La crise Ă©conomique qui sâest dĂ©clenchĂ©e en 2008 Ă©tait prĂ©vue depuis longtemps par de nombreux Ă©conomistes, notamment Ă cause de la bulle financiĂšre liĂ©e Ă la spĂ©culation. Mais concernant les dĂ©rives de lâĂ©conomie capitaliste, la responsabilitĂ© des banques, de la dette et des paradis fiscaux est Ă la fois plus profonde et plus ancienne quâon ne lâĂ©voque gĂ©nĂ©ralement. Au cĆur de lâEtat et de la gouvernance Ă©conomique et politique, domine le pouvoir financier de maniĂšre lĂ©gale, mais aussi parfois sous des formes illĂ©gales et souvent peu dĂ©mocratiques.

Dans le cadre de cet article nous allons exposer diffĂ©rents mĂ©canismes centraux du pouvoir des banquiers sur le monde. Les banques et les paradis fiscaux, sont des accĂ©lĂ©rateurs de la gouvernance nĂ©olibĂ©rale. Cette dĂ©rĂ©gulation vient alors renforcer les dĂ©lits politico-financiers, du fait de la carence et de la dissolution des rĂšgles de contrĂŽle. La dette, en particulier celles des PED, est un instrument de domination des pays riches sur les PED. Tandis que la privatisation du pouvoir de crĂ©ation monĂ©taire par les banques privĂ©es, conduit Ă un vol lâĂ©gal dâun bien public.
1-LES BANQUES DES PARADIS FISCAUX, ACCELERATEURS DE LA GOUVERNANCE NEOLIBERALE ET DES DELITS POLITICO-FINANCIERS
Les banques et les propriĂ©taires des grandes banques (Rockefeller, Rothschild, Morgan, City Group, Goldman Sachs…) reprĂ©sentent un des pivots du pouvoir mondial. Dâune part parce que ces propriĂ©taires disposent de sommes Ă©normes. Le magazine Forbes dĂ©comptait 1125 milliardaires en 2008 (Kroll, 2008). Au classement Forbes de 2005, Bill Gates Ă©tait lâhomme le plus riche du monde avec 46,5 Mds $ et Warren Buffet 44 Mds $. La fortune des plus grandes banques dĂ©passent largement celles des plus riches individus, puisque la fortune de City Group Ă©tait de 10 fois supĂ©rieure Ă celle de Bill Gates et celle de la Bank of America lâĂ©tait de 16 fois. On trouvait au classement Forbes 2005, cinq banques, dont Citigroup (484,10 Mds $ dâactifs), Bank of America (776,42 Mds $ dâactifs), puis HSBC, ING Group et UBS. Ceci leur permet d’acheter potentiellement absolument, tout ce qui peut servir leur objectif de puissance: entreprises, mĂ©dias, biens divers et ce jusquâĂ corrompre si besoin est les dirigeants politiques, qui sont susceptibles de se laisser soudoyer.
Les flux financiers illégaux et massifs dans les paradis fiscaux
Les paradis fiscaux et les chambres de compensation (Clearstream) sont un instrument majeur de la corruption politique et de la spoliation Ă©conomique des citoyens. Les estimations concernant lâimportance des capitaux licites ou illicites drainĂ©s par les paradis fiscaux sont assez difficiles Ă Ă©tablir. On estimait, en 2000, que les capitaux, dĂ©tenus hors frontiĂšres, sâĂ©levaient Ă plus de 5000 milliards de dollars, soit 54% des capitaux mondiaux (EAEF, 2001). De son cĂŽtĂ©, le FMI estimait, en 2003, que 50% des flux de capitaux passent dans les places off-shore, que circule dans le monde entre 600 et 1500 milliards/an dâargents sales, que le blanchiment reprĂ©sente 5% du PIB mondial. Selon l’office des Nations Unies pour le contrĂŽle des drogues et la prĂ©vention du crime, en 1999; 50% des 4800 Mds de francs annuels dĂ©gagĂ©s par l’ensemble des activitĂ©s criminelles du monde (trafics de drogue, prostitution, fausse monnaie…) seraient blanchis dans les paradis fiscaux (ODCCP, 2000).
Pour la France, le conseil scientifique dâAttac France mentionnait qu’en 1999, 350 milliards de dollars Ă©taient blanchis pour ĂȘtre rĂ©investis dans lâĂ©conomie lĂ©gale. Il Ă©valuait ainsi un manque Ă gagner pour les caisses des Etats de plus de 300 milliards dâeuros auxquels sâajoutent la fraude et lâĂ©vasion fiscale. Ces derniĂšres reprĂ©sentaient, en 2003, environ 50 milliards dâeuros pour la France, c’est-Ă -dire 17% du budget de lâEtat soit lâĂ©quivalent du dĂ©ficit budgĂ©taire (Attac, 2004). Pour les PED, lâĂ©vasion fiscale conduit Ă un manque Ă gagner dans les recettes fiscales de 50 milliards de dollars. LâĂ©quivalent de lâAPD annuelle de lâensemble des pays de lâOCDE. La quasiâtotalitĂ© des grandes banques et entreprises europĂ©ennes ou amĂ©ricaines a ouvert des succursales dans des paradis fiscaux. C’est par exemple le cas de la BNP PariÂbas, prĂ©sente aux Bahamas et aux Ăźles CaĂŻman, idem pour le CrĂ©dit Agricole, la CIC, le CrĂ©dit Lyonnais, Natexis BanÂque Populaire, la SociĂ©tĂ© GĂ©nĂ©rale, etc. Total rĂ©alise la plus grande partie de ses bĂ©nĂ©fices dans des filiales enregistrĂ©es aux Ăźles Bermudes et autres terriÂtoires off shore. (Foutoyet, 2005).
Contrairement aux idĂ©es reçues, les paradis fiscaux ne sont donc pas un « sous systĂšme» Ă la marge de la machine Ă©conomique : ils en sont l’un des rouaÂges. En effet, on estime que plus de la moitiĂ© des transactions financiĂšres internationales transite par les paraÂdis fiscaux. Les paradis fiscaux facilitent donc:
- lâĂ©vasion fiscale, la limitation du systĂšme fiscal,
- le blanchiment de lâargent sale,
- les opérations occultes,
- le secret bancaire,
- lâimmunitĂ© judiciaire, lâabsence de coopĂ©ration judiciaire internationale sous la responsabilitĂ© et lâaccord du G8,
- Câest un accĂ©lĂ©rateur de la criminalitĂ© grĂące au blanchiment de lâargent liĂ© au trafic de drogue, Ă la prostitution, Ă la fabrication de fausse monnaie, au racket…).
Les sociĂ©tĂ©s-Ă©crans sont des instruments utilisĂ©s contre la transparence dĂ©mocratique. Une sociĂ©tĂ©-Ă©cran est une pseudo-entreprise qui cache son vĂ©ritable propriĂ©taire par l’utilisation de prĂȘte-noms. Elle est trĂšs utiÂlisĂ©e, la fraude fiscale. Selon l’office des Nations Unies pour le contrĂŽle des drogues et la prĂ©vention du crime, les paradis fiscaux abriÂteraient quelque 3 millions de sociĂ©tĂ©s-Ă©crans. (ODCCP, 2000).
Les détournements et le blanchiment par les banques grùce aux paradis fiscaux
En 1991, le scandale international de la BCCI (Bank of CrĂ©dit and Commerce International), conduit Ă sa fermeture par la justice, a montrĂ© la liaison pouvant exister entre le trafic de drogue, le terrorisme, la haute finance et les services spĂ©ciaux. EnregistrĂ©e au Luxembourg, la BCCI recueillait pĂȘleâmĂȘle les comptes d’Abou Nidal, de Saddam Hussein, du gĂ©nĂ©ral Noriega, des services de la CIA et des sociĂ©tĂ©s liĂ©es au trafic international de la drogue, du marchand Kashoggi, entre mille autres places de mĂȘme nature. Des connexions apparaissent entre Ben Laden (hĂ©ritier multimillionnaire d’une grande famille saoudienne) et la BCCI. Ces pratiques litigieuses ont creusĂ© un passif de 13 milliards de dollars (Verschave, 2003).
