Par Faouzi Elmir, pour Mecanopolis
Staline et stalinisme riment désormais avec dictateur, dictature, autoritarisme, terreur, purge, violence politique, Goulag et totalitarisme. Le personnage de Staline, fait penser immédiatement et machinalement à un personnage sanguinaire et à un Homme d’État cruel responsable de « millions » de morts péris dans les camps de concentration et des centres de torture physique et psychologique. Des formules à l’emporte-pièce telles que Staline=Hitler, Staline=Goulag=camps de concentration sont des lieux communs et il existe, paraît-il, une architecture typiquement stalinienne en ne sachant pas exactement en quoi elle diffère des cages à lapins et des blocs de béton qui ceinturent les grandes métropoles capitalistes.
Staline et le stalinisme, les goulaguiens, deviennent la marque de fabrique et le fonds de commerce, ô combien lucratif et porteur politiquement et financièrement, de l’Internationale anticommuniste, de l’intelligentsia et des chiens de garde de la bourgeoisie, des partis politiques de l’extrême droite à l’extrême gauche, et même des ex-partis communistes européens, partisans de la « troisième voie » (je dis ex-partis communistes qui ont disparus du paysage politique), et enfin des opportunistes et des arrivistes de tout poil qui sont à la recherche de niches à prendre au sein d’un monde intellectuel dominé par la mode, aujourd »hui démodée, de archéo-libéralisme. La légende noire du stalinisme apparaît comme une arme de combat assez commode et une économie de pensée dans une guerre idéologique et psychologique menée contre le marxisme léninisme et contre le bolchevisme.
La légende noire du stalinisme a été inventée de toutes pièces par d‘indécrottables manipulateurs et d’impénitents imposteurs, en faisant gober au monde entier des histoires et des idées aussi indigestes qu’indigentes. Selon le dictionnaire le Robert, une légende est « une représentation « de faits ou de personnages réels) accrédités dans l’opinion, mais déformée, ou amplifiée par l’imagination, la partialité ». Ainsi, en parlant de Staline, de stalinisme, de totalitarisme, de Goulag, les inventeurs de la légende noire du stalinisme cherchent-ils à manipuler les esprits et à atteindre deux objectifs : 1) éviter un choc frontal avec la théorie marxiste-léniniste; 2) manipuler le psychisme des masses pour étouffer tout esprit de résistance au capitalisme, pour décourager et pour dissuader tous ceux qui sont tentés tant soit peu par la recherche d’une alternative à la loi de la jungle capitaliste. Car, les anti-staliniens veulent focaliser les regards sur la question de la violence politique qui, rappelons-le au passage, n’est nullement spécifique au stalinisme et à l’Union soviétique post révolutionnaire mais une constante historique inhérente de toute révolution qu’elle soit bourgeoise ou socialiste.
Staline avait certes du sang sur les mains mais comparé à la longue histoire sanguinaire et génocidaire des dirigeants militaires et civils des pays impérialistes et colonialistes, Staline apparaît comme un piètre amateur, un apprenti dictateur, un gentil homme d’Etat voire un « nounours ». Sans aucun doute, Staline était-il un personnage fruste et n’était-il pas un enfant de chœur loin de là, mais le dirigeant soviétique était avant tout un homme d’appareil et comme tout homme d’appareil, il se devait d’agir dans les limites imposées par l’appareil du parti bolchevique. Des prisons et des centres de torture physique et psychologique ont certes existé sous Staline mais les pays capitalistes, colonialistes et impérialistes se gardent bien de parler de leur propre Goulag. Il y a encore quelques jours, la presse vient de révéler l’existence d’un nouveau Goulag made USA et CIA en Lituanie. La société capitaliste est elle-même un immense Goulag du fait de la soumission servile des hommes à la dictature de l’argent.
Pendant la légende noire du stalinisme matraque les masses avec les « millions » de morts du Goulag, elle oublie les 28, 5 millions de morts soviétiques (20 millions de civils+8,5 millions de soldats de l’Armée Rouge) causés par l’invasion nazie et elle fait diversion aussi sur les 100 millions de morts provoqués par les deux guerres impérialistes du XXè siècle. Puisqu’il faut malheureusement plonger dans la sinistre comptabilité comparative des victimes de du Goulag soviétique et celles des pays impérialistes, il faut reconnaître que les victimes du stalinisme sont une goutte d’eau en les comparant avec celles causées par la longue histoire génocidaire des pays colonialistes et impérialistes. En réalité, les victimes de Staline sont sans commune mesure avec les ravages du capitalisme et de l’impérialisme depuis cinq siècles des continents africain et américain et de l’Australie qui ont fait et qui continuent même aujourd’hui à faire en Irak et en Afghanistan des millions de morts. Faut-il rappeler que les Américains ont carrément anéanti les populations indigènes d’Amérique du Nord et ont participé au massacre de plus de 50 millions de Noirs ?
