Category: Washignton

déc 29 2009

De l’utilisation d’al-Qaeda au Yémen afin de promouvoir les intérêts stratégiques américains

Comme nous l’expliquions hier soir dans un article et cette nuit sur notre forum, la revendication d’Al-Qaeda  de l’attentat manqué du vol Amsterdam-Detroit de vendredi dernier n’est pas un instant crédible. Tout indique que son véritable objectif consiste à légitimer une plus large implication des États-Unis dans un conflit qui, depuis cinq ans, oppose des tribus chi’ites du Nord du Yémen, qui n’ont aucun lien avec al-Qaeda, au gouvernement de Saana, soutenu par l’Arabie Saoudite et la CIA. Malgré cette diversion crypto-terroriste, il n’est pas difficile de comprendre que c’est une fois de plus l’Iran qui est dans le collimateur des Etats-Unis et de leurs alliés.

La dernière phase paroxystique de la guerre qui dure depuis 5 années, au Yémen, contre les rebelles Houthis, a fait plus de 2000 morts en moins d’un mois et plus de 150 000 sans-abri. Les troupes du gouvernement yéménite se battent contre environ 15 000 rebelles Houthis, armés et entraînés par l’Iran et retranchés dans les montagnes du Nord, autour de Saada, sur la frontière de l’Arabie Saoudite. Les bombardiers de l’armée de l’air saoudienne tapissent les zones rebelles et civiles, et l’armée de l’air et la marine égyptienne transportent des munitions pour l’armée du Yémen avec les encouragements et le financement des Etats-Unis.

Ce pays pauvre de la Mer Rouge, mais stratégique par sa position, scène critique, depuis des années, de la guerre contre de soi-disant extrémistes islamistes, est désormais devenu un théâtre-clé où les Etats-Unis et l’Iran luttent pour la prédominance régionale. Eu égard à cela, le conflit au Yémen peut être comparé en importance avec la guerre du Liban de 2006 et le conflit de Gaza. Ses résultats pèseront lourdement sur les positions stratégiques respectives dans les régions du Golfe Persique et de la Mer Rouge, pour les Etats-Unis, aussi bien que pour l’Arabie Saoudite, l’Egypte et, indirectement Israël aussi, vis-à-vis de l’Iran.

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Les militaires saoudiens utilisent des bombes au phosphore américaines pendant des raids nocturnes (source : Forum Mecanopolis)

Plusieurs sources confirment huit traits saillants du conflit en cours au Yémen :

1. Au début septembre, l’armée du Président Ali Abdallah Saleh a lancé le 6è round de sa guerre depuis l’an 2000 contre les Houthis, en déployant environ 20 000 hommes dans une offensive majeure afin de déloger les 15 000 Houthis de leurs nids d’aigles dans les montagnes (entre 3 à 6000 m d’altitude) dans la province de Saada au nord.

2. Les Houthis sont des Zaydis qui revendiquent leur adhésion à la forme la plus pure de l’Islam chi’ite. Ils se battent pour apporter « la vraie voie » au Yémen, et restaurer l’autorité de l’Imam Zaydi renversé en 1962. Leur nom découle de celui du fondateur du mouvement, Badreddin al-Houti, qui fut tué par l’armée yéménite en 2004. Les Chi’ites Houthis et le Chi’isme iranien n’ont rien d’autre en commun, sauf  l’aide logistique de Téhéran apportée aux rebelles yéménites.

3. Les quantités de matériel lourd que les Iraniens sont parvenus à transférer aux Houthis en quelques semaines ont stupéfié Washington, Saana, Riyad et Le Caire. L’armée yéménite semble mise en difficulté de réprimer ces rebelles et même d’empêcher les combats de s’étendre au-delà de la région de Saada, vers d’autres parties du pays, y compris la capitale.

4. Craignant que le conflit et l’influence Zaydi puisse déborder par-delà la frontière du nord- Yémen vers les régions sud, saoudiennes de Najran et Asir, l’Arabie Saoudite a envoyé son armée de l’air aider l’armée yéménite en tapissant de bombes les bastions houthis dans les villages de montagne de Saada.

5. La petite armée yéménite de 66 000 hommes, manquant de stocks de matériel militaire organisés, a bientôt commencé à se trouver à court de munitions et d’équipement militaire. L’armée égyptienne s’est empressée de fournir cet approvisionnement nécessaire, en mettant en œuvre un corridor naval et aérien.

6. L’Administration Obama s’est lancée dans la mêlée, grâce à son assistance financière alimentant les efforts saoudiens et égyptiens pour venir en aide au Yémen. Elle a été tout dernièrement accordée lors de la rencontre entre les Présidents américain et égyptien à la Maison blanche, le mardi 18 août 2009. Selon cette modalité, le Président américain Barack Obama prend position contre l’Iran aux côtés d’Hosni Moubarak et du Roi Abdallah.

7. Autant que les Etats-Unis et Israël avaient été pris par surprise par les capacités militaires du Hezbollah, lors de la guerre du Liban en 2006, les Américains et ses alliés ont été stupéfaits par la maîtrise du champ de bataille des rebelles Houthi. La 1ère Division d’infanterie mécanisée de l’armée yéménite, renforcée par chacune de ses 6 brigades de commandos- parachutistes et le soutien aérien saoudien, s’est avérée incapable, depuis septembre, de briser la résistance des bastions de montagne des rebelles.

8. Sans la réalisation d’un accord global, le conflit menace de s’étendre et de conduire à une escalade vers la plus importante et la plus dangereuse guerre ayant éclaté dans n’importe quelle partie du monde arabe depuis longtemps. Les Etats-Unis ont manifestement choisi la surenchère en manipulant la revendication par al-Qaïda de cet attentat manqué du vol Amsterdam-Detroit du 25 septembre dernier.

Sur la guerre au Yémen, lire également notre article du 10 novembre dernier.

oct 23 2009

Odyssée de l’espèce [deuxième partie]

Tout système dirigeant, placé en position de confort, tend à se désintéresser de la vie concrète du peuple et de l’évolution des connaissances et des techniques. Il consacre le maximum de son temps à ses intrigues internes. Il conserve ses habitudes de pensée et ses explications du monde envers et contre l’évidence des faits, sauf s’il est menacé dans sa survie ou dans son maintien au pouvoir. Ainsi, pouvoir et progrès font rarement bon ménage, comme nous allons le voir dans le cas de l’Europe.

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Après la stabilité chinoise et le déclin musulman, on peut se demander pourquoi l’extraordinaire explosion de création technique du monde moderne s’est produite en Europe, région qui, au dixième siècle, était habitée d’une population rurale, gouvernée par une féodalité fruste et sportive, plongée dans l’incertitude après la décomposition de l’Empire de Charlemagne. Rien ne la prédisposait à une pareille destinée.

Alors que les civilisations tendent à stabiliser leur système technique, et peuvent vivre en harmonie, sans changer leur technologie, pendant plusieurs siècles, l’Europe a connu, dès la fin du onzième siècle, une profonde déstabilisation, la grande révolution agraire du moyen âge, puis une autre au dix huitième siècle, la révolution industrielle, et actuellement commence une troisième révolution, mondiale cette fois : celle de l’immatériel.

La faille qui permit au changement de s’introduire dans cette civilisation là, alors que les autres y résistaient, c’est, à mon avis, l’absentéisme du pouvoir. Les chevaliers étaient partis en croisade, mais pourquoi ? Pas seulement pour les motifs officiels que nous a transmis l’hagiographie cléricale, mais aussi pour des raisons beaucoup plus concrètes, liées à la situation objective de l’époque. Dès le onzième siècle apparaît un désaccord entre les deux moitiés de la classe dirigeante : le pouvoir temporel féodal d’une part, et le pouvoir spirituel de l’Eglise et des monastères d’autre part. Les trop nombreux enfants de la chevalerie, désÅ“uvrés, se livrent à des pillages. Ils font des chevauchées fantastiques à travers champs, ce qui endommage les récoltes et pillent, même les monastères. Après quelques tentatives infructueuses pour maîtriser ces débordements, l’Eglise invente les croisades : allez donc voir en terre sainte si j’y suis ! Idée géniale, qui va canaliser l’excès de vitalité et la soif d’idéal de cette jeunesse prédatrice. Les croisés s’étant opportunément absentés, les initiatives commencent à fleurir. Les gestionnaires des domaines ruraux vont au marché (c’était interdit), mettent de l’argent de côté, investissent, défrichent, essaient de nouvelles cultures. Libérée de sa classe dirigeante, l’Europe commence à entreprendre.

Financièrement fragilisée, l’Eglise est en même temps menacée dans son hégémonie spirituelle. L’hérésie venue d’Orient, par les marchands, se propage dans le Nord de l’Europe, avant de gagner à sa cause le comté de Toulouse et les « Albigeois ». C’est contre elle que sera construite l’inquisition. Héritiers d’une longue tradition dualiste, antérieure même au christianisme, ces hérétiques, les Cathares, expliquent qu’il n’y a pas besoin de l’Eglise pour se rapprocher de la divinité. Bien plus, ils soupçonnent Rome d’être une manifestation des forces du mal, vu qu’elle prétend représenter un Dieu pauvre, tout en faisant étalage d’immenses richesses. En effet, les prélats et les moines de cette époque menaient grand train, dépensaient allègrement les redevances de leurs domaines, et se livraient à de multiples frasques sans grands risques, leur statut privilégié et sacralisé les plaçant au-dessus des lois.

Alors, dans l’Eglise menacée, tout est mûr pour qu’on s’en remette à un ascète à la poigne de fer : Bernard de Clairvaux, le futur Saint Bernard45. A partir de 1117, il impose ses idées. C’est la révolution cistercienne : travailler de ses mains, comme le veut la règle originelle de Saint Benoît, fuir la ville, nouvelle Babylone, lieu de corruption, bannir le luxe et la décoration, rendre des services concrets au peuple des campagnes. Les connaissances accumulées dans les manuscrits du réseau monastique, qui avait alors le monopole de la circulation du savoir, sont mobilisées au service du sauvetage de Cluny, qui se termine en triomphe. Des centaines de monastères se rallient à cette nouvelle doctrine. De nouveaux établissements sont construits dans des lieux inexploités, au désert comme on disait alors avec emphase.

Au total, sept cents abbayes filles en deux siècles. Pendant la période de plus grande expansion (1145-53), on en comptera une de plus par semaine ! Elles diffusent le savoir technique dans le monde rural environnant. La sélection des semences et des animaux, la généralisation des moulins, source d’énergie servant non seulement à moudre, mais aussi à scier le bois, fouler le drap, actionner des soufflets de forge, datent de cette époque, comme le soc de charrue en fer et le collier d’attelage, qui permettent les grands défrichements. Les marchés se développent et s’internationalisent. Au treizième siècle, s’établit autour des villes de la Baltique (Lübeck, Brême, Cologne, Danzig, Goslar, Hambourg, Lunebourg, Reval, Riga, Rostock, Stralsund) une circulation d’échanges internationaux qui préfigure le grand capitalisme. C’est l’organisation « Hanséatique ». Elle donne lieu à une forme de gouvernement « isonomique » (étymologiquement : qui se tient en équilibre par lui-même. La collectivité des notables exerce un pouvoir collectif, dans lequel aucun n’est dominant, mais où chacun doit rechercher du consentement des autres). Elle établit des règles strictes de fonctionnement du commerce. Elle mobilise les meilleures techniques de navigation : les « cogge » atteignent les 120 tonnes et sont équipés pour la première fois du gouvernail d’étambot. Ils préfigurent les vaisseaux qui partiront à la conquête de l’Amérique aux siècles suivants. L’attachement des cités saxonnes à leurs foires date de cette époque. La prospérité devient explosive. La population double entre 1100 et 1300.

Déclin, Renaissance et Révolution Industrielle

Malheureusement, cette expansion se termine mal, très mal. Au début du quatorzième siècle, la densité atteint une quarantaine d’habitants au kilomètre carré. C’est le maximum que peut nourrir ce système technique rural. Les aléas climatiques suffisent à causer les premières famines (1316). La grande peste de 1348 arrive dans une population déjà affaiblie. Elle tue en un an le tiers de la population européenne. Elle sera récurrente et endémique jusque vers 1475. Arrive la guerre de cent ans. Au total deux siècles de malheur, qui ont marqué la conscience européenne comme une sorte de faute originelle et mystérieuse, un écart des hommes par rapport à l’ordre du monde qu’il faut s’attacher à rattraper. Cette chute s’accompagne d’un durcissement. La technique est à nouveau confisquée. Les corporations se reconstituent. Les territoires professionnels se précisent. L’innovation devient de moins en moins possible à mesure que le maillage des interdits se resserre. Les moyens de production sont confisqués par les institutions en place, lesquelles se maintiennent, faute de mieux, comme recours contre les malheurs.

La population est réduite de moitié entre 1300 et 1500. Elle revient à son niveau d’avant la grande prospérité médiévale. Ce qu’on appelle la renaissance n’est que la fin de ce grand et douloureux déclin. L’essentiel avait été inventé avant. Les grands ingénieurs, comme Léonard de Vinci, mettent en forme des réalisations déjà connues. Le fonds de la technique ne changera pas jusqu’au dix-huitième siècle, sauf sur deux points :

1- L’Espace : un élargissement du monde, avec la conquête de l’Amérique et surtout l’installation des premiers circuits commerciaux planétaires, déploiement mondial de ce que le système hanséatique avait inauguré dans la Baltique.

2-La communication : l’imprimerie a d’abord des conséquences religieuses. Malgré l’inquisition, l’Eglise ne peut empêcher les fidèles de lire et commenter par eux mêmes le texte sacré. À cause de la diffusion du Texte, le protestantisme devient incontrôlable. Deux siècles plus tard, l’imprimerie aura des conséquences technologiques : par la publication de la grande encyclopédie (24000 exemplaires), le savoir jalousement détenu par les corporations est mis dans le domaine public. Il alimentera l’extraordinaire créativité de la révolution industrielle.

Au dix-huitième siècle, le scénario de la révolution industrielle présente des ressemblances troublantes avec celui du Moyen Age. Depuis Louis XIV, la classe dirigeante se trouve affaiblie et divisée. Celui-ci, dès sa jeunesse, répond à la Fronde en attirant les nobles à sa Cour, fabuleuse mise en scène, merveilleux miroir aux alouettes. Ce faisant, il les éloigne de leurs domaines ruraux, qu’ils sont censés gérer. Les intendants en profitent. À la seconde génération de jeux de cour, la noblesse est devenue incompétente, et le clergé ne vaut guère mieux. Alors, dans cette classe dirigeante en lévitation, atteinte d’irréalité, se constitue un courant minoritaire novateur, comme autrefois les cisterciens de Saint Bernard, qui réclame un retour aux fondements. C’est le mouvement philosophique, dont les idées inspirent la Révolution française. Là encore, la déstructuration du pouvoir précède l’innovation technique et la prospérité économique, sa fille.

Dans le cas de l’Angleterre, où la Révolution industrielle s’est déclenchée avant la France, on constate aussi un affaiblissement du pouvoir central, doublé d’une crise. La concurrence des soieries indiennes, travaillées -déjà- avec une main-d’œuvre à très bas prix, menace la laine britannique. C’est toute une chaîne économique, depuis le mouton jusqu’au tissage rural, qui est remise en cause. On interdit, on réglemente, on brûle des cargaisons de marchandises. La pression subsiste. Elle cause une restructuration foncière agricole par la classe montante des landlords. Elle ouvre la voie aux inventions de l’industrie, qui s’établit d’abord dans le textile, avec les filatures et tissages mécaniques. La concurrence indienne est alors vaincue par l’avance technique des machines.