Les banques sont au cĆur du pouvoir financier, ce sont les lieux de dĂ©pĂŽt de l’argent et le lieu de transit des flux financiers qui sont l’Ă©nergie, le sang du systĂšme. Le blanchiment d’argent sale passait autrefois par les banques des pays dĂ©veloppĂ©s notamment: Ă prĂ©sent cet argent transite plutĂŽt prĂ©alablement par les banques des paradis fiscaux (Andorre, CaĂŻmans, Luxembourg, Jersey…) ou encore au sein de Clearstream (la banque des banques), comme le soutient Denis Robert (2001). De plus, quasiment toutes les grandes banques disposent de comptes dans les paradis fiscaux (Foutoyet, 2005). Ainsi, certaines, telle la FIBA d’Elf ont blanchi de l’argent, ou participĂ© Ă l’Ă©vasion fiscale (Verschave, 2001 : 73). Mais, au cĆur mĂȘme de Londres, la City qui accueille les plus grandes banques britanniques a des pratiques analogues, aux banques des paradis fiscaux.
Les banques suisses, luxembourgeoises, notamment, avec les paradis fiscaux, renforcent les dĂ©rives du capitalisme illĂ©gal et la corruption, en blanchissant de lâargent sale, notamment grĂące Ă la culture du secret, au refus de faire la transparence sur lâensemble des comptes prĂ©sents et des virements qui sây dĂ©roulent.
Denis Robert (2001), a mis Ă jour une des techniques de blanchiment, dans son ouvrage RĂ©vĂ©lation, en analysant le fonctionnement des banques Clearstream et Euroclear. Or, concernant, les mĂ©dias se limitent Ă Ă©voquer « lâaffaire Clearstream », c’est-Ă -dire lâintrigue Villepin-Sarkozy, en nâĂ©voquant quasiment jamais, le vĂ©ritable dossier Clearstream. Cette derniĂšre, grĂące Ă un « mĂ©canisme de compensation », fait ainsi disparaĂźtre certaines transactions douteuses. Denis Robert, estime que les chambres de compensation, parce quâelles sont au cĆur de la finance mondiale, blanchissent des sommes largement plus importantes que ne le font les paradis fiscaux. Par consĂ©quent, elles sont encore plus puissantes et dangereuses pour le maintien de lâEtat de droit dans lâĂ©conomie mondiale. Par exemple, Denis, Robert, affirme que la BGPI, filiale du CrĂ©dit Agricole Indosuez, possĂšde elle aussi un compte S0418, chez Clearstream (Robert, 2007).
Le rÎle des banques et des intermédiaires mafieux dans le Kremlingate
LâAngola â Ă travers les contrats de lâentreprise publique Simportex (anciennement Ematec), qui impliquent le sommet de ses structures gouvernementales, financiĂšres et militaires â a payĂ© Ă lâentrepreneur franco-russe Arkadi Gaydamak 135 millions de dollars en plus de ce quâil devait recevoir pour une livraison de matĂ©riel militaire, fin 1996. Lâaffaire a Ă©tĂ© bouclĂ©e par un ensemble dâinstitutions bancaires presque toutes europĂ©ennes (France, Suisse, Allemagne, Autriche…) sous le leadership de la banque Paribas â une des banques que Luanda a utilisĂ©es de façon de plus en plus frĂ©quente pour ses transactions et emprunts ces derniĂšres annĂ©es. La Banque of New York sert aussi beaucoup pour ces transactions (Verschave, 2001 : 129-132). Deux dirigeants de la Banque Paribas ont Ă©tĂ© inculpĂ©s en France, pour ces transactions illĂ©gales durant le procĂšs de lâAngolagate en 2008.
Le paiement des 135 millions de dollars Ă Gaidamak a Ă©tĂ© effectuĂ© Ă travers un compte ouvert par la Sonangol Ă la Bank of New York â institution suspectĂ©e de relation avec le blanchiment dâargent qui attire lâattention de lâenquĂȘte internationale sur le scandale du âKremlingateâ» (Mendes, 2000).
Il sâavĂšre que tous les comptes concernĂ©s par le scandale du Kremlingate ont Ă©tĂ© ouverts dans cinq banques new-yorkaises. Les enquĂȘteurs pensent que la Menatep fut le âpoint dâorigine principal de lâargent blanchi » (Rousselot, 31/08/1999). « Menatep aurait continuĂ© Ă fonctionner en sous-main en 1998 et transfĂ©rĂ© des fonds suspects [...] vers des compagnies offshore basĂ©es sur des territoires aussi lointains que les Ăźles Vierges » (Rousselot, 31/08/1999). Alors que Menatep est officiellement en faillite depuis 1998, Ernest Backes a trouvĂ© dans le rĂ©pertoire 2000 de la sociĂ©tĂ© internationale de compensation Clearstream un compte non publiĂ© n° 81738 au nom de Menatep, client « non rĂ©fĂ©rencĂ© ». Sa partenaire en blanchiment (15 milliards de dollars dans la seule annĂ©e 1998), la Bank of New York, possĂšde de nombreux comptes non publiĂ©s dans la nĂ©buleuse sociĂ©tĂ© de compensation financiĂšre Clearstream (Robert, 2001 : 216).
La banque Russe Menatep, la Bank of New York et la société Glencore (Kremlingate)
En aoĂ»t 1999 Ă©clate le âKremlingateâ. Il sâavĂšre que tous les comptes concernĂ©s par ce scandale ont Ă©tĂ© ouverts dans cinq banques new-yorkaises. Les enquĂȘteurs pensent que la Menatep fut le âpoint dâorigine principal de lâargent blanchiâ (Rousselot, 31/08/1999)». « Arcadi Gaydamac a des liens Ă©troits avec cette banque » Menatep (Smith, 13/01/2001)».
AprĂšs la chute du mur de Berlin, la sociĂ©tĂ© Glencore a gagnĂ© des milliards de francs suisses sur le pĂ©trole de lâex-URSS, en association avec Menatep, la banque russe au cĆur du âKremlingateâ
« Plusieurs grands groupes angolais ont leurs comptes Ă la Bank of New York qui est accusĂ©e par le FBI dâavoir ârecyclĂ©â 10 milliards $ dâargent russe. [...] Des sociĂ©tĂ©s liĂ©es Ă Menatep ont aussi opĂ©rĂ© dans les circuits de financement du pĂ©trole angolais (LDC, 30/09/1999).
En Russie, la mafia captait lâessentiel des prĂȘts du FMI, elle a ârecyclĂ©â 10 milliards de dollars dâaide internationale, elle sâest mĂȘme permise, avec cet argent, de circonvenir lâune des plus vieilles banques amĂ©ricaines, la Bank of New York (Verschave, 2001 : 140). Le FMI est gĂ©nĂ©ralement conscient des dĂ©tournements de lâaide public au dĂ©veloppement et il laisse faire, explique Stiglitz, qui a travaillĂ© Ă la Banque Mondiale (Stiglitz, 2002).
Selon le quotidien amĂ©ricain USA Today du 26 aoĂ»t 1999, citant des responsables amĂ©ricains, britanniques et russes, le Kremlingate reprĂ©sente un total de 15 milliards de dollars qui auraient Ă©tĂ© dĂ©tournĂ©s lors dâopĂ©rations complexes impliquant des proches de Boris Eltsine et une sĂ©rie de membres de ses gouvernements successifs (une douzaine).
Depuis lors ont Ă©tĂ© publiĂ©s, par Le Parisien du 23 mars 2001, des documents de la DGSE â une autre bĂȘte noire de Gaydamak â dĂ©crivant une chaĂźne dâ« opĂ©rations de blanchiment ». Le pĂ©trole angolais est fourni en compensation des achats dâarmes russes, par lâentremise de Paribas et serait « revendu sous lâĂ©tiquette brut russe par Brenco », avec lâassistance de Glencore (Verschave, 2001 : 142). Glencore a gagnĂ© des milliards sur le pĂ©trole russe, de concert avec les hĂ©ritiers de la nomenklatura soviĂ©tique. Lâimmense bradage des hydrocarbures est lâune des causes de la faillite de la Russie. Le mĂȘme groupe dâhĂ©ritiers sans scrupules a aussi dilapidĂ© lâarsenal de lâArmĂ©e rouge, les Ă©normes stocks dâaluminium, dâengrais , etc. avec des profits astronomiques, mais aussi les crĂ©ances du pays et les milliards de dollars du FMI (Gattegno, 2000).
