Par Régis Mex, pour Mecanopolis
La libertĂ© de la presse est l’un des principes fondamentaux des systĂšmes dĂ©mocratiques, qui reposent sur la libertĂ© d’opinion, la libertĂ© mentale et d’expression. En France, elle a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©e pour la premiĂšre fois dans la DĂ©claration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Il y est stipulĂ© que « La libre communication des pensĂ©es et des opinions est un des droits les plus prĂ©cieux de l’Homme : tout citoyen peut donc parler, Ă©crire, imprimer librement, sauf Ă rĂ©pondre Ă l’abus de cette libertĂ© dans les cas dĂ©terminĂ©s par la Loi ». Sâil est habituellement consensuel de dire que la libertĂ© de la presse est fortement bridĂ©e dans la plupart des pays du monde, nous pourrions lĂ©gitimement Ă©mettre de sĂ©rieuses interrogations quant au respect de cette derniĂšre dans nos pays dits dĂ©mocratiques que nous considĂ©rons habituellement comme un havre de civilisation qui se doit de dispenser ses inĂ©galables lumiĂšres au reste du globe. Pour disposer dâune vue dâensemble sur la question, nous allons aborder trois points essentiels, qui sont les censures de la libertĂ© dâexpression en France, le fonctionnement gĂ©nĂ©ral des mĂ©dias et leur financement, pour terminer par une vue globale de la nature de ces derniers.

La notion mĂȘme de libertĂ© est passablement floue dans la langue française. Si le plus grand nombre de gens sâaccorderait Ă dire que la libertĂ© consiste Ă faire ce que lâon veut quand on le veut sans ĂȘtre entravĂ© par quelque contrainte que ce soit, le bon sens dirait plutĂŽt quâĂȘtre libre, câest savoir agir de la meilleure maniĂšre possible dans lâobservance des rĂšgles auxquelles notre marge dâaction est soumise. En somme, câest dans lâaccroissement de ses responsabilitĂ©s que lâon trouve plus de libertĂ©. Dans le cas de la presse, donc, il sâagit de repĂ©rer les responsabilitĂ©s et les rĂšgles que lâon impose aux journalistes pour pouvoir se faire une idĂ©e un tant soit peu pertinente de sa marge de manĆuvre.
Pour ce qui est de la presse Ă©crite, il est essentiel de savoir que la matiĂšre premiĂšre des quotidiens est fournie par la majeure agence de presse, lâAgence France-Presse (AFP). Elle a donc une influence considĂ©rable, car beaucoup de journaux se contentent souvent de rĂ©cupĂ©rer ses nouvelles pour toucher leur public. LâAFP Ă©tait un Ă©tablissement dâĂtat jusquâen 1957. Elle dispose aujourdâhui dâun nouveau statut censĂ© garantir son indĂ©pendance rĂ©dactionnelle, mais ses recettes proviennent pour moitiĂ© de ses clients, pour moitiĂ© de lâĂtat. Les batailles homĂ©riques qui entourent la nomination trĂšs politique de son prĂ©sident ont tendance Ă montrer que lâAFP nâest pas rĂ©ellement neutre.
Dâautre part, le travail des journalistes de tous bords est soumis au contrĂŽle de leur rĂ©dacteur en chef, qui veille au respect de la ligne Ă©ditoriale dâune publication ou dâun journal audiovisuel. Sâil juge quâune partie de la production qui lui est prĂ©sentĂ©e est indĂ©cente, il peut la supprimer, ce qui est une forme de censure indirecte. Le contrĂŽle des rĂ©dactions passe par la rĂ©duction de leur nombre. On a assistĂ© Ă une concentration sans prĂ©cĂ©dent de la presse quotidienne depuis la LibĂ©ration. Les journalistes, sâils sont enregistrĂ©s par la Commission de la carte oĂč siĂšgent des reprĂ©sentants du Premier ministre, ou si lâadministration le dĂ©cide discrĂ©tionnairement, font bĂ©nĂ©ficier leurs employeurs de cotisations sociales rĂ©duites et en bĂ©nĂ©ficient eux-mĂȘmes, ainsi que dâune dĂ©duction fiscale supplĂ©mentaire. Les journaux doivent, eux, ĂȘtre enregistrĂ©s par la Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP, instance dont le travail est peu mĂ©diatique mais qui a pourtant un rĂŽle capital) oĂč siĂšgent dâautres reprĂ©sentants du Premier ministre pour bĂ©nĂ©ficier du taux rĂ©duit de TVA Ă 2,1% au lieu de 19,6%. Ils bĂ©nĂ©ficient alors aussi de tarifs ultra-prĂ©fĂ©rentiels Ă La Poste. Ă ce subventionnement indirect sâajoute un subventionnement direct par les services du Premier ministre des quotidiens nationaux. Le refus ou le retrait dâun de ces agrĂ©ments vaut toutes les censures : il condamne gĂ©nĂ©ralement le journal concernĂ© Ă la faillite immĂ©diate. Et sâil survit, il est rĂ©duit Ă la marginalitĂ© sur un marchĂ© assistĂ© oĂč ne sâappliquent pas les rĂšgles de la libre concurrence.