Par ailleurs, le phénomène concentrationnaire, ce n’est pas Staline qui l’a inventé mais l’Allemagne démocratique de Guillaume II qui fit construire en août 1904 des camps de concentration, des Konzentrationslagern, dans la nouvelle colonie allemande, le Sud Ouest africain (Deutsche Sudwestafrika), aujourd’hui la Namibie, pour enfermer les membres de la tribu Herero utilisés comme une main d’œuvre corvéable. Dans ces camps, les Herero furent victimes de sous-nutrition, d’épuisement, d’humiliation, de violences et de viols. Dès la première année d’internement, plus de la moitié des prisonniers Herero périrent et d’après le recensement de 1911, sur les 80 000 Herero que comptait la tribu, il n’en reste aujourd’hui que 15 000.1
En matière de techniques d torture physique et psychologiques, les pays capitalistes ne sont pas les mieux placés pour en parler. Si l’on essaie de remonter aux origines des techniques de torture et de violence physique et psychologique, on découvre que le Goulag soviétique est un phénomène récent puisqu’il date seulement des années vingt et trente du XXème siècle ont créé des centres d’enfermement et d’internement dès le XVIIème siècle. On peut dire que les techniques de torture physique et psychologique en Occident n’ont cesse de se perfectionner suivant ainsi développement de la machine à vapeur de Watt. Les travaux de Michel Foucault sur la naissance des asiles et des prisons sont aujourd’hui connus et archiconnus de tous et les adeptes de la légende noire du stalinisme feront mieux de se pencher sur l’histoire des prisons et des asiles en Europe et aux Etats-Unis2. Presque un siècle avant le Goulag stalinien, la France créa en 1854 en Guyane un gigantesque camp de concentration, le bagne considéré comme « une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C’est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice« 3 L’histoire de la colonisation française de l’Algérie avait commencé par le massacre des colonisés par le général Bugeaud et les tortionnaires Français se sont montrés particulièrement inventifs et imaginatifs en matière de torture physique et psychologique en devenant même aujourd’hui un modèle et une source d’inspiration pour les tortionnaires et les dictateurs du monde entier.4
Dans cet article, notre tâche consiste à démonter la légende noire du stalinisme en remontant à ses origines et en analysant les raisons de sa propagation et de son « succès » fulgurant.

Fiche de la police secrète tsariste de St. Petersburg sur Joseph Staline (1913)
ORIGINES DE LA LÉGENDE NOIRE DU STALINISME
Ceux qui ont inventé la légende noire du stalinisme, ce sont d’abord et avant tout tous les opposants à la Révolution bolchevique de 1917. Il faut dire que la victoire de la révolution d’Octobre russe en 1917 fut un coup de tonnerre et un terrible choc pour les classes capitalistes du monde entier. La légende noire du stalinisme naquit sur la vague d’anticommunisme provoquée par la révolution bolchevique. L’appréhension et les craintes inspirées par la révolution bolchevique étaient d’ailleurs parfaitement compréhensibles, car, c’est la première fois dans toute l’histoire de l’humanité, qu’une révolution était menée au nom des classes dominées, ayant pour objectifs l’abolition de la propriété privée des moyens de production et la redistribution de la terre à la paysannerie pauvre. Surtout quand on sait que la Russie tsariste était une simple colonie européenne et américaine et la chasse gardée du capital français, allemand anglais et américain. Pour se rendre compte du tollé général et de l’impact suscités par la révolution d’Octobre de 1917, il suffit de lire la presse de l’époque et d’observer l’hystérie qui s’empara des bourgeoisies européennes d’alors. Par exemple, en France, après la prise du pouvoir par le parti bolchevique, « l’Union des intérêts économiques », un groupe patronal avait mené une campagne médiatique en diffusant une affiche imprimée à des millions d’exemples sur laquelle était représenté un moujik hirsute et mal rasé tenant dans un rictus un couteau entre les dents dégoulinant des gouttes de sang. Après l’arrivée des soviets au pouvoir, ce n’est plus le « boche » qui était l’ennemi de la patrie mais Lénine et Trotski présentés comme les « petits-fils de Karl Marx par le cerveau comme Longuet l’est par le sang ». (Sur l’histoire de l’anticommunisme en France, Serge Bernstein et Jean-Jacques Becker, histoire de l’anticommunisme en France, Paris, Olivier Orban, 1987. T . I). En attendant de trouver son sauveur, un « Napoléon russe », la bourgeoisie russe commençait s’organiser et à prendre des initiatives politiques, économiques et militaires. Une première initiative fut prise par un grand industriel russe, lié au capital étranger, A.I.Putilov en formant un comité secret groupant de représentants des banques et des sociétés d’assurance 5. Après s’être rendu compte de l’inefficacité de l’action de Putilov et ses compères, le grand capital russe fit appel à la dictature militaire du général Kornilov. Pour discréditer le chef de la révolution, les Alliés menèrent une intense propagande sur d’abord sur le wagon plombé et sur Lénine espion allemand. Après la Révolution de 1917 et pendant la guerre civile, les bolcheviques se trouvèrent confrontés à trois armées blanches : Kotchlak à l’Est, Denikine au Sud et Ioudenitch au Nord.