Une part de ces flux ( pĂ©trole, armes, dettes) a pu ĂȘtre brassĂ©e entre la Bank of New York et les recettes du pĂ©trole angolais, grĂące Ă la gestion parfaitement occulte du rĂ©gime de Luanda. Pierre Falcone est constamment en affaires avec Glencore et Paribas â entre lesquels Jean-Didier Maille a fait la navette. Arkadi Gaidamak et son associĂ© français Pierre Falcone ont assurĂ©, depuis 1993, la fourniture dâarmements (ou âmatĂ©riel lĂ©talâ) aux Forces armĂ©es angolaises. Ainsi, 84 % des crĂ©ances russes ont disparu ! LâAngola a commencĂ© Ă payer le solde, par tranches de 40 millions de dollars : dĂ©jĂ 1 milliard de dollars (7 milliards FF). Or cet argent sâest lui aussi volatilisĂ© ! (Mendes,2000).
La sociĂ©tĂ© suisse Glencore et la banque française Paribas (chef de file dâun pool dâune dizaine de banques dont la BNP, Worms, la Banque populaire… ) (LDC, 14/12/2000) sont quant Ă eux, au cĆur du systĂšme de prĂȘts gagĂ©s sur le pĂ©trole futur de lâAngola Ă des taux extrĂȘmement Ă©levĂ©s. Au printemps 2000, Glencore a encore levĂ© 3 milliards de dollars de prĂȘts gagĂ©s Ă lâAngola, avec des banques comme Paribas, la SociĂ©tĂ© gĂ©nĂ©rale, la Dresdner Bank Luxembourg, etc. (Verschave, 2001 : 140-142).
La responsabilité du FMI et de la Banque Mondiale dans les détournements de fonds
Dans son livre « La grande dĂ©sillusion », Joseph Stiglitz (2002) dĂ©nonce la responsabilitĂ© du FMI et du TrĂ©sor amĂ©ricain qui ont soutenu, conseillĂ© et orientĂ© les bureaucrates russes convertis au capitalisme, notamment le prĂ©sident Boris Eltsine. « Quand la crise frappa, le FMI prit la direction des opĂ©rations et il demanda Ă la Banque mondiale de contribuer au sauvetage » pour 22,6 milliards de dollars. La Banque mondiale subissait une pression politique Ă©norme de lâadministration Clinton qui voulait absolument quâelle prĂȘte Ă la Russie.
Si lâon sâen tient aux chiffres de Rosa MendĂšs, 84 % du remboursement de la dette de lâAngola envers la Russie se sont Ă©vaporĂ©s ! Ainsi le milliard de dollars dĂ©jĂ remboursĂ© ne se retrouve pas, pour la plus grande part, dans les caisses de lâEtat Russe. (Verschave, 2001 : 170- 171). Cette est donc venu enrichir les poches des vendeurs dâarmes, des intermĂ©diaires et des politiques en Angola, en France (Pasqua) et sans doute en Russie.
Or, Joseph Stiglitz ajoute que la direction de la Banque mondiale lui a interdit de rencontrer lâinspecteur gĂ©nĂ©ral de la Douma en visite Ă Washington qui dĂ©nonçait dĂ©jĂ Ă lâĂ©poque lâampleur de la corruption. âA la Banque mondiale, on mâavait donnĂ© lâinstruction de ne pas le rencontrer : on avait peur que nous soyons convaincus par ses propos.â (Stiglitz, 2002).
Stiglitz, prix nobel dâĂ©conomie en 2001 et ex-prĂ©sident Ă©conomique de la Banque Mondiale, affirme quâau FMI, lors de la signature dâun prĂȘt, officiellement, la « cĂ©rĂ©monie » Ă©tait la signature d’une lettre d’accord -, or, ses termes sont dictĂ©s par le FMI mais, par artifice, on fait comme si la » lettre d’intention » venait du gouvernement concernĂ© ! » (Stiglitz, 2002, 71). Il explique que la premiĂšre Ă©tape du plan de prĂȘt au PED, relĂšve de la « subordination » selon ses propres mots. Cela consiste Ă faire pression sur les gouvernements des PED afin quâils privatisent leurs entreprises publiques en les vendant Ă des prix ridiculement bas. En Ă©change, ils ont la possibilitĂ© de recevoir une commission de 10% sur un compte en suisse, versĂ© par lâentreprise du Nord qui rachĂštera celle du Sud. Stiglitz reprend Ă nouveau pour exemple de ce mĂ©canisme de subordination illĂ©gal, la liquidation du patrimoine de lâEtat russe en 1995 (Stiglitz, 2003). Ainsi, on observe une collusion entre la Banque Mondiale, ses Etats membres les plus influents, les dirigeants des PED, les banques et les entreprises privĂ©es du Nord, au dĂ©triment des peuples des PED. Si la Banque Mondiale et le FMI, nâaccomplissent pas dâaction illĂ©gale, ils en sont complices car ils connaissent le mĂ©canisme de corruption et poussent dans cette direction, en forçant la main aux gouvernements du Sud.
Selon Laura Ramos, « on estime que la corruption augmente en moyenne, de 20 Ă 30 % le coĂ»t des marchandises acquises », or «on estime quâune commission lĂ©gitime ne surpasse pas la valeur de 2 Ă 3 % du coĂ»t total du projet ». (Ramos, 2008, 92 et 94) Tandis que les communautĂ©s internationales exigent des PED lâĂ©radication de la pauvretĂ© comme condition de nouveaux prĂȘts, les banques du Nord et les organisations internationales dirigĂ©es par les pays du G8, tels le FMI et la Banque Mondiale sont au cĆur de ces pratiques illĂ©gales.
La responsabilité des banques (privées, FMI et BM) et des entreprises dans les dettes de corruption
« Ces dettes Ă©galement qualifiĂ©es dâillĂ©gitimes sâaccumulent en consĂ©quence dâactes de corruption, parce que les fonds empruntĂ©s par les Etats sont directement dĂ©viĂ©s vers les comptes personnels de gouvernement » (Ramos, 2008, 87), ou en Ă©change de services divers rendus par exemple Ă des intermĂ©diaires au service dâune entreprise transnationale et qui viennent augmenter la dette extĂ©rieure des pays endettĂ©s.
« Souvent les banques qui reçoivent les prĂȘts illĂ©gaux sont complices de ces manĆuvres parce quâen gĂ©nĂ©ral ce sont elles qui financent la corruption » (âŠ) et « qui octroient le prĂȘt Ă lâorigine de lâacte de corruption et qui gonflent la dette extĂ©rieure que paieront le peuple du Sud concernĂ© » (Ramos, 2008, 89).
Fin 2002, une enquĂȘte du dĂ©partement du trĂ©sor des Etats-Unis, sur le dictateur chilien, Augusto Pinochet, rĂ©vĂ©la quâau moins pendant huit annĂ©es, la Banque Riggs, aux Ătats-Unis avait cachĂ© lâexistence de comptes bancaires Ă son nom avec des dĂ©pĂŽts de 4 Ă 8 millions de $. Et aussi quâelle avait participĂ© Ă la crĂ©ation de deux entreprises fantĂŽmes, appartenant au dictateur, dans le paradis fiscal des Bahamas, pour cacher des comptes ouverts dans des banques de Washington notamment. Cet argent a sans doute Ă©tĂ© dĂ©tournĂ© par Pinochet et a accru la dette extĂ©rieure du pays qui a quintuplĂ© durant sa pĂ©riode au pouvoir (Ramos, 2008, 90-91).