L’industrie, fière de la force de ses machines, comptait volontiers en tonnes. Au milieu du vingtième siècle, on mesurait encore la puissance des nations aux tonnages d’acier et de ciment qu’elles fabriquaient : plus d’une demi-tonne d’acier par habitant et par an !

Chacun pouvait être fier de consommer dix fois son propre poids de ce métal, symbole de richesse et de pouvoir militaire. L’acier, c’étaient aussi des canons, des obus, des blindages, des cuirassés et des chars. On sentait derrière cette évaluation la présence du travailleur de force, démultiplié par des machines. Les regards des dirigeants, captivés par ces images titanesques de la terre fouillée par les engins, n’ont pas vu venir la bataille des matériaux fins. La fibre de carbone et le kevlar par exemple, qui résistent à la traction bien plus que l’acier, sont aussi plus légers et moins repérables par les radars. Ces matériaux allégés à haute résistance sont désormais à la base de la puissance, même militaire, alors que quelques millions de tonnes d’acier supplémentaires n’y changent plus rien.

C’est au début du vingtième siècle que tout a silencieusement basculé. La matière, même vue au microscope, n’avait pas encore livré ses secrets. La lumière elle-même, tantôt onde, tantôt corpuscule, laissait les savants dans l’embarras. Lorsqu’il devint possible de voir, non plus le millième de millimètre, mais le dix millionième, soit dix mille fois plus finement, la représentation de la matière commença la plus extraordinaire transfiguration.

À ce niveau de finesse, en effet, tout est vibration. L’impression de solidité, d’inertie, de dureté, de cohésion, les résistances à la traction, à l’écrasement, aux chocs d’où viennent les performances des « Ã©pées » comme celles des « boucliers », ne sont que l’expression de l’harmonie de minuscules vibrations élémentaires, celles des électrons dans les atomes. Et ce sont les écarts, les sauts vibratoires de ces électrons, qui produisent les couleurs de nos objets familiers.

Toutes les bases de notre perception sensible sont à revoir. Ce qui semble la clef de la puissance, ce qui paraît assurer la stabilité, la sécurité et le poids des choses n’est autre qu’une collection d’oscillations entremêlées qui sont associées aujourd’hui, et pourraient peut-être aussi bien se dissocier demain. Et c’est grâce au calcul vibratoire qu’on peut concevoir des matériaux modernes aux propriétés stupéfiantes. Pendant que les physiciens et les chimistes découvrent cet univers fantastique, les techniciens continuent leur savoir-faire ancien. Le décalage entre les deux n’est pas encore résorbé.

Au fond, osons le dire, chacun s’interroge : si tout est vibration, et si les différences vibratoires donnent de la lumière, que sommes nous, êtres vivants ? Peut être des porteurs de lumière, et certainement bien autre chose qu’un morceau de glaise parcouru d’un souffle, comme le voulaient les anciens mythes. Ainsi, rien qu’en regardant la matière, nous voyons non seulement les anciens présupposés matérialistes s’effacer, mais aussi les représentations traditionnelles du monde, issues de plusieurs milliers d’années de tâtonnements, remises en cause.

Etoile et réseau, pouvoir et société civile

La télévision a été mise en place avant le téléphone61. Partout, les gouvernements ont fait en sorte que la population ait la télévision pour pouvoir écouter leur message, mais n’ont pas été aussi pressés de poser le téléphone, toujours méfiants des complots que le peuple pourrait ourdir. C’est pourtant l’outil principal de la petite entreprise. Qu’est-ce qu’un entrepreneur, sinon quelqu’un qui décroche son téléphone pour mettre ses fournisseurs en concurrence, communiquer avec ses clients et avec ses banquiers ?

Tocqueville faisait observer que les hommes étant de plus en plus occupés d’affaires personnelles et particulières, ils consacraient moins de temps aux questions d’intérêt général. Il en déduisait que les pouvoirs déclinaient, et qu’il y aurait à l’avenir moins de guerres. L’Histoire lui a donné tort jusqu’au milieu du vingtième siècle, mais on voit pointer maintenant les conditions nécessaires pour que sa prédiction se réalise. L’agressivité se manifeste autrement. Les batailles sont commerciales, réglées comme dans un tournoi par les lois de la concurrence. N’est-ce pas aussi la phase de dissolution de l’Etat, pressentie par Marx ? La bureaucratie serait-elle soluble dans le téléphone ?

Et, si nous prolongeons à échéance 2020, au rythme actuel d’équipements, tous les pays du monde, et notamment les plus peuplés, l’Inde et la Chine (à eux deux 40% de la population mondiale), franchissent le seuil dit de la « transparence » (environ dix lignes pour cent habitants) au delà duquel aucune économie n’est plus contrôlable par une bureaucratie centralisée. Ce qui en résulte n’est pas le village planétaire que pressentait Mac Luhan, mais une multiplicité de villages délocalisés, professionnels en diaspora et une dissolution des anciens pouvoirs.

Le téléphone est si familier qu’on oublie vite ce qu’était la vie sans lui. N’empêche qu’il court-circuite les autorités et rend le pouvoir à ceux qui veulent bien le prendre, c’est-à-dire à ceux qui entre-prennent (se placent entre, dans les interstices, là où les autres ne voient pas, et prennent) ; autrement dit, à ceux qui se démènent pour traiter et faire circuler l’information, et non plus à ceux qui s’endorment sur des situations acquises on des privilèges. Le pouvoir est à prendre. Il est en permanence remis en cause.

Machiavel distinguait déjà deux types d’organisation : dans les premières, centralisées (la Turquie à son époque), tout procède du souverain. Les responsables sont nommés par lui, et révoqués sans délai. Il en résulte que le pouvoir est difficile à prendre, car tout réagit avec unité, mais facile à garder une fois qu’on l’a. Dans les secondes, décentralisées (la France à son époque), la légitimité est répartie entre des barons, qui ont chacun une assez grande autonomie. Il en résulte, dit justement Machiavel, que le pouvoir est plus facile à prendre, car on trouve aisément des barons mécontents à qui s’allier, mais plus difficile à garder, car les barons continuent à comploter après que vous ayez accédé au pouvoir. Il faut transposer cette analyse pertinente à notre prospective. La communication en réseau crée une décentralisation de fait, et le foisonnement des mouvements d’information rend les activités physiquement incontrôlables. George Orwell décrivait dans son roman, « 1984″, un état policier surveillant tout par visiophone. Dans une société décentralisée et interconnectée c’est un phantasme techniquement irréalisable, quelle que soit la volonté du pouvoir en place. Comment imaginer concrètement une moitié de la population employée aux écoutes téléphoniques pour surveiller l’autre moitié ? Qui écoute alors ceux qui écoutent, et qui prend le temps de lire le résultat de ces intéressantes surveillances ?

Pour nous, depuis le milieu des années 80, l’ouverture des pays de l’Est était inévitable. Pourquoi ? Parce que le pouvoir central, même avec tous les attributs de la force, ne peut résister à la montée des échanges. Avant, rien n’était possible en dehors de lui. Dès que les communications sont installées, presque tout peut se faire sans lui. Il se dissout dans la société civile, comme un sucre dans l’eau.

Le paysage institutionnel mondial se recompose. Il était dominé par les États- Nations. Ils déclinent, pendant que d’autres entités montent en puissance : les entreprises d’abord. Non seulement les grandes multinationales, qu’on croyait destinées à dominer la planète, mais surtout la cohorte des petites entreprises, fondées chacune sur un talent. Car on peut désormais être multinational sans la lourdeur des grandes structures.

Le point sur la démographie :

Au début des années 80, les premiers résultats de régulation de la fertilité sont apparus. Sur tous les continents, la limitation volontaire des naissances a commencé. Les perspectives sont devenues moins alarmistes. Dès le milieu des années 80, les calculs des Nations Unies décrivaient un plafonnement de la population mondiale, aux environs de 10 milliards vers 2100. Nous avons repris ces travaux, en réajustant leurs hypothèses, qui nous paraissaient trop optimistes, particulièrement pour la régulation des naissances en Inde et en Chine. Le calcul donne une stabilisation à environ 13 milliards d’habitants en 2140-2160 (au lieu de 10 en 2100). Il s’agit aussi d’une « transition démographique », soit un passage d’un régime ancien de forte fertilité et forte mortalité juvénile, à un régime nouveau de faible fertilité et faible mortalité.

Faible mortalité, dites-vous ? Et le SIDA ? Est-ce que l’espèce humaine risque d’être décimée, comme autrefois par les grandes pestes ? Il est vrai que, dans certains pays d’Afrique, la proportion de séropositifs semble telle (on parle de 30% de certaines classes d’âge) que la pyramide démographique en portera sans doute la trace. Il faut néanmoins se souvenir que seuls des événements cataclysmiques affectent sensiblement la démographie. Les deux guerres mondiales n’ont fait que des entailles, maintenant effacée pour la première, dans la pyramide européenne. Or, le SIDA est loin d’être aussi contagieux que la grande peste de 1348, qui tua en un an le tiers d’une population européenne désarmée. Il oblige à contrôler sa sexualité. Sa prévention va donc accélérer la diffusion du contrôle des naissances, la montée des valeurs féminines, et peut être baisser légèrement le plateau de 13 milliards.

Si nous sommes 12 ou 13 milliards en 2100, plus du double de maintenant, une angoisse ancestrale monte aux lèvres : « Est-ce qu’il y aura à manger pour tout le monde ? » Voyons d’abord la répartition actuelle de l’espèce humaine sur la planète. Voici une carte du peuplement sans frontière où un petit point représente 1 million d’habitants, et un gros point une ville de plus de 5 millions. Il y a seulement quatre zones denses dans le monde : la Chine, l’Inde, l’Europe de l’Ouest et l’Est de l’Amérique du Nord jusqu’aux grands lacs. Le reste est relativement vide. Même l’Afrique n’est pas surpeuplée dans l’absolu, compte tenu de ses immenses ressources naturelles. Décimée par des famines scandaleuses, elle semble actuellement surpeuplée car sa technologie agricole est restée traditionnelle. Les progrès ont été appropriés par des systèmes prédateurs.

Globalement, il n’y a pas vraiment de quoi s’inquiéter, disent les agronomes. Un inventaire détaillé a été fait au début des années 80 : Avec les techniques que nous connaissons, on pourrait nourrir dès aujourd’hui 30 à 40 milliards d’habitants. C’est deux fois plus qu’il n’en faut, et cela sans compter l’aquaculture et les possibilités nouvelles de l’agriculture (plantes transgéniques…). Les ressources naturelles inemployées sont énormes. Partout, on voit des cultures en terrasses abandonnées, des terres en jachère et des zones fertiles délaissées. Les pays développés souffrent de surproduction.

A l’échelle mondiale, les régions dont la population risque de saturer les subsistances sont en fait peu nombreuses. Quand on met en regard les surfaces arables et les capacités hydrologiques d’une part et les prévisions démographiques d’autre part, seuls les pays suivants risquent de saturer leurs subsistances dans les décennies à venir : le Burundi, le Bangla Desh, l’Egypte, le Kenya, le Malawi, le Rwanda, et les pays désertiques du pourtour méditerranéen, à l’exception du Maroc. Contrairement à une idée répandue, les deux poids lourds de la démographie (40 % de l’espèce humaine) pourraient nourrir une population plus nombreuse : 2 milliards de plus pour la Chine et 3 milliards pour l’Inde, sans compter les récoltes pluriannuelles. « Les pays en danger de rupture ne totalisent pas 300 millions d’habitants, soit moins de 6 % de la population mondiale. C’est un chiffre certes énorme, mais trop faible en proportion de l’ensemble de la planète pour crier au feu. »

Préparer la société de création

Douter du pouvoir

Le débat politique de l’ère industrielle s’est enfermé dans un dialogue de sourds entre la « droite » et la « gauche ». L’une et l’autre se sont mobilisées pour « défendre » des « acquis », et non pour aider l’innovation. Ne nous laissons pas entraîner par le tumulte des invectives. Elles sont déjà dépassées. L’affrontement droite-gauche correspond à un moment particulier de l’Histoire, marqué par un certain état de la technique : l’industrialisation de masse.

En effet, si la production met l’Homme au service de la machine, le contraint à des travaux répétitifs et déqualifiés qui le transforment à son tour en machine – si la compétition exige de lui un rendement toujours accru, force son corps à des performances contre nature – alors l’industrie est une oppression, quels que soient les avantages procurés par ailleurs.

L’Histoire s’écrit comme un affrontement des oppresseurs et des opprimés, des riches et des pauvres. Elle s’écrit aussi comme un mouvement dialectique au sens de Hegel. Dans la confrontation du « maître » et de l’ »esclave », le second devient dépositaire, puis détenteur du savoir pratique, et la situation se retourne secrètement d’abord, puis visiblement à son avantage. Le pouvoir change de mains, mais que fait le nouveau promu de son nouveau pouvoir ? Il reproduit, inversés, les schémas anciens. Le dialogue de sourds entre le pouvoir et le contre-pouvoir continue. La nouveauté est prévue comme un horizon. Mais rien de solide ne l’établit dans sa nécessité. On espérait la création, la montée de l’Esprit. Il n’y a qu’un jeu de bascule, des invectives morbides entre des politiciens tristes.

Or, désormais, le changement est là. Le nouveau système technique s’installe, entraînant dans son sillage une autre société. Né à la fin du vingtième siècle, il déroule ses possibles tout au long du vingt et unième. Tout ne se fera pas du jour au lendemain. Il faut du temps pour construire les infrastructures, et encore plus de temps (une à deux générations) pour que les humains s’habituent aux technologies, et tirent parti de leurs immenses possibilités. Au total, le délai de mise en place sera comparable à celui de la révolution industrielle : au moins un siècle. Mais ne sous estimons pas l’ampleur du changement. Intéressons-nous aux innovateurs. Ce sont les pro-grammeurs de l’avenir.

Avec l’ouverture des pays de l’Est, la crédibilité des économies « planifiées » s’est effondrée. Les critiques à l’égard du capitalisme ne sont pas pour autant abolies. Sans doute, il n’y a plus de force politique pour les divulguer. Cela a été interprété comme un victoire définitive du capitalisme sur le communisme. Si l’establishment du business se croit vainqueur et lavé des critiques, il se trompe lourdement. Dans le registre de l’Esprit, ce ne sont pas les mouvements d’opinion ou les rapports de force qui font la loi. Ce n’est pas celui qui parle le plus fort qui a raison, ni même celui qui a le micro. Les choses sont vraies ou fausses en elles-mêmes, indépendamment du nombre ou de l’influence des gens qui y croient ou n’y croient pas. Il faut d’abord tirer la leçon des expériences avec honnêteté intellectuelle.

Or, les économies libérales ont été tout aussi incapables de résoudre les injustices et la pauvreté que les économies planifiées. Non seulement la proportion des chômeurs a augmenté (au delà de 10 % de la population active), mais, en plus, de nouvelles catégories de pauvres sont apparues, encore plus démunies, parmi lesquelles beaucoup de jeunes. Le passage au capitalisme sauvage n’a pas apporté, ni aux pays de l’Est, ni aux pays en développement, la résolution de leurs difficultés. Les politiques de « dérégulation » et d’ »ajustement structurel » préconisées par les représentants internationaux d’un libéralisme doctrinaire ne font que laisser le champ libre à des confiscations plus ou moins maffieuses.