Dans le cas de la publication de livres, il ne suffit pas de trouver un Ă©diteur : encore faut-il quâil soit mis Ă la disposition des libraires, ce qui est le travail des diffuseurs. Les sociĂ©tĂ©s assurant ce service peuvent trĂšs bien refuser dâafficher lâĂ©ventuel livre dans leur catalogue, condamnant ledit ouvrage Ă ĂȘtre distribuĂ© quasiment sous le manteau par des rĂ©seaux improbables.
La libertĂ© de la presse ne peut sâapprĂ©cier quâau regard de lâappareil judiciaire qui en garantit lâharmonieux fonctionnement. Au XIXe siĂšcle, Georges ClĂ©menceau se battit pour que les journaux ne soient pas jugĂ©s en correctionnelle par des magistrats nommĂ©s par lâĂtat, mais par des jurys populaires. Cette procĂ©dure indispensable a Ă©tĂ© supprimĂ©e par le Gouvernement provisoire et jamais rĂ©tablie. LĂ encore, si les chambres spĂ©cialisĂ©es sont tenues par de fins juristes, il suffit dâobserver les batailles qui entourent la nomination de ces magistrats pour mesurer le caractĂšre politique de leur fonction.
Les journaux et Ă©missions tĂ©lĂ©visĂ©es, de leur cĂŽtĂ©, sont contrĂŽlĂ©s par le CSA, Conseil SupĂ©rieur de lâAudiovisuel, qui est un organisme de lâĂtat français. Jouissant dâun statut dâautoritĂ© indĂ©pendante, il dĂ©livre des autorisations d’Ă©mettre aux radios privĂ©es et aux chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision privĂ©es, nationales, rĂ©gionales ou locales selon le bon vouloir de ses neuf conseillers nommĂ©s par lâĂtat. En guise dâaperçu de ce que le CSA est capable de faire, il faut savoir quâen avril 2002, le CSA a Ă©crit Ă France TĂ©lĂ©visions aprĂšs le passage du journaliste Thierry Meyssan dans une Ă©mission de Thierry Ardisson et lui a ordonnĂ© de ne plus lui donner la parole Ă propos des attentats du 11 septembre, dont il infĂ©rait la responsabilitĂ© au gouvernement des Ătats-Unis. Une copie de cette lettre a Ă©tĂ© adressĂ©e Ă tous les mĂ©dias audio-visuels sous convention. Depuis, Meyssan n’a plus Ă©tĂ© invitĂ© sur une chaĂźne française, y compris lorsque Arte a consacrĂ© une soirĂ©e complĂšte Ă le mettre en cause.
Bien que les mĂ©dias privĂ©s soient importants aujourdâhui, il nâen a pas toujours Ă©tĂ© ainsi en France. Charles De Gaulle entrant dans Paris promulgue, le 26 aoĂ»t 1944, une ordonnance rĂ©digĂ©e Ă Alger qui nationalise toute la presse Ă©crite et audiovisuelle. La France est le seul Ătat non communiste Ă avoir jamais procĂ©dĂ© de la sorte. LâidĂ©e de lâĂ©poque est que pour ĂȘtre objective, la presse doit ĂȘtre un service public. LâĂtat devient le garant de la VĂ©ritĂ© Ă dĂ©faut dâĂȘtre celui de lâesprit critique. Ce nâest quâen 1954 que Pierre MendĂšs-France privatisera la presse Ă©crite. Il faudra attendre 1982 pour que François Mitterrand, devenu prĂ©sident de la RĂ©publique, privatise partiellement la radio, et 1986 pour que Jacques Chirac privatise partiellement la tĂ©lĂ©vision.
Au niveau du fonctionnement et du financement des agences de presse, nous allons à nouveau opérer une distinction entre presse écrite et audiovisuelle en prenant des exemples éloquents de médias privés.
