Tout système dirigeant, placĂ© en position de confort, tend Ă se dĂ©sintĂ©resser de la vie concrète du peuple et de l’Ă©volution des connaissances et des techniques. Il consacre le maximum de son temps Ă ses intrigues internes. Il conserve ses habitudes de pensĂ©e et ses explications du monde envers et contre l’Ă©vidence des faits, sauf s’il est menacĂ© dans sa survie ou dans son maintien au pouvoir. Ainsi, pouvoir et progrès font rarement bon mĂ©nage, comme nous allons le voir dans le cas de l’Europe.

Après la stabilitĂ© chinoise et le dĂ©clin musulman, on peut se demander pourquoi l’extraordinaire explosion de crĂ©ation technique du monde moderne s’est produite en Europe, rĂ©gion qui, au dixième siècle, Ă©tait habitĂ©e d’une population rurale, gouvernĂ©e par une fĂ©odalitĂ© fruste et sportive, plongĂ©e dans l’incertitude après la dĂ©composition de l’Empire de Charlemagne. Rien ne la prĂ©disposait Ă une pareille destinĂ©e.
Alors que les civilisations tendent Ă stabiliser leur système technique, et peuvent vivre en harmonie, sans changer leur technologie, pendant plusieurs siècles, l’Europe a connu, dès la fin du onzième siècle, une profonde dĂ©stabilisation, la grande rĂ©volution agraire du moyen âge, puis une autre au dix huitième siècle, la rĂ©volution industrielle, et actuellement commence une troisième rĂ©volution, mondiale cette fois : celle de l’immatĂ©riel.
La faille qui permit au changement de s’introduire dans cette civilisation lĂ , alors que les autres y rĂ©sistaient, c’est, Ă mon avis, l’absentĂ©isme du pouvoir. Les chevaliers Ă©taient partis en croisade, mais pourquoi ? Pas seulement pour les motifs officiels que nous a transmis l’hagiographie clĂ©ricale, mais aussi pour des raisons beaucoup plus concrètes, liĂ©es Ă la situation objective de l’Ă©poque. Dès le onzième siècle apparaĂ®t un dĂ©saccord entre les deux moitiĂ©s de la classe dirigeante : le pouvoir temporel fĂ©odal d’une part, et le pouvoir spirituel de l’Eglise et des monastères d’autre part. Les trop nombreux enfants de la chevalerie, dĂ©sĹ“uvrĂ©s, se livrent Ă des pillages. Ils font des chevauchĂ©es fantastiques Ă travers champs, ce qui endommage les rĂ©coltes et pillent, mĂŞme les monastères. Après quelques tentatives infructueuses pour maĂ®triser ces dĂ©bordements, l’Eglise invente les croisades : allez donc voir en terre sainte si j’y suis ! IdĂ©e gĂ©niale, qui va canaliser l’excès de vitalitĂ© et la soif d’idĂ©al de cette jeunesse prĂ©datrice. Les croisĂ©s s’Ă©tant opportunĂ©ment absentĂ©s, les initiatives commencent Ă fleurir. Les gestionnaires des domaines ruraux vont au marchĂ© (c’Ă©tait interdit), mettent de l’argent de cĂ´tĂ©, investissent, dĂ©frichent, essaient de nouvelles cultures. LibĂ©rĂ©e de sa classe dirigeante, l’Europe commence Ă entreprendre.
Financièrement fragilisĂ©e, l’Eglise est en mĂŞme temps menacĂ©e dans son hĂ©gĂ©monie spirituelle. L’hĂ©rĂ©sie venue d’Orient, par les marchands, se propage dans le Nord de l’Europe, avant de gagner Ă sa cause le comtĂ© de Toulouse et les « Albigeois ». C’est contre elle que sera construite l’inquisition. HĂ©ritiers d’une longue tradition dualiste, antĂ©rieure mĂŞme au christianisme, ces hĂ©rĂ©tiques, les Cathares, expliquent qu’il n’y a pas besoin de l’Eglise pour se rapprocher de la divinitĂ©. Bien plus, ils soupçonnent Rome d’ĂŞtre une manifestation des forces du mal, vu qu’elle prĂ©tend reprĂ©senter un Dieu pauvre, tout en faisant Ă©talage d’immenses richesses. En effet, les prĂ©lats et les moines de cette Ă©poque menaient grand train, dĂ©pensaient allègrement les redevances de leurs domaines, et se livraient Ă de multiples frasques sans grands risques, leur statut privilĂ©giĂ© et sacralisĂ© les plaçant au-dessus des lois.