Les dirigeants de la révolution bolchevique ne se battaient pas seulement contre leurs ennemis de classe intérieurs et extérieurs,, en l’occurrence les bourgeoisies et les classes capitalistes autochtones et européennes, ils avaient aussi et surtout à affronter une multitude de défis lancés par forces centrifuges et centripètes hostiles à l’hégémonie du parti bolchevique comme les mencheviks internationalistes, les unitaires, les anarcho-syndicalistes etc. Au sein même du parti bolchevique, les affrontements entre courants et tendances faisaient également rage. La propagande capitaliste occidentale simplifie les problèmes en réduisant le régime stalinien en réduisant la lutte des tendances et des courants tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du parti et du gouvernement à des rivalités personnelles. Alors que les luttes et les affrontements qui suivirent la révolution d’Octobre opposaient non pas des personnes, Staline contre Trotski par exemple, mais des forces, des mouvements et des conceptions antagonistes et contradictoires. Les divergences politiques entre Staline et Trotski n’étaient pas personnelles mais portaient sur la question de savoir si la révolution devait être menée par étapes dans un seul pays ou l’exporter à d’autres pays. Ce n’est pas le seul Staline qui était en lutte contre Trotski mais la « Troika », Staline, Zinoviev et Kamenev. Après sa défaite au XIV congrès du parti, Zinoviev et ses fidèles se replièrent sur Leningrad en barricadant dans les locaux de la Pravda de cette ville. Puis plus tard, Zinoviev et Trotski se retournèrent contre Staline. Les luttes de tendances et de courants, la terreur et la purge font partie intégrante de la dynamique de toute révolution, car une révolution est régie par une loi semblable à la loi de l’attraction universelle, la loi de la composition des forces et de l’égalité de l’action et de la réaction.
Les critiques adressées par des théoriciens marxistes de premier rang comme Karl Kautsky et des austro marxistes comme Otto Bauer, Max Adler, Friedrich Adler, Karl Renner, Rudolf Hilferding etc ont largement contribué à la naissance de la légende noire du stalinisme. Pour Karl Kautsky, Staline incarnait le despotisme et la dictature personnelle. Kautsky, appelé « le pape du marxisme », influencé par le darwinisme et une vision évolutionniste du monde fut aussi le fer de lance de la croisade antibolchévique et anti-stalinienne. Le principal reproche fait à Lénine et à Staline est le choix de la violence révolutionnaire comme moyen pour conquérir le pouvoir politique. Le désaccord profond entre Kautsky et Lénine porte sur les méthodes, la méthode démocratique ou la méthode révolutionnaire6. Malgré quelques divergences tactiques, les austro marxistes comme Otto Bauer, Franz Adler, furent partisans de la voie démocratique et le rejet de la voie de la terreur. Les partis socialistes européens et les trotskystes luttant contre la « bureaucratie stalinienne » et le « socialisme réellement existant » ont participé à leur manière dans l’invention de la légende noire du stalinisme. Pour plaire aux bourgeoisies et pour faciliter leur alliance avec les partis socialistes, les partis communistes européens abandonnaient progressivement les principes du marxisme léninisme en d’affirmant du coup leur credo anti-stalinien. On sait comment la fameuse « troisième voie » mène les partis communistes européens à la marginalisation et à la disparition du paysage politique occidental.