Prenons lâexemple du Figaro pour la presse Ă©crite : Le Figaro est une filiale de la Socpresse dont le prĂ©sident est l’industriel et sĂ©nateur Serge Dassault. En 2009, selon le magazine Forbes, il est le 90e homme le plus riche du monde avec une fortune estimĂ©e Ă plus de cinq milliards de dollars. Serge Dassault a expliquĂ©, en 2004, que les journaux doivent diffuser des « idĂ©es saines », car « nous sommes en train de crever Ă cause des idĂ©es de gauche ». « J’espĂšre que vous allez cesser de former des journalistes de gauche ! » avait-il ainsi lancĂ© Ă des responsables du Centre de formation des journalistes. Il refuse que son journal publie, en aoĂ»t 2004, un entretien avec Andrew Wang, dans le cadre de l’Affaire des frĂ©gates de TaĂŻwan (l’entretien est finalement publiĂ© dans le magazine Le Point du 9 septembre 2004). Ă la suite de ses propos sur la subordination du journal Ă son propriĂ©taire, des troubles surgissent pendant quelques mois au sein de la rĂ©daction. En octobre 2008, le journal Le Monde rapporte des tĂ©moignages de journalistes du Figaro qui se plaignent de la pression exercĂ©e par Serge Dassault sur la rĂ©daction. En fĂ©vrier 2008, Pascale Pascariello, journaliste de France Inter, est prise Ă partie par le service d’ordre, aprĂšs avoir posĂ© des questions lors d’une rĂ©union publique organisĂ©e par Serge Dassault. Le 19 juin 2008, Serge Dassault dĂ©clenche une nouvelle polĂ©mique en dĂ©clarant qu’il juge « anormal » d’aider les chĂŽmeurs, « des gens qui ne veulent pas travailler ». Sur iTĂ©lĂ©, en juillet 2008, il avait Ă©galement fait part de son admiration pour l’organisation chinoise du travail, a vantĂ© les mĂ©rites des ouvriers chinois « qui travaillent 45 heures par semaine et dorment dans leurs usines », sâest dĂ©solĂ© de l’existence des grĂšves et des syndicats et a dit soutenir une plus grande flexibilitĂ© pour les entreprises. Nous sommes en droit de nous demander quelle part de libertĂ© et dâobjectivitĂ© existe dans un mĂ©dia qui est sous la coupe de quelquâun comme Serge DassaultâŠ
MĂȘme un journal Ă la rĂ©putation plus neutre comme Le Monde ne fait pas figure dâexception dans les critĂšres de rentabilitĂ©. Dans lâessai « La face cachĂ©e du Monde », Pierre PĂ©an affirmait, entre autres, que lâĂ©quipe dirigeante du journal avait pris le parti de sâorienter vers une logique commerciale, faisant fi des rĂšgles dĂ©ontologiques et usant des techniques de dĂ©sinformation. Les critiques pointaient Ă©galement du doigt certains partis-pris Ă©ditoriaux. Dâautre part, un employĂ© du Monde avait Ă©tĂ© licenciĂ© peu de temps aprĂšs cette publication pour « cause rĂ©elle et sĂ©rieuse » portant « atteinte Ă lâentreprise » dans laquelle il travaillait, pour avoir critiquĂ© lâabsence de rĂ©action du Monde aux critiques de lâessai de Pierre PĂ©an.
Le 9 novembre 2005, selon Le Canard enchaĂźnĂ© du 16 novembre 2005, Nicolas Sarkozy convoque au ministĂšre de l’IntĂ©rieur le prĂ©sident-directeur gĂ©nĂ©ral des Ăditions First, Vincent Barbare, pour le menacer de « foudres judiciaires et variĂ©es ». Cette maison d’Ă©dition s’apprĂȘtait Ă publier le 24 novembre l’ouvrage signĂ© de ValĂ©rie Domain, journaliste Ă Gala, et intitulĂ© CĂ©cilia Sarkozy, entre le cĆur et la raison. Dans une interview du Parisien publiĂ©e le 18 novembre 2005, CĂ©cila Sarkozy indique que c’est elle qui a alertĂ© son mari sur la sortie du livre. « Je ne souhaite pas que ma vie privĂ©e soit mĂ©diatisĂ©e », a-t-elle affirmĂ©. L’auteur affirme quant Ă elle que CĂ©cilia Sarkozy Ă©tait parfaitement au courant de la teneur du livre. ValĂ©rie Domain souhaite que son ouvrage soit publiĂ© et est entrĂ©e en contact avec l’Ă©diteur Fayard. MalgrĂ© des pressions d’Arnaud LagardĂšre, directeur du groupe Hachette, sur Claude Durand, directeur de Fayard, la biographie de CĂ©cilia Sarkozy par ValĂ©rie Domain a Ă©tĂ© publiĂ©e le 8 fĂ©vrier 2006 et tirĂ©e Ă 100 000 exemplaires sous le titre Entre le cĆur et la raison sous forme de roman aux Ă©ditions Fayard. CĂ©cilia avait donnĂ© son accord pour cette biographie avant de se raviser aprĂšs de multiples entretiens avec l’auteur. Du fait des menaces de poursuites judiciaires par le couple Sarkozy, CĂ©cilia y apparaĂźt sous le nom de « CĂ©lia Michaut-Cordier, Ă©pouse d’un homme politique influent ». « Une femme quitte un homme pour un autre. Homme de pouvoir, cet autre la voit Ă son tour lui Ă©chapper pour un troisiĂšme. DĂšs lors, il n’a de cesse de la reconquĂ©rir » rĂ©sume l’auteur.