Alors, dans l’Eglise menacĂ©e, tout est mĂ»r pour qu’on s’en remette Ă un ascète Ă la poigne de fer : Bernard de Clairvaux, le futur Saint Bernard45. A partir de 1117, il impose ses idĂ©es. C’est la rĂ©volution cistercienne : travailler de ses mains, comme le veut la règle originelle de Saint BenoĂ®t, fuir la ville, nouvelle Babylone, lieu de corruption, bannir le luxe et la dĂ©coration, rendre des services concrets au peuple des campagnes. Les connaissances accumulĂ©es dans les manuscrits du rĂ©seau monastique, qui avait alors le monopole de la circulation du savoir, sont mobilisĂ©es au service du sauvetage de Cluny, qui se termine en triomphe. Des centaines de monastères se rallient Ă cette nouvelle doctrine. De nouveaux Ă©tablissements sont construits dans des lieux inexploitĂ©s, au dĂ©sert comme on disait alors avec emphase.
Au total, sept cents abbayes filles en deux siècles. Pendant la pĂ©riode de plus grande expansion (1145-53), on en comptera une de plus par semaine ! Elles diffusent le savoir technique dans le monde rural environnant. La sĂ©lection des semences et des animaux, la gĂ©nĂ©ralisation des moulins, source d’Ă©nergie servant non seulement Ă moudre, mais aussi Ă scier le bois, fouler le drap, actionner des soufflets de forge, datent de cette Ă©poque, comme le soc de charrue en fer et le collier d’attelage, qui permettent les grands dĂ©frichements. Les marchĂ©s se dĂ©veloppent et s’internationalisent. Au treizième siècle, s’Ă©tablit autour des villes de la Baltique (LĂĽbeck, BrĂŞme, Cologne, Danzig, Goslar, Hambourg, Lunebourg, Reval, Riga, Rostock, Stralsund) une circulation d’Ă©changes internationaux qui prĂ©figure le grand capitalisme. C’est l’organisation « HansĂ©atique ». Elle donne lieu Ă une forme de gouvernement « isonomique » (Ă©tymologiquement : qui se tient en Ă©quilibre par lui-mĂŞme. La collectivitĂ© des notables exerce un pouvoir collectif, dans lequel aucun n’est dominant, mais oĂą chacun doit rechercher du consentement des autres). Elle Ă©tablit des règles strictes de fonctionnement du commerce. Elle mobilise les meilleures techniques de navigation : les « cogge » atteignent les 120 tonnes et sont Ă©quipĂ©s pour la première fois du gouvernail d’Ă©tambot. Ils prĂ©figurent les vaisseaux qui partiront Ă la conquĂŞte de l’AmĂ©rique aux siècles suivants. L’attachement des citĂ©s saxonnes Ă leurs foires date de cette Ă©poque. La prospĂ©ritĂ© devient explosive. La population double entre 1100 et 1300.
Déclin, Renaissance et Révolution Industrielle
Malheureusement, cette expansion se termine mal, très mal. Au dĂ©but du quatorzième siècle, la densitĂ© atteint une quarantaine d’habitants au kilomètre carrĂ©. C’est le maximum que peut nourrir ce système technique rural. Les alĂ©as climatiques suffisent Ă causer les premières famines (1316). La grande peste de 1348 arrive dans une population dĂ©jĂ affaiblie. Elle tue en un an le tiers de la population europĂ©enne. Elle sera rĂ©currente et endĂ©mique jusque vers 1475. Arrive la guerre de cent ans. Au total deux siècles de malheur, qui ont marquĂ© la conscience europĂ©enne comme une sorte de faute originelle et mystĂ©rieuse, un Ă©cart des hommes par rapport Ă l’ordre du monde qu’il faut s’attacher Ă rattraper. Cette chute s’accompagne d’un durcissement. La technique est Ă nouveau confisquĂ©e. Les corporations se reconstituent. Les territoires professionnels se prĂ©cisent. L’innovation devient de moins en moins possible Ă mesure que le maillage des interdits se resserre. Les moyens de production sont confisquĂ©s par les institutions en place, lesquelles se maintiennent, faute de mieux, comme recours contre les malheurs.
La population est rĂ©duite de moitiĂ© entre 1300 et 1500. Elle revient Ă son niveau d’avant la grande prospĂ©ritĂ© mĂ©diĂ©vale. Ce qu’on appelle la renaissance n’est que la fin de ce grand et douloureux dĂ©clin. L’essentiel avait Ă©tĂ© inventĂ© avant. Les grands ingĂ©nieurs, comme LĂ©onard de Vinci, mettent en forme des rĂ©alisations dĂ©jĂ connues. Le fonds de la technique ne changera pas jusqu’au dix-huitième siècle, sauf sur deux points :
1- L’Espace : un Ă©largissement du monde, avec la conquĂŞte de l’AmĂ©rique et surtout l’installation des premiers circuits commerciaux planĂ©taires, dĂ©ploiement mondial de ce que le système hansĂ©atique avait inaugurĂ© dans la Baltique.