On a trop glosé sur les raisons de l’avènement du fascisme et du nazisme en Italie et en Allemagne mais on a oublié de relever la coïncidence et la succession chronologique et logique entre la Révolution bolchevique d’une part et la conquête du pouvoir par Mussolini et par Hitler d’autre part. D’abord, Mussolini et Hitler étaient des antibolchéviques et des anticommunistes notoires et les idéologies fasciste et nazie sont viscéralement des idéologies anticommunistes et antibolchéviques malgré leur rhétorique anticapitaliste. Soutenus financièrement par le grand capital, Mussolini et Hitler avaient été portés au pouvoir par une intelligentsia et un peuple foncièrement anticommunistes. Le point commun entre l’intelligentsia italienne et allemande fut la haine profonde de la Révolution bolchevique. Il n’est pas étonnant de voir que les premières victimes du fascisme et du nazisme furent les communistes en général et les staliniens en particulier. Le procureur général qui condamna Antonio Gramsci déclara « Il faut empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans ». Cette même intelligentsia qui fut jadis le principal soutien des régimes fasciste et nazi va redevenir à son tour antistalinienne après la Seconde guerre mondiale. En Italie, des noms d’intellectuels très connus avaient adhéré corps et âme au fascisme et au nazisme comme D’Annuncio, Marinetti, Croce, Gentile, Boccioni, Ungaretti, de Chirico, Savinio, Gadda, Pirandello, Malaparte etc. peu d’intellectuels de premier rang a dû quitter l’Italie sauf par exemple, le physicien nucléaire et prix Nobel, Enrico Fermi. À la fin de l’ère mussolinienne, il n’y a pas eu une vague de suicides parmi les intellectuels pour fait de collaboration comme en Allemagne ou en France comme ce fut le cas avec Drieu la Rochelle en 1945 et Robert Brasillac fusillé en 1945. Une seule exception en Italie fut Giovanni Gentile qui avait été exécuté par des résistants communistes. Il ne suffit pas de dire que l’avènement des États fasciste et nazi correspondait à une crise profonde du capitalisme, car celui-ci est en crise depuis deux cents ans. Il faudrait aussitôt ajouter que les bourgeoisies et le grand capital italiens et allemands avaient besoin d’une forme d’Etat totalitaire pour empêcher la propagation de la révolution bolchevique dans les autres pays européens. Le concept d’Etat totalitaire n’est valable que pour les pays capitalistes où règne le régime de la propriété privée des moyens, et en aucun cas sur l’union soviétique et le régime stalinien. La doctrine totalitaire n’est pas une invention de Carl Schmidt mais de Vilfredo Pareto qui fut le premier à la définir d’une manière claire en préconisant à la fois l’autoritarisme politique et le libéralisme économique. On peut affirmer sans exagération que tous les Etats capitalistes sont des Etats totalitaires, car ils combinent l’autoritarisme politique et le libéralisme économique.
Il n’y a pas que l’intelligentsia qui est anticommuniste et antibolchévique, le mouvement ouvrier lui-même et ses représentants dans les sociétés capitalistes ont été contaminés par le virus de l’anticommunisme et de l’antibolchevisme. D’ailleurs, ce sont l’anticommunisme et l’antibolchevisme du mouvement ouvriers qui ont facilité l’accession au pouvoir en de Mussolini en Italie et d’Hitler en Allemagne. Ceux qui ont contribué a la diffusion de l’anticommunisme et de l’antibolchevisme sont des couches intellectuelles issues de la petite bourgeoisie qui ont infesté très tôt le mouvement ouvrier par les idées réformistes et par le Trade unionisme. L’intrusion d’éléments petits-bourgeois(les intellectuels) a été une des causes de la dégénérescence du mouvement ouvrier. L’émergence de ces couches intellectuelles intermédiaires a été rendue possible grâce à l’expansion du capital et à l’essor du capitalisme et de l’impérialisme. Le réformisme a été la politique du mouvement ouvrier dans le cadre du capitalisme à son apogée conduisant la classe ouvrière et ses représentants à une sorte de « myopie » politique, à un compromis de classe (aujourd’hui les partenaires sociaux) et à l’abandon de tout projet de transformation révolutionnaire des rapports sociaux de production. La formation des partis socialistes et de la social-démocratie témoigne de la corruption du mouvement ouvrier par les idées réformistes et la propagation de l’anticommunisme et de l’antibolchevisme parmi la classe ouvrière. L’influence de l’idéologie petite-bourgeoise qui est par définition une idéologie antimarxiste et antibolchévique se manifeste sous des formes spécifiques comme l’anarchisme ou plus précisément l’anarcho-syndicalisme, le spontanéisme qui rejette toute organisation et qui préconise la lutte « spontanée » et la jacquerie putschiste fondée sur la violence « éducatrice « des « minorités agissantes ».