Les dettes dâĂ©lites : le coĂ»t de la mauvaise gestion et des intĂ©rĂȘts de classe
« Dette illĂ©gitime qui sâaccumule suite aux emprunts de lâEtat pour le bĂ©nĂ©fice dâune minoritĂ© de la population et de groupes Ă©conomiques locaux ou Ă©trangers » telle lâentreprise Texaco en Equateur (Ramos, 2008, 101). La socialisation des dettes privĂ©es participe de cette dette des Ă©lites. Ferdinant Marcos a vendu des entreprises dâEtat aux Philippines Ă ses amis, puis ses entreprises revinrent ensuite dans le giron de lâEtat avec une dette trĂšs importante. Marcos se retira ensuite en Autriche et laissa les banques publiques du pays rembourser cette dette (Adams, 1993, in Ramos, 2008, 107)
Lâappui des banques Ă la rĂ©pression des populations et le soutien aux dictateurs
Bien que dĂšs 1973, les Nations Unis aient qualifiĂ© lâapartheid de crime contre lâhumanitĂ©, la communautĂ© financiĂšre a continuĂ© Ă concĂ©der des prĂȘts au gouvernement sud-africain. Câest majoritairement les fonds publics, mais par lâaide bilatĂ©rale qui ont financĂ© lâAfrique du Sud: en 1993, lâAfrique du Sud devait 90% de ses aides extĂ©rieures Ă long terme Ă quatre pays : Etats-Unis, la France, lâAllemagne et la Suisse. « Durant toute la pĂ©riode dâapartheid, au moins 30 grandes banques et 230 de moindre envergure furent engagĂ©es pour financement du rĂ©gime » (Ramos, 2008, 82-83). Cette aide financiĂšre Ă©tait rĂ©alisĂ©e en parallĂšle au soutien des Etats-Unis, via la France, Ă la crĂ©ation de la bombe nuclĂ©aire sud-africaine.
Lâappui des banques fit lâobjet de plaintes, notamment Ă New York, par les victimes de ce rĂ©gime dâapartheid, en 2002, par lâapartheid Kumlumani Support Group. La plainte portait contre 21 banques et entreprises Ă©trangĂšres. Parmi ces banques on compte Barclay National Bank, CrĂ©dit Suisse, Deutsche Bank AG, Ford, J.P Morgan Chase (Bank) et parmi les entreprises BP, Chevron Texaco, Shell, et Total Fina-Elf pour la France. Une autre plainte avait Ă©tĂ© dĂ©posĂ©e pour le mĂȘme motif, dĂšs 1992, par dâautres victimes (Ramos, 2008, 84).
Le soutien des banques, des marchands dâarmes Ă la guerre et la dette de guerre
« Les dettes de guerre considĂ©rĂ©es comme illĂ©gitimes dĂ©rivent de prĂȘts qui ont financĂ© des plans belliqueux Ă des fins impĂ©rialistes (Ă©tendre la domination dâun pays sur un autre par la force) » Ă des fins dâannexion ou de conquĂȘte dâun pays, par le moyens dâopĂ©ration de guerre (Ramos, 2008, 86).
Lâinvasion du Timor Oriental par le dictateur indonĂ©sien Suharto (1965-1998) fit 60 000 morts en 1976, puis 200 000 morts en 1979,prĂšs du tiers de la population du Timor Oriental (Le monde diplomatique, 2008). Cette invasion a Ă©tĂ© soutenue financiĂšrement par les Etats-Unis et leurs alliĂ©s (Australie, Grande BretagneâŠ) et la Banque Mondiale. Les EtatsâUnis quadruplĂšrent son aide Ă©conomique durant cette pĂ©riode (Toussaint, dĂ©c. 2004).
2-LE POUVOIR DES BANQUES DANS LA GOUVERNANCE ECONOMIQUE ET POLITIQUE
A-LE POUVOIR DE CREATION MONETAIRE PRIVE : UN VOL LEGAL DâUN BIEN PUBLIC
Actuellement, nous nâutilisons presque plus dâargent « fiduciaire », c’est-Ă -dire des billets et les piĂšces frappĂ©es par les Etats, mais de la monnaie scripturale matĂ©rialisĂ©e par les chĂšques et la monĂ©tique créée par les banques elles-mĂȘmes. Maurice Allais, prix Nobel dâĂconomie, explique que « fondamentalement, le mĂ©canisme du crĂ©dit aboutit Ă une crĂ©ation de moyens de paiements ex nihilo [(Ă partir de rien] (âŠ). Ă chaque opĂ©ration de crĂ©dit, il y a ainsi duplication monĂ©taire. Au total, le mĂ©canisme de crĂ©dit aboutit Ă une crĂ©ation de monnaie ex nihilo par de simples jeux dâĂ©critures» Maurice (Allais, 1999 : 63). Ainsi, les banquiers sâenrichissent avec de lâargent quâils nâont pas entiĂšrement, mais lâemprunteur privĂ© ou public (lâEtat), doit nĂ©anmoins rembourser. Pour ĂȘtre plus prĂ©cis, les banques privĂ©es ne peuvent en fait crĂ©er quâenviron 8 Ă 9 fois plus dâargent quâelles nâen disposent rĂ©ellement. Ainsi, si une banque privĂ©e reçoit 1 million d’euros de la banque centrale, elle dĂ©tient le droit de crĂ©er 9 millions d’euros en les proposant en crĂ©dit.
Maurice Allais dĂ©clare que « dans son essence la crĂ©ation de monnaie ex nihilo actuelle par le systĂšme bancaire est identique (âŠ) Ă la crĂ©ation de monnaie par des faux monnayeurs. ConcrĂštement, elle aboutit aux mĂȘmes rĂ©sultats. La seule diffĂ©rence est que ceux qui en profitent sont diffĂ©rents » (Allais, 1999 :110). Câest pourquoi lâindustriel Henri Ford dĂ©clara, « si les gens de cette nation comprenaient notre systĂšme bancaire et monĂ©taire, je crois qu’il y aurait une rĂ©volution avant demain matin ».
Si le prĂ©sident Pompidou n’avait pas supprimĂ© en 1973 le droit rĂ©galien de lâEtat français d’Ă©mettre la monnaie, les contribuables français nâauraient pas Ă rembourser 40 Ă 50 milliards d’euros d’impĂŽts chaque annĂ©e et la dette publique française serait totalement remboursĂ©e depuis 2006 ! estime Holbecq. Cette argent vient donc enrichir les banquiers et autres crĂ©anciers privĂ©s, alors que si le gouvernement français Ă©tait en droit d’emprunter sans intĂ©rĂȘt via sa Banque centrale publique, la dette publique aurait disparu en 2008 (Holbecq, 2008).
Magrit Kennedy a ainsi calculĂ© que les prix payĂ©s par les consommateurs sont constituĂ©s entre 40-45 % du seul poids des intĂ©rĂȘts. Par consĂ©quent, le pouvoir des financiers privĂ©s ne sâexerce pas seulement par la plus value sur les salaires, mais aussi trĂšs largement sur la consommation (Kennedy, 1996).
Câest pourquoi, Ă la suite de la dĂ©claration de Thomas Jefferson, M. Phillip A. Benson, PrĂ©sident de lâassociation American Bankersâ Association, dĂ©clarait le 8 juin 1939, quâ « il nâexiste pas de moyens plus efficaces pour prendre le contrĂŽle dâune nation que de diriger son systĂšme de crĂ©dit (monĂ©taire)». William Lyon Mackenzie King, ex-premier ministre du Canada renchĂ©rissait : « jusquâĂ ce que le contrĂŽle de lâĂ©mission de devises et de crĂ©dit soit restaurĂ© au gouvernement et reconnue comme sa responsabilitĂ© la plus flagrante et la plus sacrĂ©e, tout discours sur la souverainetĂ© du Parlement et la dĂ©mocratie est vain et futile⊠Une fois quâune nation abandonne le contrĂŽle de ses crĂ©dits, il nâimporte plus qui fait ses loisâŠLâusure, une fois aux commandes, coule nâimporte quelle nation».