En plus, confortés par l’échec du communisme, les économistes occidentaux, comme ivres d’être désormais seuls sur le terrain, se sont crus légitimes à enfourcher les idées les plus étroites. Face à la formidable demande de liquidités résultant de l’entrée de centaines de millions d’acteurs nouveaux dans l’économie de marché, ils n’ont rien trouvé de mieux que de préconiser la fermeture du robinet monétaire, paralysant l’investissement et entraînant tout le monde dans la récession.

Il n’y a vraiment pas de quoi être fier. On ne me fera pas croire qu’une société qui offre aux adolescents les perspectives actuelles d’errance et d’exclusion constitue un modèle universel ! Elle a perdu ses racines ; il faut les lui rappeler.

La recherche philosophique, en matière d’économie, a été autrefois marquée par un banquier : John Locke, gouverneur de la banque d’Angleterre à la fin du XVII° siècle. Au moment où Louis XIV se complaisait dans les fastes et la mise en scène, superbe et ridicule, du pouvoir absolu, Locke se demandait comment l’on pourrait organiser les sociétés sur un autre principe que celui du pouvoir.

L’ami de l’innovation est en permanence ramené à cette question : il doute du pouvoir. Pour lui, toute situation dominante est suspecte. Il s’oppose aux confiscations de marchés, de ressources naturelles, de positions sociales, toutes choses qui sont si convoitées. Il ne pense pas pour autant que toute forme de pouvoir doive être abolie. Il sait que les grandes choses ne se font pas sans grandes mobilisations, et que tout navire a besoin de la direction d’un capitaine. Mais il croit que tout, y compris le pouvoir, doit être mis en demeure de prouver son utilité, et qu’il vaut mieux, quand on le peut, se passer de rapports de force. Le principe légitime structurant de la société, dès lors, est transactionnel. Il fait fonctionner, non plus la contrainte, mais le plaisir (d’où « le futile précède l’utile »), non plus l’obligation, mais le consentement, aussi éclairé que possible.

Mais ce n’est pas tout : le rôle de l’Homme est d’assumer son pouvoir créateur. Le seul vrai pouvoir est le pouvoir sur soi-même, géniteur du talent. La création n’est pas seulement un acte isolé, individuel. Elle se déploie à travers des institutions, telles que des entreprises, des associations, des organisations de toutes natures. On développe les innovations en créant des institutions nouvelles. Innover est donc un acte instituant, la naissance d’un être nouveau dans le paysage institutionnel. Il se heurte à la résistance de ceux qui sont déjà là, et qui veulent conserver leur territoire. Notre civilisation a gardé la funeste habitude de considérer les institutions comme des êtres intemporels (à l’image des anciennes tribus), destinées à rester identiques à elles-mêmes pour l’éternité.

Les économies capitalistes comme les socialistes ont résisté à l’innovation. Les premières par l’établissement de rapports de force et de confiscation de marchés au profit d’entreprises dominantes ou de chasses gardées corporatistes. Les secondes également par des réflexes d’appropriation, au moyen des mille ruses dont la bureaucratie est capable.

S’il règne, à l’Est comme à l’Ouest, une telle complaisance pour les agissements maffieux, c’est sans doute parce que les acteurs économiques s’y reconnaissent. La phrase célèbre du « parrain » : « je vais lui faire une offre qu’il ne pourra pas refuser » a été reconnue comme un précepte par les apparatchiks des deux bords. Elle est la bannière anti-innovatrice, le signe de ralliement des créaticides. Essayez donc d’innover, ou même simplement de créer une entreprise en Sicile, dans une région ou une profession contrôlée par la maffia. Vous m’en donnerez des nouvelles ! Dès que vous serez en concurrence avec un membre de la famille, on saura vous persuader de modérer votre audace. Le plus redoutable ennemi du capitalisme n’est pas le socialisme : il est en lui-même, quand il se dégrade en capitalisme maffieux.

La première partie de cet article est disponible ici.

La troisième partie de cet article est disponible ici.

oct 16 2009

Odyssée de l’espèce [première partie]

Si vous ne croyez pas au futur, essayez donc le passé !

Le passéisme nationaliste s’exacerbe dans les Balkans. Le passéisme théologique enflamme les intégrismes dans toutes les religions (islamique, chrétienne, juive, hindouiste…). La politique et les affaires s’engluent dans des contentieux. Faute d’être en mesure de regarder l’avenir, les années 90 foncent tête baissée vers leur passé. C’est un mouvement compréhensible. Les psychanalystes l’appellent une régression. Face au « choc du futur » 2, on va chercher des solutions toutes faites. On rejoue les drames d’autrefois, on boit la coupe jusqu’à la lie. Alors seulement, une fois ce mouvement accompli, on peut accepter que reviennent les temps créateurs et tourner à nouveau son regard vers l’avenir. J’invite à le faire le plus tôt possible.

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Thierry Gaudin est un polytechnicien et ingénieur des Mines, expert auprès de l’OCDE, des Nations unies et de la Commission européenne. Il est aussi président de l’association Prospective 2100. Dans son livre « 2100 : l’Odyssée de l’espèce », publié en 1993, il s’appuie sur une recherche et une connaissance personnelle des mécanismes de l’innovation et des interactions technique de la société. Il s’agit d’un travail de prospective, résultat de dix années d’échanges avec des centaines de personnes, qui s’appuie sur les mécanismes du passé pour tenter d’appréhender ceux du futur. L’auteur nous livre des scénarios viables pour sortir de problèmes sociétaux divers, encourageant principalement le recours à l’innovation et à l’esprit d’entreprendre. Cependant, imaginer qu’il puisse y avoir une remise en question des pouvoirs établis qui découlerait de la libre application de la créativité de chacun ne serait sans doute pas raisonnable avant la deuxième moitié du 21ème siècle. Il n’en demeure pas moins que les pistes proposées par Thierry Gaudin pour améliorer le fonctionnement du monde ainsi que ses constats sur le passé et le présent de nos civilisations sont difficilement critiquables, à l’exception d’un regard qui me paraît trop optimiste sur les bienfaits éventuels du mondialisme et sur l’attente d’une bonne et sincère volonté politique en matière de progrès. Nous reprendrons en trois articles les extraits du livre qui sont les plus pertinents et les plus liés au domaine dont Mecanopolis traite.

Estimer la vitesse des changements

Si l’on compare notre travail aux prospectives « mécanistes », il apparaît une différence majeure, que j’appelle ‘l’hypothèse de la conscience ». Elle s’énonce ainsi : un système vivant ne se laisse pas mettre en péril sans réagir. On peut certes observer dans la Nature des comportements suicidaires. Mais ils sont rares. Que ce soit par la guerre ou la destruction de l’environnement, le scénario d’un suicide collectif de l’Espèce humaine n’est pas le plus vraisemblable : à titre d’illustration -mais non de preuve-, je constate que, depuis quarante ans, l’humanité a les moyens (nucléaires) de se détruire en quelques heures, et qu’elle ne s’en est pas servi.

Une difficulté de la prospective à long terme est d’estimer la vitesse des changements. On trouve en effet sur ce point les positions les plus excessives et les moins étayées. Certains maintiennent qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et continuent à regarder l’avenir comme une reproduction des intrigues et des luttes d’autrefois. D’autres mythifient l’accélération de l’Histoire, et répètent, par exemple, sans aucune justification que, d’ici dix ans, la moitié des produits que nous consommerons ne sont pas encore sur le marché.

En observant plus attentivement, on peut estimer quelques ordres de grandeur : Le délai de renouvellement est variable d’un secteur à l’autre. L’habillement suit une mode qui se définit deux fois par an, les collections d’été et d’hiver. Mais un modèle d’automobile, tel que la Coccinelle Volkswagen ou la Renault 5, a une durée de vie qui se compte en dizaines d’années. Comme un wagon de chemin de fer peut servir pendant trente ans, l’évolution des formes est encore plus lente pour le matériel ferroviaire. Les grandes installations industrielles, telles que les cimenteries, sont renouvelées par morceaux en une trentaine d’années. La tour Eiffel a fêté son centenaire. Le canal de Panama, qui, date de la même époque, est là pour mille ans.

En définitive, ce sont les croyances humaines qui changent le plus lentement. L’âge de nos religions se compte en millénaires, mais peut-être vont-elle bientôt évoluer.

On ne parle pas de la même chose selon les échéances :

À trois mois, ce sont les fluctuations erratiques de la conjoncture.

À trois ans, ce sont les mouvements de mode et les dérives économiques.

À trente ans, ce sont les renouvellements des générations, avec leurs styles de vie différents, et aussi les achats ménagers. Par exemple, la période des trente glorieuses (1950-1980) en Europe est caractérisée par deux vagues d’investissements : la reconstruction de l’après guerre et le premier équipement des ménages en réfrigérateurs, cuisinières, machines à laver, téléviseurs et automobiles. Chacune de ces vagues, créatrice d’emplois et porteuse de prospérité, s’étend sur une génération. Lorsque les ménages ont été équipés à plus de 80%, la demande s’est ralentie, le chômage a augmenté et l’économie est devenue plus hésitante.

À cent ans, ce sont les infrastructures, tels que les ports, les autoroutes, les voies ferrées, les grands aménagements urbains. Ce sont aussi les réseaux, par exemple le réseau électrique. Les premières électrifications urbaines datent du siècle dernier. Mais il faut attendre vingt ans après la seconde guerre mondiale pour que l’électricité soit partout dans les campagnes en Europe. Or, c’est à partir du moment où les ménages disposent chez eux de l’énergie électrique qu’ils peuvent s’équiper en électroménager. À l’échelle mondiale, même si aucun pays n’est totalement dépourvu de réseau, la majorité de la population n’est pas encore connectée. Si l’on prolonge les tendances actuelles, il faut attendre la seconde moitié du 21ème siècle pour que tout le monde ait l’électricité à domicile. La vague de prospérité que nous voyons actuellement se dessiner en Chine, en Inde et en Asie du Sud Est correspond à nos trente glorieuses, mais seulement pour une fraction urbaine des deux milliards et demi d’habitants de cette région -la moitié de l’espèce humaine-, qui s’équipe avec avidité.

Toutefois, le délai d’accoutumance de l’usager limite la vitesse de diffusion des nouvelles technologies. Les fabricants de micro-ordinateurs croyaient, au début des années 80, inonder le marché en une décennie. Il n’en a rien été. Dès 1985, ils ont dû réviser en baisse leurs prévisions. Ce n’est pas que les clients manquaient de ressources pour acheter leurs machines. Elles coûtaient déjà moins cher qu’une auto. Mais les usagers n’y étaient pas encore habitués, et ce nouvel instrument modifiait sensiblement leur façon de travailler. Il a donc fallu attendre une génération d’accoutumance, et l’apparition de logiciels plus conviviaux. On peut conjecturer que, si un nouveau produit suppose une évolution des façons de faire, alors il faut au moins une génération pour qu’il s’impose au public, même si ses avantages sont évidents.

Un regard mondialiste :

Certains, autrefois, ont fait évoluer le regard : Les philosophes, qui travaillent avec les hommes d’action. Leurs visions ont structuré la société. Ainsi, au début du dix-neuvième siècle, Saint-Simon, le maître à penser des ingénieurs, disait : « L’ancien pouvoir spirituel, c’était l’Eglise. L’ancien pouvoir temporel, c’était la noblesse, caste de guerriers devenue inutile… Le nouveau pouvoir spirituel, c’est la Science, et le nouveau pouvoir temporel, c’est l’Industrie. » N’est-ce pas ce qui s’est réalisé depuis, dans le monde entier ? La « révolution industrielle » n’est-elle pas tout entière dans cette formule, complétée à l’époque par des énoncés précurseurs, articulant un grand projet social : exploiter la Nature pour procurer aux hommes les bienfaits de la Science et de la Technique, sa fille.

En quoi sommes-nous déjà différents de nos prédécesseurs ? En cela que nous quittons la vision tribale de l’Histoire pour une vision universelle. Les distinctions entre nations, ethnies, religions ne sont pas effacées, mais remises à leur place : celle de modalités culturelles, vouées, non plus à entrer en conflit, mais à s’enrichir mutuellement. Car, au-delà des particularismes, il y a l’unité mondiale de la Science qui proclame désormais l’unité du vivant « de l’amibe à l’éléphant », et l’unité des technologies, qui créent un système de communication mondial, sorte de « cerveau planétaire » dont la conscience devient chaque année plus perceptible par la voie des médias et des télécommunications.

Le mondialisme, au vingtième siècle, paraissait réservé à de doux rêveurs, régulièrement démentis par l’atrocité des guerres et des persécutions. Au tournant du troisième millénaire, les conditions techniques sont réunies pour qu’il entre dans les faits, insensiblement. Mais cette métamorphose inéluctable s’accompagne de craquements et de déchirements. Les vieux particularismes et les attachements anciens sont réactivés. Ils luttent avant de céder la place.

L’ingénieur Legrand, dès 1840, proposait une carte mondiale des voies ferrées.

Les Européens, au XIX° siècle, avaient un projet mondialiste, étayé par une philosophie constructive, le positivisme. Leur doctrine se résumait en deux idées : la liberté, plus les infrastructures. Actuellement, avec le vent de libéralisme qui souffle sur le monde, il est de bon ton de faire semblant de croire que la liberté économique apporte la solution de tous nos maux. Or, une société économiquement libre sans infrastructure est une société d’embouteillage où tout le monde perd son temps. Pire, sans infrastructure éducative, c’est une société d’exclusion qui nourrit en son sein les germes de sa propre destruction.

Allons-nous, au 21ème siècle, retrouver des visions planétaires ? Certainement, car le maillage des communications facilite la montée et l’émergence d’une conscience globale. On commence à voir apparaître de grandes idées : des idées écologiques (transformer la planète en jardin) et des idées techniques, comme, par exemple, au Japon, celle de cités marines pour plusieurs centaines de milliers d’habitants (Le projet présenté par la société Taisei (la cité volcan) a la forme du mont Fuji. Cette cité ferait 6500m de diamètre à la base et 4000 mètres de haut. Elle accueillerait 700000 personnes (Futurist, Mai-Juin 93). La planète creuse artificielle proposée par physicien américain O’Neill, sorte de Léonard de Vinci contemporain, est un cylindre d’un kilomètre de diamètre. Pour créer à sa périphérie une gravité équivalente à celle de la terre, elle fait un tour sur elle-même en une minute. Elle contient des lacs, des petites montagnes, des bois, tout un espace « naturel ». Lorsque les films de fiction26 nous montrent des vaisseaux spatiaux qui ressemblent à des immeubles de bureaux, c’est un non sens. Bien qu’il domine les autres espèces, l’homme ne peut se passer de la Nature.

Il en est solidaire, il a besoin d’elle pour recycler l’oxygène, l’eau… Il appartient à la biosphère. Il est solidaire des plantes et des animaux. Dans l’Espace, il faut qu’il emmène avec lui une nature organisée, une « Techno Nature » placée sous sa protection.

