importante (66% du PIB), elle se situe en dessous de la moyenne des pays de la zone euro (72%). Certains pays, qui ne passent pas pour des morts de faim, ont eu dans les années récentes, et ont toujours des dettes beaucoup plus lourdes: le Japon en est à 169% et les États-Unis, première puissance mondiale, sont chroniquement et lourdement endettés depuis des décennies. La dette totale de ces derniers est de 30 000 milliards de dollars, soit 31% du PIB mondial. On ne prête qu’aux riches, paraît-il.

Deux autres arguments sont avancés pour atténuer la gravité de la dette française. Tout d’abord le fait que les créditeurs de la France sont essentiellement des… Français. Et essentiellement des « proches » de l’État: assurances, caisses de retraites, organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPVCM), établissements de crédit. Les « non-résidents » ne détiennent que 17% de la dette.

L’autre argument est que ces mêmes créditeurs en redemandent. En avril 2005, l’État français a émis une obligation à cinquante ans à un taux d’intérêt de 4%. L’État s’était engagé à en émettre pour 6 milliards d’euros. La demande a frôlé les 20 milliards. L’État n’est pas près d’être en rupture de paiements. D’autant plus que contrairement à un débiteur normal il est immortel. Jean-Paul Fitoussi dit: « Un Ètat a un horizon infini, ce qui veut dire qu’en réalité, il ne rembourse jamais sa dette. Quand il rembourse un prêt, il réemprunte aussitôt pour constituer des investissements pour les nouvelles générations. »

Le cercle vicieux:

Que peut-on faire pour sortir de l’endettement ? L’unanimité s’est faite auprès des économistes pour accepter l’idée que l’État ne peut se permettre ni d’avoir des déficits budgétaires ni un endettement important. On en appelle à la réduction de ce que Jacques Marseille (né en 1945à appelle le « grand gaspillage ». Ce qui est un souhait tout à fait raisonnable. Mais rationaliser l’immense machine que sont l’État et la Sécurité sociale est une oeuvre de grande ampleur et de longue haleine. Il faudra sans doute le courage de plus d’un gouvernement de sensibilité politique différente pour venir à bout de la tâche. Reconnaissons que droite et gauche, chacune à ses priorités, et les comptes à rendre à son électorat, ont entamé ce grand chantier.

En attendant, le problème est pris dans un cercle vicieux. Pour que la dette se réduise, il faut, c’est élémentaire, que le déficit soit moins important que les remboursements. La seule chose qui puisse faire mécaniquement augmenter les recettes de l’État et de la Sécurité sociale, c’est la croissance. Or, qu’on le veuille ou non, le seul outil qui reste dans les mains de l’État pour soutenir la croissance, c’est bel et bien son budget. Moins dans l’optique d’une relance, dont on a vu qu’elle était quelque peu sortie de la culture des dirigeants, que dans celle de la stabilisation. Quand la croissance ralentit, ce sont les dépenses publiques (indemnités, chômage, RMI) qui « amortissent » ce ralentissement. En quelque sorte, pour éviter que le déficit ne se creuse ultérieurement et que l’endettement ne s’aggrave, il faut maintenir un certain niveau de déficit et d’endettement…

C’est probablement cela qui explique l’inertie évidente des finances publiques au cours de la dernière décennie: le taux des prélèvements obligatoires est resté quasiment inchangé depuis 1994 (entre 43 et 44% du PIB) ainsi que le poids de dépenses publiques dans le PIB (autour de 54%).

Michel Musolino, professeur d’économie en classes préparatoires à HEC

L’endettement, bombe à retardement pour imposer le libéralisme:

L’endettement est une arme à retardement pour imposer le libéralisme, en obligeant les États à privatiser leurs services publics, tout en transformant les citoyens en esclaves des banques et des multinationales. Lorsque les dégâts de cette arme deviennent perceptibles, il est déjà trop tard. Il n’y a alors plus de retour en arrière possible, ni d’autre choix que le l’anéantissement du pouvoir de l’état, et donc des citoyens…

L’endettement est un moyen pour réduire inexorablement les ressources financières des États, et donc leur capacité d’action, conformément au projet « libéral » qui vise à réduire les États à l’impuissance, afin de laisser un champ d’action maximal aux entreprises.

En appauvrissant l’état, l’endettement entraîne une réduction progressive du financement des services publics et des prestations sociales (retraites, assurance-maladie, assurance chômage), dont les déficits ou l’inefficience servent ensuite de prétexte pour présenter les privatisations comme une « solution ».

En cas d’hostilité de l’opinion aux privatisations, l’accroissement de l’endettement permet d’amener le pays au bord de la faillite, afin de contraindre l’état à privatiser pour rembourser la dette, quelle que soit la couleur politique du gouvernement choisi par les électeurs. Ce n’est pas un hasard si les premier ministres qui ont le plus endetté la France sont aussi les plus « libéraux »: Edouard Balladur et Jean-Pierre Raffarin.

La dette de la France a dépassé en 2005 les 1100 milliards d’euros, soit 67% du PIB. L’endettement de chaque citoyen français (nouveau-nés compris) est donc de 18.300 euros. Le remboursement de la dette absorbe chaque année la totalité de l’impôt sur le revenu.

Depuis 30 ans, la droite libérale et la gauche libérale se sont relayées au pouvoir pour dilapider l’argent public et pour le détourner au bénéfice d’intérêts particuliers: corruption, subventions et allègements de charges accordés aux multinationales, travaux publics inutiles au grand bénéfice des entreprises de bâtiment (et des élus politiques qui perçoivent des commissions occultes sur les marchés publics).

Des groupes de personnes et des entreprises se sont ainsi enrichies, et cet enrichissement a été financé en endettant l’état, c’est à dire la collectivité. Les citoyens vont maintenant devoir rembourser l’argent dont ont bénéficié leurs « maîtres », sans oublier les intérêts de l’emprunt. Concrètement, ce remboursement se traduira par des augmentations d’impôts, une dégradation des prestations de l’État (sauf en matière de répression), la fin de l’État-providence, et la privatisation des dernières entreprises publiques (vendues à un prix très inférieur à leur valeur pour la collectivité et à l’argent des contribuables qui y a été investi pendant des dizaines d’années).

L’endettement est aussi un cadeau offert aux banques, assurées de percevoir une rente à long terme prélevée sur chaque citoyen. Il est important de préciser que les banques prêtent de l’argent qui ne leur appartient pas, puisqu’il s’agit en réalité de l’argent déposé par leurs clients. C’est donc leur propre argent que les citoyens vont devoir rembourser aux banques…

Comme on le voit, l’endettement est une bonne affaire pour tout le monde, sauf pour les citoyens de base qui paieront la facture.

Source: www.syti.net

mar 19 2009

Du 11 septembre à la crise économique : une stratégie pour imposer une « Gouvernance Mondiale »

Par Tobias Salander

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En l’an 19 de la guerre, les Etats membres de l’alliance de guerre USA-UK-Allemagne se retrouvent au bord de la faillite d’Etat. Mais au lieu de transformer maintenant le complexe militaro-industriel en une économie de la paix et de mettre les forces économiques au service de la population, ils poursuivent et élargissent même les guerres – et attaquent des Etats comme la Suisse pour recouvrer de l’argent pour leurs caisses de guerre vides. Au lieu de vivre les principes du droit international et du droit international humanitaire, les Etats guerriers suivent toujours le même modèle: Le stratège chinois Sun Tzu déjà l’a recommandé au Ve siècle av. J.-C. à son souverain dans son œuvre «l’Art de la guerre», les empereurs romains l’ont traité comme maxime d’Etat, au temps de la Renaissance, Machiavel l’a recommandé dans son «Il principe», au XXe siècle cette stratégie archi-vieille a couru sous le couvert de «Gladio» et «Stratégie de la tension», au XXIe siècle sous le titre «Guerre contre le terrorisme», ou depuis Obama ce sont des actions du «smart» ou du «soft power». Les temps ou les modes changent, mais le principe reste toujours le même: Il s’appelle «divide et impera», diviser pour régner.

Diviser pour mieux régner

Si tu veux soumettre les autres, par simple soif du pouvoir et de l’argent, travaille avec des tromperies, des mensonges et déforme les faits, donc agis de sang-froid. Exerce de la pression de l’extérieur. Etudie également de façon approfondie l’objet de ta cupidité, dé­finis les divers groupes de population qui y vivent, leurs points communs et les points sur lesquels ils diffèrent. Essaie de les monter les uns contre les autres, si nécessaire avec des agents provocateurs infiltrés. Une infamie par ci, un assassinat par là, si nécessaire commis par toi-même ou bien par des agents payés, renforcés par les médias, et le tour est joué.

Répandons de la propagande d’atrocités, amenons un des groupes à appeler à l’aide et offrons-nous comme sauveteur de la misère causée de l’extérieur. Puis, il s’agit d’accompagner l’intervention par les médias, de la camoufler en la présentant comme intervention humanitaire et de chercher la reconnaissance du grand public mondial bien manipulé. Si l’intervention cause un chaos, la population indigène sera sous le choc, ce qui est souhaitable, car ainsi des changements bien plus profonds se réalisent beaucoup plus vite – et en plus sans résistance. Finalement, on offre de l’aide pour la reconstruction des destructions faites soi-même par ses propres entreprises. Avec un accompagnement médiatique habile, l’industrie cinématographique et des spin-doctors, formés pour la guerre psychologique, on reconstruit le pays, retombé à l’âge de pierre et on édite le tout comme jeu vidéo dans l’industrie du divertissement pour que les enfants sachent déjà tôt comment de nos jours on peut «aider le monde» afin que sa propre bourse se remplisse sans aucune scrupule.

L’Otan et la stratégie de la tension

Après la Seconde guerre mondiale l’alliance de l’Ouest, l’Otan, dominée par les Etats-Unis, a agi d’après la méthode décrite ci-dessus: Giulio Andreotti était le premier à l’avouer devant le tribunal: Oui, nous avons essayé de semer la panique parmi la population. Oui, nous avons tué nous-mêmes et accusé l’adversaire. Oui, nous avons appelé cela la stratégie de la tension, nous voulions que la population fasse appel à un Etat fort, nous avons voulu les bombarder dans la soumission, oui, nous avons effectué des «false flag operations» – mais nous nous trouvions en la meilleure compagnie: tous les Etats de l’Otan avaient leurs armées secrètes, tous étaient guidés par l’Otan, en partie par la CIA américaine, en partie par le MI6 anglais. Oui, même le gouvernement socialiste français avait son armée secrète guidée par les USA, oui, même l’Allemagne, etc. Dans l’Espagne de Franco, c’était l’armée secrète qui était le gouvernement.

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Les mensonges de la guerre du Golfe

Et pendant la guerre du Golfe, en 1991/92? Tout a commencé par un mensonge, avec des combines et des escroqueries. Après que Saddam Hussein ait reçu le soutien de l’Occident dans la guerre contre l’Iran qui a duré huit ans, qu’il ait été littéralement invité par la diplomatie des USA à opérer contre les forages koweïtiens dans leurs gisements, le dénigrement contre le pays-modèle Irak a été initié par cette histoire d’infirmière mensongère – une infirmière qui avait été engagée sous une fausse identité par la société de relations publiques Hill&Knowlton, pour convaincre le public que c’était uniquement la guerre qui pouvait aider contre des assassins de prématurés.

Bombes et révolutions des couleurs

Ou bien le démantèlement du modèle de la Yougoslavie: La très estimée troisième voie entre capitalisme et économie socialiste planifiée devait être détruite par les bombes, une tête de pont sur la route stratégiquement importante du pétrole et du gaz vers le Caucase devait être établie. Là aussi: mensonge après mensonge: le massacre de pauvres gens faisant la queue devant une boulangerie de Sarajevo («Brotschlangenmassaker»), le soi-disant Plan Fer-à-cheval («Hufeisenplan») du Kosovo, la dénonciation calomnieuse des Serbes ,qui avaient aidé d’innombrables juifs pendant la Seconde guerre mondiale, comme de nouveaux nazis, à nouveau mise en scène par une agence des relations publiques, cette fois-ci Ruder&Finn, dont le chef juif, James Harff s’est vanté publiquement de ce mauvais coup.

Et puis la sale comédie de Rambouillet. Avec un protocole additionnel secret, l’annexe B, on avait posé des conditions aux Serbes qu’aucun Etat souverain n’aurait pu accepter. La Serbie fut obligée de refuser et l’Otan eut enfin son prétexte pour l’attaque – cependant toujours contre le droit international.

Et si l’on n’a pas vraiment pu atteindre l’objectif voulu avec ces guerres d’agression à l’encontre du droit international, comme celle contre la Serbie, on a eu recours à l’organisation de groupes internes payés qui se sont habillés de couleurs appropriées et qu’on envoyait ainsi contre les sièges des gouvernements. Vendus comme mouvements démocratiques sous les caméras du public mondial, ces révolutions des couleurs téléguidées ont renversé le gouvernement à Belgrade, ensuite à Kiev, en Géorgie et se sont cependant cassé les dents en Biélorussie et en Russie – ce qui a valu à ces pays-là le re­proche d’être des «passéistes» – tout simplement parce qu’ils ne voulaient pas se plier au diktat des Chicago Boys avec leur idéologie de privatisation.