Aux Etats-Unis, de maniĂšre relativement analogue, de 1861 Ă 1913, lâEtat amĂ©ricain disposait du contrĂŽle de lâĂ©mission et de la circulation dâune monnaie sans intĂ©rĂȘts. Mais le prĂ©sident du pays, Woodrow Wilson, signa l’acte de la RĂ©serve fĂ©dĂ©rale du 23 dĂ©cembre 1913, le transformant en loi. Ainsi, la propriĂ©tĂ© et le pouvoir de dĂ©cision et la capacitĂ© de crĂ©ation monĂ©taire de la rĂ©serve fĂ©dĂ©rale (la banque centrale) passait du CongrĂšs des Etats-Unis, composĂ©s des Ă©lus du peuple, aux plus puissantes banques privĂ©es amĂ©ricaines. Woodrow Wilson, prĂ©sident des Etats-Unis de 1913 Ă 1921, dĂ©clarait avant dâĂȘtre assassinĂ© : « Je suis un homme des plus malheureux. Jâai inconsciemment ruinĂ© mon pays. Une grande nation industrielle est contrĂŽlĂ©e par son systĂšme de crĂ©dit. Notre systĂšme de crĂ©dit est concentrĂ© dans le privĂ©. La croissance de notre nation, en consĂ©quence, ainsi que toutes nos activitĂ©s, sont entre les mains de quelques hommes. Nous en sommes venus Ă ĂȘtre un des gouvernements les plus mal dirigĂ©s du monde civilisĂ©, un des plus contrĂŽlĂ©s et dominĂ©s, non pas par la conviction et le vote de la majoritĂ©, mais par lâopinion et la force dâun petit groupe dâhommes dominants», c’est-Ă -dire les banquiers privĂ©s. Selon Eric Samuelson, depuis novembre 1997, la Banque new-yorkaise de la RĂ©serve fĂ©dĂ©rale dĂ©tient la majoritĂ© des actions. Cette derniĂšre est sous la propriĂ©tĂ© majoritaire de la Chase Manhattan Bank appartenant aux Rockefeller avec 32,35% des actions et de la Citibank Ă 20,51%. Ces deux banques privĂ©es contrĂŽlent donc Ă elles seules la FED, qui est censĂ©e ĂȘtre un bien public aux Etats-Unis (Carmack, 2007).
Contre ce type de dĂ©rive, Maurice Allais estime que « la crĂ©ation monĂ©taire doit relever de lâĂtat et de lâĂtat seul. Toute crĂ©ation monĂ©taire autre que la monnaie de base par la Banque centrale doit ĂȘtre rendue impossible, de maniĂšre que disparaissent les « faux droits» rĂ©sultant actuellement de la crĂ©ation de monnaie bancaire (Allais, 1999 : 95). Selon A.-J. Holbecq : â Toute la monnaie nĂ©cessaire au dĂ©veloppement de l’Ă©conomie doit ĂȘtre produite par la Banque centrale europĂ©enne (BCE) (âŠ) et tous les intĂ©rĂȘts de toute la monnaie créée dans le passĂ© par les banques commerciales et par la BCE doit revenir aux Ătats de la zone euro et donc Ă la population… » C’est certainement plus de 350 milliards d’euros par an Ă lâĂ©chelon europĂ©en (Holbecq, 2008).
B-LE POUVOIR HISTORIQUE DES BANQUES SUR LâETAT FRANCAIS
Les banquiers financent le coup dâEtat de NapolĂ©on en Ă©change de la crĂ©ation monĂ©taire privĂ©e
En Europe, on estime l’origine de la Banque moderne au 17e siĂšcle avec la crĂ©ation des premiĂšres banques centrales. Sans doute aprĂšs avoir reçu de lâargent des banquiers, NapolĂ©on Bonaparte (1769-1821) confessait que : « Lorsqu’un gouvernement est dĂ©pendant des banquiers pour l’argent, ce sont ces derniers, et non les dirigeants du gouvernement qui contrĂŽlent la situation, puisque la main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit. [âŠ] L’argent n’a pas de patrie ; les financiers n’ont pas de patriotisme et n’ont pas de dĂ©cence ; leur unique objectif est le gain ». Celui-ci savait ce quâil disait, car ce sont un ou des banquiers qui avaient financĂ© le coup d’Ă©tat de NapolĂ©on contre l’acceptation des statuts d’une nouvelle banque qui progressivement se verrait octroyer le monopole de l’Ă©mission de la monnaie. Jean-Pierre Collot (1764-1853) est un financier qui « aurait prĂȘtĂ© 800 000 francs-or pour financer le coup dâEtat de brumaire », et qui deviendra ensuite « directeur de fabrication de la Monnaie de Paris sous la Restauration » (Monnaie de Paris, 2004).
« FondĂ©e le 13 fĂ©vrier 1800, quelques semaines seulement aprĂšs le coup d’Etat, la Banque de France devient une sociĂ©tĂ© privĂ©e par actions dirigĂ©e par des rĂ©gents ». Elle reçoit alors le monopole de l’Ă©mission de la monnaie de papier en 1803 (Marseille). Les 200 membres de son AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale avaient ainsi le pouvoir de dĂ©signer 15 membres du Conseil de rĂ©gence de la Banque de France (Wolff, 1995).
Amchel Mayer Rothschild (1743-1812), dont la famille siĂ©geait parmi les rĂ©gents de la Banque de France et prospĂ©rait dĂ©jĂ depuis des dizaines dâannĂ©es grĂące Ă ses banques privĂ©es affirmait ainsi : « donnez-moi le contrĂŽle sur la monnaie d’une nation, et je n’aurai pas Ă me soucier de ceux qui font ses lois ». Thomas Jefferson, le 3e prĂ©sident des Etats-Unis, dĂ©clara aussi Ă ce propos : âJe crois sincĂšrement que des institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos privilĂšges que des armĂ©es institutionnelles. DĂ©jĂ ils ont Ă©levĂ© au sommet une riche aristocratie qui a dĂ©fiĂ© le Gouvernement. Le pouvoir d’Ă©mission devrait ĂȘtre pris aux banques et redonnĂ© au peuple Ă qui il appartientâ (Jefferson, 1802).
Les banquiers privĂ©s placent leurs hommes au cĆur des Etats et privatisent Ă nouveau la crĂ©ation monĂ©taire
George Pompidou, avant dâĂȘtre prĂ©sident de la RĂ©publique, Ă©tait un banquier. De 1945 Ă son Ă©lection comme prĂ©sident de la RĂ©publique en 1969, Pompidou exercera des fonctions au sein du gouvernement français tout en continuant durant plusieurs pĂ©riodes Ă travailler au service de la banque Rotschild de 1954 Ă 1958 et de 1959 Ă 1962. Le 8 janvier 1959, il devient Directeur gĂ©nĂ©ral de la Banque Rothschild. Pourtant, il sera nĂ©anmoins nommĂ© en mars 1959 au Conseil constitutionnel oĂč il siĂ©gera jusqu’en 1962. On observe donc Ă nouveau un grave manque dâindĂ©pendance entre les intĂ©rĂȘts de lâEtat français et ceux des intĂ©rĂȘts privĂ©s des banques. La banque de France avait Ă©tĂ© nationalisĂ©e en 1945 par le GĂ©nĂ©ral de Gaule, donc durant cette pĂ©riode lâEtat retrouve le contrĂŽle sur le crĂ©dit et sur la monnaie. Mais le prĂ©sident Pompidou, lâhomme des banquiers de lâĂ©poque, ne lâa pas entendu de cette oreille. L’article 25 de la loi du 3 janvier 1973, de Pompidou et Giscard d’Estaing, « interdit au TrĂ©sor public dâĂȘtre prĂ©sentateur de ses propres effets Ă lâescompte de la Banque de France ». LâEtat français bascule donc Ă nouveau sous lâemprise financiĂšre directe des banquiers privĂ©s.
Quand les 200 familles les plus riches tenaient les finances de la France
Revenons, Ă prĂ©sent, un peu en arriĂšre, pendant l’Entre-deux-guerres, afin de comprendre comment lâemprise des industriels et des banquiers sâexerçait dĂ©jĂ sur lâEtat français. A cette Ă©poque, le terme les « deux cents familles » dĂ©signait les deux cents plus gros actionnaires (sur prĂšs de 40.000) de la Banque de France. Ădouard Daladier, prĂ©sident du Conseil, lors du CongrĂšs radical de Nantes en 1934, dĂ©clarait que « deux cents familles sont maĂźtresses de l’Ă©conomie française et, en fait, de la politique française (âŠ) Les deux cents familles placent au pouvoir leurs dĂ©lĂ©guĂ©s. Elles interviennent sur l’opinion publique, car elles contrĂŽlent la presse» (Daladier, 1934).
Dans les annĂ©es 1920-1930, ce sont alors « les 200 familles » qui gouvernaient dans les faits, qui mettaient une politique extĂ©rieure au service d’une politique intĂ©rieure consacrĂ©e Ă la guerre des salaires. Parmi les plus riches, on comptait dĂ©jĂ la famille SeilliĂšre (32 millions). C’est le «comitĂ© des forges (acier) et des houillĂšres qui disposait de la plus grande influence avec la Famille De Wendel en premier lieu, mais aussi les Schneider, les Rothschild, les Wendel… (Ernest Antoine SeiliĂšres et Françoise de Panafieu sont descendants des « De Wendel ») (SĂ©dillot, 1989). Le comitĂ© des forges est lâancĂȘtre de lâUIMM (Union des mĂ©tiers et industries de la mĂ©tallurgie), qui est actuellement un des organes patronaux les plus puissants.