2-La communication : l’imprimerie a d’abord des consĂ©quences religieuses. MalgrĂ© l’inquisition, l’Eglise ne peut empĂŞcher les fidèles de lire et commenter par eux mĂŞmes le texte sacrĂ©. Ă€ cause de la diffusion du Texte, le protestantisme devient incontrĂ´lable. Deux siècles plus tard, l’imprimerie aura des consĂ©quences technologiques : par la publication de la grande encyclopĂ©die (24000 exemplaires), le savoir jalousement dĂ©tenu par les corporations est mis dans le domaine public. Il alimentera l’extraordinaire crĂ©ativitĂ© de la rĂ©volution industrielle.
Au dix-huitième siècle, le scĂ©nario de la rĂ©volution industrielle prĂ©sente des ressemblances troublantes avec celui du Moyen Age. Depuis Louis XIV, la classe dirigeante se trouve affaiblie et divisĂ©e. Celui-ci, dès sa jeunesse, rĂ©pond Ă la Fronde en attirant les nobles Ă sa Cour, fabuleuse mise en scène, merveilleux miroir aux alouettes. Ce faisant, il les Ă©loigne de leurs domaines ruraux, qu’ils sont censĂ©s gĂ©rer. Les intendants en profitent. Ă€ la seconde gĂ©nĂ©ration de jeux de cour, la noblesse est devenue incompĂ©tente, et le clergĂ© ne vaut guère mieux. Alors, dans cette classe dirigeante en lĂ©vitation, atteinte d’irrĂ©alitĂ©, se constitue un courant minoritaire novateur, comme autrefois les cisterciens de Saint Bernard, qui rĂ©clame un retour aux fondements. C’est le mouvement philosophique, dont les idĂ©es inspirent la RĂ©volution française. LĂ encore, la dĂ©structuration du pouvoir prĂ©cède l’innovation technique et la prospĂ©ritĂ© Ă©conomique, sa fille.
Dans le cas de l’Angleterre, oĂą la RĂ©volution industrielle s’est dĂ©clenchĂ©e avant la France, on constate aussi un affaiblissement du pouvoir central, doublĂ© d’une crise. La concurrence des soieries indiennes, travaillĂ©es -dĂ©jĂ - avec une main-d’œuvre Ă très bas prix, menace la laine britannique. C’est toute une chaĂ®ne Ă©conomique, depuis le mouton jusqu’au tissage rural, qui est remise en cause. On interdit, on rĂ©glemente, on brĂ»le des cargaisons de marchandises. La pression subsiste. Elle cause une restructuration foncière agricole par la classe montante des landlords. Elle ouvre la voie aux inventions de l’industrie, qui s’Ă©tablit d’abord dans le textile, avec les filatures et tissages mĂ©caniques. La concurrence indienne est alors vaincue par l’avance technique des machines.
L’industrie, fière de la force de ses machines, comptait volontiers en tonnes. Au milieu du vingtième siècle, on mesurait encore la puissance des nations aux tonnages d’acier et de ciment qu’elles fabriquaient : plus d’une demi-tonne d’acier par habitant et par an !
Chacun pouvait ĂŞtre fier de consommer dix fois son propre poids de ce mĂ©tal, symbole de richesse et de pouvoir militaire. L’acier, c’Ă©taient aussi des canons, des obus, des blindages, des cuirassĂ©s et des chars. On sentait derrière cette Ă©valuation la prĂ©sence du travailleur de force, dĂ©multipliĂ© par des machines. Les regards des dirigeants, captivĂ©s par ces images titanesques de la terre fouillĂ©e par les engins, n’ont pas vu venir la bataille des matĂ©riaux fins. La fibre de carbone et le kevlar par exemple, qui rĂ©sistent Ă la traction bien plus que l’acier, sont aussi plus lĂ©gers et moins repĂ©rables par les radars. Ces matĂ©riaux allĂ©gĂ©s Ă haute rĂ©sistance sont dĂ©sormais Ă la base de la puissance, mĂŞme militaire, alors que quelques millions de tonnes d’acier supplĂ©mentaires n’y changent plus rien.