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«Patriot Act» – «Loi des pleins pouvoirs» moderne

Après la «false flag operation» du 11 septembre, les Etats démocratiques de l’Ouest ont été transformés de façon sournoise par des lois de mise au pas, d’espionnage, de surveillance au «Patriot act», en des espèces d’Etats pré-totalitaires, pour pouvoir ainsi soumettre d’autres pays sans être dérangés par une opposition interne. L’Afghanistan et l’Irak ont été bombardés ouvertement et livrés au pillage par les multinationales, la guerre a été plus couverte contre l’Iran, la Syrie, le Liban. En même temps, par contre, plusieurs Etats latino-américains ont réussi à se libérer de la coupe du FMI et de la Banque mondiale et à s’opposer en commun à cette hégémonie. Que le résultat en ait été la réactivation de la quatrième flotte montre que l’autonomie et la souveraineté ne sont pas tolérées par les cercles du pouvoir de Washington.

Avec la Suisse, l’alliance de guerre se cassera les dents

Et maintenant, en l’an 19 de la guerre, l’alliance germano-anglo-américaine se trouve au bord de la banqueroute. Quoi de plus na­turel que de se procurer cet argent par le chantage auprès d’économies nationales saines qui jusqu’à présent n’ont pas voulu se plier au diktat ?

Les attaques actuelles contre la Suisse neutre, avec sa démocratie directe, gardienne des Conventions de Genève et patrie du CICR, havre d’un modèle à succès de l’économie du marché social, suivent le modèle bien connu cité ci-dessus – bien que pour le moment encore dans une version non sanglante et dans les premières phases de sa réalisation.

Avec des mensonges, des déformations, des menaces ouvertes, la Suisse doit être mise au pas. On peut s’attendre à des tentatives de monter des groupes de population les uns contre les autres, de créer et de financer des groupes radicaux pour pouvoir ensuite lancer des cris médiatiques. Il y a déjà eu plusieurs tentatives, jusqu’à présent sans succès. Mais la population suisse est trop bien formée et trop fortement ancrée dans les traditions de la démocratie directe, de la citoyenneté honnête pour ne pas être capable de démasquer les actions couvertes, les manipulations et les menaces, et dire de quoi il s’agit vraiment, soit: des machinations criminelles d’élites criminelles qui veulent se procurer de l’argent pour continuer de soumettre le monde afin de créer un «Nouvel ordre mondial».

Propagé par George Bush en 1990, ce «Nouvel ordre mondial» se heurtera à la résistance musclée de la population suisse, tout comme la tentative de créer un nouvel ordre mondial des national-socialistes dans les années 1930 a rencontré la résistance ferme de la Suisse neutre et en état de se défendre. «Contre les poings rouges et bruns» c’était jadis la devise de la démocratie apte à se défendre. «Tous pour un, un pour tous contre le smart-power des USA, le toupet de la City londonienne et l’arrogance allemande à la Merkel», c’est le commandement de l’heure en l’an 2009.

Tobias Salander


mar 16 2009

Décrypter les mécanismes du « Nouvel Ordre Mondial »

G20, sommet de l’OTAN… La crise économique mondiale accélère un processus entamé il y a déjà fort longtemps. La pression sur les États va encore s’accentuer, dans les prochaines semaines, afin qu’ils participent à de nouveaux « plans de sauvetages », aussi inutiles qu’onéreux. Lorsqu’ils crouleront sous le poids des dettes et seront menacé de faillite, le « nouvel ordre mondial » pourra s’imposer de lui même. L’histoire du monde nous démontre que les mécanismes de la manipulation sont toujours les mêmes et qu’ils s’étalent presque au grand jour, pour ceux qui se donnent la peine de garder les yeux ouverts.

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DIALOGUES AUX ENFERS ENTRE MACHIAVEL ET MONTESQUIEU

Dans le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu (1864), Maurice Joly (1829-1878) décrit – sous couvert d’une discussion philosophique entre Machiavel et Montesquieu, personnages qu’il a réuni de manière fictive, sur les fins de la politique – comment Napoléon III a manipulé les milieux économiques, la presse, l’opinion publique, les syndicats, les milieux ouvriers, le peuple, etc, pour établir les bases solides d’un pouvoir qu’on pourrait qualifier de totalitaire. Selon l’auteur, l’empereur a fait du peuple français un peuple d’esclaves, oublieux de sa liberté et consentant à tous les asservissements.

 

Puisque je trouve les caractéristiques d’un gouvernement totalitaire admirablement décrites dans cette oeuvre, je vous propose ce recueil d’extraits que j’ai commenté. Vous serez sans doute surpris de voir à quel point de nombreux critères correspondent à merveille avec notre société actuelle, et à quel point les mécanismes du despotisme sont intemporels et ne changent que par la forme à travers le temps, jamais en substance. D’où l’intérêt de connaître le passé pour comprendre le présent.

 

Prologue:

 

« Machiavel:

L’instinct mauvais chez l’homme est plus puissant que le bon. L’homme a plus d’entraînement vers le mal que vers le bien ; la crainte et la force ont sur lui plus d’empire que la raison. Les hommes aspirent tous à la domination, et il n’en est point qui ne fût oppresseur, s’il le pouvait ; tous ou presque tous sont prêts à sacrifier les droits d’autrui à leurs intérêts. Qui contient entre eux ces animaux dévorants qu’on appelle les hommes ? A l’origine des sociétés, c’est la force brutale et sans frein ; plus tard, c’est la loi, c’est-à-dire encore la force, réglée par des formes.

Sous certaines latitudes de l’Europe, il y a des peuples incapables de modération dans l’exercice de la liberté. Si la liberté s’y prolonge, elle se transforme en licence ; la guerre civile ou sociale arrive, et l’État est perdu, soit qu’il se fractionne et se démembre par l’effet de ses propres convulsions, soit que ses divisions le rendent la proie de l’étranger. Dans des conditions pareilles, les peuples préfèrent le despotisme à l’anarchie ; ont-ils tort ? Les États une fois constitués ont deux sortes d’ennemis : les ennemis du dedans et les ennemis du dehors. Quelles armes emploieront-ils en guerre contre les étrangers ? Les deux généraux ennemis se communiqueront-ils réciproquement leurs plans de campagne pour se mettre mutuellement en état de se défendre ? S’interdiront-ils les attaques nocturnes, les pièges, les embuscades, les batailles en nombre de troupes inégal ? Non, sans doute, n’est-ce pas ? et de pareils combattants apprêteraient à rire. Et ces pièges, ces artifices, toute cette stratégie indispensable à la guerre, vous ne voulez pas qu’on l’emploie contre les ennemis du dedans, contre les factieux ?

Sans doute, on y mettra moins de rigueur ; mais, au fond, les règles seront les mêmes. Est-il possible de conduire par la raison pure des masses violentes qui ne se meuvent que par des sentiments, des passions et des préjugés ? Je vous l’ai dit tout à l’heure, et je le maintiens, même en présence de l’histoire contemporaine : tous les pouvoirs souverains ont eu la force pour origine, ou, ce qui est la même chose, la négation du droit. Ce mot de droit lui-même, d’ailleurs, ne voyez-vous pas qu’il est d’un vague infini ? Où commence-t-il, où finit-il ? Quand le droit existera-t-il, et quand n’existera-t-il pas ? Dans les États, le principe du droit est dominé par celui de l’intérêt. Abstraitement parlant, la violence et l’astuce sont-elles un mal ? Oui ; mais il faudra bien les employer pour gouverner les hommes, tant que les hommes ne seront pas des anges.

Tout est bon ou mauvais, suivant l’usage qu’on en fait et le fruit que l’on en tire ; la fin justifie les moyens : et maintenant si vous me demandez pourquoi, moi républicain, je donne partout la préférence au gouvernement absolu, je vous dirai que, témoin dans ma patrie de l’inconstance et de la lâcheté de la populace, de son goût inné pour la servitude, de son incapacité à concevoir et à respecter les conditions de la vie libre ; c’est à mes yeux une force aveugle qui se dissout tôt ou tard, si elle n’est dans la main d’un seul homme ; je réponds que le peuple, livré à lui-même, ne saura que se détruire ; qu’il ne saura jamais administrer, ni juger, ni faire la guerre. Je vous dirai que la Grèce n’a brillé que dans les éclipses de la liberté ; que sans le despotisme de l’aristocratie romaine, et que, plus tard, sans le despotisme des empereurs, l’éclatante civilisation de l’Europe ne se fût jamais développée.Chercherai-je mes exemples dans les États modernes ? Ils sont si frappants et si nombreux…

Montesquieu:

Vous conviendrez cependant que, quand il s’agit de gouvernement, il faut aboutir à des principes. Vous ne faites aucune place, dans votre politique, ni à la morale, ni à la religion, ni au droit ; vous n’avez à la bouche que deux mots : la force et l’astuce. Si votre système se réduit à dire que la force joue un grand rôle dans les affaires humaines, que l’habileté est une qualité nécessaire à l’homme d’État, vous comprenez bien que c’est là une vérité qui n’a pas besoin de démonstration ; mais ; si vous érigez la violence en principe, l’astuce en maxime de gouvernement ; si vous ne tenez compte dans vos calculs d’aucune des lois de l’humanité, le code de la tyrannie n’est plus que le code de la brute, car les animaux aussi sont adroits et forts, et il n’y a, en effet, parmi eux d’autre droit que celui de la force brutale. Ce n’est pas seulement au nom de l’intérêt, c’est au nom du devoir qu’agissent tous les oppresseurs. Ils le violent, mais ils l’invoquent ; la doctrine de l’intérêt est donc aussi impuissante à elle seule que les moyens qu’elle emploie. »

Commentaire:

Cet extrait des Dialogues issu du prologue met les choses à leur place d’une manière objective: si le gouvernement est coupable de bien des vices, ses fondations reflètent la nature de peuples. En effet, comme le dit le proverbe, « on a les politiciens que l’on mérite », et il me semble particulièrement intéressant de constater, lorsque l’on remonte aux sources des causes de la perversité de nos gouvernements, que beaucoup de mesures moralement contestables que ces derniers sont forcés de mettre en place sont dues à l’irresponsabilité et à la méchanceté des peuples. Il me semble, d’ailleurs, que l’extrait est suffisamment éloquent à ce sujet. Le problème est que, comme le souligne Montesquieu, les gouvernements auront tendance à s’égarer dans la force, à négliger le bien de ses sujets, et à ne favoriser que les intérêts du « prince » (souverain) et ses proches. La solution ne se trouverait donc pas dans un système, puisque tous devront user de moyens douteux à un instant ou à un autre de leur existence, mais bien dans l’attitude des dirigeants; il ne faut pas qu’ils s’égarent sur la voie de la facilité et estiment leurs citoyens comme un troupeau de bétail qui n’a d’autre utilité que celle d’être exploité. Ils doivent, au contraire, être conscients que si les peuples manquent de responsabilité, ils doivent être ceux qui les guideront pour les amener à s’améliorer, comme un parent bienveillant éduque son enfant. Hélas, nous savons tous que les gouvernements de notre temps (et ceux d’une écrasante majorité à travers l’histoire, d’ailleurs) empruntent la voie inverse, et ont bien peu de scrupules moraux et philosophiques. Mais il n’empêche que nous ne devons pas être aveugle et ne voir que leurs fautes; nous devons aussi avoir un regard introspectif et admettre la responsabilité de la collectivité, ce qui, je pense, se fait bien trop rarement de notre temps, alors que l’on ne peut arriver à un vision juste des choses en l’absence de la considération de ce point.

« Machiavel:

Ici, je vous arrête ; vous faites une part à l’intérêt, cela suffit pour justifier toutes les nécessités politiques qui ne sont pas d’accord avec le droit.

Montesquieu:

C’est la raison d’État que vous invoquez. Remarquez donc que je ne puis pas donner pour base aux sociétés précisément ce qui les détruit. Au nom de l’intérêt, les princes et les peuples, comme les citoyens, ne commettront que des crimes. L’intérêt de l’État, dites-vous ! Mais comment reconnaîtrai-je s’il lui est réellement profitable de commettre telle ou telle iniquité ? Ne savons-nous pas que l’intérêt de l’État, c’est le plus souvent l’intérêt du prince en particulier, ou celui des favoris corrompus qui l’entourent ?

Vous ne songez donc pas qu’avec des maximes pareilles, il n’y a pas de société qui puisse vivre ; vous croyez que le sujet tiendra longtemps ses serments quand il verra le souverain les trahir ; qu’il respectera les lois quand il saura que celui qui les lui a données les a violées, et qu’il les viole tous les jours ; vous croyez qu’il hésitera dans la voie de la violence, de la corruption et de la fraude, quand il y verra marcher sans cesse ceux qui sont chargés de le conduire ? Détrompez-vous ; sachez que chaque usurpation du prince dans le domaine de la chose publique autorise une infraction semblable dans la sphère du sujet ; que chaque perfidie politique engendre une perfidie sociale ; que chaque violence en haut légitime une violence en bas. Voilà pour ce qui regarde les citoyens entre eux.