D’où l’importance de l’expérience américaine « Biosphère 2″ où huit personnes passent deux ans dans un écosystème fermé complet sous une bulle étanche, ne communiquant avec l’extérieur que par des informations, sans apport de matière. Au-dedans, on voit non pas une forêt vierge, mais un potager moderniste, dans lequel tout est recyclé. Ce morceau de Nature est destiné, ultérieurement, à être placé en orbite puis contrôlé dans son évolution. Puis, dans les siècles à venir, les planètes creuses artificielles iront vers d’autres systèmes solaires, de sorte que l’homme deviendra le messager de la vie à travers les étoiles, même après la mort du soleil.

Une référence : le milieu du 19ème siècle

Alors, que se passera-t-il au 21ème siècle ?

Les prochaines décennies sont très durement menacées par les conséquences de l’implosion des villes, la montée de l’exclusion et des systèmes maffieux. Les premiers scénarios qui viennent à l’esprit sont noirs. Ils ont l’odeur du chaos. On n’arrive pas à voir au-delà des confrontations entre une société officielle affaiblie, rongée de luttes intestines, sans véritable projet, et des exclus qui frappent à la porte de plus en plus durement.

Néanmoins, l’Histoire relativise nos visions catastrophistes. L’espèce humaine en a vu d’autres. Et elle s’en est tirée. Nos ancêtres, au XIX° siècle, sont en Europe devant une situation comparable à celle du monde à la fin du vingtième siècle : En 1848, la classe dirigeante perd ses illusions. Face à un prolétariat subissant des conditions de pauvreté et d’insalubrité lamentables, elle se divise en deux courants d’opinion : un courant humaniste et un courant conservateur.

Les humanistes disent : « Nous n’avons pas le droit de laisser des êtres humains vivre dans de pareilles conditions, c’est inadmissible ». Ils ont raison. Et les conservateurs ajoutent : « Mais, attention, ils deviennent dangereux ! ». Ils ont raison aussi. Les uns et les autres aboutissent à la même conclusion : Il faut faire quelque chose.

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Des moyens énormes sont alors mobilisés. On passe d’une petite bourgeoisie frileuse, à l’esprit étroit, qui compte ses sous, fait du contentieux, envoie ses débiteurs en prison, à une grande bourgeoisie au long cours, qui investit massivement, construit les chemins de fer, les grands magasins, les banques, l’industrie lourde, les routes, le canal de Suez et celui de Panama. Elle prend des risques immenses, manifeste une vision mondialiste et, pour mener à bien ses projets, crée de la monnaie par « transformation du crédit » (cette expression désigne l’utilisation de l’argent des dépôts exigibles à court terme pour des investissements à long terme, en espérant que les déposants ne réclameront pas tous leur dû en même temps. Ce genre de pratique crée de la monnaie. De nos jours, elle est attentivement contrôlée par les autorités monétaires (ratio Cooke…). Mais des émissions en monnaies étrangères (euro-dollars, euro-yens) échappent encore à ces limitations).

Nos ancêtres structurent les villes (Haussmann) et structurent les esprits (Jules Ferry). Dans l’Angleterre de la Reine Victoria, et dans l’Allemagne de Bismarck, c’est le même mouvement que dans la France de Napoléon III : des investissements d’urbanisme, d’éducation et de contrôle social d’une ampleur formidable. Et ça réussit ! Au lieu de la révolution prévue par Marx, et malgré deux guerres mondiales, l’Europe de l’Ouest connaît au vingtième siècle la plus grande prospérité de son histoire.

Les villes européennes abordent les années 1900 avec des avenues assez larges pour accueillir l’automobile, bien que tracées avant son invention, et une population assez instruite pour s’intégrer dans l’économie industrielle. L’Europe doit son développement actuel à la structuration urbaine du siècle dernier, qui d’ailleurs n’était pas sans arrière-pensée de maintien de l’ordre, et aussi à sa structuration éducative qui n’était pas non plus sans intention de contrôle social.

Cette référence nous place dans une prospective de la rupture. Si les mêmes causes produisent les mêmes effets, alors, quand la situation devient intolérable, la classe dirigeante prend peur et fait ce qu’il faut pour que ça cesse. La réponse du siècle dernier présente un caractère universel : on structure l’espace ; on structure les esprits. Elle est faite de grands programmes, menés avec les meilleures technologies de l’époque. On peut conjecturer que la réponse du début du 21ème siècle à la montée des dangers sera de même nature, mais avec des moyens techniques autrement puissants.

1980-2020 : La société du spectacle.

Le soulagement suivant la chute du mur de Berlin est de courte durée. L’ordre bipolaire de la guerre froide recouvrait une toute autre réalité. L’océan des pouvoirs des blocs se retire, délité par les télécommunications. Les particularismes tribaux et religieux refont surface, tels de vieux rochers qu’on avait oubliés.

Le monde de la fin du vingtième siècle est une mosaïque d’ethnies irascibles, attachées à des valeurs du passé, comme fétichisant la possession de territoires ou de positions privilégiées. Après le Liban, la Yougoslavie, l’Inde, l’Asie centrale, l’Afrique sont saisis de pulsions intégristes et de persécutions ethniques. L’Asie se réarme. Des affrontements raciaux, sporadiques et complexes, éclatent ici et là, comme des bulles de haine à la surface du chaudron du diable.

On croyait avoir définitivement banni de telles atrocités. C’était oublier trop vite le désarroi des illettrés, le désespoir du chômage, la réaction à l’exclusion. Sans avenir crédible, on se jette dans les bras des forces du passé. Dans les pays de l’Est, les chefs ont été chassés, mais les sous chefs sont encore là. Ils représentent un recours, d’esprit plus étroit.

Néanmoins, le nouveau système technique continue sa progression, apportant avec lui de nouvelles façons de faire. La technique est, dans ce monde troublé, le lieu où l’intelligence a raison de la force, et cela jusqu’au cÅ“ur du domaine d’élection de la force brute : celui des armements.

Par ailleurs, la technique moderne relie les hommes, par-dessus les croyances et les frontières. Bien qu’inventée après le téléphone, la télévision est mise en place avant. Elle institue une société du spectacle, planétaire, où la réalité est transfigurée, conditionnée pour capter une attention fugitive. Elle injecte subrepticement des messages publicitaires dans le mental du public, entretient des confusions en même temps qu’elle apporte de vraies informations, sollicite les pulsions en même temps qu’elle fait place aux arts et ouvre à la connaissance de la Nature.

Le monde est ivre. Il a perdu ses repères. La surinformation produit des effets hallucinogènes. Des individus s’isolent au moyen de leur baladeur ou se livrent à un dialogue compulsif avec leur jeu vidéo. Comme celle de la fascination, l’habitude de la manipulation des esprits s’installe insensiblement et devient comme naturelle. Avec un « reality show », un inconnu peut en quelques jours être adulé de millions de téléspectateurs. Il peut aussi vite retomber dans le purgatoire de la réprobation. On joue « Dallas » à tous les étages.

Les médias enseignent sans le vouloir la passivité. Ils absorbent l’énergie du spectateur dans des intrigues étrangères. Ayant vécu par procuration des événements hors du commun, l’individu n’a plus le désir d’entreprendre à sa propre mesure. Il devient soit mégalomane, soit déprimé. Des millions de personnes cherchent un emploi. Il y a de moins en moins d’entrepreneurs pour les embaucher. Partout, on manque d’employeurs plus que d’employés.

Les milieux financiers sont touchés. Ils interfèrent avec le médiatique. Les grands entrepreneurs rachètent des chaînes de télévision. L’argent et la crédibilité s’enchevêtrent. Les fortunes se font et se défont de plus en plus vite. Un raider peut lever en trois coups de téléphone l’équivalent du salaire annuel d’un million de paysans indiens. Les places financières, interconnectées, ballottent des milliards de dollars à travers la planète au gré des vagues spéculatives. Les régions et les métiers sont à la merci d’ouragans imprévisibles, aux causes lointaines, insaisissables et aléatoires. L’exclusion s’accroît. Les troubles aussi. La crainte du danger monte. On sent comme des forces telluriques qui fermentent dans les banlieues, s’apprêtant à faire craquer l’ancien monde. La chrysalide se prépare à accoucher, mais de quoi ?

2020-2060 : La société d’enseignement.

Le capitalisme avait gagné. L’Europe de l’Est, puis la Chine, puis l’Inde s’étaient lancées avec un zèle de néophyte dans la recherche effrénée du profit. Mais, dès la fin du vingtième siècle, un milliard d’êtres humains ont été chassés de leurs terres par la concurrence des agricultures industrialisées. Leurs enfants sont dans l’errance. Ils ne peuvent plus retourner cultiver la terre, car le savoir-faire de leurs ancêtres ne leur a pas été transmis. Ils ne peuvent pas non plus s’intégrer à la société technologique moderne, car l’école n’était pas prête à les accueillir. Ce sont des « sauvages urbains », des femmes et des hommes élevés hors de toute culture, revenus en quelque sorte à l’état de Nature, obligés de considérer la ville comme une jungle et d’y inventer de nouveaux moyens de survie. Plus de la moitié de l’espèce humaine est maintenant urbanisée. L’insécurité gagne le centre des mégalopoles, à Los Angeles comme à Mexico, à Bombay comme à Alger. Il n’y a plus des pays riches d’un côté et des pays pauvres de l’autre, mais des riches et des pauvres à cent mètres les uns des autres, sur toute la planète.

Les événements dramatiques et destructeurs des années 2010 saisissent de peur la classe dirigeante. Le marché des blindages, des serrures et des caméras de protection n’a jamais été aussi florissant. Après quelques années de répression et de protection, il lui faut se rendre à l’évidence : on ne peut pas endiguer cette marée de violence. Il faut s’attaquer à sa cause et changer complètement de stratégie. On croyait à l’économie libérale. Il s’avère qu’elle sert de feuille de vigne à des maffias. Les rapports de force perdurent, mais transfigurés. Ils s’appuient désormais sur des « systèmes drogue ». Aux stupéfiants anciens sont venus s’ajouter de multiples accoutumances et asservissements, imprégnant le commerce ordinaire, qui enfoncent l’individu dans des comportements auto destructeurs, sur fond de désespoir.

Les défenses des humains sont prises en défaut par cette attaque de leur volonté même. Aussi la réaction est-elle à la mesure de la menace. Le laisser-faire libéral est accusé de laisser aller. Les formidables moyens de la technique, en particulier les univers virtuels, sont réquisitionnés au nom de la vertu. Les valeurs anciennes sont rejetées. En situation d’urgence, l’ambiguïté n’a plus sa place. Les délicats dosages politiques et la tolérance d’autrefois sont considérés comme décadents, plus dangereux que la force brute, qui au moins s’affiche clairement.

Structurant le mental et les comportements, la société d’enseignement s’établit alors, en réaction à la période précédente, perçue comme laxiste. Elle normalise comme l’école de Jules Ferry ou de l’empereur Meiji, mais avec des moyens autrement puissants. Les esprits sont mis au carré par des logiciels d’entraînement mental. Les tests de conditionnement sont rendus obligatoires, en préalable même à des gestes quotidiens, tels des retraits bancaires.

Aidé d’une technologie appropriée, le contrôle social se fait beaucoup plus strict.

L’utilisation de badges magnétiques détectés par radar est généralisée. L’ouverture des portes des bureaux, des commerces et même de certains lieux publics se fait automatiquement, mais seulement devant le porteur du sésame prévu.

Après la dure prise de conscience de la classe dirigeante, la société s’organise autour d’un projet global : la domestication de l’homme par l’homme.

Nous ne pouvons pas espérer maîtriser les techniques modernes avec des humains sauvages restés biologiquement au niveau d’un primate des savanes, pense-t-on. On ne sait pas non plus modifier le génome de l’homme pour en faire un être adapté à ce nouvel environnement. Il faut donc le domestiquer. La plasticité de son comportement s’y prête. Elle est due à la « néoténie », ce retard de maturation qui lui permet de conserver jusqu’à l’âge adulte l’adaptabilité des enfants. Les marchands l’avaient exploitée pour fidéliser le client. Il faut maintenant le mettre au service d’un processus énergique d’adaptation : l’enseignement.

Les grands projets techniques sont lancés. D’abord des cités marines, pour désengorger les côtes saturées, et accueillir des masses de population errantes, puis d’immenses opérations d’urbanisme. On supprime les quartiers insalubres. On construit dans des lieux isolés des cités d’enseignement, capables d’intégrer les « animaux humains » dans un environnement scientifique et technique.

Les espaces ruraux délaissés par suite des migrations vers les villes sont réappropriés par des organismes d’aménagement, qui établissent un programme planétaire de reboisement et de réhabilitation de la Nature. On se met d’accord sur un immense projet de vie dans l’Espace, dans un esprit de conquête, comme la plus grande démonstration des capacités de l’espèce humaine, désormais capable d’échapper même à la mort du soleil. On veut aussi y transporter des performances. Dans une planète creuse tournant au ralenti, où règne une pesanteur dix fois plus faible que sur terre, le patinage artistique, le saut à ski et le vol libre deviennent des spectacles fabuleux. Ce sont des cathédrales médiatiques, à la gloire du corps humain.

Mais les dirigeants conservent aussi une arrière-pensée. Le jour venu, les cités lointaines et isolées, les villes marines et même les planètes creuses artificielles ne seraient-elles pas bien utiles pour se débarrasser des personnages indésirables sur terre ? La colonisation du nouveau monde s’était grossie des marginaux et délinquants dont ne voulait plus la vieille Europe. Il y a des héros chez les pionniers. Il y a aussi des desperados qui s’échappent d’un monde hostile.

2060-2100 : La société de création.

Les contradictions de la période précédente deviennent sensibles. L’éducation de masse, démultipliée par les formidables moyens techniques de l’industrie hallucinogène, a mis au moule les cerveaux. La paix sociale se paye en baisse de créativité. Les dangers sont éloignés. Mais les nouvelles générations, éduquées aux disciplines du corps et de l’esprit, sont beaucoup mieux armées qu’autrefois. Elles veulent exercer leur autonomie. Le conformisme de la période précédente est accusé de contrarier les pulsions, de s’opposer au mouvement de la vie même.

On se méfie désormais des performances intellectuelles machinales. La compétition homme/machine, avec ses jeux délirants, était allée jusqu’aux olympiades. Trop d’exercice mental ferme la voie du cÅ“ur. On s’affirme désormais autrement, par des démonstrations d’indépendance et d’universalité. L’homme veut organiser le monde, dit-on, mais il n’est même plus capable de survivre à la lisière de la forêt où vécurent nos ancêtres, précisément là où l’espèce humaine s’est biologiquement constituée.

Les nouvelles cellules de vie sont petites, portables et autonomes. Elles peuvent s’installer n’importe où : dans le désert, sur la banquise, au fond des mers, dans une planète creuse. La qualité de l’expérience vécue, la capacité de résoudre la survie avec les moyens du bord, le talent à transformer des contraintes en défis, la création d’environnements nouveaux, adaptés à l’éthologie humaine, sont perçus comme vraiment porteurs de valeurs universelles. L’homme se prépare à un destin cosmique. Ainsi, la société de création se constitue en refus des contraintes des formations musclées de la période précédente. Elle recherche la liberté à la fois par plaisir et par nécessité : le plaisir de créer et la thérapie de la créativité, vécue comme un bol d’air au sortir d’une norme étouffante.