C’est au dĂ©but du vingtième siècle que tout a silencieusement basculĂ©. La matière, mĂŞme vue au microscope, n’avait pas encore livrĂ© ses secrets. La lumière elle-mĂŞme, tantĂ´t onde, tantĂ´t corpuscule, laissait les savants dans l’embarras. Lorsqu’il devint possible de voir, non plus le millième de millimètre, mais le dix millionième, soit dix mille fois plus finement, la reprĂ©sentation de la matière commença la plus extraordinaire transfiguration.
Ă€ ce niveau de finesse, en effet, tout est vibration. L’impression de soliditĂ©, d’inertie, de duretĂ©, de cohĂ©sion, les rĂ©sistances Ă la traction, Ă l’Ă©crasement, aux chocs d’oĂą viennent les performances des « Ă©pĂ©es » comme celles des « boucliers », ne sont que l’expression de l’harmonie de minuscules vibrations Ă©lĂ©mentaires, celles des Ă©lectrons dans les atomes. Et ce sont les Ă©carts, les sauts vibratoires de ces Ă©lectrons, qui produisent les couleurs de nos objets familiers.
Toutes les bases de notre perception sensible sont Ă revoir. Ce qui semble la clef de la puissance, ce qui paraĂ®t assurer la stabilitĂ©, la sĂ©curitĂ© et le poids des choses n’est autre qu’une collection d’oscillations entremĂŞlĂ©es qui sont associĂ©es aujourd’hui, et pourraient peut-ĂŞtre aussi bien se dissocier demain. Et c’est grâce au calcul vibratoire qu’on peut concevoir des matĂ©riaux modernes aux propriĂ©tĂ©s stupĂ©fiantes. Pendant que les physiciens et les chimistes dĂ©couvrent cet univers fantastique, les techniciens continuent leur savoir-faire ancien. Le dĂ©calage entre les deux n’est pas encore rĂ©sorbĂ©.
Au fond, osons le dire, chacun s’interroge : si tout est vibration, et si les diffĂ©rences vibratoires donnent de la lumière, que sommes nous, ĂŞtres vivants ? Peut ĂŞtre des porteurs de lumière, et certainement bien autre chose qu’un morceau de glaise parcouru d’un souffle, comme le voulaient les anciens mythes. Ainsi, rien qu’en regardant la matière, nous voyons non seulement les anciens prĂ©supposĂ©s matĂ©rialistes s’effacer, mais aussi les reprĂ©sentations traditionnelles du monde, issues de plusieurs milliers d’annĂ©es de tâtonnements, remises en cause.
Etoile et réseau, pouvoir et société civile
La tĂ©lĂ©vision a Ă©tĂ© mise en place avant le tĂ©lĂ©phone61. Partout, les gouvernements ont fait en sorte que la population ait la tĂ©lĂ©vision pour pouvoir Ă©couter leur message, mais n’ont pas Ă©tĂ© aussi pressĂ©s de poser le tĂ©lĂ©phone, toujours mĂ©fiants des complots que le peuple pourrait ourdir. C’est pourtant l’outil principal de la petite entreprise. Qu’est-ce qu’un entrepreneur, sinon quelqu’un qui dĂ©croche son tĂ©lĂ©phone pour mettre ses fournisseurs en concurrence, communiquer avec ses clients et avec ses banquiers ?
Tocqueville faisait observer que les hommes Ă©tant de plus en plus occupĂ©s d’affaires personnelles et particulières, ils consacraient moins de temps aux questions d’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral. Il en dĂ©duisait que les pouvoirs dĂ©clinaient, et qu’il y aurait Ă l’avenir moins de guerres. L’Histoire lui a donnĂ© tort jusqu’au milieu du vingtième siècle, mais on voit pointer maintenant les conditions nĂ©cessaires pour que sa prĂ©diction se rĂ©alise. L’agressivitĂ© se manifeste autrement. Les batailles sont commerciales, rĂ©glĂ©es comme dans un tournoi par les lois de la concurrence. N’est-ce pas aussi la phase de dissolution de l’Etat, pressentie par Marx ? La bureaucratie serait-elle soluble dans le tĂ©lĂ©phone ?
Et, si nous prolongeons Ă Ă©chĂ©ance 2020, au rythme actuel d’Ă©quipements, tous les pays du monde, et notamment les plus peuplĂ©s, l’Inde et la Chine (Ă eux deux 40% de la population mondiale), franchissent le seuil dit de la « transparence » (environ dix lignes pour cent habitants) au delĂ duquel aucune Ă©conomie n’est plus contrĂ´lable par une bureaucratie centralisĂ©e. Ce qui en rĂ©sulte n’est pas le village planĂ©taire que pressentait Mac Luhan, mais une multiplicitĂ© de villages dĂ©localisĂ©s, professionnels en diaspora et une dissolution des anciens pouvoirs.