Pour ce qui les regarde dans leurs rapports avec les gouvernants, je n’ai pas besoin de vous dire que c’est la guerre civile introduite à l’état de ferment, au sein de la société. Le silence du peuple n’est que la trêve du vaincu, pour qui la plainte est un crime. Attendez qu’il se réveille : vous avez inventé la théorie de la force ; soyez sûr qu’il l’a retenue. Au premier jour, il rompra ses chaînes ; il les rompra sous le prétexte le plus futile peut-être, et il reprendra par la force ce que la force lui a arraché.

La maxime du despotisme, c’est le perinde ac cadaver des jésuites ; tuer ou être tué : voilà sa loi ; c’est l’abrutissement aujourd’hui, la guerre civile demain.

Sans doute, les orages de la liberté existeront toujours, et il se commettra encore bien des crimes en son nom : mais le fatalisme politique n’existe plus. Si vous avez pu dire, dans votre temps, que le despotisme était un mal nécessaire, vous ne le pourriez pas aujourd’hui, car, dans l’état actuel des mœurs et des institutions politiques chez les principaux peuples de l’Europe, le despotisme est devenu impossible. »

Commentaire:

Ici, nous retrouvons ce que nous avons laissé entendre précédemment en plus approfondi; les citoyens créent une entité qui leur ressemble par sa nature, l’État, qui constitue l’autorité. Mais l’autorité influence toujours, voire façonne entièrement, le caractère de ce qui dépend d’elle. Donc, si l’autorité est vertueuse, la morale des citoyens aura tendance à s’améliorer, et inversément si elle est vicieuse. De là découle toute l’importance de ce que les dirigeants assument les mauvais aspects qui existent naturellement, et tentent d’améliorer la situation, plutôt que de se complaire égoïste dans l’état imparfait des choses, en ne se souciant guère du bien commun.

« Machiavel:

Impossible ?… Si vous parvenez à me prouver cela, je consens à faire un pas dans le sens de vos idées.

Montesquieu:

Je vais vous le prouver très-facilement, si vous voulez bien me suivre encore.

Machiavel:

Très-volontiers, mais prenez garde ; je crois que vous vous engagez beaucoup. Je me propose de démolir, pièce à pièce, toutes les belles choses que vous venez de dire, et de vous démontrer que ce sont mes doctrines seules qui l’emportent même aujourd’hui, malgré les nouvelles idées, malgré les nouvelles mœurs, malgré vos prétendus principes de droit public, malgré toutes les institutions dont vous venez de me parler.

Machiavel:

En écoutant vos théories sur la division des pouvoirs et sur les bienfaits que lui doivent les peuples de l’Europe, je ne pouvais m’empêcher d’admirer, Montesquieu, à quel point l’illusion des systèmes peut s’emparer des plus grands esprits. A la première occasion, le mouvement se produira par la rupture d’un des ressorts que vous avez si soigneusement forgés. Croyez-vous que les pouvoirs resteront longtemps dans les limites constitutionnelles que vous leur avez assignées, et qu’ils ne parviendront pas à les franchir ? Quelle est l’assemblée législative indépendante qui n’aspirera pas à la souveraineté ? Quelle est la magistrature qui ne fléchira pas au gré de l’opinion ? Quel est le prince, surtout, souverain d’un royaume ou chef d’une république, qui acceptera sans réserve le rôle passif auquel vous l’aurez condamné ; qui, dans le secret de sa pensée, ne méditera pas le renversement des pouvoirs rivaux qui gênent son action ? En réalité, vous aurez mis aux prises toutes les forces contraires, suscité toutes les entreprises, donné des armes à tous les partis. Vous aurez livré le pouvoir à l’assaut de toutes les ambitions, et fait de l’État une arène où se déchaîneront les factions. Dans peu de temps, ce sera le désordre partout ; d’intarissables rhéteurs transformeront en joutes oratoires les assemblées délibérantes ; d’audacieux journalistes, d’effrénés pamphlétaires attaqueront tous les jours la personne du souverain, discréditeront le gouvernement, les ministres, les hommes en place…

Dans vos calculs, vous n’avez compté qu’avec des minorités sociales. Il y a des populations gigantesques rivées au travail par la pauvreté, comme elles l’étaient autrefois par l’esclavage. Qu’importent, je vous le demande, à leur bonheur toutes vos fictions parlementaires ? Votre grand mouvement politique n’a abouti, en définitive, qu’au triomphe d’une minorité privilégiée par le hasard comme l’ancienne noblesse l’était par la naissance. Qu’importe au prolétaire courbé sur son labeur, accablé sous le poids de sa destinée, que quelques orateurs aient le droit de parler, que quelques journalistes aient le droit d’écrire ? Vous avez créé des droits qui resteront éternellement pour la masse du peuple à l’état de pure faculté, puisqu’il ne saurait s’en servir. Ces droits, dont la loi lui reconnaît la jouissance idéale et dont la nécessité lui refuse l’exercice réel, ne sont pour lui qu’une ironie amère de sa destinée. Je vous réponds qu’un jour il les prendra en haine, et qu’il les détruira de sa main pour se confier au despotisme. Le tempérament de vos institutions est de donner plus de force à l’aristocratie qu’au peuple, plus de force au prince qu’à l’aristocratie, proportionnant ainsi les pouvoirs à la capacité politique de ceux qui doivent les exercer.

Le peuple, par une conséquence absolument inévitable, s’emparera, un jour ou l’autre, de tous les pouvoirs dont on a reconnu que le principe était en lui. Sera-ce pour les garder ? Non. Après quelques jours de folie, il les jettera, par lassitude, au premier soldat de fortune qui se trouvera sur son chemin. Dans votre pays, vous avez vu, en 1793, comment les coupe-têtes français ont traité la monarchie représentative : le peuple souverain s’est affirmé par le supplice de son roi, puis il a fait litière de tous ses droits ; il s’est donné à Robespierre, à Barras, à Bonaparte.

Vous êtes un grand penseur, mais vous ne connaissez pas l’inépuisable lâcheté des peuples ; je ne dis pas de ceux de mon temps, mais de ceux du vôtre ; rampants devant la force, sans pitié devant la faiblesse, implacables pour des fautes, indulgents pour des crimes, incapables de supporter les contrariétés d’un régime libre, et patients jusqu’au martyre pour toutes les violences du despotisme audacieux, brisant les trônes dans des moments de colère, et se donnant des maîtres à qui ils pardonnent des attentats pour le moindre desquels ils auraient décapité vingt rois constitutionnels.

Cherchez donc la justice ; cherchez le droit, la stabilité, l’ordre, le respect des formes si compliquées de votre mécanisme parlementaire avec des masses violentes, indisciplinées, incultes, auxquelles vous avez dit : Vous êtes le droit, vous êtes les maîtres, vous êtes les arbitres de l’État ! Ce que vous savez, ainsi que moi, du passé, m’autorise, dès à présent, à dire que le principe de la souveraineté populaire est destructif de toute stabilité, qu’il consacre indéfiniment le droit des révolutions. Il met les sociétés en guerre ouverte contre tous les pouvoirs humains et même contre Dieu ; il est l’incarnation même de la force. Il fait du peuple une brute féroce qui s’endort quand elle est repue de sang, et qu’on enchaîne ; et voici la marche invariable que suivent alors les sociétés dont le mouvement est réglé sur ce principe : la souveraineté populaire engendre la démagogie, la démagogie engendre l’anarchie, l’anarchie ramène au despotisme. Le despotisme, pour vous, c’est la barbarie. Eh bien, vous voyez que les peuples retournent à la barbarie par le chemin de la civilisation.

Mais ce n’est pas tout, et je prétends qu’à d’autres points de vue encore le despotisme est la seule forme de gouvernement qui soit réellement appropriée à l’état social des peuples modernes, car, avec vos grands États, qui ne vivent plus que par l’industrie ; avec vos populations sans Dieu et sans foi, dans des temps où les peuples ne se satisfont plus par la guerre, et où leur activité violente se reporte nécessairement au dedans, la liberté, avec les principes qui lui servent de fondement, ne peut être qu’une cause de dissolution et de ruine. De la lassitude des idées et du choc des révolutions sont sorties des sociétés froides et désabusées qui sont arrivées à l’indifférence en politique comme en religion, qui n’ont plus d’autre stimulant que les jouissances matérielles, qui ne vivent plus que par l’intérêt, qui n’ont d’autre culte que l’or, dont les moeurs mercantiles le disputent à celles des juifs qu’ils ont pris pour modèles. Croyez-vous que ce soit par amour de la liberté en elle-même que les classes inférieures essayent de monter à l’assaut du pouvoir ? C’est par haine de ceux qui possèdent ; au fond, c’est pour leur arracher leurs richesses, instrument des jouissances qu’ils envient.

Ceux qui possèdent implorent de tous les côtés un bras énergique, un pouvoir fort ; ils ne lui demandent qu’une chose, c’est de protéger l’État contre des agitations auxquelles sa constitution débile ne pourrait résister, de leur donner à eux-mêmes la sécurité nécessaire pour qu’ils puissent jouir et faire leurs affaires. Quelles formes de gouvernement voulez vous appliquer à des sociétés où la corruption s’est glissée partout, où la fortune ne s’acquiert que par les surprises de la fraude, où la morale n’a plus de garantie que dans les lois répressives, où le sentiment de la patrie lui-même s’est éteint dans je ne sais quel cosmopolitisme universel ? Je ne vois de salut pour ces sociétés, véritables colosses aux pieds d’argile, que dans l’institution d’une centralisation à outrance, qui mette toute la force publique à la disposition de ceux qui gouvernent « 

Commentaire:

Il y a peu à redire là-dessus, si ce n’est que, après 145 ans, ce texte reste d’une grande actualité. Il est effectivement saisissant de constater à quel point des passages tels que ceux qui sont surlignés restent valables, et sont sans doute même bien plus vrai qu’à l’époque; les masses de travaux qui ont continué à écraser bien des hommes malgré l’abolition de l’esclavage sont effectivement une poursuite de ce dernier dans une autre forme, surtout aujourd’hui où tout est si bien réglementé et où tant de personnes sont assommées par le crédit que l’on n’a d’autre choix que de suivre une route toute tracée et qui se présente en simulacre de liberté.

La propension qu’ont les hommes à se reposer sur la force de quelqu’un d’autre, et ainsi à leur confier tant de responsabilités qu’ils rendent pour ainsi dire quelqu’un d’autre maître de leur vie, est aussi très bien illustrée dans ce dernier extrait. Mais l’élément le plus frappant est encore, à mon sens, ces sociétés indifférentes aux valeurs essentielles et obsédées par les jouissances matérielles dont parle Maurice Joly, presque prophétiquement, lorsqu’on voit à quel point ces aspects se sont développés et empirés aujourd’hui. Les moeurs ont effectivement été très bousculées, au point que tout ce qui pourrait s’opposer vertueusement aux dérives matérialistes, comme l’idée même de Dieu, est systématiquement renié sans un semblant de réflexion, ce qui engendre un extrême avilissement des peuples occidentaux consommateurs, et les poussent dans l’acception systématique de leurs pulsions primaires et animales, ce qui ne les rend que bien plus simples à contrôler et manipuler, puisque leurs facultés intellectuelles tombent en désuétude.

« Machiavel:

Avec des sociétés nouvelles, il faut employer des procédés nouveaux. Il ne s’agit pas aujourd’hui, pour gouverner, de commettre des iniquités violentes, de décapiter ses ennemis, de dépouiller ses sujets de leurs biens, de prodiguer les supplices ; non, la mort, la spoliation et les tourments physiques ne peuvent jouer qu’un rôle assez secondaire dans la politique intérieure des États modernes. Il s’agit moins aujourd’hui de violenter les hommes que de les désarmer, de comprimer leurs passions politiques que de les effacer, de combattre leurs instincts que de les tromper, de proscrire leurs idées que de leur donner le change en se les appropriant.

Le principal secret du gouvernement consiste à affaiblir l’esprit public, au point de le désintéresser complétement des idées et des principes avec lesquels on fait aujourd’hui les révolutions. Dans tous les temps, les peuples comme les hommes se sont payés de mots. Les apparences leur suffisent presque toujours ; ils n’en demandent pas plus. On peut donc établir des institutions factices qui répondent à un langage et à des idées également factices ; il faut avoir le talent de ravir aux partis cette phraséologie libérale, dont ils s’arment contre le gouvernement. Il faut en saturer les peuples jusqu’à la lassitude, jusqu’au dégoût. On parle souvent aujourd’hui de la puissance de l’opinion, je vous montrerai qu’on lui fait exprimer ce qu’on veut quand on connaît bien les ressorts cachés du pouvoir. Mais avant de songer à la diriger, il faut l’étourdir, la frapper d’incertitude par d’étonnantes contradictions, opérer sur elle d’incessantes diversions, l’éblouir par toutes sortes de mouvements divers, l’égarer insensiblement dans ses voies. Un des grands secrets du jour est de savoir s’emparer des préjugés et des passions populaires, de manière à introduire une confusion de principes qui rend toute entente impossible entre ceux qui parlent la même langue et ont les mêmes intérêts.