La deuxième partie de ce texte est disponible ici.

La troisième partie de ce texte est disponible ici.

oct 04 2009

La société marchande est une religion

Par Régis Mex, pour Mecanopolis

La consommation des ménages est le moteur de l’économie de nos sociétés occidentales depuis le triomphe du modèle capitaliste, mondialiste et libéral; ce n’est un secret pour personne. Ce qui est moins évident est que l’économie, si elle est censée être le coeur de pierre qui alimente un pays au gré des flux monétaires suivant le cours des pertes et des profits, n’influence pas moins d’une façon certaine l’éthique d’une société. Si le coeur est un organe sans morale, conscience ni intelligence propres, il est pourtant une part de l’ensemble dont il est issu et a des impacts inévitables sur la santé de celui-ci: admettons un instant que le sang qu’il véhicule contienne du poison, et c’est l’entièreté de ce qu’il sustente qui se mourra. L’analogie semble effectivement appropriée: bien que l’économie soit un des piliers indispensables à la marche d’un État, qui procède selon des lois de cause à effet purement mathématiques et donc exemptes d’une quelconque morale par nature, il n’empêche pas moins que les conséquences de mécanisme programmé puissent attenter gravement à la pureté de l’esprit d’une société et des individus qui la constituent. Un produit n’est-il pas, par définition, le résultat de tous les éléments qui le composent ? Un bâtiment n’est-il pas dépendant des fondements sur lesquels il repose ? Ainsi, une part défectueuse d’un ensemble affecte toujours la totalité et le bon fonctionnement de ce dernier.

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Le mot « religion » trouve son étymologie dans le verbe latin « religere », qui signifie « relier ». La fonction première de la religion est donc de relier les êtres. Par quoi sont-ils reliés au sein de celle-ci ? Essentiellement par l’appartenance à une même doctrine. Or, la société marchande ne relie-t-elle pas ses adhérents grâce à une façon commune de penser et de percevoir le monde ? Le « mainstream », l’inconscient collectif du peuple qui fait partie d’une société donnée (littéralement « courant principal »), est formé par la somme des idées, principes, cultures et valeurs de chaque personne qui constitue ce même peuple. La grande majorité des individus ayant peu de personnalité, chacun est modelé par l’idéologie de la société une fois qu’il y est intégré. La voie de la facilité est effectivement la plus prisée par le commun des mortels, car le seul autre choix possible serait de vouloir modifier son environnement pour le faire correspondre à des idéaux que l’on juge élevés, mais encore faudrait-il avoir les capacités d’appréhender une telle possibilité; un exercice autrement plus ardu, en somme.

Il se trouve que la pensée dominante en Amérique du Nord et en Europe a décrété en ce début de 21ème siècle que l’on ne doit croire que dans ce que l’on voit et peut ressentir directement par nos sens organiques. Cela implique de collectionner un maximum de plaisirs: puisque le corps est destiné à mourir, il serait invraisemblable qu’il y ait une quelconque vie après la mort, n’est-ce pas ? L’accession à une profession aussi prestigieuse que rentable est une autre priorité, un autre élément indispensable pour être socialement reconnu, ce qui est aussi important maintenant que l’obtention de « son paradis » l’était au Moyen Âge: seuls les critères ont changé. Le système conditionne aussi chacun d’entre nous dès le plus jeune âge pour que nous acceptions de nous vendre aux employeurs les plus divers pour le servir avec fierté.

Ce qui intéresse réellement la population est de s’acquitter des tâches qu’on lui impose pour vivre une vie « normale », plate, sans risques, et ainsi donner l’apparence d’avoir réussi sa vie de sorte à avoir bonne conscience. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que chacun a une conception personnelle et intime des critères qui lui permettraient d’être satisfait de la vie qu’il mène, et qu’il n’y a aucune loi universelle de réussite qui puisse être trouvée (surtout pas par de simples humains).

C’est pourtant la conduite aveugle de principes étiquetés comme seuls valables qui prévaut, et ceux qui se targuent d’être les parfaits produits du système achètent compulsivement tout ce qui est à leur portée et pourrait leur permettre de « profiter au maximum de la vie tant qu’il en est encore temps », dans le but d’éprouver autant de plaisirs que possible. L’angoisse du néant qu’il y aurait après la mort (pour peu qu’ils se soient jamais posé ce genre de question existentielle) ne fait que renforcer cette envie de fuir en avant et de trouver des échappatoires à l’absence de réponses dans les plaisirs les plus divers.

Le statut officiellement démocratique de nos sociétés est également un atout considérable pour le mercantilisme, parce qu’aucune limite n’y entrave la consommation et que tout peut s’y vendre, parfois même des choses qui pourraient nuire au pouvoir en place, et que la population peut se fondre dans des illusions de perfection et ne plus avoir d’autre préoccupation que de se complaire dans le plaisir que les produits achetés lui procurent de sorte à renforcer la réalité de son petit paradis, entre autres raisons. La démocratie s’accompagnant du libéralisme économique (censé, comme son nom l’indique, permettre la liberté alors qu’il provoque l’inverse dans les faits), du libre-échange et du laisser-faire, le capitalisme ne peut qu’être enchanté par un tel système, surtout lorsqu’il serait en réalité digne d’être nommé démocrature en raison de la nature de son pouvoir politique.

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Pire, le domaine du matériel finit par être la seule dimension d’existence de l’individu, ce qui implique qu’il adopte toutes sortes de comportements d’un niveau de sophistication digne de ce qui est matériel; autrement dit, le plus bas qui puisse exister. La société marchande contribue donc fortement à déconnecter l’homme de ses facultés spirituelles et à le pousser dans un égoïsme et une médiocrité toujours plus patentes. Il est vrai qu’un nombre conséquent de personnes est de toute manière incapable d’envisager quoi que ce soit de plus évolué que ce qui est purement tangible, visible, et cultiverait donc une grande proximité avec le côté animal, primitif et instinctif du genre humain, qu’il vive dans une société marchande ou non. Le problème est que l’inconscient collectif empoisonné par les valeurs inversées d’aujourd’hui peut conduire dès le plus jeune âge des gens intelligents et de bonne foi à un mode de vie qui ne correspond pas à leurs aspirations naturelles, ou les rendre malheureux parce qu’ils refusent ce système dans lequel ils ne trouvent pas une place qui leur est appropriée. Le système ne proposant pas vraiment d’alternatives à sa politique de conditionnement et de mise au travail qui oblige presque tout un chacun à se plier aux exigences de la société et qui laisse peu de temps et d’énergie à ceux qui désirent se développer intellectuellement et spirituellement par eux-mêmes, il est clair que le gâchis de génie et d’imagination qui pourrait contribuer à améliorer l’ordre des choses est énorme.

D’autre part, il est difficile d’imaginer que plusieurs religions dominantes puissent cohabiter; la vocation d’une religion est aussi d’éliminer ses concurrents. Ainsi, le matérialisme qui pourrait être qualifié de religion sataniste et voleuse d’âmes, éclipse toute autre religion de la scène principale, et les relègue au second plan. On érige désormais le matériel comme dieu unique, et on rend des cultes à un florilège de divinités secondaires, telles des vedettes de cinéma ou de sport, toutes aussi creuses les unes que les autres. Cela se constate nettement avec le recul incontestable de l’importance du christianisme depuis l’avènement de la société marchande. L’amoindrissement de l’influence d’une Église qui s’était depuis longtemps décrédibilisée n’est certes pas d’une réelle gravité, mais la perte de vue de l’idée même d’un Dieu a grandement renforcé l’ignorance de l’Homme de sa dimension spirituelle. Si je ne considère personnellement pas comme particulièrement positif d’être théiste, je pense qu’être déiste peut difficilement avoir des conséquences négatives, tant sur soi que sur les autres personnes.

Le système économique occidental lui-même fonctionne d’une façon tout à fait égoïste et psychopathe, en ne se contentant pas de spolier la richesse des citoyens de son pays, mais en volant aussi celle des nations dans lesquelles il a une emprise sur la scène internationale. Ce modèle, comme le reste de la société dont il est issu, privilégie la pensée et l’action à court terme, ce qui est plutôt logique lorsque l’on est basé sur le matériel. Le matériel est effectivement l’incarnation même de ce qui est temporaire, et miser là-dessus revient à se baser sur ce qui est évanescent et ne peut que disparaître. Comment penser qu’un pays qui, comme les États-Unis, affecte 651,2 milliards de dollars à la Défense nationale, quand 330 milliards sont versés à la Recherche et au Développement, 64 milliards pour l’éducation, et 18,1 pour la Nasa, pendant que des coupes dans les services sociaux et la santé sont faites, puisse être en phase avec les réalités de son temps ? Alors qu’investir dans les sciences paraîtrait le moyen le plus probable d’aboutir, entre autres perspectives alléchantes, à l’autonomie et à l’abondance énergétique, ce qui serait très utile et rentable sur le long terme, mais coûteux pendant la période de recherche qui précède la découverte, le gouvernement des États-Unis préfère, lui, investir prioritairement dans l’industrie de l’armement, y ajoutant une subvention de 100 milliards de dollars entre 2008 et 2009 malgré la crise économique, parce que ce secteur est immédiatement rentable et que seul le profit est recherché. Certains diront qu’il s’agit d’une mesure de protection nécessaire pour garder un poids dissuasif sur la scène internationale. Mais contre qui les États-Unis devraient-ils se protéger avec une velle véhémence, au juste ? Même la Chine, pourtant versée dans l’art de la brutalité et deuxième puissance militaire mondiale, n’affecte que 56 milliards à son budget militaire. La mort est tout simplement une affaire florissante. (Pour les intéressés, voir la répartition des dépenses du gouvernement américain, en anglais)

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Un autre méfait de la société marchande telle qu’elle est organisée est qu’elle oblige le citoyen à oeuvrer à sa propre auto-destruction. Du fait qu’elle lui impose de penser sur le court terme et ne lui fait savoir que ce qu’elle estime qu’il doit savoir, elle l’habitue à acheter sans se demander qui il contribue à financer de la sorte. En effet, bien qu’il soit tout à fait normal que le groupe assez volumineux des citoyens qui gagnent tout juste assez d’argent pour survivre minimise ses dépenses au maximum et achète donc là où les prix sont les moins élevés, d’autres personnes plus aisées pourraient faire passer les justes valeurs avant la cupidité, ne serait-ce que par principe. En effet, en achetant là où les prix sont les moins élevés, donc dans la grande distribution, on enrichit forcément les multinationales qui pourrissent le monde du fait des conséquences de leurs actions, de même que tant d’autres entreprises dont l’éthique est discutable mais auxquelles le système force souvent bon nombre de gens à avoir recours par la simple et logique motivation de la survie. De toute manière, peu d’entreprises peuvent encore se vanter d’être exemptes de reproches. Mais en favorisant la grande distribution, on accentue aussi quelque chose qui nous touche plus directement, à savoir la destruction des classes moyennes, qui sont un pilier indispensable à la démocratie. Réduire la classe moyenne dans des proportions incongrues, cela signifie diviser la société entre une classe aisée, dans laquelle les richesses et le pouvoir sont centralisés, et une classe pauvre, qui est si préoccupée par sa survie qu’elle a peu d’occasions de se soucier de quoi que ce soit d’autre et dont les moyens ne permettraient de toute manière pas de causer la moindre incidence. Ce schéma illustre de manière éloquente la disparition progressive de la classe moyenne depuis les 30 dernières années:

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Le pire est que les citoyens sont contraints par le système de disloquer cette petite bourgeoisie. Qui plus est, la société marchande a permis au secteur privé des entreprises de s’approprier une telle quantité de richesses qu’elles se sont non seulement substituées aux États, mais les tiennent désormais sous leur coupe grâce à leur monopole de l’argent, et y trouvent un sympathique réservoir de subsides dans lequel elles peuvent se servir aux détriments du contribuable.

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Bien que tous les systèmes, même ceux qui incluent les valeurs les plus nobles, sont détournés par les dirigeants à des fins qui leur sont avantageuses, et que ce qui se fait sur le reste du globe peut difficilement être considéré comme plus appréciable que ce qui existe en Occident, le nôtre a ceci de particulièrement pervers qu’il essaie de revenir sur des droits durement acquis et veut se faire passer pour une démocratie humaniste alors qu’il est une démocrature qui penche de plus en plus vers la dictature. Prisonniers de leur propre logique, nos dirigeants nord-américains et européens multiplient les mesures et les astuces extraordinaires pour conserver leur emprise hégémonique sur le globe qui leur permet de faire prévaloir leurs ambitions, obsédés à l’idée de maintenir le système tel qu’il est pour sauvegarder leurs privilèges, alors que leurs « blocs »Â déclinent inexorablement et pourraient se retrouver balayés d’ici une quarantaine d’années par le pôle Russe, Indien et Chinois, même si ceux-ci sont actuellement encore loin d’être réellement menaçants économiquement parlant, à moins d’un éventuel effondrement brusque de l’Occident, quoiqu’il les emporterait probablement dans le même gouffre. L’Union Européenne des 27, les États-Unis et le Japon comptent effectivement pour un PIB d’environ 36 000 milliards sur un total de 54 000 pour l’ensemble du globe, tandis que la Chine atteint les 5 000 milliards et que la Russie et l’Inde tournent autour des 2000. Pourtant, ces derniers pays sont partisans d’un système capitaliste tout aussi immoral que celui du monde occidental (même s’ils partagent aussi de nombreux différends avec ce dernier) que la Chine couple d’une ignoble politique communiste, et les droits des citoyens y stagnent à un niveau auquel nos élites auraient toutes les peines du monde à nous ramener, malgré leurs brillants efforts en ce sens.

Bien mieux qu’un effondrement du monde occidental, donc, il faudrait tout simplement espérer que l’issue des événements à venir débouche sur un changement de pouvoir vers un gouvernement plus éclairé, ou permettent au minimum un retour à une situation plus acceptable. Malheureusement, une amélioration de la vie au sein d’une société ne dépend que de la bonne volonté de personnes hauts-placées, et peut brutalement disparaître d’un jour à l’autre avec ces mêmes dirigeants bien intentionnés. Mais puisque la nature du genre humain est par nature imparfaite, l’être humain ne peut créer que des sociétés imparfaites, et c’est pourquoi attendre la perfection dans ce domaine ne pourrait que décevoir tant que l’Homme sera tel qu’il est. Cependant, il nous est tout à fait légitime d’exiger une société aussi parfaite que possible, en ayant à l’esprit que cette entité est le reflet de l’ensemble de ses constituants et que nous sommes par conséquent les garants de son bon fonctionnement.

Régis Mex, pour Mecanopolis.

juin 03 2009

De l’abâtardissement des masses occidentales par la culture américaine

Par Régis Mex

« Tu seras solitaire parce que la culture est aussi une prison. »
Aldous Huxley

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Souvent, nous sommes habitués à n’envisager que les menaces que nous percevons dans notre environnement extérieur. Nous craignons souvent que nos sociétés occidentales soient surclassées par les nouvelles puissances orientales, que des tensions ne nous précipitent dans un conflit avec une faction étrangère, que nos élites financières et politiques ne nous envoient elles-mêmes dans le gouffre. Nous méprisons, et à juste titre, les guerres quelles qu’elles soient et ceux qui les provoquent. Mais nous sous-estimons trop souvent l’ampleur dévastatrice de ce que les américains appellent le « soft power », qui est défini comme la capacité d’un acteur politique – comme un État, une firme multinationale, une ONG, une institution internationale (comme l’ONU ou le FMI) voire un réseau de citoyens (comme le mouvement altermondialiste) – d’influencer indirectement le comportement d’un autre acteur ou la définition par cet autre acteur de ses propres intérêts à travers des moyens non coercitifs (structurels, culturels ou idéologiques). Cette séduction du citoyen par des moyens culturo-idéologiques, que son effet soit perçu consciemment ou non, est principalement encouragée par les Etats-Unis, et ce de façon croissante depuis une trentaine d’années.