Le tĂ©lĂ©phone est si familier qu’on oublie vite ce qu’Ă©tait la vie sans lui. N’empĂŞche qu’il court-circuite les autoritĂ©s et rend le pouvoir Ă ceux qui veulent bien le prendre, c’est-Ă -dire Ă ceux qui entre-prennent (se placent entre, dans les interstices, lĂ oĂą les autres ne voient pas, et prennent) ; autrement dit, Ă ceux qui se dĂ©mènent pour traiter et faire circuler l’information, et non plus Ă ceux qui s’endorment sur des situations acquises on des privilèges. Le pouvoir est Ă prendre. Il est en permanence remis en cause.
Machiavel distinguait dĂ©jĂ deux types d’organisation : dans les premières, centralisĂ©es (la Turquie Ă son Ă©poque), tout procède du souverain. Les responsables sont nommĂ©s par lui, et rĂ©voquĂ©s sans dĂ©lai. Il en rĂ©sulte que le pouvoir est difficile Ă prendre, car tout rĂ©agit avec unitĂ©, mais facile Ă garder une fois qu’on l’a. Dans les secondes, dĂ©centralisĂ©es (la France Ă son Ă©poque), la lĂ©gitimitĂ© est rĂ©partie entre des barons, qui ont chacun une assez grande autonomie. Il en rĂ©sulte, dit justement Machiavel, que le pouvoir est plus facile Ă prendre, car on trouve aisĂ©ment des barons mĂ©contents Ă qui s’allier, mais plus difficile Ă garder, car les barons continuent Ă comploter après que vous ayez accĂ©dĂ© au pouvoir. Il faut transposer cette analyse pertinente Ă notre prospective. La communication en rĂ©seau crĂ©e une dĂ©centralisation de fait, et le foisonnement des mouvements d’information rend les activitĂ©s physiquement incontrĂ´lables. George Orwell dĂ©crivait dans son roman, « 1984″, un Ă©tat policier surveillant tout par visiophone. Dans une sociĂ©tĂ© dĂ©centralisĂ©e et interconnectĂ©e c’est un phantasme techniquement irrĂ©alisable, quelle que soit la volontĂ© du pouvoir en place. Comment imaginer concrètement une moitiĂ© de la population employĂ©e aux Ă©coutes tĂ©lĂ©phoniques pour surveiller l’autre moitiĂ© ? Qui Ă©coute alors ceux qui Ă©coutent, et qui prend le temps de lire le rĂ©sultat de ces intĂ©ressantes surveillances ?
Pour nous, depuis le milieu des annĂ©es 80, l’ouverture des pays de l’Est Ă©tait inĂ©vitable. Pourquoi ? Parce que le pouvoir central, mĂŞme avec tous les attributs de la force, ne peut rĂ©sister Ă la montĂ©e des Ă©changes. Avant, rien n’Ă©tait possible en dehors de lui. Dès que les communications sont installĂ©es, presque tout peut se faire sans lui. Il se dissout dans la sociĂ©tĂ© civile, comme un sucre dans l’eau.
Le paysage institutionnel mondial se recompose. Il Ă©tait dominĂ© par les États- Nations. Ils dĂ©clinent, pendant que d’autres entitĂ©s montent en puissance : les entreprises d’abord. Non seulement les grandes multinationales, qu’on croyait destinĂ©es Ă dominer la planète, mais surtout la cohorte des petites entreprises, fondĂ©es chacune sur un talent. Car on peut dĂ©sormais ĂŞtre multinational sans la lourdeur des grandes structures.
Le point sur la démographie :
Au dĂ©but des annĂ©es 80, les premiers rĂ©sultats de rĂ©gulation de la fertilitĂ© sont apparus. Sur tous les continents, la limitation volontaire des naissances a commencĂ©. Les perspectives sont devenues moins alarmistes. Dès le milieu des annĂ©es 80, les calculs des Nations Unies dĂ©crivaient un plafonnement de la population mondiale, aux environs de 10 milliards vers 2100. Nous avons repris ces travaux, en rĂ©ajustant leurs hypothèses, qui nous paraissaient trop optimistes, particulièrement pour la rĂ©gulation des naissances en Inde et en Chine. Le calcul donne une stabilisation Ă environ 13 milliards d’habitants en 2140-2160 (au lieu de 10 en 2100). Il s’agit aussi d’une « transition dĂ©mographique », soit un passage d’un rĂ©gime ancien de forte fertilitĂ© et forte mortalitĂ© juvĂ©nile, Ă un rĂ©gime nouveau de faible fertilitĂ© et faible mortalitĂ©.