Le prince devra s’attacher avant tout à détruire les partis, à dissoudre les forces collectives partout où elles existent, à paralyser dans toutes ses manifestations l’initiative individuelle ; ensuite le niveau des caractères descendra de lui-même, et tous les bras molliront bientôt contre la servitude. Le pouvoir absolu ne sera plus un accident, il deviendra un besoin. Les moyens d’action du despotisme, les plus puissants peut-être, seront précisément ceux que l’on aura le talent d’emprunter à ce même régime industriel qui fait votre admiration. »

Commentaire:

Nous retrouvons ici la concrétisation de ce que je laissais présager précédemment: l’esprit public est affaibli, malléable, et si désintéressé de la nature de son monde qu’il se contentera de croire ce que les autorités présenteront comme la vérité. Ainsi, le citoyen moyen d’aujourd’hui aime croire qu’il vit dans un système réellement démocratique et respectueux des valeurs humaines en s’extasiant devant les discours officiels incohérents et grossièrement simplistes relayés par son poste télévisé. Il serait si malheureux que l’on tente de le sortir de la béatitude qu’engendre son inconscience qu’il occultera sa réflexion encore plus qu’il ne le fait d’habitude si jamais il entend quelqu’un essayer de lui faire prendre conscience de la véritable réalité des choses; n’écoutant pas, se voilant derrière ses impressions et ses sentiments irrationnels, il continuera d’être un mouton trop occupé par les futilités de son existence et trop égoïste pour réfléchir aux problèmes que connait le monde. Il est alors effectivement extrêmement simple de le manier dans le sens où on l’entend, du moment que l’on lui promettre de pouvoir demeurer dans sa prison dorée d’inconscience. Outre cette actualisation de l’extrait, ce dernier s’exprime si bien de lui-même que je n’ai rien de plus à ajouter.

« Machiavel:

A l’aide du seul pouvoir réglementaire, j’instituerais, par exemple, d’immenses monopoles financiers, réservoirs de la fortune publique, dont dépendrait si étroitement le sort de toutes les fortunes privées, qu’elles s’engloutiraient avec le crédit de l’État le lendemain de toute catastrophe politique. Vous êtes un économiste, Montesquieu, pesez la valeur de cette combinaison. Voici une autre combinaison empruntée a l’ordre industriel : Dans le temps actuel, l’aristocratie, en tant que force politique, a disparu ; mais la bourgeoisie territoriale est encore un élément de résistance dangereux pour les gouvernements, parce qu’elle est d’elle-même, indépendante ; il peut être nécessaire de l’appauvrir ou même de la ruiner complétement. Il suffit, pour cela, d’aggraver les charges qui pèsent sur la propriété foncière, de maintenir l’agriculture dans un état d’infériorité relative, de favoriser à outrance le commerce et l’industrie, mais principalement la spéculation ; car la trop grande prospérité de l’industrie peut elle-même devenir un danger, en créant un nombre trop considérable de fortunes indépendantes. Il faut arriver à ce qu’il n’y ait plus, dans l’État, que des prolétaires, quelques millionnaires et des soldats. »

Commentaire:

Quoi de plus actuel, à nouveau, que la mainmise des immenses monopoles financiers sur le système ? Il y a cependant ici une inversion; dans l’État imaginé par Machiavel, ces fortunes sont à la solde de l’État et le public domine le privé. Dans les temps actuels, c’est le contraire.

Pour ce qui est de ruiner toute force indépendante, il est aisé de constater à quel point les supermarchés et autres organismes de centralisations, véritables monopoles aux mains de l’État (et une centralisation aussi puissante de biens essentiels dans une seule paire de mains est toujours une des caractéristiques terribles du despotisme), ont aidé à rendre très difficile toute réussite magistrale dans le commerce ou l’artisanat indépendants. Le despotisme doit rendre ses citoyens dépendants de son gouvernement, et n’aura de cesse de les appauvrir, tant matériellement qu’intellectuellement et spirituellement, pour s’assurer la longévité. En effet, moins les citoyens sont riches, moins ils ont de possibilités de se révolter… Comme le dit Machiavel: « Il faut arriver à ce qu’il n’y ait plus, dans l’État, que des prolétaires et quelques millionnaires ». On devine de quel côté seront les millionnaires.

Remarquons également, à propos de la spéculation, à quel point cette dernière a explosé aujourd’hui et que le danger que voit Machiavel dans les fortunes indépendantes a eu raison des gouvernements, puisque la richesse du secteur privé dépasse de loin celle du public. Á titre d’exemple, les 500 plus grosses entreprises des États-Unis possèdent 80% du PIB du pays; le mot du gouvernement a donc bien moins à dire que celui des multinationales…

De plus, les plus puissantes personnes des secteurs de pouvoir, qui ne sont soumis à aucune censure démocratique, désignent le plus souvent leur successeur parmi leurs enfants ou leur entourage, ce qui est relativement conforme à la dynastie royale que voudrait imposer Machiavel après son coup d’État despotique.

« Machiavel:

Le pouvoir que je rêve, bien loin, comme vous le voyez, d’avoir des moeurs barbares, doit attirer à lui toutes les forces et tous les talents de la civilisation au sein de laquelle il vit. Il devra s’entourer de publicistes, d’avocats, de jurisconsultes, d’hommes de pratique et d’administration, de gens qui connaissent à fond tous les secrets, tous les ressorts de la vie sociale, qui parlent tous les langages, qui aient étudié l’homme dans tous les milieux. Il faut les prendre partout, n’importe où, car ces gens-là rendent des services étonnants par les procédés ingénieux qu’ils appliquent à la politique. Il faut, avec cela, tout un monde d’économistes, de banquiers, d’industriels, de capitalistes, d’hommes à projets, d’hommes à millions, car tout au fond se résoudra par une question de chiffres.

L’usurpateur d’un État est dans une situation analogue à celle d’un conquérant. Il est condamné à tout renouveler, à dissoudre l’État, à détruire la cité, à changer la face des moeurs.

C’est là le but, mais dans les temps actuels il n’y faut tendre que par des voies obliques, des moyens détournés, des combinaisons habiles, et, autant que possible, exemptes de violence. Je ne détruirai donc pas directement les institutions, mais je les toucherai une à une par un trait de main inaperçu qui en dérangera le mécanisme. Ainsi je toucherai tour à tour à l’organisation judiciaire, au suffrage, à la presse, à la liberté individuelle, à l’enseignement.

Je vous disais, il y a peu d’instants, que les peuples étaient comme les hommes, qu’ils tenaient plus aux apparences qu’à la réalité des choses ; c’est là, en politique, une règle dont je suivrais scrupuleusement les indications ; veuillez me rappeler les principes auxquels vous tenez le plus et vous verrez que je n’en suis pas aussi embarrassé que vous paraissez le croire. Vous ne manqueriez sans doute pas de me parler du principe de la séparation des pouvoirs, de la liberté de la parole et de la presse, de la liberté religieuse, de la liberté individuelle, du droit d’association, de l’égalité devant la loi, de l’inviolabilité de la propriété et du domicile, du droit de pétition, du libre consentement de l’impôt, de la proportionnalité des peines, de la non rétroactivité des lois. Je ne vois nul inconvénient à proclamer ces principes ; j’en ferai même, si vous le voulez, le préambule de ma constitution.

Les gouvernés seront toujours contents du prince, lorsqu’il ne touchera ni à leurs biens, ni à leur honneur, et dès lors il n’a plus à combattre que les prétentions d’un petit nombre de mécontents, dont il vient facilement à bout.

Montesquieu:

On pourrait vous répondre que les droits politiques aussi sont des biens ; qu’il importe aussi à l’honneur des peuples de les maintenir, et qu’en y touchant vous portez en réalité atteinte à leurs biens comme à leur honneur.

Machiavel:

Vous semblez toujours croire que les peuples modernes sont affamés de liberté. Avez-vous prévu le cas où ils n’en veulent plus, et pouvez-vous demander aux princes d’avoir pour elle plus de passion que n’en ont les peuples ? Or, dans vos sociétés si profondément relâchées, où l’individu ne vit plus que dans la sphère de son égoïsme et de ses intérêts matériels, interrogez le plus grand nombre, et vous verrez si, de tous côtés, on ne vous répond pas : Que me fait la politique ? Que m’importe la liberté ? Est-ce que tous les gouvernements ne sont pas les mêmes ? Est-ce qu’un gouvernement ne doit pas se défendre ?

Remarquez-le bien, d’ailleurs, ce n’est même pas le peuple qui tiendra ce langage ; ce seront les bourgeois, les industriels, les gens instruits, les riches, les lettrés, tous ceux qui sont en état d’apprécier vos belles doctrines de droit public. Ils me béniront, ils s’écrieront que je les ai sauvés, qu’ils sont en état de minorité, qu’ils sont incapables de se conduire. Tenez, les nations ont je ne sais quel secret amour pour les vigoureux génies de la force. A tous les actes violents marqués du talent de l’artifice, vous entendrez dire avec une admiration qui surmontera le blâme : Ce n’est pas bien, soit, mais c’est habile, c’est bien joué, c’est fort ! »

La presse:

« Machiavel:

Puisque c’est une si grande force que le journalisme, savez-vous ce que ferait mon gouvernement ? Il se ferait journaliste, ce serait le journalisme incarné. Je compterai le nombre de journaux qui représenteront ce que vous appelez l’opposition. S’il y en a dix pour l’opposition, j’en aurai vingt pour le gouvernement ; s’il y en a vingt, j’en aurai quarante ; s’il y en a quarante, j’en aurai quatre-vingts. Voilà à quoi me servira, vous le comprenez à merveille maintenant, la faculté que je me suis réservée d’autoriser la création de nouvelles feuilles politiques. Il ne faut pas que la masse du public puisse soupçonner cette tactique ; la combinaison serait manquée et l’opinion se détacherait d’elle-même des journaux qui défendraient ouvertement ma politique.

Je diviserai en trois ou quatre catégories les feuilles dévouées à mon pouvoir. Au premier rang je mettrai un certain nombre de journaux dont la nuance sera franchement officielle, et qui, en toutes rencontres, défendront mes actes à outrance. Ce ne sont pas ceux-là, je commence par vous le dire, qui auront le plus d’ascendant sur l’opinion. Au second rang je placerai une autre phalange de journaux dont le caractère ne sera déjà plus qu’officieux et dont la mission sera de rallier à mon pouvoir cette masse d’hommes tièdes et indifférents qui acceptent sans scrupule ce qui est constitué, mais ne vont pas au delà dans leur religion politique.

C’est dans les catégories de journaux qui vont suivre que se trouveront les leviers les plus puissants de mon pouvoir. Ici, la nuance officielle ou officieuse se dégrade complétement, en apparence, bien entendu, car les journaux dont je vais vous parler seront tous rattachés par la même chaîne à mon gouvernement, chaîne visible pour les uns, invisible à l’égard des autres. Je n’entreprends point de vous dire quel en sera le nombre, car je compterai un organe dévoué dans chaque opinion, dans chaque parti ; j’aurai un organe aristocratique dans le parti aristocratique, un organe républicain dans le parti républicain, un organe révolutionnaire dans le parti révolutionnaire, un organe anarchiste, au besoin, dans le parti anarchiste. Comme le dieu Wishnou, ma presse aura cent bras, et ces bras donneront la main à toutes les nuances d’opinion quelconque sur la surface entière du pays. On sera de mon parti sans le savoir. Ceux qui croiront parler leur langue parleront la mienne, ceux qui croiront agiter leur parti agiteront le mien, ceux qui croiront marcher sous leur drapeau marcheront sous le mien.

Montesquieu:

Je me demande seulement, comment vous pourrez diriger et rallier toutes ces milices de publicité clandestinement embauchées par votre gouvernement.

Machiavel:

Ce n’est là qu’une affaire d’organisation, vous devez le comprendre ; j’instituerai, par exemple, sous le titre de division de l’imprimerie et de la presse, un centre d’action commun où l’on viendra chercher la consigne et d’où partira le signal. Alors, pour ceux qui ne seront qu’à moitié dans le secret de cette combinaison, il se passera un spectacle bizarre ; on verra des feuilles, dévouées à mon gouvernement, qui m’attaqueront, qui crieront, qui me susciteront une foule de tracas.

Remarquez bien que jamais les bases ni les principes de mon gouvernement ne seront attaqués par les journaux dont je vous parle ; ils ne feront jamais qu’une polémique d’escarmouche, qu’une opposition dynastique dans les limites les plus étroites. Le résultat, vraiment considérable déjà, sera de faire dire, par le plus grand nombre : Mais vous voyez bien qu’on est libre, qu’on peut parler sous ce régime, qu’il est injustement attaqué, qu’au lieu de comprimer, comme il pourrait le faire, il souffre, il tolère ! Un autre résultat, non moins important, sera de provoquer, par exemple, des observations comme celles-ci : Voyez à quel point les bases de ce gouvernement, ses principes, s’imposent au respect de tous ; voilà des journaux qui se permettent les plus grandes libertés de langage, eh bien, jamais ils n’attaquent les institutions établies. Il faut qu’elles soient au-dessus des injustices des passions, puisque les ennemis mêmes du gouvernement ne peuvent s’empêcher de leur rendre hommage.

Montesquieu:

Voilà, je l’avoue, qui est vraiment machiavélique.