Joseph Staline, en 1906
DIFFUSION DE LA LÉGENDE NOIRE DU STALINISME
La doctrine Truman de containment du communisme va permettre à la légende noire du stalinisme de prospérer et de se propager un peu partout dans le monde. Parallèlement au plan Marshall pour aider les économies européennes à se relever des ruines de la Seconde Guerre mondiale, il a existé un « plan Marshall de l’esprit et de la culture » pour former une intelligentsia anticommuniste et par voie de conséquence, antistalinienne. À la sortie de la guerre, la CIA et les fondations philanthropiques américaines soutinrent et financèrent des réseaux et des institutions à vocation scientifique et culturelle chargées de démarxiser les sciences humaines et d’instrumentaliser les sciences sociales. Le « Plan Marshall de l’esprit et de la culture » était une sorte de croisade anti-marxiste et anti-communiste et les sciences sociales étaient en ligne de mire des fondations philanthropiques américaines. La fondation Rockefeller créée en 1913 a voulu prendre sa part dans la lutte contre le marxisme et le communisme en finançant des projets et des institutions en sciences sociales qui, grâce à leurs outils d’analyse et leurs méthodes d’enquête empirique, allaient devenir un enjeu de contrôle social et de manipulations mentales des masses. C’est pour instrumentaliser les sciences sociales que la fondation Rockefeller a participé au financement aux Etats-Unis et en Europe, des projets dans plusieurs universités américaines (Yale, Harvard, Chicago, Columbia), la Deutsche Hochschule für Politik à Berlin et le London School of economics qui accueillait des économistes venant de la Société du Mont-Pèlerin comme Ludwig von mises et son élève Friedrich von Hayek. La fondation Rockefeller a aussi soutenu financièrement l’institut scientifique de recherche économiques et sociales dirigé par Charles Rist qui avait reçu 350 000 dollars ; le centre universitaire de la recherche sociale, présidé par le Recteur Charléty qui avait reçu 166 000 dollars ; le Centre d’études de politique étrangère, un autre organisme dirigé par le Recteur Charléty qui avait reçu 172 000 dollars. Avant la Seconde Guerre mondiale, la fondation Rockefeller avait permis au Centre de documentation sociale de créer deux postes de chercheurs à plein temps l’un pour Raymond Aron et l’autre pour Georges Friedman. En France, c’est Charles Morazé qui avait déjà rencontré John Marshall et l’autrichien Clemens Heller étaient les deux principaux promoteurs du « Plan Marshall de l’esprit ». C’est grâce à Charles Morazé agrégé d’histoire et collaborateur des Annales que Claude Lévi-Strauss avait obtenu des fondations Ford et Rockefeller le financement des projets de formation des étudiants français dans les universités américaines. Le structuralisme était conçu comme une arme dirigée contre la théorie marxiste de l’histoire et les marxistes ne s’y sont guère trompés. C’est Roland Barthes qui résume parfaitement la situation quand il écrit « il semble bien que la principale résistance au structuralisme soit aujourd’hui d’origine marxiste et que ce soit autour de la notion d’histoire qu’elle se joue » 7. Pour s’attaquer à la théorie marxiste de l’histoire, il faut commencer par démolir le concept des deux es antagonistes.
Avec l’aide des fondations Rockefeller et Ford, Pierre Auger était parti pendant la guerre aux Etats-Unis où il avait enseigné à l’université de Chicago. Nommé directeur de l’enseignement supérieur après son retour en France en 1945, Pierre Auger s’est heurté à l’opposition du Prix Nobel Frédéric Joliot, communiste et pacifiste, pour le contrôle du Centre National de la Recherche scientifique(CNRS). Devant l’obstruction de Joliot, Pierre Auger avait alors créé le Centre à l’Energie atomique(CEA) et un pôle des sciences sociales rattaché à l’Ecole Pratique des Hautes études(EPHE), devenu plus tard la VIe section. Pour animer celle-ci, Auger fait appel aux collaborateurs des Annales(Morazé, Friedman, Braudel, Labrousse, le Bras) et en 1954, avec l’aide de l’autrichien Clemens Heller désormais établi en France, la VIe section a reçu de nouveaux crédits pour financer des programmes de recherche sur les « aires culturelles ». En 1959, la fondation Ford appuie et finance le projet de Pierre Auger pour la création du Centre européen de recherche nucléaires(CERN) et pour la construction de la Maison des sciences de l’homme. En 1975, la VIe section devenue une structure juridique autonome, se transforme officiellement en l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales(EHESS) présidée par l’historien anticommuniste François Furet. Depuis, l’EHESS qui reçoit un financement de l’Etat français, du département d’Etat américain(Bourses Fulbright) et de la Fondation franco-américaine de New-York, une officine créée en 1976 par la CIA, devient le fer de lance de la lutte contre le communisme et le stalinisme.