Faible mortalitĂ©, dites-vous ? Et le SIDA ? Est-ce que l’espèce humaine risque d’ĂŞtre dĂ©cimĂ©e, comme autrefois par les grandes pestes ? Il est vrai que, dans certains pays d’Afrique, la proportion de sĂ©ropositifs semble telle (on parle de 30% de certaines classes d’âge) que la pyramide dĂ©mographique en portera sans doute la trace. Il faut nĂ©anmoins se souvenir que seuls des Ă©vĂ©nements cataclysmiques affectent sensiblement la dĂ©mographie. Les deux guerres mondiales n’ont fait que des entailles, maintenant effacĂ©e pour la première, dans la pyramide europĂ©enne. Or, le SIDA est loin d’ĂŞtre aussi contagieux que la grande peste de 1348, qui tua en un an le tiers d’une population europĂ©enne dĂ©sarmĂ©e. Il oblige Ă contrĂ´ler sa sexualitĂ©. Sa prĂ©vention va donc accĂ©lĂ©rer la diffusion du contrĂ´le des naissances, la montĂ©e des valeurs fĂ©minines, et peut ĂŞtre baisser lĂ©gèrement le plateau de 13 milliards.
Si nous sommes 12 ou 13 milliards en 2100, plus du double de maintenant, une angoisse ancestrale monte aux lèvres : « Est-ce qu’il y aura Ă manger pour tout le monde ? » Voyons d’abord la rĂ©partition actuelle de l’espèce humaine sur la planète. Voici une carte du peuplement sans frontière oĂą un petit point reprĂ©sente 1 million d’habitants, et un gros point une ville de plus de 5 millions. Il y a seulement quatre zones denses dans le monde : la Chine, l’Inde, l’Europe de l’Ouest et l’Est de l’AmĂ©rique du Nord jusqu’aux grands lacs. Le reste est relativement vide. MĂŞme l’Afrique n’est pas surpeuplĂ©e dans l’absolu, compte tenu de ses immenses ressources naturelles. DĂ©cimĂ©e par des famines scandaleuses, elle semble actuellement surpeuplĂ©e car sa technologie agricole est restĂ©e traditionnelle. Les progrès ont Ă©tĂ© appropriĂ©s par des systèmes prĂ©dateurs.
Globalement, il n’y a pas vraiment de quoi s’inquiĂ©ter, disent les agronomes. Un inventaire dĂ©taillĂ© a Ă©tĂ© fait au dĂ©but des annĂ©es 80 : Avec les techniques que nous connaissons, on pourrait nourrir dès aujourd’hui 30 Ă 40 milliards d’habitants. C’est deux fois plus qu’il n’en faut, et cela sans compter l’aquaculture et les possibilitĂ©s nouvelles de l’agriculture (plantes transgĂ©niques…). Les ressources naturelles inemployĂ©es sont Ă©normes. Partout, on voit des cultures en terrasses abandonnĂ©es, des terres en jachère et des zones fertiles dĂ©laissĂ©es. Les pays dĂ©veloppĂ©s souffrent de surproduction.
A l’Ă©chelle mondiale, les rĂ©gions dont la population risque de saturer les subsistances sont en fait peu nombreuses. Quand on met en regard les surfaces arables et les capacitĂ©s hydrologiques d’une part et les prĂ©visions dĂ©mographiques d’autre part, seuls les pays suivants risquent de saturer leurs subsistances dans les dĂ©cennies Ă venir : le Burundi, le Bangla Desh, l’Egypte, le Kenya, le Malawi, le Rwanda, et les pays dĂ©sertiques du pourtour mĂ©diterranĂ©en, Ă l’exception du Maroc. Contrairement Ă une idĂ©e rĂ©pandue, les deux poids lourds de la dĂ©mographie (40 % de l’espèce humaine) pourraient nourrir une population plus nombreuse : 2 milliards de plus pour la Chine et 3 milliards pour l’Inde, sans compter les rĂ©coltes pluriannuelles. « Les pays en danger de rupture ne totalisent pas 300 millions d’habitants, soit moins de 6 % de la population mondiale. C’est un chiffre certes Ă©norme, mais trop faible en proportion de l’ensemble de la planète pour crier au feu. »
Préparer la société de création
Douter du pouvoir
Le dĂ©bat politique de l’ère industrielle s’est enfermĂ© dans un dialogue de sourds entre la « droite » et la « gauche ». L’une et l’autre se sont mobilisĂ©es pour « dĂ©fendre » des « acquis », et non pour aider l’innovation. Ne nous laissons pas entraĂ®ner par le tumulte des invectives. Elles sont dĂ©jĂ dĂ©passĂ©es. L’affrontement droite-gauche correspond Ă un moment particulier de l’Histoire, marquĂ© par un certain Ă©tat de la technique : l’industrialisation de masse.