Le rĂŽle des banquiers dans la crĂ©ation de lâEtat fasciste de Vichy
Lâaction de la Banque Worms (membre du rĂ©seau de la synarchie) pendant la guerre de 1940 est assez analogue aux rĂŽles des autres banques dans les gouvernements, notamment dans les Etats fascistes de lâĂ©poque. Le groupe Worms, un gĂ©ant du transport international, des compagnies miniĂšres et des sociĂ©tĂ©s financiĂšres et immobiliĂšres, tenait sous sa coupe directe plus de la moitiĂ© de lâindustrie française avant le 2e guerre mondiale. Lâhistorienne Annie Lacroix Riz, profitant de lâouverture des archives officielles, a dĂ©couvert quâen France, la quasi-totalitĂ© des hommes qui arrivent au pouvoir avec le marĂ©chal PĂ©tain avaient appartenu Ă lâĂ©quipe Worms, lâun des Ă©lĂ©ments clĂ©s de cette organisation des financiers en France (Lacroix-Riz, 2006). Les services de renseignements britanniques durant la 2e guerre mondiale avaient dĂ©jĂ repĂ©rĂ© le rĂŽle du groupe Worms sur le gouvernement de Vichy.
Ensuite, la synarchie se repose sur la Cagoule, une sorte de regroupement de membres des anciennes ligues. Cette derniĂšre Ă©tait une organisation secrĂšte fondĂ©e par EugĂšne Deloncle et financĂ©e par le patron de lâOrĂ©al, EugĂšne Schuller. La synarchie mise sur le duo PĂ©tain-Laval jusquâen 1941-1942, quand le vent commence Ă tourner avec lâentrĂ©e en guerre des Etats-Unis. AprĂšs cela, la synarchie se rabat sur Darlan, qui devient le n°2 du gouvernement de Vichy, successeur attendu de PĂ©tain, avant dâĂȘtre – fort opportunĂ©ment – assassinĂ© en dĂ©cembre 1942. Pendant son passage Ă Vichy, il a fait rentrer toute une part de la banque Worms dans le gouvernement (Lacroix-Riz, 2006).
Dans le gouvernement du Front populaire de 1936, et malgrĂ© le fait que LĂ©on Blum prĂŽnait une alliance avec Roosevelt, la synarchie sâĂ©tait infiltrĂ©e dans le ministĂšre de lâEconomie nationale (âŠ). Lâune des premiĂšres tĂąches sera la mise en coupe rĂ©glĂ©e de lâĂ©conomie en faveur des financiers. Câest ici quâentre en scĂšne le groupe Worms, dont trois membres participent Ă la rĂ©daction du texte de la loi du 16 aoĂ»t 1940 : RenĂ© Belin, Jacques Barnaud, Bichellone. Elle instaure une vĂ©ritable dictature Ă©tatiste de lâĂ©conomie, avec des comitĂ©s dâorganisations pour chaque branche de lâindustrie, dirigĂ©s par un seul chef et qui fait lâintermĂ©diaire entre lâEtat et les entreprises. Cette loi du 16 aoĂ»t donne tout pouvoir Ă lâEtat sur le patronat. Avec la loi du 16 aoĂ»t 1940, « la synarchie bancaire se voit attribuer la totalitĂ© du pouvoir Ă©conomique aux dĂ©pens de ceux qui en tenaient jusquâalors les principaux leviers, câest-Ă -dire le patronat industriel et ses organisations professionnelles. Tout se passe comme si, le 16 aoĂ»t 1940, Ă la faveur de la dĂ©faite, le patronat Ă©tait passĂ© entiĂšrement sous la coupe des mafias bancaires » explique Lacroix-Riz (2006).
On retrouve encore la Banque Worms Ă prĂ©sent. La sociĂ©tĂ© suisse Glencore et la banque française Paribas (chef de file dâun pool dâune dizaine de banques, dont la BNP, Worms, la Banque populaire… ) sont au coeur du systĂšme de prĂȘts gagĂ©s sur le pĂ©trole futur de lâAngola (Verschave, 2001). Certains des membres et des reprĂ©sentants de ces diffĂ©rentes entreprises ont Ă©tĂ© inculpĂ©s dans le cadre du procĂšs de lâAngolagate qui a dĂ©butĂ© en 2008.
C-LE POUVOIR POLITIQUE ET IDEOLOGIQUE DES BANQUIERS
Le groupe Bilderberg fut créé en 1954, grĂące Ă un cofinancement de Unilever et de la CIA . Selon un ancien dĂ©lĂ©guĂ© du groupe, le consensus Ă©laborĂ© au sein de ce forum sert de base Ă lâĂ©volution des politiques internationales. Bilderberg âcompose la toile de fond des politiques qui sont mises en place par la suite. Ainsi, le Forum Ă©conomique mondial Ă Davos en fĂ©vrier, les rencontres Bilderberg et du G8 en avril-mai et la confĂ©rence annuelle du FMI et de la Banque Mondiale en septembre. Une sorte de consensus international Ă©merge (…). Ce consensus devient la toile de fond des communiquĂ©s du G8; il inspire le FMI lorsquâil impose le programme de rĂ©ajustement Ă lâIndonĂ©sie, et la politique que le PrĂ©sident amĂ©ricain propose au congrĂšsâ (Armstrong, 1998).
Le banquier, David Rockefeller fut le fondateur du Bilderberg, puis de la Commission TrilatĂ©rale. « Ces deux lobbies sont les vĂ©ritables architectes de la mondialisation nĂ©o-libĂ©raleâ selon M. R. Jennar (2005). D. Rockefeller a dĂ©clarĂ© Ă Newsweek international, âquelque chose doit remplacer les gouvernements et le pouvoir privĂ© me semble lâentitĂ© adĂ©quate pour le faireâ (Rockefeller, 1999). âCe mĂȘme personnage avait dĂ©clarĂ© huit ans plus tĂŽt devant la Commission TrilatĂ©rale: « la souverainetĂ© supranationale dâune Ă©lite intellectuelle et de banquiers est prĂ©fĂ©rable au principe dâautodĂ©termination des peuplesâ (Jennar, 2005 : 17). En effet, ces derniers sont considĂ©rĂ©s par certaines Ă©lites, tels les certains experts de la gouvernance europĂ©enne, comme âignorants, Ă©motifs et versatiles, comme nous le rapporte Hermet (2003 : 16). Câest donc pour leur Ă©viter de commettre des erreurs nuisant Ă l’intĂ©rĂȘt du peuple lui-mĂȘme que les Ă©lites proposent dâĂ©riger la gouvernance, par les seuls experts et les Ă©lites Ă©conomiques et politiques.
La banque Mondiale est souvent dirigĂ©e par dâanciens membres, issus des plus grandes banques privĂ©es des Etats-Unis, ou de grandes transnationales. Par consĂ©quent, les intĂ©rĂȘts capitalistes des banquiers et des Ă©lites Ă©conomiques ont leurs gardiens et cheminent au cĆur des pouvoirs publics internationaux. Robert Strange McNamara fut prĂ©sident de la Banque Mondiale dâavril 1968 Ă juin 1981. Les annĂ©es prĂ©cĂ©dant sa nomination, McNamara Ă©tait considĂ©rĂ© comme l’un des plus importants hommes dâaffaires des Etats-Unis et devient, Ă l’Ăąge de 44 ans, prĂ©sident de la Ford Motor Company. Depuis le 1er juillet 2007, Robert Zoellick est le 10e prĂ©sident de la Banque Mondiale. En 1997, il a Ă©tĂ© conseiller aux affaires internationales de la banque Goldman Sachs. Paul Wolfowitz fut le neuviĂšme prĂ©sident de la Banque mondiale. Auparavant, il a Ă©tĂ© homme d’affaires et a menĂ© une carriĂšre de banquier. Puis a Ă©tĂ© poussĂ© Ă la dĂ©mission pour nĂ©potisme en 2007.