Outre l’apport financier des fondations philanthropiques, la CIA et le plan Marshall ont participé au financement d’une myriade de réseaux et d’institutions culturelles voués à la formation d’une intelligentsia anticommuniste. C’est le cas du Congrès pour la liberté de la culture créé à Berlin en 1950 par des intellectuels européens et américains avec pour membres fondateurs James Burnham, Raymond Aron et Michel Crozier. Le comité de soutien du Congrès comprenait des personnalités comme le philosophe allemand Karl Jaspers, le socialiste Léon Blum, des écrivains comme André Gide et François Mauriac, des universitaires comme Raymond Aron, des intellectuels américains comme James Burnham et Sidney Hook, des anciens trotskistes américains comme Sol Levitas et Eliot Cohen, des partisans de l’Europe fédérale comme Altiero Spinelli et Denis de Rougemont et des théoriciens des New York Intellectuals. Le Congrès pour la liberté de la culture est devenu le lieu de rencontre et de rassemblement de l’intelligentsia anticommuniste européenne et américaine animée par des conservateurs, des libéraux, des socialistes et des anciens trotskistes. Financé discrètement par la CIA pendant dix-sept ans jusqu’en 1967, le Congrès pour la liberté de la culture avait noué des relations avec des hauts responsables de l’administration américaine et de la direction du plan Marshall, mais aussi avec l’American Committee for United Europe(ACUE), une officine de propagande anticommuniste créée avec le soutien d’hommes politiques américains comme Robert Paterson, secrétaire à la guerre et Paul Hoffman.
En 1967, Thomas Braden, chef de la Division internationale d’opposition au communisme à la CIA avait publiquement confirmé la participation de son organisation au financement des activités du Congrès pour la liberté de la culture. Dissout après les événements de mai 68, le Congrès pour la liberté de la culture a continué ses activités sous le nom de l’Association internationale pour la liberté de la culture avant de cesser d’exister en 1975 lors de la signature des accords d’Helsinki.
En effet, c’est l’un des fondateurs du Congrès pour la liberté de la culture, et théoricien de l’ère technicienne, James Burnham, qui a jeté les bases de l’idéologie structuraliste en publiant en 1941, le managerial revolution dans lequel il annonçait l’échec économique et idéologique de l’Union soviétique et l’avènement d’une nouvelle ère, « l’ère des managers ». C’est son ami et membre fondateur du congrès pour la liberté de la culture, Raymond Aron, qui a fait traduire le livre en 1947 sous le titre « l’ère des organisateurs », avec une préface du socialiste Léon Blum. Pour Burnham et ses disciples, il n’y a plus de différence entre les sociétés de l’Est et celles de l’Ouest, car dans les deux cas, c’est une nouvelle e dirigeante qui prend le pouvoir politique et économique et ce sont désormais, les directeurs et les techniciens qui remplacent les anciens propriétaires. Au capitalisme sauvage du XIXe siècle, succède un capitalisme réglementaire bardé de lois sociales. Le pouvoir politique n’est plus concentré entre les mains de quelques uns mais un pouvoir éclaté en une myriade de pouvoirs partagés, autonomes et libérés. Les sociétés actuelles sont entrées dans l’ère « post-industrielle », celle de la « technobureaucratie » et de la « technostructure » selon Galbraith. C’est l’époque de la big corporation, la grande entreprise fondée sur une séparation radicale entre la « propriété » des moyens de production et les « pouvoirs de décision » qui se trouvent désormais entre les mains des agents-managers devenus la « nouvelle e » dominante. Le capitalisme franchit ainsi une nouvelle étape de son histoire, celle des structures rationnellement et scientifiquement établies. L’homme structural est tout sauf un passéiste, car son histoire se réduit au présent et au futur. L’interpénétration du politique et de l’idéologique conduit à un glissement de l’idée de l’ère technicienne devenue la doctrine officielle du Congrès pour la liberté de la culture vers la rhétorique de la Troisième voie et la « fin des idéologies ». C’est Daniel Bell, membre du Congrès pour la liberté de la culture qui a été l’auteur de la théorie de la fin des idéologies. Grâce à Daniel Bell, des bourses d’études ont été octroyés à des jeunes étudiants européens pour étudier dans les universités américaines. C’est Daniel Bell qui a aidé Michel Crozier à obtenir une bourse d’études à l’université de Stanford. Crozier est le type même de l’intellectuel européen endoctriné par l’université américaine, devenu avec Raymond Aron l’un des idéologues de la Troisième voie et du Club Jean Moulin. Les disciples de Burnham et de Bell fondaient des revues, organisaient des conférences et occupaient des postes d’autorité dans les universités européennes transformées à l’occasion en tribune pour la diffusion et la vulgarisation des idées de l’ère technicienne, de la fin des idéologies et de la Troisième voie. En 1953, Crozier, qui fut l’un des collaborateurs de la revue Esprit, avait publié un article critiquant l’intelligentsia de gauche.