Le problème est que la culture que nous vendent les américains est souvent des plus… infectes. Et plus elle l’est, mieux elle semble passer auprès de la moyenne du public européen, les jeunes étant les plus concernés. Au fur et à mesure que nos sociétés « s’américanisent », nous sommes non seulement plus vulnérables à la perte de notre identité nationale et de nos valeurs séculaires, mais la gangrène intellectuelle qui règne aux Etats-Unis nous contamine de également de plus en plus gravement. Voici le résumé semi-amusant semi-inquiétant d’une étude à propos du niveau moyen de géographie des jeunes américains :

Dépêche de l’AFP du 3 mai 2006 :

« La majorité des jeunes Américains sont nuls en géographie et sont incapables, par exemple, de situer l’Irak sur une carte, selon une étude effectuée pour la revue National Geographic.

Cette étude, réalisée par l’Institut Roper auprès de 510 jeunes âgés de 18 à 24 ans, montre également que les jeunes Américains connaissent assez mal leur propre pays, la moitié d’entre eux étant incapables d’identifier sur une carte New York ou l’Etat de l’Ohio et 30% estimant que les Etats-Unis comptent entre 1 milliard et 2 milliards d’habitants.

La moitié des personnes interrogées estiment qu’il est « important mais pas absolument nécessaire » de savoir situer un pays ou de parler une langue étrangère, a indiqué l’Institut Roper mardi. La majorité des personnes interrogées, a également relevé l’Institut, ne se montrait pas préoccupée par ces lacunes en géographie.

Alors que des soldats américains se trouvent en Irak depuis mars 2003 et que ce pays fait la Une des médias américains depuis maintenant plus de trois ans, 63% des personnes interrogées sont incapables de situer ce pays sur une carte. 75% ne savent pas non plus où se trouvent Israël et l’Iran. »

La situation intellectuelle et culturelle aux Etats-Unis est malheureusement bien plus grave encore que ce que montre cet article. Pour ceux qui comprennent l’anglais, la vidéo ci-dessous où des américains sont interrogés au hasard dans la rue est éloquente :

Quant à l’enseignement primaire et secondaire, qui est l’un des plus mauvais du monde (il y a en fait un grand contraste avec l’enseignement universitaire américain, qui, lui, est réputé excellent) et dont la qualité a souffert d’une dégradation stupéfiante sous la présidence de George Bush. Voici un graphique tiré de Zeitgeist et quelques chiffres :

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« Au début des années 1980, l’enseignement primaire et secondaire souffrait de graves défauts : le niveau des élèves était plutôt mauvais et la violence faisait partie du quotidien. Les inégalités liées au statut social et à l’origine ethnique étaient très marquées. On accusait fréquemment le corps professoral pour ces mauvais résultats. C’est le rapport Nation at Risk (1983) qui fait prendre conscience des échecs du système éducatif américain. »

« En 2000, 68 millions d’américains étaient scolarisés. En 1967, la moitié des adultes avaient fait des études secondaires ; le chiffre est passé à 61 % en 2000, 61% des adultes avaient fait des études secondaires. »

Qui plus est, comme nous l’avons dit précédemment, l’adoption de la culture américaine par les pays européens leur font petit à petit perdre leur identité, du fait qu’ils intègrent des éléments d’une culture étrangère mais ne redynamisent pas la leur pour qu’elle puisse s’imposer tant sur le sol national qu’au niveau international. Elle a donc tendance à mourir à petit feu, en emportant avec elle une certaine partie de l’âme du pays dont elle provient. En atteste cet article de Vigile.net:

« La nouvelle a été sur toutes les lèvres depuis que le magazine Time en a fait l’annonce : la culture française décline. La littérature française n’a plus d’impact, quasiment nulle en littérature, guère plus, tout bien pesé, que son théâtre ou son cinéma. Et l’article énonce son verdict. La culture française décline car elle est désormais indigne d’intérêt.

Le Time magazine a aussi fait ample écho au cours de l’année à la fameuse scène lors du Miss America Pageant. On a demandé à une concurrente, miss Upton, comment se faisait-il que les Américains, dans leur vaste majorité, étaient incapables de situer les Etats-Unis d’Amérique sur une carte.

« C’est sans doute parce qu’ils n’ont pas de carte », a-t-elle répondu.

On pourrait ajouter au commentaire de la belle madame Upton : « S’ils jugent indignes d’intérêt de situer leur pays sur une mappemonde, ils ne doivent pas trouver d’énergie supplémentaire pour apprécier la culture française. »

Il faut noter également que le prototype de sensibilité a changé depuis trente ans et que cela touche aussi le cinéma. À force d’être hyper-stimulé, le public a perdu des façons plus subtiles de percevoir. On a fait une expérience par exemple en présentant de vieux films de Jean-Luc Godard à de jeunes publics de vingt à trente-deux ans. Tous habitués aux jeux vidéo, aux sonogrammes qui signalent les bons coups dans les joutes, aux trames sonores des films, plusieurs se dirent effarés par les silences utilisés par ce cinéaste. »

C’est dans ce contexte de surstimulation que le Time annonce le déclin de la culture française. L’auteur de l’article a presque l’air de s’en féliciter comme si après la dinde on ne pouvait pas souhaiter mieux. »

« Le fait que les hommes tirent peu de profit des leçons de l’Histoire est la leçon la plus importante que l’Histoire nous enseigne. »

Aldous Huxley

Une chose est sûre : la dignité humaine la plus élémentaire n’est pas innée chez tout un chacun, et le seul moyen d’y remédier en partie est de vivifier la vie intellectuelle de son pays et en ressuscitant la culture en lui donnant de nouvelles formes de noblesse. Mais comme tout le monde le sait, c’est l’inverse qui a lieu. La culture émane bien plus, de nos jours, des multinationales que des initiatives d’un État et de ses intellectuels. De fait, celle-ci se résume au « McDonald and Coca-Cola’s way of life ». Elle ne se contente pas seulement de faire perdre au citoyen les sens plus subtils que les cinq organiques, mais s’applique également à atrophier ces derniers en encourageant les gens à manger de plus en plus mal, ce qui rend leur santé plus fragile pour le plus grand bonheur des industries pharmaceutiques et leur personnalité plus grossière encore. On est ce que l’on pense tout comme on est ce que l’on mange.

En outre, les nouvelles générations semblent de plus en plus apprécier de faire vanité de leurs vices, et adopter les aspects les plus grossiers et égoïstes de l’homme comme seule réalité de l’existence. Le rejet des anciennes valeurs, qu’elles soient liées à la hiérarchie dans la famille ou à la religion, est le principal responsable de cela. Certaines coutumes ridicules disparaissent à juste titre, mais les valeurs conduisant au respect, à la lucidité, à la volonté de dépassement de soi-même et autre ont aussi fortement tendance à subir cet aveugle processus. Le mouvement de masse n’est effectivement pas doté d’assez de subtilité pour distinguer ce qui est bon de ce qui ne l’est pas, et se contente de rejeter tout en bloc parce qu’il assimile certains éléments d’une mentalité au restant de tous les aspects de cette dernière. Il se bâtit ensuite sur les valeurs opposées à celles qu’il a détruit.

Désormais, on ne respecte plus celui qui aime connaître et comprendre les choses de la vie, mais on le discrédite et le craint, car le mouvement de masse considère comme plus approprié de profiter seulement de l’excitation des sens que procure certaines choses de la vie. De fait, on passe du réfléchi au pur ressenti, et on tente d’accentuer ce dernier de la façon la plus forte et la plus grossière qui soit, c’est-à-dire en recourant aux alcools et aux drogues pour pimenter les joies d’une existence qui s’avère dès lors bien inutile…

La discipline, la pudeur et la sagesse sont abandonnées au profit de ce qui procure plus de sensations. Les chances d’accéder à la sagesse et à une attitude digne sont elles-mêmes réduites à néant par la destruction des facultés plus subtiles de percevoir les réalités du monde, puisqu’on ne considère désormais plus que ce qui est purement tangible et matériellement accessible, soit ce que l’on peut voir, toucher, sentir, entendre et goûter comme seule réalité.

Les générations passées considéraient volontiers l’argent comme source première de pouvoir, même si l’on peut se demander avec justesse quelle importance a le moyen d’avoir du pouvoir si l’on ne dispose pas des connaissances appropriées pour savoir comment bien s’en servir. Or, les jeunes d’aujourd’hui semblent se sentir peu concernés par les dignes perspectives d’avenir ; leur personnalité est si affaiblie par leur environnement extérieur que la majorité d’entre eux est plus que jamais disposée à embrasser une mentalité d’esclave. Ce n’est pas tant que la volonté de pouvoir leur manque, mais ils sont tellement perdu dans le tourbillon de leurs sens qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’avoir sa destinée en main signifie vraiment.

« Ce n’est pas un gage de bonne santé que d’être bien intégré dans une société profondément malade.« 

J.Krishnamurti

Les nouveaux courants culturels sont également nombreux à réclamer plus de « liberté ». Après tout, ne sommes-nous pas en démocratie ? Mais qu’est-ce au juste que la liberté ? D’après le Larousse 2007, la liberté est l’état de quelqu’un qui n’est pas soumis à la servitude, et peut donc agir sans entraves. Mais ne naît-il pas un certain danger en officialisant une définition aussi vague ?

En effet, si les conditions dans lesquelles nous nous sentons libres sont celles où nous pouvons faire ce que nous voulons, exaucer le moindre de nos désirs, peut-on considérer qu’une telle liberté appliquée chez tous aura des effets bénéfiques sur la société ? Il paraît clair que non, car cette « liberté » serait synonyme de chaos et conduirait rapidement à une forme de servitude des plus perverses.

Comme le dit le dicton populaire « ta liberté s’arrête là où commence celle d’autrui », on ne peut plus parler de liberté si l’exercice des désirs d’une personne empêche un autre individu d’être en condition de garder son confort et sa propre liberté. Pour prendre un exemple simple, on ne pourra pas parler d’exercice de la liberté si un habitant empêche son voisin de dormir en faisant hurler de la musique en pleine nuit pour contenter son simple plaisir.

Il paraît donc bien plus réaliste de dire que la liberté est la faculté qui permet à un individu de faire des choix qui permettent la satisfaction des besoins qui garantissent sa dignité, tout en respectant la dignité d’autrui. Karl Jaspers disait que « Lorsqu’on mutile la liberté de l’homme, cette liberté que Dieu a créée et qui se rapporte à lui, on mutile précisément ce par quoi Dieu, indirectement, s’annonce. ». Il n’en reste pas moins que des conditions d’existence aussi fragiles sont difficiles à faire appliquer au plus grand nombre…

Et c’est bien parce que cette difficulté relève carrément de l’impossibilité que notre société est plongée dans un plus grand chaos civil qu’autrefois. La majorité des gens confondent malheureusement les deux façons d’aborder la liberté que nous avons citées ; une liberté plus chaotique et égoïste, et une autre respectueuse des lois de la vie et de son entourage, qui est la seule qui soit digne de porter le nom de liberté. Une liberté qui a pour seul objectif la satisfaction sans entraves de tous les désirs de l’individu n’est effectivement pas une liberté, mais une forme de servitude. En effet, en s’habituant à répondre systématiquement à leurs moindres envies sans considération morale, les gens qui agissent ainsi deviennent esclaves d’eux-mêmes, de leurs propres pulsions. Ainsi, en plongeant dans l’esclavage du désir et de l’égoïsme, ils deviennent de plus en plus incapables d’avoir recours à des façons plus subtiles de percevoir que les cinq sens, telles que la réflexion, l’empathie ou l’intuition.

Dans leur addiction, ils exigent de plus en plus de « libertés », qui les rendront encore plus esclaves d’eux-mêmes, alors qu’ils ne se sont même pas attachés à cultiver leurs libertés fondamentales, comme le disait Sören Kierkegaard : « Que les gens sont absurdes ! Ils ne se servent jamais des libertés qu’ils possèdent, mais réclament celles qu’ils ne possèdent pas ». Mais puisqu’ils ont de la liberté la définition qu’elle est ce qui permet d’agir sans entraves, ils se pensent libres. Or, comme le disait Johann Wolfgang Von Goethe, « Nul n’est plus désespérément esclave que celui qui croit le plus faussement être libre ». Alors, ces « esclaves » empoisonnent la société qui devient de plus en plus chaotique au fur et à mesure qu’elle est rongée par ce type de pensée. Ces nouveaux « esclaves » sont si déconnectés des réalités du monde et de la nature qu’un profond malaise finit par accompagner leur existence dépravée, malaise qui s’exprime par de nouveaux faits de criminalité et de délinquance de même qu’une consommation accrue de drogues et d’alcools dans l’optique d’échapper aux souffrances causées par sa propre perdition au lieu de les affronter.

Ces conditions sont alors un terreau fertile à l’établissement d’une dictature implicite. Les « esclaves » sont perdus dans une cécité si profonde et une bestialité telle qu’ils n’ont cure des problèmes de leur pays et encore moins de ceux du monde. Ils se contentent alors de faire tourner le moteur de la société de consommation en achetant de façon compulsive une quantité de choses dont la majorité d’entre elles ne servira qu’à les pousser encore plus profondément dans le matérialisme dans lequel ils se confortent et dont ils ne veulent surtout pas sortir car il serait trop douloureux de prendre conscience qu’ils ont bâti leur vie sur une erreur. Repoussant par instinct de survie tout ce qui pourrait le leur faire apparaître clairement, ils deviennent plus malléables que jamais par tous les décideurs en matière de politique et d’économie qui emmènent ce troupeau dans le sens qu’ils désirent en lui promettant de conserver son innocence en n’inondant les moutons qui constituent ce troupeau que de mensonges qui concordent avec leur simplicité d’esprit. André Maurois disait que « Les abus de la liberté tueront toujours la liberté ». Un dictateur bien connu, Benito Mussolini, avait lui-même déclaré « Il y a des libertés ; la liberté n’a jamais existé ». Rabindranàth Tagore, lui, a dit tout aussi justement que « Il est aisé d’écraser, au nom de la liberté extérieure, la liberté intérieure de l’homme ». Platon écrivait déjà à son époque, dans « La République », que « si les citoyens n’ont plus de respect envers la société dans laquelle ils vivent, si les enfants ne respectent plus l’autorité de la hiérarchie familiale, alors, un pas décisif vers la tyrannie a été franchi ».