A la Banque Mondiale, lâidĂ©ologie nĂ©o-libĂ©rale est hĂ©gĂ©monique, câest donc dans le cadre de cette politique quâelle entend exercer ce quâelle nomme une âbonne gouvernanceâ. La « bonne gouvernance », pour la Banque mondiale est aussi synonyme de bonne gestion du dĂ©veloppementâ (World Bank, 1992). Marie Claude Smouts la qualifie âdâoutil idĂ©ologique pour une politique de lâEtat minimumâ (1998). Cependant, si cette politique se limite aux fonctions rĂ©galiennes, cela ne signifie pas un Ătat faible. Il sâagit en rĂ©alitĂ© dâun âĂtat gendarmeâ visant thĂ©oriquement Ă faire respecter les rĂšgles dâun marchĂ© concurrentiel et les libertĂ©s individuelles.
Les institutions de Breton Woods exercent un pouvoir politique et culturel. Le rĂŽle financier et Ă©conomique n’est que la partie Ă©mergĂ©e de l’iceberg. La partie immergĂ©e relĂšve donc de la foi, de la croyance, de la doctrine, du leadership intellectuel. Comme le dirait Pierre Bourdieu, la Banque est puissante parce qu’elle est capable d’Ă©changer constamment du capital Ă©conomique contre du capital symbolique et vice versa.
Susan George dĂ©crit la Banque comme « la main invisible du « programme » planĂ©taire mis en oeuvre par le capitalisme libĂ©ral ». Dans son livre CrĂ©dits Sans FrontiĂšres, elle attribue donc au Fonds monĂ©taire international et Ă la Banque des attributs un fonctionnement quasi religieux. La doctrine remplace alors l’argumentation: malgrĂ© le discours qui se veut scientifique, c’est bien d’idĂ©ologie qu’il s’agit.
Un autre instrument de lâhĂ©gĂ©monie idĂ©ologique des nĂ©o-libĂ©raux est leur aptitude Ă la rĂ©cupĂ©ration et Ă la manipulation conceptuelle, qui est relativement proche de la novlangue. La Banque utilise « des mots solennels et des formules magiques pour transformer la rĂ©alitĂ© (George, 1994 : 207). Face aux dĂ©fenseurs de l’environnement qui risquaient de mettre un terme Ă la philosophie de la croissance illimitĂ©e, la Banque a utilisĂ© la notion de dĂ©veloppement durable en dĂ©crĂ©tant « la croissance durable ». Celle-ci n’Ă©tait dĂšs lors plus menaçante, l’idĂ©e de durabilitĂ© neutralisant le danger de destruction. « Le mouvement de dĂ©fense de l’environnement qui craint pour son avenir s’est vu ainsi privĂ© de ses armes conceptuelles » (George, 94 :208).
DerriĂšre la politique de âbonne gouvernanceâ, la Banque Mondiale cherche aussi Ă contraindre les pays Ă bas salaires Ă mener une bonne gestion, c’est-Ă -dire Ă appliquer les plans dâajustements structurels (privatisations, restrictions des budgets sociaux…), basĂ©s sur une politique Ă©conomique nĂ©o-libĂ©rale. Ainsi, du fait du principe de conditionnalitĂ© auquel sont soumis les Ătats pour recevoir des prĂȘts de la Banque Mondiale, ceux-ci perdent la souverainetĂ© sur leur politique nationale (George, 1994 : 184). Cette entorse Ă la souverainetĂ© du peuple est âcamouflĂ©e par les qualificatifs âdâempowerementâ (la participation) et de âconsensus » avec la sociĂ©tĂ© civile (Hidouci, 2003 : 6).
La corruption limite la dĂ©mocratisation des Ătats. Pourtant, les institutions financiĂšres internationales (IFI) agissent peu contre la corruption des dirigeants (lorsque les prĂȘts qu’elles octroient sont dĂ©tournĂ©s) (Gueye 2003 : 38). La Banque Mondiale ne remet pas ou peu en cause sa politique Ă©conomique nĂ©o-libĂ©rale, si ce n’est dans le discours. Elle se contente par exemple de rajouter Ă la marge quelques âfilets de sĂ©curitĂ©â pour les plus dĂ©munis. Ainsi a-t-elle dĂ©veloppĂ© une approche plus politique, la « bonne gouvernance ».
Les directeurs de la Banque Mondiale ont quant Ă eux aussi interrompu les prĂȘts Ă diffĂ©rents pays lorsqu’ils se heurtaient aux intĂ©rĂȘts des Etats Unis (mĂȘme si officiellement c’Ă©tait pour d’autres motifs) prĂ©cise Eric Toussaint.. Dans le mĂȘme ordre dâidĂ©e, la Banque Mondiale a systĂ©matiquement tentĂ© de mettre en Ă©chec les rĂ©gimes considĂ©rĂ©s comme des menaces pour les intĂ©rĂȘts amĂ©ricains. Ce fut le cas contre le gouvernement du Guatemala de Jacobo Arbenz en 1954. A lâinverse, la Banque Mondiale soutiendra ensuite la junte militaire qui renversera Jacobo Arbenz (Toussaint, Millet, 2007). Parmi dâautres exemples les plus connus en Afrique, citons la dictature de Mobutu au Zaire, celle de Idi Amin Dada en Ouganda, d’Habyarimana au Rwanda Ă partir de 1973, dâIdris DĂ©by au Tchad (Toussaint, 2006).
RĂŽle du Franc-CFA dans la domination africaine
La politique monĂ©taire permet de jouer sur les importations et exportations. Câest un outil fondamental de la souverainetĂ©, comme lâest lâindĂ©pendance militaire par exemple. Or, les Etats africains nâont pas cette libertĂ© dâaction et donc cette indĂ©pendance Ă©conomique et politique. La Banque de France et maintenant la Banque centrale europĂ©enne avec lâeuro ont dĂ©cidĂ© des dĂ©valuations et du moment oĂč elles ont eu lieu. Un gouverneur de la Banque de France dispose du droit de veto sur les politiques de la Banque Centrale africaine francophone en matiĂšre monĂ©taire. LâAfrique francophone est donc ainsi dĂ©possĂ©dĂ©e de se souverainetĂ© monĂ©taire et donc Ă©conomique.
3-LA DETTE: INSTRUMENT DE DOMINATION DES PAYS RICHES
La dette publique : une opportunité pour les rentiers
L’accroissement de la dette publique en France bĂ©nĂ©ficie aussi aux actionnaires, aux rentiers (que Keynes qualifiait de parasites) parce quâils sâenrichissent grĂące Ă la production concrĂšte des autres acteurs (industrie, agriculture, ouvriers…) et cela simplement parce qu’ils disposent de biens financiers.
La dette des PED: un instrument d’enrichissement des pays industrialisĂ©s
Contrairement Ă ce que lâopinion publique pense gĂ©nĂ©ralement, les flux financiers les plus importants vont donc du Sud vers le Nord. Ce sont finalement les plus pauvres qui aident les plus riches. En 2002, les flux (transfert des ressources (dons et prĂȘts) du Sud vers les Nord reprĂ©sentaient 200 milliards $ en 2002. En 2004, tandis que l’aide publique au dĂ©veloppement de l’OCDE pour les PED s’Ă©levait Ă 78 milliards $, le service de la dette extĂ©rieure des PED reprĂ©sentait 374 milliards $: par consĂ©quent, les flux financiers allant du Sud vers le Nord Ă©taient 4,7 fois supĂ©rieurs aux flux allant du Nord vers le Sud (Banque Mondiale, 2005). En 2003, l’APD l’Ă©levait Ă 54 Mds $ et le remboursement Ă 436 Mds, soit 8 fois plus (Ziegler, 2005).
La dette gérée par la Banque mondiale est parfois illégale
« Au moment de lâindĂ©pendance du Gabon en 1960, la Banque Mondiale a transfĂ©rĂ© Ă ce pays les dettes prĂ©cĂ©demment contractĂ©es par la France pour la colonisation du Gabon, ce qui est en violation complĂšte des rĂšgles du droit international. Depuis, la mainmise des dirigeants français sur lâĂ©conomie gabonaise ne sâest jamais dĂ©mentie : Omar Bongo en est avant tout le garant. Une dette constituĂ©e dans ces conditions est illĂ©gitime et nâa pas Ă ĂȘtre remboursĂ©e » (Toussaint, 2006).