C’est Raymond Aron qui a importé en France les idées de l’ère technicienne, de la fin des idéologies de ses amis James Burnham et Daniel Bell et le totalitarisme de Hannah Arendt. Son ouvrage « l’Opium des intellectuels » est un appel aux intellectuels de gauche pour se détourner du communisme soviétique. Son livre « Dix-huit leçons sur la société industrielle » est une vulgarisation des idées de son ami Burnham sur l’uniformisation des sociétés capitalistes et des sociétés communistes. Nommé en 1955 professeur à la Sorbonne, Aron a contribué à la vulgarisation des principaux thèmes des New York Intellectuals, le think tank du Congrès pour la liberté de la culture. Ses ouvrages sont devenus la bible de l’intelligentsia anticommuniste. Grâce ses séminaires à la Sorbonne, puis à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et au Centre de sociologie européenne, Aron s’est fait des disciples comme Pierre Hassner, Jean-Claude Casanova, Jean Baechler, Annie Kriegel, Alain Besançon, Pierre Manent, François Bourricaud, Georges Liebert, Jérôme Dumoulin. Aron et ses partisans se sont farouchement opposés au mouvement étudiant de mai 68 qualifié de « petite révolution » et de « carnaval estudiantin ». Après l’éclatement du scandale du financement du Congrès pour la liberté de la culture en 1967, la revue Preuves qui diffusait les idées du Congrès pour la liberté de la culture a été remplacée par une autre revue, Contrepoint, dirigée par l’un des fidèles d’Aron, Georges Liebert et la collaboration de Pierre Manent. En 1978, Aron fonde la Revue Commentaire dirigée plus tard par deux de ses disciples Jean-Claude Casanova et Pierre Hassner. Aron a séduit d’autres intellectuels en vue comme Edgar Morin, Georges Friedman ou Jean-Claude Domenach.
Le Congrès pour la liberté de la culture finançait des programmes de recherche et des bourses d’études. Quand la nouvelle élite européenne endoctrinée dans les universités américaines revenait en Europe, elle créait des revues, organisait des séminaires et mettait en place des programmes de recherche et des réseaux informels dans les universités européennes. Ces réseaux culturels qui ont servi de relais et d’officines dans la lutte contre le communisme et le stalinisme pendant la Guerre froide ont continué à jouer un rôle actif même après la dissolution du Congrès pour la liberté de la culture. Ces différents réseaux et relais culturels anticommunistes ont pavé la voie à l’avènement de l’archéo-libéralisme et de la révolution conservatrice américaine avec l’arrivée de Ronald Reagan à la Maison Blanche. La débâcle actuelle du capitalisme et de l’aveu même de l’ancien président américain George Bush, la faillite de la sacro-sainte loi du marché mettent fin aux illusions des promoteurs de la Révolution conservatrice et de l’archéo-libéralisme.