« Les conséquences de nos actions sont des épouvantails pour les lâches, et des rayons de lumière pour les sages. »

Aldous Huxley

Pour ce qui est de l’enseignement, il semble que ceux qui en ont la responsabilité soient désireux d’établir un certain fossé entre l’enseignement primaire/secondaire et l’enseignement supérieur. L’écart s’agrandit donc entre les 15% de la population qui ont eu accès à des études universitaires et les 85 autres %, ce qui contribue à faciliter la domination implicite ou explicite des 15% sur les 85%. En effet, cette majorité de la population aura été bien peu éduquée lors de leurs études secondaires, car même dans la section générale, le programme proposé est plus infantilisant qu’instructif. Ainsi, nombre d’élèves qui terminent leurs humanités à 18 ans restent très insuffisamment formés à la citoyenneté et ont un niveau de culture médiocre, car les programmes scolaires n’ont jamais prétendu les éduquer sur ces sujets pourtant importants, mais avaient plutôt pour objectif d’en faire de bonnes machines à travailler réceptives aux attentes de l’État et des entreprises. Seuls ceux qui se sont cultivés sur le côté et ceux qui ont eu accès par la suite à des études universitaires ont pu atteindre un bon niveau d’instruction. Malgré tout, le niveau de notre enseignement reste l’un des plus élevés au monde… Et c’est presque inquiétant puisque bien peu de matières abordées contribuent réellement à construire la personnalité de l’élève sur de bonnes bases. En outre, ne doutons pas que les résultats de sondages sur les connaissances géographiques de jeunes français ne varieraient pas significativement des médiocres résultats américains… Comment pourrait-on arriver à une société juste et bien bâtie si 85% de la population ne comprend pas suffisamment notre société et n’en connaît pas assez d’aspects décisifs ? Comment faire en sorte que ces 85% de la population ne soient pas extrêmement malléables et ne se laissent toujours manipuler par les politiciens et les entreprises pour en arriver à un résultat qui réjouit ces derniers mais désavantage tout à fait les gens qui leur ont permis d’en arriver là ?

« L’idéalisme est la noble toge dont les hommes politiques drapent leur volonté de puissance. »

Aldous Huxley

Par Régis Mex, pour Mecanopolis

mai 18 2009

La stratégie de Benoît XVI: « Une croisade pour le Nouvel Ordre Mondial »

Régis Mex, Mecanopolis

Suite aux divers événements en provenance du Vatican, que ce soit la polémique autour des propos de Benoît XVI décourageant l’utilisation du préservatif ou son voyage auprès des communautés juives et musulmanes en Terre Sainte, il m’a paru intéressant de reprendre quelques informations visant à cerner la stratégie du Vatican. Bien sûr, il n’est aucunement dans mon intention de critiquer la religion en elle-même, mais bien la politique (car c’est bien de cela qu’il s’agit) que mènent ses représentants par son biais.

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Christian Terras, catholique de 56 ans qui avait notamment dénoncé l’affaire des prêtres pédophiles en Suisse, est le poil à gratter du Vatican depuis maintenant 15 ans. Directeur de la revue progressiste «Golias», il explique ce qui sous-tend, selon lui, les propos de Benoît XVI:

« Benoît XVI propose un idéal sectaire et totalitaire si l’on met en parallèle cette morale catholique en tant que telle et la situation africaine. Ce n’est malheureusement pas nouveau. L’an dernier, les ONG humanitaires catholiques ont été réunies à Rome. Le Vatican voulait peser contre les campagnes qui font du préservatif un passage obligé. Il faut lire cette volonté dans le sens du message de Benoît XVI dans l’avion. Il ne veut pas tomber dans la mécanisation éthique du préservatif. »

3409248794_7857c359b0« Cela commence à bien faire; depuis quatre ans, il y a une accumulation de gaffes. Sur les musulmans à Ratisbonne, sur les Nazis à Auschwitz, une «bande de criminels», sur les peuples d’Amérique du Sud qui n’auraient pas été évangélisés de manière violente… Puis la levée des excommunications des Lefebvristes, en janvier dernier, dont le négationniste Williamson, et enfin l’excommunication par un prélat brésilien d’une mère qui a fait avorter sa fille de 9 ans, violée par son beau-père et enceinte de lui, qu’il a approuvé… »

« Il y a autre chose derrière l’irresponsabilité de ces déclarations. Il agit en fait dans le cadre d’une stratégie concertée. Il est en croisade pour un nouvel ordre mondial. Une croisade contre ce que Benoît XVI appelle le relativisme, une stratégie concertée contre le monde moderne et ses évolutions en matière de famille, de bioéthique, de santé (le débat sur l’euthanasie). Or, Benoît XVI n’a de cesse de remonter le temps, d’instrumentaliser la tradition chrétienne, la loi naturelle et Saint Thomas d’Aquin par exemple. Depuis plusieurs décennies, les médecins chrétiens avaient commencé à faire bouger les lignes sur le préservatif. Un certain nombre d’évêques avaient fait montre de pragmatisme: si le préservatif peut permettre de sauver des vies, bon… Mais Josef Ratzinger, lorsqu’il était préfet de la congrégation et garant de l’orthodoxie romaine, avait mis à mal ce travail progressiste, en faisant condamner 1.000 théologiens, dont 200 théologiens moralistes selon mes recherches. L’Eglise a laminé toute la pensée théologique qui travaillait sur une nouvelle morale catholique moderne et adaptée, en prenant en compte les progrès de la science, de l’anthropologie, le statut de la femme. C’est une stratégie suicidaire, je pense qu’il est dangereux. »

Les propos polémiques sur l’usage du préservatif font donc partie, en fait, d’une stratégie de communication qui vise une certaine fortification de l’identité de l’Église, une certaine radicalisation. Ce qui est paradoxal, c’est l’ouverture que semble pourtant périodiquement accorder Benoît XVI aux autres religions. Lors de son voyage en Jordanie, le Pape a effectivement précisé : « Nous pouvons dire que ces précieuses initiatives ont obtenu de bons résultats en favorisant la promotion d’une alliance des civilisations entre l’Occident et le monde musulman mettant en échec les prédications de ceux qui considèrent inévitables la violence et les conflits.» Il est indiscutable qu’à l’heure où les tensions entre communautés judéo-chrétiennes et musulmanes sont grandes, l’initiative de Benoît XVI va dans le bon sens puisqu’elle s’inscrit dans la recherche d’une réconciliation. Cependant, il pourrait se cacher quelque chose de moins noble derrière cette volonté de promouvoir « une alliance des civilisations entre l’Occident et le monde musulman ». Dans ces temps de mondialisme effréné, il n’est pas impossible que le mot « alliance » soit lourd de nuances. Pour se faire une meilleure idée sur la portée de ce terme, il faut se référer à un extrait d’un ancien discours de Noël du Pape:

Le 24 décembre 2005, Benoît XVI a délivré son message de Noël : « La force vivifiante de sa lumière (de Dieu) t’encourage à t’engager dans l’édification d’un Nouvel Ordre Mondial, fondé sur de justes relations éthiques et économiques. Que son amour guide les peuples et éclaire leur conscience commune d’être une famille appelée à construire des relations de confiance et de soutien mutuel. L’humanité unie pourra affronter les problèmes nombreux et préoccupants du monde présent.»

Les propos du supérieur général de l’Ordre des Jésuites, surnommé le « Pape Noir », Peter-Hans Kolvenbach, n’en sont pas moins intriguants. Dans un discours tenu en 1997, ce prince de l’Église a réaffirmé la nécessité de l’unité dans des termes proches de l’Être suprême : « L’homme de foi est intimement convaincu que l’histoire de l’union humaine peut être écrite en collaboration avec le Seigneur de l’Histoire. L’échec de la tour de Babel n’est pas fatal. Le monde se meut vers un nouveau phénomène pentecostal où chacun, avec ses particularités, se fait communion avec l’esprit.»

Mais les propensions de l’Église envers le Nouvel Ordre Mondial ne s’arrêtent pas là. Le rapport aux évêques de la COMECE (Commission des Episcopats de la Communauté européenne) intitulé « Gouvernance mondiale: Notre responsabilité pour que la mondialisation devienne une opportunité pour tous», contient, entre autre, les lignes suivantes:

« Nous accueillons chaleureusement ce rapport, plus particulièrement, au nom de la Commission des Episcopats de la Communauté européenne (COMECE) dont la tâche est de surveiller et de commenter la politique de l’Union européenne. Une conclusion clé du texte suivant est que l’UE, étant donné sa genèse, son architecture, la compréhension qu’elle a d’elle-même, ainsi que ses responsabilités dans des domaines politiques comme le commerce, la concurrence et la coopération au développement, a un rôle crucial à jouer dans la transformation de l’ordre international existant en un système de gouvernance mondiale . Nous considérons que l’Union européenne est un modèle pionnier d’intégration régionale et qu’elle constitue un exemple pour l’avenir de la gouvernance dans de nombreuses autres régions du monde, malgré son expérience encore naissante et donc, contingente, dans certains domaines politiques. Nous espérons que ce rapport contribuera également à ranimer la réflexion et le débat public sur la signification profonde de l’intégration européenne.»

« Les économies ouvertes ne tiendront pas sans la volonté des Etats de s’ouvrir également sur le plan politique. Dans un monde marqué par une interdépendance croissante, l’Union européenne est un exemple unique et convaincant d’un système de gouvernance basé sur la coopération politique supranationale et multilatérale. En outre, la volonté politique d’aboutir à un système de gouvernance mondiale et de le maintenir doit être soutenue par des convictions et des valeurs fermes.»

« L’ implication des Eglises et des autres communautés religieuses, des ONG et des entreprises privées, ainsi que des Etats et des blocs régionaux dans la gouvernance mondiale: Les Eglises et les autres religions peuvent s’informer et informer leurs fidèles sur les défis globaux et les encourager à prendre leurs responsabilités. Les problèmes de la gouvernance mondiale doivent être inclus dans des programmes d’enseignement et de catéchèse. Les Eglises pourraient faire du thème de la gouvernance mondiale un sujet de dialogue oecuménique et interreligieux. Au sein de l’Eglise catholique, par exemple, le réseau d’universités, les commissions ‘Justice et Paix’ et les «Semaines sociales» pourraient être une ressource à utiliser fidèles à leurs mandats initiaux pour contrôler et analyser les développements.»

à la lumière de ceci, les motivations mondialistes de l’Église nous apparaissent clairement, tout comme le fait que cette même Église outrepasse le cadre purement spirituel dans lequel son pouvoir est censé être restreint pour s’immiscer dans le domaine temporel, politique. Parmi les plus influentes personnalités du Vatican règne donc une corruption manifeste, qui explique sans doute pourquoi les élites ecclésiastiques oeuvrent de temps à autres pour le rapprochement des communautés, et le reste du temps à la solidification de leur identité propre. En effet, en ce qui concerne la radicalisation du christianisme, Benoît XVI mènerait sa propre politique, et serait influencé par les pressions politiques qui sont exercées au sein du Vatican de sorte à appuyer le mondialisme de temps à autre, en donnant à ce courant une touche religieuse qui permet de le faire d’autant mieux passer dans les pensées des croyants qui seront plus enclins à considérer le mondialisme comme une bonne chose, voire à le rendre inconsciemment acceptable au plus grand nombre, c’est-à-dire à ceux qui ne sont de toute façon pas conscients de ce que représentent les déclarations du Pape sur le Nouvel Ordre Mondial.

En outre, bien que cela ne soit pas directement lié, il n’est pas impossible que certains des représentants de notre élite occidentale veuillent encourager des mesures, dans les pays musulmans corrompus et désireux de satisfaire les volontés de l’axe américano-européen, qui puissent rendre peu à peu l’Islam assimilable à l’esprit de consommation, tout comme le concile de Vatican II y avait contribué vis-à-vis du christianisme. En attestent les propos de Ralph Peters, auteur de nombreux ouvrages traitant de la stratégie et des relations internationales:

« Imaginez comme le monde musulman se sentirait mieux si la Mecque et Médine étaient dirigés par un Conseil représentatif tournant issu des principales écoles et mouvements de l’Islam dans le monde au sein d’un État sacré islamique – une sorte de super Vatican musulman – où l’avenir de la foi serait débattu au lieu d’être arbitrairement fixé. » Soit une sorte d’Islam des Lumières élaboré au cÅ“ur de cet État sacré islamique qui permettrait de rayonner sur l’ensemble du monde musulman et de remodeler les esprits afin qu’ils épousent pleinement la philosophie mondialiste.

D’autres éléments contribuent à renforcer le rôle de la religion chrétienne en l’utilisant à des fins politiques. Les actions en ce sens de Nicolas Sarkozy sont particulièrement connues parce qu’elles sont en désaccord avec le statut laïc de la France.

On ne peut effectivement s’empêcher de penser que la croyance et l’espérance, dont Nicolas Sarkozy parle benoit-xvi-21avec constance, sont précisément les sentiments qu’il voudrait inspirer aux Français. « Pas de pouvoir sans croyance », disait Paul Valéry. L’exposition sans retenue de ses interrogations métaphysiques procède aussi de cette logique-là. Qu’importent la réalité et ses contraintes, qu’importent les vicissitudes de l’action politique quand il suffit de croire. A cette logique, à laquelle les Américains sont habitués depuis longtemps, Nicolas Sarkozy voudrait accoutumer les Français.

Il a détaillé ses convictions dans un livre, la « République, les Religions, l’Espérance » , paru en 2004, ouvrage qui s’insère dans une bibliographie dont les titres ont un étrange parfum d’encyclique ou de prêche ésotérique : « Ensemble », « Témoignage libre », « Au bout de la passion : l’équilibre ». Et s’il est vrai qu’un responsable politique écrit généralement la biographie d’hommes auxquels il voudrait secrètement qu’on le compare, alors le titre de son ouvrage sur Georges Mandel, « Le Moine de la politique », laisse songeur.

Dès les premières pages de la République, tout est dit : « Je considère que, toutes ces dernières années, on a surestimé l’importance des questions sociologiques, tandis que le fait religieux et la question spirituelle ont été très largement sous-estimées.» On remarquera, en outre, que cette phrase opère un étonnant rapprochement entre le fait religieux, phénomène social qui ressort de la sphère publique, et la question spirituelle, en principe exclusivement privée, elle.

Explication de texte, par l’auteur : « Le fait religieux est un élément primordial en ce qu’il inscrit la vie dans un processus qui ne s’arrête pas avec la mort. C’est pourquoi je n’ai pas une conception sectaire de la laïcité. Pas même la vision d’une laïcité indifférente. Je crois au besoin religieux pour la majorité des femmes et des hommes de notre siècle. La place de la religion dans la France de ce début de troisième millénaire est centrale. »

Il faut évoquer la réception, en grande pompe, au ministère des Finances, de l’acteur Tom Cruise, dont personne n’ignorait alors qu’il était le porte-parole de la scientologie.

Il faut lire Sarkozy, toujours dans la « République, les Religions, l’Espérance », lorsqu’il reconnaît « la légitimité de certaines des nouvelles religiosités », estimant que le mot secte « est parfois utilisé abusivement contre des mouvements spirituels nouveaux ». Nouveau mouvement spirituel, ce qualificatif est précisément celui dont se réclame la scientologie, secte pourtant parmi les plus dangereuses, aux dires même des pouvoirs publics. Il est vrai, comme l’exprimera Nicolas Sarkozy, que les « sectaires » sont les autres, ceux qui ont fait de la laïcité une « laïcité de combat ». Inquiétant dévoiement du sens des mots.