Les narcodollars au service de la dette
Enfin, de nombreux pays considĂ©rĂ©s comme les bons Ă©lĂšves du FMI et de la Banque Mondiale n’ont vraisemblablement rĂ©ussi Ă Ă©quilibrer leur Ă©conomie que grĂące Ă la production et Ă la vente de la drogue. Concernant la Bolivie par exemple, selon Patrick PIRO «aucun Ă©conomiste n’est dupe de ce miracle, c’est bien grĂące Ă la coca et Ă la cocaĂŻne que le pays n’a pas volĂ© en Ă©clat. Le trafic de la drogue a donnĂ© au pays des devises nĂ©cessaires au paiement de la dette. Il a aussi permis d’Ă©viter une explosion sociale, en offrant des emplois Ă des dizaines de milliers de chĂŽmeurs » (Piro, 1994 : 8 )
Les dirigeants des pays de lâOCDE sont informĂ©s de cette rĂ©alitĂ©. Mais le service de la dette reste apparemment prioritaire pour eux, par rapport Ă la mise en oeuvre de leur dĂ©claration visant Ă lutter contre le dĂ©veloppement du marchĂ© de la drogue et Ă son blanchiment dans des paradis fiscaux.
Une aide aux pays industrialisĂ©s (APD), plutĂŽt quâaux PED
Boisgallais Ă©value entre 1 Ă 5% l’aide publique bilatĂ©rale qui parvient rĂ©ellement Ă la population, le reste partant en direction de construction d’infrastructures destinĂ©es Ă servir nos intĂ©rĂȘts. Moins de 1% de l’APD bilatĂ©rale est consacrĂ©e aux ONG (Boisgallais, 1994).
Selon Politis, le reste de l’aide bilatĂ©rale française se rĂ©partit globalement ainsi:
- 30 Ă 40% environ, pour les opĂ©rations de rééchelonnement de la dette ou rĂ©vision des taux d’intĂ©rĂȘts et parfois annulation partielle de dette.
- 20 à 25 % pour le salaire des coopérants pour des projets techniques, scientifiques, ou culturels, avec un salaire moyen de 4500 à 23 000 euros par mois. On comptait 3250 coopérants en 2001.
- 15 Ă 25 % pour la promotion de la francophonie.
- 5 Ă 10 % pour l’aide financiĂšre aux projets pour l’Ă©tude et la rĂ©alisation d’Ă©quipements, d’infrastructures des transnationales françaises.
- 3 % destinĂ© Ă l’armĂ©e, avec l’envoi de professionnels français pour former l’armĂ©e locale, la gendarmerie…
- 1 % pour l’aide budgĂ©taire, c’est Ă dire, les dons versĂ©s directement Ă un Etat, mais le parlement français n’en nâ est jamais informĂ©.
- 1 % pour le soutien au PAS (les plans d’ajustement structurels) de la Banque Mondiale et du FMI ( Politis, 1998).
La COFACE assure les risques des entreprises françaises investissant Ă l’Ă©tranger. Elle permet une privatisation des gains et la mutualisation des pertes. Or, l’Etat français qui engage chaque annĂ©e 9,2 milliards d’euros d’argent public au travers de la COFACE (dont une grande partie de l’APD), a ainsi payĂ© plus de 15 milliards d’euros en 20 ans pour couvrir les dĂ©ficits de cette agence, sans que personne n’ait vĂ©rifiĂ© l’efficacitĂ© des contrats passĂ©s » (Brun, Politis, 1998).
Les dettes de développement : le coût des « éléphants blancs »
« Ce sont des dettes contractĂ©es pour rĂ©aliser des projets de dĂ©veloppement qui ont Ă©chouĂ© ou dont les consĂ©quences humaines ou environnementales se sont rĂ©vĂ©lĂ©es nĂ©fastes Ă cause dâun manque dâĂ©tudes prĂ©alables » (Ramos, 2008 : 108). C’est-Ă -dire ce que lâon qualifie parfois « dâĂ©lĂ©phant blanc », de grand projets qui bĂ©nĂ©ficient au gouvernement et Ă lâentreprise privĂ©e, mais pas aux populations. Par exemple, les hopitaux high tech, oĂč lâEtat nâa pas prĂ©vu le financement des salaires et de la maintenance et qui sont laissĂ©s Ă lâabandon.
Câest aussi le cas dâAfrica ONE, un projet de 2 milliards de dollars mis en place dans le cadre dâun partenariat AT&T – UIT – opĂ©rateurs privĂ©s et Ătats africains, qui a complĂštement Ă©chouĂ©, engloutissant des dizaines de millions de dollars. De mĂȘme, WorldCom, vĂ©ritable effigie nĂ©olibĂ©rale devenue premier opĂ©rateur mondial en capitalisation boursiĂšre et grand prĂ©dateur des opĂ©rateurs de tĂ©lĂ©communications et qui a causĂ© la plus grande faillite de lâhistoire des USA et le plus grand dĂ©tournement financier jamais enregistrĂ©, plus de 11 milliards de dollars (Fullsack, fĂ©vrier 2005).
DĂ©lits d’initiĂ©s au service d’opĂ©ration spĂ©culative sur la dette publique
Dans les annĂ©es 90, la Fiba, la banque d’Elf (fermĂ©e suite au procĂšs Elf) a rachetĂ© au rabais les crĂ©ances du Congo dĂ©tenues par les banques Ă©trangĂšres, afin de se les faire rembourser par la Caisse congolaise d’amortissement. AprĂšs avoir rĂ©cupĂ©rĂ© ces dettes gagĂ©es sur pĂ©trole, elle empoche le rabais, une dĂ©cote de 90, Ă 95% ! (LDC, 2.10.1997). GrĂące Ă ses appuis au sein de l’Etat Congolais et Ă « la complicitĂ© de toutes les parties prenantes, sur le dos des finances publiques », Elf savait qu’elle pourrait se faire rembourser (Verschave, 2001 : 43).
Les ETN aux commandes des Etats grĂące Ă la gestion de la dette publique
L’Ă©tĂ© 1994, Lissouba, le prĂ©sident du Congo-B confie Ă Elf la responsabilitĂ© de gĂ©rer la dette pĂ©troliĂšre du pays. On observe un total manque d’indĂ©pendance de l’Etat. En effet, Elf devient ainsi Ă la fois client de l’Etat et gestionnaire de son budget. (Verschave, 2001 : 44). Une entreprise capitaliste privĂ©e a ainsi fait main mise sur un Etat.
Lâassociation Survie (2006) a ainsi proposĂ© plusieurs propositions pour dĂ©mocratiser la coopĂ©ration française, tel que rĂ©aliser un audit sur lâaide publique au dĂ©veloppement, contrĂŽler et rendre plus transparente la coopĂ©ration française et intĂ©grer la sociĂ©tĂ© civile dans les politiques bilatĂ©rales de coopĂ©ration.
Conclusion
Ce sont autant le pouvoir et les causes politico-idĂ©ologiques que le pouvoir et les causes Ă©conomiques qui peuvent expliquer les inĂ©galitĂ©s actuelles mondiales. En particulier, c’est le pouvoir politique des propriĂ©taires des biens Ă©conomiques (finance et moyens de production, les capitalistes), qui domine largement le pouvoir politique des dirigeants des pouvoirs publics. Il s’agit de la gouvernance Ă©conomique, financiĂšre, idĂ©ologique et de la gouvernance par les pouvoirs publics (nationaux et internationaux).
Le second niveau du pouvoir ou de la gouvernance regroupe la gouvernance par la violence (policiĂšre, militaire…), le pouvoir relationnel (les rĂ©seaux) et la gouvernance nationaliste (impĂ©rialiste).
La dimension illĂ©gale vient donc renforcer les carences de la gouvernance non-dĂ©mocratique, mais reste finalement secondaire au plan quantitatif, mĂȘme si elle semble largement sous-estimĂ©e. De plus, un dĂ©lit, mĂȘme petit et rare, commis par un Ă©lu du peuple devrait faire rĂ©agir les citoyens et les mĂ©dias. Or, en particulier en France, câest souvent passĂ© sous silence.
Enfin, si le capitalisme Ă©conomique et politique peut expliquer la situation mondiale actuelle d’inĂ©galitĂ© extrĂȘme, le libĂ©ralisme (avec sa dĂ©rĂ©gulation) ne vient que le renforcer, en accentuant encore les tendances vers le non respect des rĂšgles de certains des Ă©lites (la corruption).
Source: Mondialisation.ca