En effet, si la production met l’Homme au service de la machine, le contraint Ă des travaux rĂ©pĂ©titifs et dĂ©qualifiĂ©s qui le transforment Ă son tour en machine – si la compĂ©tition exige de lui un rendement toujours accru, force son corps Ă des performances contre nature – alors l’industrie est une oppression, quels que soient les avantages procurĂ©s par ailleurs.
L’Histoire s’Ă©crit comme un affrontement des oppresseurs et des opprimĂ©s, des riches et des pauvres. Elle s’Ă©crit aussi comme un mouvement dialectique au sens de Hegel. Dans la confrontation du « maĂ®tre » et de l’ »esclave », le second devient dĂ©positaire, puis dĂ©tenteur du savoir pratique, et la situation se retourne secrètement d’abord, puis visiblement Ă son avantage. Le pouvoir change de mains, mais que fait le nouveau promu de son nouveau pouvoir ? Il reproduit, inversĂ©s, les schĂ©mas anciens. Le dialogue de sourds entre le pouvoir et le contre-pouvoir continue. La nouveautĂ© est prĂ©vue comme un horizon. Mais rien de solide ne l’Ă©tablit dans sa nĂ©cessitĂ©. On espĂ©rait la crĂ©ation, la montĂ©e de l’Esprit. Il n’y a qu’un jeu de bascule, des invectives morbides entre des politiciens tristes.
Or, dĂ©sormais, le changement est lĂ . Le nouveau système technique s’installe, entraĂ®nant dans son sillage une autre sociĂ©tĂ©. NĂ© Ă la fin du vingtième siècle, il dĂ©roule ses possibles tout au long du vingt et unième. Tout ne se fera pas du jour au lendemain. Il faut du temps pour construire les infrastructures, et encore plus de temps (une Ă deux gĂ©nĂ©rations) pour que les humains s’habituent aux technologies, et tirent parti de leurs immenses possibilitĂ©s. Au total, le dĂ©lai de mise en place sera comparable Ă celui de la rĂ©volution industrielle : au moins un siècle. Mais ne sous estimons pas l’ampleur du changement. IntĂ©ressons-nous aux innovateurs. Ce sont les pro-grammeurs de l’avenir.
Avec l’ouverture des pays de l’Est, la crĂ©dibilitĂ© des Ă©conomies « planifiĂ©es » s’est effondrĂ©e. Les critiques Ă l’Ă©gard du capitalisme ne sont pas pour autant abolies. Sans doute, il n’y a plus de force politique pour les divulguer. Cela a Ă©tĂ© interprĂ©tĂ© comme un victoire dĂ©finitive du capitalisme sur le communisme. Si l’establishment du business se croit vainqueur et lavĂ© des critiques, il se trompe lourdement. Dans le registre de l’Esprit, ce ne sont pas les mouvements d’opinion ou les rapports de force qui font la loi. Ce n’est pas celui qui parle le plus fort qui a raison, ni mĂŞme celui qui a le micro. Les choses sont vraies ou fausses en elles-mĂŞmes, indĂ©pendamment du nombre ou de l’influence des gens qui y croient ou n’y croient pas. Il faut d’abord tirer la leçon des expĂ©riences avec honnĂŞtetĂ© intellectuelle.
Or, les Ă©conomies libĂ©rales ont Ă©tĂ© tout aussi incapables de rĂ©soudre les injustices et la pauvretĂ© que les Ă©conomies planifiĂ©es. Non seulement la proportion des chĂ´meurs a augmentĂ© (au delĂ de 10 % de la population active), mais, en plus, de nouvelles catĂ©gories de pauvres sont apparues, encore plus dĂ©munies, parmi lesquelles beaucoup de jeunes. Le passage au capitalisme sauvage n’a pas apportĂ©, ni aux pays de l’Est, ni aux pays en dĂ©veloppement, la rĂ©solution de leurs difficultĂ©s. Les politiques de « dĂ©rĂ©gulation » et d’ »ajustement structurel » prĂ©conisĂ©es par les reprĂ©sentants internationaux d’un libĂ©ralisme doctrinaire ne font que laisser le champ libre Ă des confiscations plus ou moins maffieuses.