Machiavel:

Vous me faites beaucoup d’honneur, mais il y a mieux : A l’aide du dévouement occulte de ces feuilles publiques, je puis dire que je dirige à mon gré l’opinion dans toutes les questions de politique intérieure ou extérieure. J’excite ou j’endors les esprits, je les rassure ou je les déconcerte, je plaide le pour et le contre, le vrai et le faux. Je fais annoncer un fait et je le fais démentir suivant les circonstances ; je sonde ainsi la pensée publique, je recueille l’impression produite, j’essaie des combinaisons, des projets, des déterminations soudaines, enfin ce que vous appelez, en France, des ballons d’essai. Je combats à mon gré mes ennemis sans jamais compromettre mon pouvoir, car, après avoir fait parler ces feuilles, je puis leur infliger, au besoin, les désaveux les plus énergiques ; je sollicite l’opinion à de certaines résolutions, je la pousse ou je la retiens, j’ai toujours le doigt sur ses pulsations, elle reflète, sans le savoir, mes impressions personnelles, et elle s’émerveille parfois d’être si constamment d’accord avec son souverain. On dit alors que j’ai la fibre populaire, qu’il y a une sympathie secrète et mystérieuse qui m’unit aux mouvements de mon peuple. »

Commentaire:

Il n’est pas aisé, au premier abord, de se douter de combien les médias d’aujourd’hui sont reliés aux intérêts des gouvernements et/ou des grands empires financiers. En effet, les chaînes de télévision, de radio, les journaux, les maisons d’édition de livres, etc., qui n’appartiennent pas directement au gouvernement sont les biens de grandes entreprises privées. Ainsi, Europe 1 et Hachette appartiennent à Lagardère, l’actionnaire principal de TF1 est Bouygues, RTL Group appartient à Bertelsmann, etc… Parce que toute entreprise de communication qui sera écoutée et popularisée ne pourra qu’être financée par un ou des puissants groupes qui ont tous de nombreux intérêts communs avec leurs semblables, il est toujours vital de rechercher qui donne les subsides de quelle entreprise ou de quel institut. C’est parce que l’on ignore souvent ces sources que l’on peut être leurré par tel moyen de communication d’opposition, qui en fait, pourrait très bien être relié aux intérêts du poivoir, tout comme dans le gouvernement imaginé par Machiavel. Il est alors aussi facile de diriger la pensée de ceux qui se laisseront tromper que de piéger ceux qui participeront à des manifestations ou autres activités d’opposition qui seraient, en fait, également liées au pouvoir. Dans ces cas-là, par exemple, quelques agitateurs infiltrés se débrouillent parfaitement bien pour discréditer toute l’optique de manifestants. De même, un candidat à une élection, quelle qu’elle soit, jouera peut-être le mécontent du système, le grand réformateur, mais s’avérera souvent être un pion d’intérêts financiers qui auront misé sur la confiance et l’enthousiasme qu’il aura suscités chez les gens pour mieux les tromper. Les vraies forces d’opposition indépendantes, les vrais hommes rebelles qui ne répondent pas d’intérêts oligarchiques, sont discrédités par une propagande abondante, dans le cas où ils auraient réussi à se rallier un certain nombre d’adeptes. Dans la plupart des cas, peu popularisés, ils ne constituent pas une menace digne d’être écartée.

En outre, les médias populaires, prétendument objectifs, qui font de la soi-disante opposition ne remettront jamais en question les bases du système. Comme le dit si bien Machiavel, les gens penseront alors que le fait qu’il y ait une critique signifiera qu’il y a de la liberté, mais que les fondations mêmes du système sont trop parfaites pour pouvoir être critiquées, infaillibles. Nous remarquons parfaitement la même chose lorsque nous sommes longuement bassinés par telle ou telle injure qu’aurait prononcée le président Sarkozy, appelés à s’indigner sur le prix exorbitant de ses dernières vacances, sur tel scandale de détournement de fonds qui pourtant, s’empresserait-on d’ajouter ou de sous-entendre, serait un cas isolé,… Ce ton critique, agressif, osé, donne l’impression d’une opposition, mais ces choses sont d’une frivolité telle qu’elles ne serviront qu’à en maintenir l’illusion, car jamais l’essentiel ne sera mis en cause; au contraire, la multitude des informations insignifiantes que l’on préférera dispenser massivement au lieu de cela empêcheront de s’en apercevoir.

« Montesquieu:

Ces diverses combinaisons me paraissent d’une perfection idéale. Je vous soumets cependant encore une observation, mais très-timide cette fois : Si vous sortez du silence de la Chine, si vous permettez à la milice de vos journaux de faire, au profit de vos desseins, l’opposition postiche dont vous venez de me parler, je ne vois pas trop, en vérité, comment vous pourrez empêcher les journaux non affiliés de répondre, par de véritables coups, aux agaceries dont ils devineront le manége. Ne pensez-vous pas qu’ils finiront par lever quelques-uns des voiles qui couvrent tant de ressorts mystérieux ? Quand ils connaîtront le secret de cette comédie, pourrez-vous les empêcher d’en rire ? Le jeu me paraît bien scabreux.

Machiavel:

Pas du tout ; je vous dirai que j’ai employé, ici, une grande partie de mon temps à examiner le fort et le faible de ces combinaisons, je me suis beaucoup renseigné sur ce qui touche aux conditions d’existence de la presse dans les pays parlementaires. Vous devez savoir que le journalisme est une sorte de franc-maçonnerie : ceux qui en vivent sont tous plus ou moins rattachés les uns aux autres par les liens de la discrétion professionnelle ; pareils aux anciens augures, ils ne divulguent pas aisément le secret de leurs oracles. Ils ne gagneraient rien à se trahir, car ils ont pour la plupart des plaies plus ou moins honteuses. Il est assez probable, j’en conviens, qu’au centre de la capitale, dans un certain rayon de personnes, ces choses ne seront pas un mystère ; mais, partout ailleurs, on ne s’en doutera pas, et la grande majorité de la nation marchera avec la confiance la plus entière sur la trace des guides que je lui aurai donnés.

Vous savez avec quelle discrétion et quels ménagements ingénieux doivent être rédigés les documents de l’autorité, dans les conjonctures importantes : le problème à résoudre en pareil cas est de donner une sorte de satisfaction à tous les partis. Eh bien, chacun de mes journaux, suivant sa nuance, s’efforcera de persuader à chaque parti que la résolution que l’on a prise est celle qui le favorise le plus. Ce qui ne sera pas écrit dans un document officiel, on l’en fera sortir par voie d’interprétation ; ce qui ne sera qu’indiqué, les journaux officieux le traduiront plus ouvertement, les journaux démocratiques et révolutionnaires le crieront par dessus les toits ; et tandis qu’on se disputera, qu’on donnera les interprétations les plus diverses à mes actes, mon gouvernement pourra toujours répondre à tous et à chacun : Vous vous trompez sur mes intentions, vous avez mal lu mes déclarations ; je n’ai jamais voulu dire que ceci ou que cela.

Ce sont les paroles bien plus que les actes qu’il s’agit de faire accorder. Comment voulez-vous que la grande masse d’une nation puisse juger si c’est la logique qui mène son gouvernement ? Il suffit de le lui dire. Je veux donc que les diverses phases de ma politique soient présentées comme le développement d’une pensée unique se rattachant à un but immuable. Chaque événement prévu ou imprévu sera un résultat sagement amené, les écarts de direction ne seront que les différentes faces de la même question, les voies diverses qui conduisent au même but, les moyens variés d’une solution identique poursuivie sans relâche à travers les obstacles. Le dernier événement sera donné comme la conclusion logique de tous les autres.

Je n’oublierais pas que je vis dans une époque où l’on croit pouvoir résoudre, par l’industrie, tous les problèmes de la société, où l’on s’occupe sans cesse de l’amélioration du sort des classes ouvrières. Je m’attacherais d’autant plus à ces questions, qu’elles sont un dérivatif très-heureux pour les préoccupations de la politique intérieure. Chez les peuples méridionaux, il faut que les gouvernements paraissent sans cesse occupés ; les masses consentent à être inactives, mais à une condition, c’est que ceux qui les gouvernent leur donnent le spectacle d’une activité incessante, d’une sorte de fièvre ; qu’ils attirent constamment leurs yeux par des nouveautés, par des surprises, par des coups de théâtre ; cela est bizarre peut-être, mais, encore une fois, cela est.

Je me conformerais de point en point à ces indications ; en conséquence, je ferais, en matière de commerce, d’industrie, d’arts et même d’administration, étudier toutes sortes de projets, de plans, de combinaisons, de changements, de remaniements, d’améliorations dont le retentissement dans la presse couvrirait la voix des publicistes les plus nombreux et les plus féconds. L’économie politique a, dit-on, fait fortune chez vous, eh bien, je ne laisserais rien à inventer, rien à publier, rien à dire même à vos théoriciens, à vos utopistes, aux déclamateurs les plus passionnés de vos écoles. Le bien-être du peuple serait l’objet unique, invariable, de mes confidences publiques. Soit que je parle moi-même, soit que je fasse parler par mes ministres ou mes écrivains, on ne tarirait jamais sur la grandeur du pays, sur la prospérité, sur la majesté de sa mission et de ses destinées ; on ne cesserait de l’entretenir des grands principes du droit moderne, des grands problèmes qui agitent l’humanité. Le libéralisme le plus enthousiaste, le plus universel, respirerait dans mes écrits. »

Commentaire:

Á nouveau, Machiavel parle de la facilité avec laquelle il est facile de tromper l’opinion publique en arguant de bonnes intentions, et du peu d’importance qu’auront les quelques rares esprits, incompris et raillés, qui auront percé la ruse à jour. Il confirme également ce que nous avons dit précédemment lorsqu’il dit qu’il faut donner des préoccupations à l’opinion publique, occuper son esprit, par toute une foule de choses qui occulteront des informations plus essentielles. Pendant ce temps, il pourra continuer de régner tranquillement, voire même faire passer l’une ou l’autre mesure qui aurait soi-disant pour but d’aider à accomplir telle ou telle grande oeuvre sur laquelle la société s’échine. Il est effectivement facile de constater que lorsque l’esprit public est occupé ou choqué, comme cela s’est passé lors du 11 septembre ou de quelque grand autre événement comme un cataclysme naturel, des mesures passent en force et, si elles ne sont pas présentées comme garantes d’une amélioration de la situation, dans l’ignorance et l’indifférence générales.

« Machiavel:

Il serait très-important de mettre en relief les fautes de ceux qui m’ont précédé, de montrer que j’ai su les éviter toujours. On entretiendrait ainsi, contre les régimes auxquels mon pouvoir a succédé, une sorte d’antipathie, d’aversion même, qui finirait par devenir irréparable comme une expiation.

Dans les pays les plus avancés de l’Europe en civilisation, l’invention de l’imprimerie a fini par donner naissance à une littérature folle, furieuse, effrénée, presque immonde, c’est un grand mal. Eh bien, cela est triste à dire, mais il suffira presque de ne pas la gêner, pour que cette rage d’écrire, qui possède vos pays parlementaires, soit à peu près satisfaite.

Cette littérature pestiférée dont on ne peut empêcher le cours, la platitude des écrivains et des hommes politiques qui seraient en possession du journalisme, ne manquerait pas de former un contraste repoussant avec la dignité du langage qui tomberait des marches du trône, avec la dialectique vivace et colorée dont on aurait soin d’appuyer toutes les manifestations du pouvoir. Vous comprenez, maintenant, pourquoi j’ai voulu environner le prince de cet essaim de publicistes, d’hommes d’administration, d’avocats, d’hommes d’affaires et de jurisconsultes qui sont essentiels à la rédaction de cette quantité de communications officielles dont je vous ai parlé, et dont l’impression serait toujours très-forte sur les esprits. »

Commentaire:

Encore une fois, on compte sur l’effet ménagé par toute cette panoplie « d’experts » dont regorge le gouvernement pour impressionner les gens, qui, espère t-on, seront plus tentés de remettre leur confiance en ces personnes qu’en qui que ce soit d’autre. L’apparence joue donc un grand rôle, à nouveau.

Les sociétés secrètes:

« Machiavel:

Le monde souterrain des sociétés secrètes est rempli de cerveaux vides, dont je ne fais pas le moindre cas, mais il y a là des directions à donner, des forces à mouvoir. S’il s’y agite quelque chose, c’est ma main qui remue ; s’il s’y prépare un complot, le chef c’est moi : je suis le chef de la ligue.

Montesquieu:

Et vous croyez que ces cohortes de démocrates, ces républicains, ces anarchistes, ces terroristes vous laisseront approcher et rompre le pain avec eux ; vous pouvez croire que ceux qui ne veulent point de domination humaine accepteront un guide qui sera autant dire un maître !

Montesquieu:

C’est que vous ne connaissez pas, ô Montesquieu, ce qu’il y a d’impuissance et même de niaiserie chez la plupart des hommes de la démagogie européenne. Ces tigres ont des âmes de mouton, des têtes pleines de vent ; il suffit de parler leur langage pour pénétrer dans leur rang. Leurs idées ont presque toutes, d’ailleurs, des affinités incroyables avec les doctrines du pouvoir absolu. Leur rêve est l’absorption des individus, dans une unité symbolique. Ils demandent la réalisation complète de l’égalité, par la vertu d’un pouvoir qui ne peut être en définitive que dans la main d’un seul homme. Vous voyez que je suis encore ici le chef de leur école ! Et puis il faut dire qu’ils n’ont pas le choix. Les sociétés secrètes existeront dans les conditions que je viens de dire ou elles n’existeront pas. »

Commentaire:

Peu de chose à ajouter par rapport à ce que nous avons déjà dit, mais cet extrait renforce la présence du gouvernement dans ce qui pourrait constituer une opposition potentielle, pour la dévier de son but et être au courant des éventuels complots qui se trament. Cela ne fait que rejoindre ce que j’ai dit à propos des gens qui penseront se diriger vers quelque forme d’opposition, et que l’on piégera.