CONCLUSION
Des conditions objectives et des prédispositions psychiques et psychologiques ont favorisé l’émergence et la diffusion de la légende noire du stalinisme. D’abord, la légende noire du stalinisme puise ses racines dans l’histoire politique et idéologique du monde occidental dominé successivement depuis deux millénaires par l’aristocratie, la féodalité et aujourd’hui par la bourgeoisie. Depuis deux mille ans, les peuples du monde occidental n’ont connu qu’un seul régime de propriété, la propriété privée qui a permis à l’aristocratie, à la féodalité et à la bourgeoisie d’asseoir leur domination et d’asservir les autres classes de la société. Après deux mille ans de domination féodale et bourgeoise, les peuples européens ont du mal à se défaire de la servitude qui leur a été imposée par leurs classes dominantes et qui sont incapables du coup de concevoir ou d’admettre l’existence d’un autre mode de production et de répartition des richesses sociales. Car, en effet, toute autre alternative au régime de la propriété privée des moyens de production est conçue comme subversion et offense à « l’ordre naturel » des choses. Il va de soi que pour la bourgeoisie, l’idée du communisme, synonyme de répartition de richesses, de justice sociale et de libération de l’homme de l’empire du besoin, est une hérésie, une aberration de la nature et une violation d’un ordre réputé naturel.
Cet anticommunisme viscéral des sociétés occidentales a été nourri et entretenu par l’école qui inculque aux populations scolarisées dès leur jeune âge des leviers psychiques d’adhésion ou de rejet. Les leviers psychiques d’adhésion sont des mots et des symboles déclencheurs ayant pour but de faire accepter des personnes, des choses, des idées en les associant avec des mots et des symboles tenus pour « bons » comme la démocratie, la patrie etc. Contrairement aux leviers d’adhésion, les leviers de rejet visent à faire rejeter certaines idées, personnes etc en les associant avec des « mauvais » mots, symboles et actes, qui font appel à la peur, et au dégoût notamment la haine du marxisme et du communisme. L’école publique et républicaine est le lieu d formation par excellence des réflexes conditionnées des masses et de l’intelligentsia dans les sociétés capitalistes.
Si toute la lignée des Hannah Arendt, des Raymond Aron, des Soljenitsyne et d’Archipel du Goulag, des « nouveaux philosophes », des Jean Pierre Faye, des Castoriadis, des Claude Lefort, des Luc Ferry et d’Alain Renault, des Jean François Revel, des François Furet, etc a pu prospérer sur la scène médiatique et académique, ce n’est pas pour la pensée et pour les écrits de ses auteurs qui témoignent tous d’une médiocrité et d’un crétinisme intellectuel mais pour son rôle de pantins, de girouettes et de chiens de garde d’un ordre établi, l’ordre bourgeois et capitaliste. En effet, sans l’activisme politique et idéologique d’une myriade de réseaux, d’institutions et de fondations des mass medias vouée à la lutte contre le communisme et sans le soutien financier de la CIA et des les gouvernements capitalistes aux Etats-Unis et en Europe et d’autre part par les mass medias contrôlées par des groupes capitalistes, tous ces demi intellectuels people qui trônent à l’Olympe médiatique et académique depuis les années 1970, seraient passés dans les oubliettes de l’histoire gisant sous les poussières des bibliothèques à côté de leurs momies déterrés hâtivement, Alexis de Tocqueville et Benjamin Constant. Le meilleur remède et le meilleur des contre-poisons à la légende noire du stalinisme, seraient la lecture de quelques bonnes pages des « théoriciens » du totalitarisme. Ceux qui vont goûter à la littérature immonde et nauséabonde des auteurs de la légende noire du stalinisme du totalitarisme en dégoisant leur fiel contre le communisme, le bolchevisme, Staline, sa dictature sanguinaire et son Goulag, vont tomber des nues quand ils découvriront après coup l’escroquerie et l’indigence intellectuelle et littéraire d’une bande d’indécrottables édiles anticommunistes.
Le « succès » fulgurant et la propagation à l’échelle planétaire de la légende noire du stalinisme témoignent si besoin est que la manipulation mentale et psychologique des hommes cesse d’être un simple travail d’amateurs pour devenir un art et une véritable science exacte. La légende noire du stalinisme faisant partie intégrante des mythologies politiques occidentales confirme la validité de la théorie des réflexes conditionnés du physiologiste russe Ivan Pavlov et les recherches de son école sur le cortex et la réflectivité sensitivo-motrice. En effet, l’analogie est vite établie entre la salivation des masses et celle du chien de Pavlov. En effet, tous ceux qui répètent bêtement Staline= terreur=Goulag=totalitarisme sont victimes de la propagande politique capitaliste qui a réussi à faire de l’individu un être conditionné mentalement et psychiquement se comportant de la même façon, au risque de froisser la susceptibilité de l’Homo sapiens, que le chien d’Ivan Pavlov8
Faouzi Elmir, pour Mecanopolis
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Notes :