Par Régis Mex, pour Mecanopolis.

avr 22 2009

«The Obama Deception», un film d’Alex Jones (VOSTFR)

Chevalier Jedi, Mecanopolis

Le Président Barack Obama n’est-il qu’un instrument dans un plan concerté ayant pour but de mettre en place un « gouvernement mondial » ? Quelle est la vraie nature de son programme ? Ce sont à ces questions que tente de répondre Alex Jones, le fondateur du site PrisonPlanet.com, avec son nouveau film « The Obama Deception ».

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Alex Jones pense que Barack Obama poursuit le processus de transformation de l’Amérique, afin de lui imposer un régime tel que celui de l’Allemagne nazie. Une idée qui supposerait la mise en place d’un enrôlement obligatoire dans le Service National, l’encouragement à la délation, l’espionnage des communications, la suppression du second amendement de la Constitution des Etats-unis, l’ouverture des camps d’internement de la FEMA et l’instauration de la Loi Martiale.

Selon Jones, ceux qui manipulent Obama annoncent déjà ouvertement la création d’une nouvelle Banque Mondiale qui contrôlera toutes les nations du monde grâce à la taxe-carbone et le recourt aux forces armées. « L’internationale des banques » aurait orchestré et planifié la faillite financière généralisée pour mettre en place un « Gouvernement Mondial ».

L’objectif serait de piller les classes moyennes, de supprimer les retraites et d’imposer son contrôle sur tous les états d’Amérique, de sorte que les populations soient totalement dépendantes de Washington. Ainsi, les « élites » utiliseraient Obama pour endormir le public, afin de réaliser l’Union Nord-Américaine par surprise, initier une nouvelle « guerre-froide », et poursuivre l’occupation de l’Irak et l’Afghanistan.

Voici, dans les grandes lignes, les questions qu’aborde « The Obama Deception » d’Alex Jones, que nous vous proposons de découvrir.

Il est possible de télécharger la vidéo au format DIVX sur mininova

Le document .srt est téléchargeable ici

Chevalier Jedi, pour Mecanopolis

avr 22 2009

Le progrès, moteur principal du capitalisme ?

Par Michel Musolino

Une des approches les plus fertiles du capitalisme et de sa dynamique est sans doute celle de Joseph Schumpeter. Cet Autrichien, éphémère ministre de l’économie et directeur de banque (avec des résultats mitigés) puis professeur à Harvard, entame sa réflexion par le constat de l’impossibilité d’avoir une quelconque analyse dynamique sur la base des schémas néoclassiques. L’essentiel de son Å“uvre (« La Théorie de l’évolution économique » (1912) et « Capitalisme, socialisme et démocratie » (1942), est consacré à l’étude de la dynamique du capitalisme.

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Selon Schumpeter, la dynamique du capitalisme qui rompt avec des économies à « flux stationnaire » est due à trois éléments :

  1. La propriété privée
  2. L’innovation
  3. Le crédit

La propriété privée rompt avec un des caractères saillants des économies stationnaires : la solidarité. Or la solidarité inhibe la prise de risque, puisqu’elle a comme but de le limiter (comme les corporations au Moyen Âge). Le capitalisme est au contraire fondé sur l’acceptation du risque. L’innovation et le crédit sont deux formes de prise de risque. Dans les deux cas, il s’agit d’un pari sur l’avenir. On sait qu’il a fallu une triple révolution culturelle (la Renaissance, la Réforme, les Lumières) pour en arriver là. Les individus capables d’assumer ces risques sont, d’après une définition de Keynes, « des hommes au tempérament sanguin et d’esprit constructif, jouant un jeu mixte d’adresse et de hasard ».

Dans ce jeu, l’entrepreneur et le banquier font la paire : l’un imagine et innove, l’autre calcule et pondère. L’innovation est mise en Å“uvre par l’entrepreneur, véritable héros du capitalisme selon Schumpeter. L’innovation ne doit pas être confondue ni avec la découverte ni avec l’invention. Elle ne peut être que l’introduction de celles-ci dans le processus productif ou marchand. Elle prend cinq formes :

  1. Introduction d’un bien nouveau
  2. Mise en Å“uvre d’une nouvelle méthode de production
  3. Mise en Å“uvre de nouvelles formes d’organisation
  4. Découverte de nouvelles sources de matières premières
  5. Conquête de nouveaux débouchés

La mise en Å“uvre d’une innovation entraîne d’autres innovations : une diffusion en tâche d’huile s’opère dans l’économie. C’est le phénomène des « grappes d’innovations ». On peut imaginer les innovations comme des cerises dans un panier, encore faut-il saisir ce qui les relie l’une à l’autre. Si on prend le cas des innovations dans le textile au cours de la révolution industrielle, on a une bonne explication du phénomène.

Dans le textile, il existe deux activités liées : la filature et le tissage. L’une travaille pour l’autre et ensemble elles doivent satisfaire une demande croissante. C’est cette pression de la demande qui pousse les entrepreneurs à innover. Les tisserands savent que, s’ils réussissent à produire plus rapidement des tissus, ils vont les vendre sans problème. Ils cherchent, donc ils trouvent. La production de tissus s’accélère, mais un goulet d’étranglement se présente : la filature ne suit pas. C’est maintenant au tour du fileur de ressentir les affres de son incapacité à satisfaire la demande. Cette pression va le pousser à innover à son tour. À ce moment-là, c’est de nouveau le tissage qui ne se fait pas assez vite… On assiste ainsi à une sorte d’impératif de l’innovation, qui fonctionne en cascade tant que la pression de la demande se maintient.

À la fin du XVIIIe siècle, les machines à tisser les plus modernes avaient huit broches ; cinquante ans plus tard, elles en comptaient 1620 ! Le même genre de synergie, avec une vitesse accrue, a touché les deux secteurs de l’informatique (hardware et software, matériel et logiciel), à la fin du XXe siècle, Aujourd’hui, une voiture de gamme moyenne-supérieure a une capacité de traitement l’information d’un Airbus des années 1980.

La mise en Å“uvre des innovations a comme conséquence l’apparition d’une période d’expansion. L’expansion, par la pression qu’elle exerce sur les matières premières, les salaires et, éventuellement, les taux d’intérêt, entraîne la hausse des prix. Cette hausse des prix n’est supportée que par les entreprises ayant innové, puisque l’innovation leur assure de forts profits, notamment dans la phase d’exploitation exclusive de l’innovation, qui leur donne une situation de monopole. Les autres entreprises sont laminées par la hausse des prix : elles font faillite et disparaissent. Ce processus, où les entreprises innovantes remplacent les entreprises routinières, est ce que Schumpeter appelle la « destruction créatrice » : « Ce processus de destruction créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme ; c’est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s’y adapter. »

Rejetant la vision classique, inévitablement engluée dans un univers statique, Schumpeter critique le problème généralement posé « d’établir comment le capitalisme gère les structures existantes alors que le problème qui importe est celui de découvrir comment il crée, puis détruit ces structures… » (J.Schumpeter, « Capitalisme, socialisme et démocratie »)

Michel Musolino

Michel Musolino est professeur d’économie en classes préparatoires à HEC et auteur de L’imposture économique

jan 24 2009

L’indispensable rupture avec l’empire financier

Par Jacques Cheminade

Cette crise n’est pas seulement une crise financière, ni sociale, ni une récession économique. C’est plus qu’une dépression, c’est une crise de tout le système avec lequel nous vivons depuis plus de quarante ans. Il faut en expliquer l’enjeu pour ne pas tomber dans les pièges qui nous sont tendus.

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Ce qui s’effondre, c’est un casino monétaire, financier et boursier, c’est un régime de privatisation dans lequel quelques forts gagnent et les autres perdent toujours. Ce qui s’effondre, c’est une conception de l’homme définie par le gain immédiat et la possession. Comble de l’ignominie, les coupables, les Gordon Brown, les George W. Bush, les Henry Paulson et les Peter Mandelson, les croupiers du casino libéral anglo-américain, font intervenir les Etats pour sauver la banque. Ils créent des holdings bancaires comme au temps de Benito Mussolini et de Hjalmar Schacht, et offrent du cash aux spéculateurs pour les renflouer. Les Etats avalent ainsi leurs effets toxiques et vont s’empoisonner jusqu’à devenir eux-mêmes insolvables.

Pour effacer cette dette irremboursable, leur « solution » est l’hyperinflation. Au détriment des salariés, des retraités, des titulaires de minima sociaux, qui deviendront encore plus victimes. Ils savent qu’ils créeront ainsi les conditions de révoltes allant des classes populaires jusqu’aux classes moyennes. C’est pourquoi ils divisent pour régner, parrainent des provocateurs et mettent en place des moyens d’Etat policier (passeports biométriques, fichiers de toutes sortes, caméras de surveillance, drones et unités de Robocop pour les banlieues). La City de Londres, centre des opérations financières mondiales, Wall Street et leurs associés ont en tête la même logique que celle des années trente, lorsqu’ils mirent le pied d’Hitler à l’étrier de l’histoire.
Cependant, cette fois, le fascisme financier qui vient opérera avec les moyens de contrôle moderne, par le bourrage de crâne audiovisuel, la manipulation des images et la promotion d’une chasse aux boucs émissaires comme dans les jeux vidéo violents (Manhunt ou Army of Two), une culture de la mort et de la guerre.L’agenda des chefs d’Etat devrait être :

Pourvu que nous nous ressaisissions, la grande crise mondiale peut être l’occasion de construire un monde meilleur. Elle peut aussi être ce qui va nous entraîner vers l’abîme. Le défi est ainsi lancé aux responsables politiques, mais nous savons tous qu’ils ne sont pas à la hauteur. Nous devons donc, nous autres citoyens, monter sur la scène de l’histoire.

Il faut d’abord remettre l’économie au service de ce que de Gaulle appelait en 1964, à l’Université de Mexico, « la cause de l’humanité ». Cause animée par ce travail dans lequel les vrais socialistes et Jean Paul II, dans Laborem exercens, voient justement le moyen de « ressusciter les choses d’entre les morts ». Travail, c’est-à-dire création humaine, et non spéculation avec l’argent des autres ; création humaine, c’est-à-dire découverte et application de grands principes physiques universels, sous forme de technologies.

1. Un programme de grands travaux d’infrastructure à l’échelle du monde, pour créer l’environnement d’une croissance réelle.

2. Leur financement avec l’émission d’argent par les Etats, sous forme de crédit productif, au-delà de l’impôt et de l’emprunt, comme nous pouvions le faire en France avant la loi Pompidou-Giscard du 3 janvier 1973 et comme la Constitution américaine autorise le Président à le faire, avec le consentement des représentants du peuple. Des dispositions des traités de Maastricht et de Lisbonne l’interdisent ; il faut les éliminer pour retrouver notre souveraineté nationale et refonder l’Europe.

3. Dégager le terrain pour cette politique de banque nationale en organisant la banqueroute des spéculations, c’est-à-dire de tout ce qui n’engendre pas de richesse humaine réelle.

4. Interdire toutes les spéculations destructrices sur les produits dérivés et éliminer les hedge funds hyperspéculatifs en engageant la guerre contre les paradis fiscaux d’où ils opèrent, et en particulier contre la City, mère de tous ces paradis.

5. Un système de parités fixes entre monnaies, par nature anti-spéculatif.

6. Un instrument de référence commun pour régler les soldes des échanges entre les Etats (or ou panier de biens de première nécessité).

Nicolas Sarkozy a critiqué le système existant, mais en fait, il tente de le sauver puisqu’il n’a pas prononcé les mots de « banqueroute organisée ». Or tant qu’on ne fera pas le triage des dettes illégitimes, on sera condamné à faire celui des êtres humains.

C’est une guerre. C’est seulement si nous la gagnons qu’on pourra arrêter chez nous les licenciements, la dégradation des minima sociaux, la chute de la part des salaires dans le produit intérieur brut, imposer la justice fiscale (sans bouclier pour les riches) et aller vers une vraie Europe, pas celle de la monnaie de singe et des cartels financiers.

La France peut et doit être le catalyseur de cette mutation.

À condition de rejeter le « plan de gouvernance mondiale » de Dominique Strauss-Kahn et des banques centrales, de rejeter la loi de la City, du FMI et de Wall Street. Et de comprendre que l’indispensable combinaison, suffisamment puissante pour reconstruire un monde juste, est celle rassemblant la Russie, l’Inde et la Chine avec des Etats-Unis revenus à la politique de leurs pères fondateurs.

L’avantage des crises est qu’elles changent les règles du jeu. Il dépend de nous que ce ne soit pas pour le pire, mais pour le meilleur.

Jacques Cheminade, pour Solidarité & Progrès

oct 27 2008

Provocation américaine en Syrie

L’armée américaine a lancé dimanche un raid héliporté contre une ferme située aux confins de la Syrie et de l’Irak, a annoncé Damas qui fait état de huit civils tués, dont un père et ses quatre fils. Selon la télévision publique syrienne, des militaires américains ont donné l’assaut à un bâtiment du secteur.

A Washington, un porte-parole du Pentagone a affirmé ne détenir aucune information sur le sujet et procéder à des vérifications. La Maison blanche, de même que la CIA, ont refusé de faire le moindre commentaire.

Le silence embarassé des autorités américaines tendrait à démontrer que cette opération n’aurait pas été décidée par l’état-major, mais plus vraisemblablement par des réseaux occultes.

Souvent, par le passé, des actions illégales ont eu pour but de faire monter la pression internationale, de sorte, par exemple, à favoriser l’issue d’une élection en faveur du parti au pouvoir.

Le chargé d’affaires américain et son homologue irakien à Damas ont été convoqués au ministère syrien des Affaires étrangères, a annoncé l’agence de presse officielle Sana.

Le vice-ministre syrien des Affaires étrangères a notifié au diplomate américain « la protestation et la condamnation par la Syrie de cette grave attaque ».

« La Syrie condamne cet acte d’agression et tient les forces américaines pour responsables de cette attaque et de l’ensemble de ses répercussions », a déclaré un responsable syrien cité par Sana.
Une source proche de la sécurité à Bagdad a confirmé la mort de huit personnes à la frontière syrienne, alors même que l’état-major de l’armée américaine stationnée dans l’ouest de l’Irak affirmait que ses forces n’y était pour rien.

Sana a précisé que quatre hélicoptères militaires américains avaient participé au raid contre un bâtiment civil en cours de construction dans le secteur de Bou Kamal, dans l’est de la Syrie frontalier de l’Irak.

Bou Kamal est le principal point de passage entre la Syrie et l’Irak.

Auparavant, des habitants avaient dit que deux ouvriers ainsi qu’un homme et ses quatre fils avaient été tués. Leur maison a été détruite durant l’attaque. Des témoins ont affirmé que le raid entrepris dans le village de Machahdeh, situé à sept km de la frontière irakienne et à deux km de Bou Kamal, s’est produit à 05h00 heures locales (14h00 GMT). « Les hélicoptères sont passés à l’attaque contre un bâtiment civil en construction et ont ouvert le feu contre des ouvriers à l’intérieur du bâtiment, y compris sur la femme du vigile. On dénombre la mort de huit civils », a indiqué Sana.

Les aéronefs sont ensuite repartis en direction du territoire irakien, ajoute l’agence qui précise que la cible était la ferme d’Al Soukkari proche de la frontière.

Le directeur de l’hôpital de Bou Kama, le Dr Souleymane Ghadbane, a déclaré à Reuters : « Notre établissement a réceptionné sept corps de personnes âgées de 16 à 50 ans, ainsi que trois blessés ».

Claude Covassi, fondateur de Mecanopolis