Législatif et judiciaire:

« Machiavel:

La cour de cassation est plus qu’un corps judiciaire : c’est, en quelque sorte, un quatrième pouvoir dans l’État, parce qu’il lui appartient de fixer en dernier ressort le sens de la loi. Aussi vous répéterai-je ici ce que je crois vous avoir dit à propos du Sénat et de l’Assemblée législative : une semblable cour de justice qui serait complétement indépendante du gouvernement pourrait, en vertu de son pouvoir d’interprétation souverain et presque discrétionnaire, le renverser quand elle voudrait. Il lui suffirait pour cela de restreindre ou d’étendre systématiquement, dans le sens de la liberté, les dispositions de lois qui règlent l’exercice des droits politiques.

Montesquieu:

Et c’est apparemment le contraire que vous allez lui demander ?

Machiavel: .

Je ne lui demanderai rien, elle fera d’elle-même ce qu’il conviendra de faire. Car c’est ici que concourront le plus puissamment les différentes causes d’influence dont je vous ai parlé plus haut. Plus le juge est près du pouvoir, plus il lui appartient. L’esprit conservateur du règne se développera là à un plus haut degré que partout ailleurs, et les lois de haute police politique recevront, dans le sein de cette grande assemblée, une interprétation si favorable à mon pouvoir, que je serai dispensé d’une foule de mesures restrictives qui, sans cela, deviendraient nécessaires.

Il faut maintenant donner au gouvernement le moyen de résister à l’influence de l’opposition, d’empêcher qu’elle ne fasse déserter les rangs de ceux qui veulent le défendre. Au moment des élections, les partis ont pour habitude de proclamer leurs candidats et de les poser en face du gouvernement ; je ferai comme eux, j’aurai des candidats déclarés et je les poserai en face des partis. J’irai jusqu’à fermer les yeux sur les agissements de quelques candidatures populaires qui s’agiteront bruyamment au nom de la liberté ; seulement, il est bon de vous dire que ceux qui crieront le plus fort seront des hommes à moi.

L’essentiel est bien moins de ne commettre aucune faute, que d’en supporter la responsabilité avec une attitude d’énergie qui impose aux détracteurs. Quand même l’opposition parviendrait à introduire dans ma chambre quelques déclamateurs, que m’importerait ? Je ne suis pas de ceux qui veulent compter sans les nécessités de leur temps.

Un de mes grands principes est d’opposer les semblables. De même que j’use la presse par la presse, j’userais la tribune par la tribune ; j’aurais autant qu’il en faudrait d’hommes dressés à la parole et capables de parler plusieurs heures sans s’arrêter. L’essentiel est d’avoir une majorité compacte et un président dont on soit sûr. Il y a un art particulier de conduire les débats et d’enlever le vote. Aurais-je besoin d’ailleurs des artifices de la stratégie parlementaire ? Les dix-neuf vingtièmes de la Chambre seraient des hommes à moi qui voteraient sur une consigne, tandis que je ferais mouvoir les fils d’une opposition factice et clandestinement embauchée ; après cela, qu’on vienne faire de beaux discours : ils entreront dans les oreilles de mes députés comme le vent entre dans le trou d’une serrure. »

Commentaire:

Bien qu’un bon nombre de précautions conseillées par Machiavel dans les Dialogues aux Enfers n’existent pas aujourd’hui (c’est pourquoi je ne les ai pas extraites), il semble que le même effet de domination du pouvoir sur des organes tels que l’Assemblée Nationale, le Sénat, et les institutions judiciaires, aient pu se faire avec nettement plus de facilité que ce qu’il imaginait. On peut effectivement se douter que le député, le juge et le sénateur, faisant partie d’un corps social privilégié, aient une tendance naturelle à aider les intérêts des « riches », de même que, pour accéder à leur fonction, ils doivent sans doute avoir assuré de jouer le jeu. En tout cas, il est clair que, dans la réalité des choses, ces forces sont bel et bien sous influence. Ainsi, l’UMP est censé faire opposition au PS en France, et inversément; mais il faudrait être bien dupe pour croire qu’il existe des différences réelles entre les deux partis. Il n’y a effectivement pas de ligne réellement définie; ils servent les mêmes intérêts. Le PS a souvent plus privatisé qu’il n’a nationalisé, et ses membres s’entendent généralement bien avec l’UMP pour faire avancer les intérêts d’un amour qu’ils ont le plus particulièrement en commun: celui de l’argent. Donc, aucune loi et aucune décision judiciaire ne pourront gêner réellement l’ordre établi.

L’éducation:

« Machiavel:

En ce qui touche l’Université, l’ordre de choses actuel me satisfait à peu près. Vous n’ignorez pas, en effet, que ces grands corps d’enseignement ne sont plus organisés, aujourd’hui, comme ils l’étaient autrefois. Ils ont presque partout, m’assure-t-on, perdu leur autonomie et ne sont plus que des services publics à la charge de l’État. Or, ainsi que je vous l’ai dit plus d’une fois, là où est l’État, là est le prince ; la direction morale des établissements publics est entre ses mains ; ce sont ses agents qui inspirent l’esprit de la jeunesse. Les chefs comme les membres des corps enseignants de tous les degrés sont nommés par le gouvernement, ils y sont rattachés, ils en dépendent, cela suffit ; s’il reste çà et là quelques traces d’organisation indépendante dans quelque école publique ou Académie que ce soit, il est facile de la ramener au centre commun d’unité et de direction. C’est l’affaire d’un règlement ou même d’un simple arrêté ministériel. Il faut que les générations qui naissent sous mon règne soient élevées dans le respect des institutions établies, dans l’amour du prince ; aussi ferais-je un usage assez ingénieux du pouvoir de direction qui m’appartient sur l’enseignement : je crois qu’en général dans les écoles on a un grand tort, c’est de négliger l’histoire contemporaine. Il est au moins aussi essentiel de connaître son temps que celui de Périclès »

Commentaire:

Voilà bien un secteur où l’ordre établi ne risquera pas non plus d’être remis sérieusement en cause, avec toute la sincérité des professeurs, si ce n’est l’une ou l’autre exception qui bénéficiera d’assez de lucidité et d’indépendance. Il est aussi intéressant de constater que comme le dit Machiavel, on y néglige à tort l’histoire comtemporaine. La tendance est plutôt dans la diabolisation des temps anciens et la vénération du système présent, ce que j’aime appeler le culte du présent. En effet, les régimes absolutistes d’autrefois n’étaient-ils pas si laids, et notre démocratie si merveilleuse d’aujourd’hui n’est-elle pas si belle ? Il n’y a malheureusement que trop peu de gens qui se rendent compte que ce que l’on fait aujourd’hui n’est que ce que l’on faisait hier dans une forme différente…

Les complots:

« Machiavel:

Je voudrais avoir un prince de ma maison, assis sur les marches de mon trône, qui jouerait au mécontent. Sa mission consisterait à se poser en libéral, en détracteur de mon gouvernement et à rallier ainsi, pour les observer de plus près, ceux qui, dans les rangs les plus élevés de mon royaume, pourraient faire un peu de démagogie. A cheval sur les intrigues intérieures et extérieures, le prince auquel je confierais cette mission ferait ainsi jouer un jeu de dupe à ceux qui ne seraient pas dans le secret de la comédie.

Il y aura des complots sous mon règne : il faut qu’il y en ait.

Il y aura peut-être des complots vrais, je n’en réponds pas ; mais à coup sûr il y aura des complots simulés. A de certains moments, ce peut être un excellent moyen pour exciter la sympathie du peuple en faveur du prince, lorsque sa popularité décroît. En intimidant l’esprit public on obtient, au besoin, par là, les mesures de rigueur que l’on veut, ou l’on maintient celles qui existent. Les fausses conspirations, dont, bien entendu, il ne faut user qu’avec la plus grande mesure, ont encore un autre avantage : c’est qu’elles permettent de découvrir les complots réels, en donnant lieu à des perquisitions qui conduisent à rechercher partout la trace de ce qu’on soupçonne.

Avec le système que j’organiserai, je serai si complétement renseigné, que je pourrai tolérer même des agissements coupables, parce qu’à chaque minute du jour j’aurai le pouvoir de les arrêter. »

Commentaire:

La meilleure preuve contemporaine que l’on peut prendre des mesures extraordinaires grâce à un complot simulé me semble être le 11 septembre; comme nous en avons déjà parlé, le choc de cet événement a permis de faire passer toute une série de mesures sous prétexte d’empêcher que cela se reproduise. Mais quoi de pire que la perspective que l’événement ait été créé de toute pièces ? Face à l’absurdité de la version officielle et aux analyses minutieuses qui ont été faites à ce sujet, nous savons malheureusement que cela a d’ailleurs bien été le cas…

« Montesquieu:

Les tolérer, et pourquoi ?

Machiavel:

Parce que dans les États européens le monarque absolu ne doit pas indiscrètement user de la force ; parce qu’il y a toujours, dans le fond de la société, des activités souterraines sur lesquelles on ne peut rien quand elles ne se formulent pas ; parce qu’il faut éviter avec grand soin d’alarmer l’opinion sur la sécurité du pouvoir ; parce que les partis se contentent de murmures, de taquineries inoffensives, quand ils sont réduits à l’impuissance et que prétendre désarmer jusqu’à leur mauvaise humeur, serait une folie. On les entendra donc se plaindre, çà et là, dans les journaux, dans les livres ; ils essaieront des allusions contre le gouvernement dans quelques discours ou dans quelques plaidoyers ; ils feront, sous divers prétextes, quelques petites manifestations d’existence ; tout cela sera bien timide, je vous le jure, et le public s’il en est informé, ne sera guère tenté que d’en rire. On me trouvera bien bon de supporter cela, je passerai pour trop débonnaire ; voilà pourquoi je tolérerai ce qui, bien entendu, me paraîtra pouvoir l’être sans aucun danger : je ne veux pas même que l’on puisse dire que mon gouvernement est ombrageux. »

La manipulation de la religion :

Montesquieu :

Il n’est que trop vrai que l’on peut prêter aux mesures les plus détestables, le langage de la raison ! Mais voyons, qu’allez-vous faire maintenant à l’égard du clergé ? Voilà une institution qui ne dépend de l’État que par un côté et qui relève d’une puissance spirituelle, dont le siége est ailleurs que chez vous. Je ne connais rien de plus dangereux pour votre pouvoir, je vous le déclare, que cette puissance qui parle au nom du ciel et dont les racines sont partout sur la terre : n’oubliez pas que la parole chrétienne est une parole de liberté. Sans doute, les lois de l’État ont établi une démarcation profonde entre l’autorité religieuse et l’autorité politique ; sans doute, la parole des ministres du culte ne se fera entendre qu’au nom de l’Évangile ; mais le spiritualisme divin qui s’en dégage est la pierre d’achoppement du matérialisme politique. C’est ce livre si humble et si doux qui a détruit, à lui seul, et l’empire Romain, et le césarisme, et sa puissance. Les nations franchement chrétiennes échapperont toujours au despotisme, car le christianisme élève la dignité de l’homme trop haut pour que le despotisme puisse l’atteindre, car il développe des forces morales sur lesquelles le pouvoir humain n’a pas de prise[10]. Prenez garde au prêtre : il ne dépend que de Dieu, et son influence est partout, dans le sanctuaire, dans la famille, dans l’école. Vous ne pouvez rien sur lui : sa hiérarchie n’est pas la vôtre, il obéit à une constitution qui ne se tranche ni par la loi, ni par l’épée. Si vous régnez sur une nation catholique et que vous ayez le clergé pour ennemi, vous périrez tôt ou tard, quand bien même le peuple entier serait pour vous.

[10] Esp. des lois, p. 371, liv. XXIV, ch. I et suiv.

Machiavel :

Je ne sais pas trop pourquoi il vous plaît de faire du prêtre un apôtre de liberté. Je n’ai jamais vu cela, ni dans les temps anciens, ni dans les temps modernes ; j’ai toujours trouvé dans le sacerdoce un appui naturel du pouvoir absolu.

Commentaire :

L’histoire démontre que Machiavel a amplement raison ; la religion a toujours été un prétexte à la mise en place d’un pouvoir temporel déguisé et despotique. Bien qu’elle joue un bien moindre rôle aujourd’hui, il n’empêche qu’il subsiste un bon nombre de « fidèles » loyaux à la parole du pape et des autres personnages haut placés du Vatican. À partir du moment où l’on contrôle l’opinion publique par tous les stratagèmes que nous avons abordés, il est logique de souhaiter dominer également le Vatican de sorte à ce que le pouvoir de manipulation des esprits soit complet. Malheureusement, cette vérité est elle aussi réalité, comme le démontrent les extraits suivants, qui utilisent honteusement le message religieux pour promouvoir, de façon plus ou moins subliminale, le mondialisme.