En plus, confortĂ©s par l’Ă©chec du communisme, les Ă©conomistes occidentaux, comme ivres d’ĂŞtre dĂ©sormais seuls sur le terrain, se sont crus lĂ©gitimes Ă enfourcher les idĂ©es les plus Ă©troites. Face Ă la formidable demande de liquiditĂ©s rĂ©sultant de l’entrĂ©e de centaines de millions d’acteurs nouveaux dans l’Ă©conomie de marchĂ©, ils n’ont rien trouvĂ© de mieux que de prĂ©coniser la fermeture du robinet monĂ©taire, paralysant l’investissement et entraĂ®nant tout le monde dans la rĂ©cession.
Il n’y a vraiment pas de quoi ĂŞtre fier. On ne me fera pas croire qu’une sociĂ©tĂ© qui offre aux adolescents les perspectives actuelles d’errance et d’exclusion constitue un modèle universel ! Elle a perdu ses racines ; il faut les lui rappeler.
La recherche philosophique, en matière d’Ă©conomie, a Ă©tĂ© autrefois marquĂ©e par un banquier : John Locke, gouverneur de la banque d’Angleterre Ă la fin du XVII° siècle. Au moment oĂą Louis XIV se complaisait dans les fastes et la mise en scène, superbe et ridicule, du pouvoir absolu, Locke se demandait comment l’on pourrait organiser les sociĂ©tĂ©s sur un autre principe que celui du pouvoir.
L’ami de l’innovation est en permanence ramenĂ© Ă cette question : il doute du pouvoir. Pour lui, toute situation dominante est suspecte. Il s’oppose aux confiscations de marchĂ©s, de ressources naturelles, de positions sociales, toutes choses qui sont si convoitĂ©es. Il ne pense pas pour autant que toute forme de pouvoir doive ĂŞtre abolie. Il sait que les grandes choses ne se font pas sans grandes mobilisations, et que tout navire a besoin de la direction d’un capitaine. Mais il croit que tout, y compris le pouvoir, doit ĂŞtre mis en demeure de prouver son utilitĂ©, et qu’il vaut mieux, quand on le peut, se passer de rapports de force. Le principe lĂ©gitime structurant de la sociĂ©tĂ©, dès lors, est transactionnel. Il fait fonctionner, non plus la contrainte, mais le plaisir (d’oĂą « le futile prĂ©cède l’utile »), non plus l’obligation, mais le consentement, aussi Ă©clairĂ© que possible.
Mais ce n’est pas tout : le rĂ´le de l’Homme est d’assumer son pouvoir crĂ©ateur. Le seul vrai pouvoir est le pouvoir sur soi-mĂŞme, gĂ©niteur du talent. La crĂ©ation n’est pas seulement un acte isolĂ©, individuel. Elle se dĂ©ploie Ă travers des institutions, telles que des entreprises, des associations, des organisations de toutes natures. On dĂ©veloppe les innovations en crĂ©ant des institutions nouvelles. Innover est donc un acte instituant, la naissance d’un ĂŞtre nouveau dans le paysage institutionnel. Il se heurte Ă la rĂ©sistance de ceux qui sont dĂ©jĂ lĂ , et qui veulent conserver leur territoire. Notre civilisation a gardĂ© la funeste habitude de considĂ©rer les institutions comme des ĂŞtres intemporels (Ă l’image des anciennes tribus), destinĂ©es Ă rester identiques Ă elles-mĂŞmes pour l’Ă©ternitĂ©.
Les Ă©conomies capitalistes comme les socialistes ont rĂ©sistĂ© Ă l’innovation. Les premières par l’Ă©tablissement de rapports de force et de confiscation de marchĂ©s au profit d’entreprises dominantes ou de chasses gardĂ©es corporatistes. Les secondes Ă©galement par des rĂ©flexes d’appropriation, au moyen des mille ruses dont la bureaucratie est capable.
S’il règne, Ă l’Est comme Ă l’Ouest, une telle complaisance pour les agissements maffieux, c’est sans doute parce que les acteurs Ă©conomiques s’y reconnaissent. La phrase cĂ©lèbre du « parrain » : « je vais lui faire une offre qu’il ne pourra pas refuser » a Ă©tĂ© reconnue comme un prĂ©cepte par les apparatchiks des deux bords. Elle est la bannière anti-innovatrice, le signe de ralliement des crĂ©aticides. Essayez donc d’innover, ou mĂŞme simplement de crĂ©er une entreprise en Sicile, dans une rĂ©gion ou une profession contrĂ´lĂ©e par la maffia. Vous m’en donnerez des nouvelles ! Dès que vous serez en concurrence avec un membre de la famille, on saura vous persuader de modĂ©rer votre audace. Le plus redoutable ennemi du capitalisme n’est pas le socialisme : il est en lui-mĂŞme, quand il se dĂ©grade en capitalisme maffieux.
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