« Le 24 décembre 2005, Benoît XVI a délivré son message de Noël : « La force vivifiante de sa lumière (de Dieu) t’encourage à t’engager dans l’édification d’un Nouvel Ordre Mondial, fondé sur de justes relations éthiques et économiques. Que son amour guide les peuples et éclaire leur conscience commune d’être une famille appelée à construire des relations de confiance et de soutien mutuel. L’humanité unie pourra affronter les problèmes nombreux et préoccupants du monde présent. »

« Peter-Hans Kolvenbach, supérieur général de l’Ordre des Jésuites. Dans un discours tenu en 1997, ce prince de l’Église a réaffirmé la nécessité de l’unité dans des termes proches de l’Être suprême : « L’homme de foi est intimement convaincu que l’histoire de l’union humaine peut être écrite en collaboration avec le Seigneur de l’Histoire. L’échec de la tour de Babel n’est pas fatal. Le monde se meut vers un nouveau phénomène pentecostal où chacun, avec ses particularités, se fait communion avec l’esprit. »

« Dès que possible, nous devons arriver à élaborer un gouvernement mondial et une religion mondiale dirigées par un leader mondial » Robert Muller (ancien assistant au secrétaire général de l’ONU)

Cette dernière citation montre que la religion n’a pas cessé d’être perçu comme un outil de manipulation utile et efficace par ceux qui se trouvent dans les plus hautes sphères du pouvoir.

Montesquieu :

Ce serait un coup de maître, si vous teniez à Rome une garnison perpétuelle, car vous disposeriez presque du Saint-Siége, comme s’il résidait dans quelque province de votre royaume. Mais enfin, si au lieu de trouver dans la chaire de Saint-Pierre un Borgia ou un Dubois, comme vous paraissez y compter, vous aviez en face de vous un pape qui résistât à vos intrigues et bravât votre colère, que feriez-vous ?

Machiavel :

Alors, il faudrait bien s’y résoudre, sous prétexte de défendre le pouvoir temporel, je déterminerais sa chute.

Montesquieu :

Vous avez ce que l’on appelle du génie !

 

Les finances:

 

« Montesquieu:

Oui, mais c’est ici que commence la difficulté. Je sais comment les gouvernements représentatifs pourvoient à leurs besoins financiers, mais je n’ai aucune idée des moyens d’existence du pouvoir absolu dans les sociétés modernes. Si j’interroge le passé, je vois très-clairement qu’il ne peut subsister qu’aux conditions suivantes : il faut, en premier lieu, que le monarque absolu soit un chef militaire, vous le reconnaissez sans doute.

Machiavel:

Oui.

Montesquieu:

Il faut, de plus, qu’il soit conquérant, car c’est à la guerre qu’il doit demander les principales ressources qui lui sont nécessaires pour entretenir son faste et ses armées. S’il les demandait à l’impôt, il écraserait ses sujets. Vous voyez par là que ce n’est pas, parce que le monarque absolu dépense moins, qu’il doit ménager les tributs, mais parce que la loi de sa subsistance est ailleurs. »

Commentaire:

Il n’est pas utile de s’étendre sur ce point, car je pense que tout le monde aura fait le rapprochement avec le comportement belliqueux des États-Unis, plus grande « démocratie absolutiste » du monde, et qui, avec 400 milliards de $ attribués chaque année au secteur militaire, dépendent de guerres chroniques pour suivre la logique de leur économie. Outre les deux conflits mondiaux, quand ils ne sont pas en Corée (1951), au Vietnam (1964-1973), au Panama (1989), en Irak (1991), en Serbie (1999), en Afghanistan (2001), encore en Irak (2003), ils trouvent toujours bien l’un ou l’autre pays à qui vendre des armes, un camp à aider contre un autre, comme Taïwan ou plusieurs pays africains.

« Machiavel:

Il y a une manière particulière de présenter le budget, d’en dissimuler, au besoin, l’élévation croissante. Il n’est pas de gouvernement qui ne soit dans la nécessité d’en agir ainsi.

Montesquieu:

Puisque vos dépenses augmentent, il faut bien que vos ressources croissent dans la même proportion. Trouverez-vous, comme Jules César, une valeur de deux milliards de francs dans les coffres de l’État, ou découvrirez-vous les sources du Potose ?

Machiavel:

Vos traits sont fort ingénieux ; je ferai ce que font tous les gouvernements possibles, j’emprunterai.

Quelquefois il y a, vous le savez, en finances des mots tout faits, des phrases stéréotypées, qui font beaucoup d’effet sur le public, le calment, le rassurent.

Ainsi, en présentant avec art telle ou telle dette passive, on dit : ce chiffre n’a rien d’exorbitant ; – il est normal, il est conforme aux antécédents budgétaires ; – le chiffre de la dette flottante n’a rien que de très-rassurant. Il y a une foule de locutions semblables dont je ne vous parle pas parce qu’il est d’autres artifices pratiques, plus importants, sur lesquels je dois appeler votre attention.

D’abord, dans tous les documents officiels il est nécessaire d’insister sur le développement de la prospérité, de l’activité commerciale et du progrès toujours croissant de la consommation.

Le contribuable s’émeut moins de la disproportion des budgets, quand on lui répète ces choses, et on peut les lui répéter à satiété, sans que jamais il s’en défie, tant les écritures authentiques produisent un effet magique sur l’esprit des sots bourgeois. Lorsque l’équilibre des budgets est rompu et que l’on veut, pour l’année suivante, préparer l’esprit public à quelque mécompte, on dit à l’avance, dans un rapport, l’année prochaine le découvert ne sera que de tant.

Si le découvert est inférieur aux prévisions, c’est un véritable triomphe ; s’il est supérieur, on dit : « le déficit a été plus grand qu’on ne l’avait prévu, mais il s’était élevé à un chiffre supérieur l’année précédente ; de compte fait, la situation est meilleure, car on a dépensé moins et cependant on a traversé des circonstances exceptionnellement difficiles : la guerre, la disette, les épidémies, des crises de subsistances imprévues, etc. »

« Mais, l’année prochaine, l’augmentation des recettes permettra, suivant toute probabilité, d’atteindre un équilibre depuis si longtemps désiré : la dette sera réduite, le budget convenablement balancé. Ce progrès continuera, on peut l’espérer, et, sauf des événements extraordinaires, l’équilibre deviendra l’habitude de nos finances, comme il en est la règle. »

Montesquieu:

Mais ne vous préoccuperez-vous pas de payer enfin ?

Machiavel:

A cet égard les moyens sont très-variés : il y a d’abord l’impôt.

Machiavel:

Il y a d’autres moyens : il y a ce que l’on appelle la conversion. Ceci est relatif à la dette que l’on appelle consolidée, c’est-à-dire à celle qui provient de l’émission des emprunts. On dit aux rentiers de l’État, par exemple : jusqu’à ce jour je vous ai payé 5 p.c. de votre argent ; c’était le taux de votre rente. J’entends ne plus vous payer que le 4 1/2 ou le 4 p.c. Consentez à cette réduction ou recevez le remboursement du capital que vous m’avez prêté.

Montesquieu:

Mais si l’on rend réellement l’argent, je trouve le procédé encore assez honnête.

Machiavel:

Sans doute on le rend, si on le réclame ; mais très-peu s’en soucient ; les rentiers ont leurs habitudes ; leurs fonds sont placés ; ils ont confiance dans l’État ; ils aiment mieux un revenu moindre et un placement sûr. Si tout le monde demandait son argent il est évident que le Trésor serait pris au lacet. Cela n’arrive jamais et l’on se débarrasse par ce moyen d’un passif de plusieurs centaines de millions. Voici une autre combinaison relative à un autre genre de dette. Je vous disais tout à l’heure que l’État avait à sa disposition les fonds des caisses de prévoyance et qu’il s’en servait en payant le loyer, sauf à les rendre à première réquisition. Si, après les avoir longtemps maniés, il n’est plus en mesure de les rendre, il consolide la dette qui flotte dans ses mains.

Montesquieu:

Je sais ce que cela signifie ; l’État dit aux déposants : Vous voulez votre argent, je ne l’ai plus ; voilà de la rente.

Machiavel:

Précisément, et il consolide de la même manière toutes les dettes auxquelles il ne peut plus suffire. Il consolide les bons du Trésor, les dettes contractées envers les villes, envers les banques, enfin toutes celles qui forment ce que l’on appelle très-pittoresquement la dette flottante, parce qu’elle se compose de créances qui n’ont point d’assiette déterminée et qui sont à une échéance plus ou moins rapprochée. Je ne vous indique seulement pas la millième partie des combinaisons que l’on peut employer. Loin de redouter l’accroissement des rentes perpétuelles, je voudrais que la fortune publique entière fût en rentes ; je ferais en sorte que les villes, les communes, les établissements publics convertissent en rentes leurs immeubles ou leurs capitaux mobiliers. C’est l’intérêt même de ma dynastie qui me commanderait ces mesures financières. Il n’y aurait pas dans mon royaume un écu qui ne tînt par un fil à mon existence.

Montesquieu:

Mais à ce point de vue même, à ce point de vue fatal, atteindrez-vous votre but ? Ne marchez-vous pas, de la manière la plus directe, à votre ruine à travers la ruine de l’État ? Ne savez-vous pas que chez toutes les nations de l’Europe il y a de vastes marchés de fonds publics, où la prudence, la sagesse, la probité des gouvernements est mise à l’enchère ? A la manière dont vous dirigez vos finances, vos fonds seraient repoussés avec perte des marchés étrangers et ils tomberaient aux plus bas cours, même à la Bourse de votre royaume.

Machiavel:

C’est une erreur flagrante. Un gouvernement glorieux, comme serait le mien, ne peut que jouir d’un grand crédit à l’extérieur. A l’intérieur, sa vigueur dominerait les appréhensions. Au surplus je ne voudrais pas que le crédit de mon État dépendît des transes de quelques marchands de suif ; je dominerais la Bourse par la Bourse.

Montesquieu:

Qu’est-ce encore ?

Machiavel:

J’aurais de gigantesques établissements de crédit institués en apparence pour prêter à l’industrie, mais dont la fonction la plus réelle consisterait à soutenir la rente. Capables de jeter pour 400 ou 500 millions de titres sur la place, ou de raréfier le marché dans les mêmes proportions, ces monopoles financiers seraient toujours maîtres des cours.

Commentaire:

Outre les discours visant à rassurer le public sur la situation des finances, et les méthodes visant à cacher cette même situation, nous connaissons tous à quel point la situation de la dette est catastrophique et Ô combien son montant est exponentiel. Cette dette permet au gouvernement de vivre au-dessus de ses moyens, et condamne le contribuable à être pris dans un système d’esclavage où il devra toujours s’échiner à rembourser une dette qui ne fera qu’augmenter, paradoxalement.

Quant aux gigantesques établissements de crédits, maîtres des cours, le plus frappant est sans doute la Réserve Fédérale des États-Unis (La FED, banque centrale), qui, par la gestion de la masse monétaire et donc des cours de l’argent, détermine également la valeur de ce dernier.

Conclusion:

« Montesquieu:

La souveraineté du pouvoir humain correspond à une idée profondément subversive, la souveraineté du droit humain ; c’est cette doctrine matérialiste et athée, qui a précipité la Révolution française dans le sang, et lui a infligé l’opprobre du despotisme après le délire de l’indépendance. Il n’est pas exact de dire que les nations sont maîtresses absolues de leurs destinées, car leur souverain maître c’est Dieu lui-même, et elles ne seront jamais hors de sa puissance. Si elles possédaient la souveraineté absolue, elles pourraient tout, même contre la justice éternelle, même contre Dieu ; qui oserait aller jusque-là ? Mais le principe du droit divin, avec la signification qui s’y trouve communément attachée, n’est pas un principe moins funeste, car il voue les peuples à l’obscurantisme, à l’arbitraire, au néant, il reconstitue logiquement le régime des castes, il fait des peuples un troupeau d’esclaves, conduits, comme dans l’Inde, par la main des prêtres, et tremblant sous la verge du maître. Comment en serait-il autrement ? Si le souverain est l’envoyé de Dieu, s’il est le représentant même de la Divinité sur la terre, il a tout pouvoir sur les créatures humaines soumises à son empire, et ce pouvoir n’aura de frein que dans des règles générales d’équité, dont il sera toujours facile de s’affranchir.

C’est dans le champ qui sépare ces deux opinions extrêmes, que se sont livrées les furieuses batailles de l’esprit de parti ; les uns s’écrient : Point d’autorité divine ! les autres : Point d’autorité humaine ! O Providence suprême, ma raison se refuse à accepter l’une ou l’autre de ces alternatives ; elles me paraissent toutes deux un égal blasphème contre ta sagesse ! Entre le droit divin qui exclut l’homme et le droit humain qui exclut Dieu, il y a la vérité, Machiavel ; les nations comme les individus sont libres entre les mains de Dieu. Elles ont tous les droits, tous les pouvoirs, à la charge d’en user suivant les règles de la justice éternelle. La souveraineté est humaine en ce sens qu’elle est donnée par les hommes, et que ce sont les hommes qui l’exercent ; elle est divine en ce sens qu’elle est instituée par Dieu, et qu’elle ne peut s’exercer que suivant les préceptes qu’il a établis. »

Cette formule de Maurice Joly me semble parfaitement synthétiser ce qui a toujours prévalu au cours de l’histoire des civilisations : « Il ne s’agit que de mettre le despotisme en harmonie avec les mœurs modernes. »

En outre, la politique du juste milieu est la seule qui puisse être valable; écoeurés par les abus d’un clergé ecclésiastique, nous avons sombré dans l’autre extrême, les abus d’un groupe privilégié de matérialistes. Nous sommes passés de l’obscurantisme religieux à l’obscurantisme matériel. Espérons qu’un jour, les peuples seront capables de la maturité qui leur permettra d’établir un système qui puisse enfin être subtil et nuancé, ce qui le rendra juste.

Régis Mex, pour Mecanopolis

Les Dialogues aux enfers entre Machiavel et Montesquieu peuvent être consultés en lecture sur Wikisource

 

 

 

jan 10 2009

« L’objectif de cette guerre à Gaza est de fonder le Grand Israël », entretien avec Gérard Khoury (audio)

Gérard Khoury, historien du Moyen-Orient, explique les objectifs de cette guerre à Gaza, dont les raisons avancées par l’Etat hébreu ne sont en fait que des prétextes pour éliminer les Palestiniens et créer le « Grand Israël » auquel les sionistes, comme les néoconservateurs étasuniens, aspirent depuis longtemps.

Entretien réalisé le vendredi 9 janvier 2009, sur les ondes de Radio-Orient.

Gérard Khoury est Libanais maronite. Il vit en France depuis 1972. Il a publié de nombreux ouvrages, dont « Mémoire de l’aube » (1987), « la Maison absente « (1992), et « la France et l’Orient arabe » (1993).

L’œuvre de Gérard Khoury est le lieu d’une réflexion poussée et engagée sur la genèse du Moyen-Orient moderne, en même temps qu’une tentative de compréhension des causes qui ont précipité le Liban dans la guerre civile.

Mecanopolis

Source : Radio-Orient

déc 14 2008

« La démocratie court à sa perte »

«Nicolas Sarkozy est un nain mégalomane. » Le ton était donné mardi soir dernier à l’auditorium du musée d’Art moderne de Troyes, rempli pour l’occasion, lors de la conférence, organisée par la librairie Les Passeurs de textes, de l’historien, sociologue et démographe Emmanuel Todd pour la sortie de son livre « Après la démocratie« .

Emmanuel Todd, sur France Inter, le 10 décembre 2008

Celui qui est considéré comme un « prophète » depuis 1976 et son livre La chute finale, dans lequel il prévoyait l’effondrement de l’URSS, avait récidivé en 2002 avec Après l’empire, où il dessinait les contours de la perte d’influence des États-Unis à travers le monde. Cette fois-ci, il se pose essentiellement en observateur de la « France sarkozyste ». « Je n’ai jamais écrit un livre aussi violent. L’élection de Nicolas Sarkozy fut un pur moment de folie. Les horreurs que j’ai écrites sur lui, j’en avais techniquement besoin. »

La démonstration pouvait commencer. « Sarkozy est le roi du grand écart. Il a capté une partie de l’électorat du Front national, puis il a appelé des socialistes au gouvernement. Parmi ses premières décisions, il réussit le tour de force de mettre en avant Guy Mocquet, et de faire voter la plus injuste des mesures budgétaires, le paquet fiscal. »

Après ces quelques mises en bouche, Emmanuel Todd en arrive à la thèse de son livre : la démocratie court à sa perte. Lui, l’athée met en exergue « l’effondrement des valeurs religieuses depuis 1965 » parmi les raisons de l’élection de Nicolas Sarkozy. Cet effondrement accentue le recul du politique, qui cherche alors des boucs émissaires pour se faire élire. « Les sarkozystes ont exacerbé l’islamophobie, surtout après les émeutes dans les banlieues en 2005. L’islamophobie s’est substituée à la catholicophobie. Mais ils se trompent car ces émeutes n’avaient pas de caractère ethnique. »

Cette perte d’influence du politique s’explique aussi, selon lui, par le bon niveau d’éducation en France. « L’augmentation des diplômes supérieurs a créé une catégorie de personnes réfractaires aux forces structurantes de la nation. » Et de stigmatiser « l’émergence d’une posture dominante d’ultra-individualisme chez les gens de classe supérieure. » Ajouté à cela, le vide idéologique des élites, « les socialistes sont à mettre dans le même sac que les sarkozystes », Emmanuel Todd conclut à « une incapacité dans notre pays à penser collectif, puisque les élites ne prennent plus en charge les intérêts du peuple. »

Pour ne rien arranger, l’historien explique que le libre-échange et son corollaire, la globalisation, détruisent à petit feu notre société. « Ce qui est au pouvoir, ce n’est ni Brown, ni Merkel, ni Sarkozy, ni Bush, et ce ne sera pas Obama ; c’est le libre-échange. Quand cette idéologie dominante aura basculé, les politiques retrouveront leur rôle. »

Que faire alors ? Il prône le retour du protectionnisme en Europe, pour fixer les règles d’un « capitalisme civilisé, modéré ». Lui qui se targue d’avoir lu la biographie, « passionnante », de Keynes, appelle à « un retour de l’État et d’élites responsables ». La cohésion nationale en sortira renforcée et, par ricochet, la démocratie.

Il conclut donc sur une note d’optimisme, « à l’insu de mon plein gré », précise-t-il. N’essaie-t-il pas plutôt de se convaincre que sa solution est la bonne ? Sûr que dans ce cas, son livre doit s’arracher dans les hautes sphères du pouvoir.

déc 04 2008

L’OTAN baisse les bras, la Russie jubile !

Pour les Russes, la décision de l’OTAN de ne pas ouvrir la voie à une adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine est une « victoire géopolitique ». La même réunion de l’OTAN (ministres des affaires étrangères, 2 et 3 décembre) a décidé la reprise des contacts réguliers entre l’OTAN et la Russie, fermant la parenthèse de la crise géorgienne, ouverte le 7 août dernier, sans aucune des concessions essentielles que l’OTAN demandait aux Russes (notamment dans l’affaire de la reconnaissance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud). Les Russes ne cachent pas leur satisfaction, exprimée de diverses manières, plus ou moins diplomatiquement.

D’abord, la réaction du représentant de la Russie auprès de l’OTAN, Dmitri Rogozine (qui devrait rencontrer le secrétaire général de l’OTAN « dans les jours prochains »), – le 3 décembre, sur Novosti :

«La Russie est prête à relancer le dialogue avec l’Alliance de l’Atlantique Nord (OTAN) dans le cadre du Conseil Russie-OTAN, a déclaré mercredi à Bruxelles le représentant permanent de la Russie auprès de l’OTAN Dmitri Rogozine. « L’OTAN fait un pas vers la Russie et il serait irresponsable et irréfléchi de notre part de ne pas le noter », a indiqué M.Rogozine commentant la décision des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN réunis à Bruxelles de charger le secrétaire général de l’Alliance Jaap de Hoop Scheffer de reprendre les contacts informels avec les représentants de la Russie.»

Les échos sont également favorables du côté du ministère des affaires étrangères, du côté de Medvedev ou du côté de Poutine. Des sources moins « autorisées » ou moins officielles donnent des appréciations plus abruptes sur cette évolution occidentale.

Il y a les opinions d’experts interviewés également par Novosti, qui situent cette amélioration des relations avec l’OTAN notamment au niveau des pressions diverses exercées sur les Occidentaux. Il y a les affaires d’Afghanistan et des missiles Iksander que les Russes menacent de déployer à Kaliningrad, ces faits étant présentés comme les causes de l’évolution occidentale. (Selon une dépêche Novosti du 4 décembre.)

«« Si l’OTAN le veut vraiment, elle peut entamer une coopération réelle et intense avec la Russie. Dans le futur il faut mettre le cap sur l’édification d’un système solide de sécurité européenne avec la participation des deux parties, basé sur des décisions communes visant son perfectionnement », a déclaré jeudi lors d’une conférence de presse à RIA Novosti le directeur du Centre russe des évaluations stratégiques Sergueï Oznobichtchev, citant en exemple la mission de l’OTAN en Afghanistan qui répond aux intérêts de Moscou et favorise la sécurité des frontières méridionales de la Russie.

»Cette opinion est partagée par le spécialiste de l’Académie des sciences de Russie Vladimir Evseev, qui avoue que la coopération avec l’Alliance en tant qu’organisation militaire n’est possible que si les intérêts russo-otaniens sont réciproques. « Il a suffi que la Russie se déclare prête à déployer des systèmes de missiles Iskander à Kaliningrad pour que les Etats-Unis fassent des concessions », a-t-il noté.»

Nous signalons également des déclarations du président du Comité pour les Affaires internationales du Conseil de la Fédération Mikhaïl Marguelov, qui situent l’importance de l’enjeu et la position de l’OTAN (dans Novosti toujours, le 4 décembre encore).

«La décision de l’OTAN de relancer le dialogue avec la Russie et de refuser le MAP à l’Ukraine et la Géorgie signifie que l’Alliance est prête à des concessions considérables vis-à-vis de Moscou, estime le président du Comité pour les Affaires internationales du Conseil de la Fédération Mikhaïl Marguelov. « L’initiative du dialogue émane de l’OTAN, Bruxelles a donc besoin de coopérer avec Moscou », a indiqué jeudi à RIA Novosti M.Marguelov.

»Selon le sénateur russe, le refus d’intégrer l’Ukraine et la Géorgie au MAP est une concession géopolitique. Prochainement, les Etats-Unis, leader de l’OTAN, auront un nouvel ennemi: l’Afghanistan prendra la place de l’Irak. « Mais, sans de bonnes relations avec la Russie, les opérations à côté de ses frontières resteront sans succès », a fait savoir M.Marguelov. Selon lui, le couloir de transport qui part de l’Europe et traverse la Russie pour rejoindre l’Afghanistan ne peut pas être remplacé.»

Nous ne signalons pas ces diverses déclarations pour former un corps d’information précis mais pour caractériser un climat chez les Russes. Pour cela, la consultation de sources variées est utile, et la concordance des analyses est révélatrice. Pour les Russes, les décisions de l’OTAN sont une victoire qui provient aussi bien de la fermeté de leur politique que des atouts dont ils disposent, qui ont pris tout leur poids à cause des risques inconsidérés pris par les Occidentaux.

Plus encore, le ton des déclarations, celles-ci et d’autres, les assurances données de divers côté, notamment du côté de Medvedev, que l’on va vers une amélioration des relations, non seulement avec l’UE mais avec les USA, conduisent à penser que les Russes ont des garanties. Ils semblent notamment avoir des garanties de la part de la nouvelle administration Obama, pour une détente de la situation en Europe et dans les rapports entre les USA et la Russie. Il y a certes la question de l’Afghanistan, où les USA voudraient l’aide des Russes s’ils en font leur front principal, mais il y aurait surtout la volonté du President-elect d’avoir les mains libres partout où il le peut pour mieux se concentrer sur la crise intérieure des USA.

C’est l’analyse des Russes et, jusque là, tous les éléments disponibles semblent la conforter et la justifier. La situation est telle que la Russie commence à apparaître comme le grand vainqueur de la crise entre elle et l’Occident, à la suite de la crise géorgienne. Le constat est alors inévitable de mesurer la vacuité et la sottise de la politique, ou l’ersatz de politique suivie par le couple OTAN-administration Bush durant la crise géorgienne, basée sur la vanité et l’illusion, la dénonciation tonitruante et insultante, les menaces sans moyens de les mener à bien, etc.; ersatz de politique provocatrice appuyée sur aucune force réelle, désapprouvée par nombre des « alliés » initialement contraints de s’engager dans cette dynamique, et qui ont déserté en masse depuis, jusqu’à ces décisions de l’OTAN qui constituent son enterrement définitif. On a du mal à choisir entre la complète maladresse et l’aveuglement entêté pour définir une telle politique, – politique de force sans force, politique d’accusation sans preuves, politique de croyance virtualiste à sa propre propagande, politique de soutien absurde et inconditionnel à un président géorgien suspect et irresponsable, qu’on abandonne ensuite sans armes ni bagages, comme on l’a fait mardi à Bruxelles, au siège de l’OTAN.

La façon dont l’Occident a donné à la Russie les cartes principales pour assurer la position de force qu’elle a aujourd’hui dans les relations que l’Occident doit reprendre avec elle est un chef d’œuvre de non-diplomatie, un artefact exemplaire d’une politique conçue « par un idiot et qui ne signifie rien ». On se demande si le soupçon d’« agent de Moscou », que de fidèles penseurs en humanisme et fins limiers de la stratégie postmoderne songeraient à décerner à Sarkozy, n’irait pas mieux à Bush et aux stratèges « neocons » et « néo-Guerre froide » de la clique atlantiste. Ceux qui limitent les dégâts dans cette opération sont bien sûr les Européens qui, les premiers, ont voulu rétablir le dialogue avec la Russie (la France d’abord, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique, etc.), instaurant une orientation politique avec un sens et une logique.

Philippe Grasset, pour Dedefensa