Reprise dâun article de Yann Chollet, journaliste indĂ©pendant et auteur du livre « 7 jours sur 7 Ă votre service »Â : « La censure existe sous couvert d’une relation allĂ©chante du genre « j’achĂšte une campagne de pub dans ton journal et tu me protĂšges sur cette affaire ». Et je comprends mieux pourquoi des journalistes de journaux dits de gauche (Canard EnchaĂźnĂ©, libĂ©ration…) prĂ©fĂšrent dĂ©molir la SNCF ou critiquer les mĂ©chantes multinationales US plutĂŽt que de s’attaquer Ă nos gentilles multinationales françaises, toutes socialement responsables et Ă©thiques. Fin 2002, une journaliste dite » d’investigation » du magazine Capital, m’explique vouloir parler de mon livre et rĂ©vĂ©ler l’affaire des 60 procĂšs dont la chaĂźne Formule 1 est la mire. Au final, cette journaliste passera par la Tour Montparnasse, siĂšge du PDG ACCOR et Ă©crira un article exposant une image trĂšs positive du groupe. Mon livre n’est mĂȘme pas citĂ©, les arguments contradictoires invisibles. Je prĂ©viens la rĂ©daction du magazine que la mĂ©thode utilisĂ©e par leur journaliste ne respecte pas la dĂ©ontologie de la profession. Je menace de rĂ©vĂ©ler cette erreur et rapidement le rĂ©dacteur en chef m’offre un droit de rĂ©ponse. D’autres exemples identiques suivront concernant mon ouvrage, dans la presse française. Nicolas Beau du Canard EnchaĂźnĂ©, me dira de façon dĂ©daigneuse au tĂ©lĂ©phone : » On ne se paye pas ACCOR comme ça « . Surprenant ! Le rĂ©dacteur en chef de » Nouvel Ouest » m’expliquera clairement, sans dĂ©tour, ĂȘtre en tractation » partenariat publicitaire » avec le groupe ACCOR et qu’il ne pourra pas parler de mon livre. Par Yann Chollet. Journaliste indĂ©pendant et auteur du livre » 7 jours sur 7 Ă votre service « . A travers un exemple simple et concret, exposons la subtilitĂ© de cette dĂ©rive. En 2002, j’Ă©cris un livre » 7 jours sur 7 Ă votre service » aux Ă©ditions du Vent, qui dĂ©voile l’exploitation des humains dans l’hĂŽtellerie Ă©conomique. A travers mon tĂ©moignage, mes propres souffrances vĂ©cues, j’expose en 287 pages une rĂ©alitĂ© dĂ©nonçant l’esclavage des temps modernes. A plus de 80 heures par semaine pour un SMIC, le mot n’est peut-ĂȘtre pas assez fort. Comme contre-attaque, » le groupe ACCOR, impliquĂ© dans l’ouvrage sous l’anagramme du groupe ROCCA » comme l’expose Philippe Cohen dans un article publiĂ© dans Marianne, ne tente rien contre le livre directement, en connaissance de cause. Par contre, c’est Ă travers une vĂ©ritable campagne de dĂ©sinformation que ce groupe impose le silence autour de mon ouvrage, qui par ailleurs se vend hors rĂ©seau traditionnel, Ă plus de 1.800 exemplaires. Des dizaines de gĂ©rants me tĂ©moignent leur reconnaissance aprĂšs lecture. »
FondĂ© sous l’Ă©gide de Jean-Paul Sartre, le premier numĂ©ro paraĂźt le 18 avril 1973. PositionnĂ© Ă l’extrĂȘme gauche Ă ses dĂ©buts, LibĂ©ration Ă©volue vers la gauche sociale-dĂ©mocrate au dĂ©but des annĂ©es 1980, suite au dĂ©part de Jean-Paul Sartre. En 1978, le journal n’a dĂ©jĂ plus rien de maoĂŻste : Serge July le dĂ©crit alors comme « libĂ©ral-libertaire ». Le journal reprend le titre d’un journal de la RĂ©sistance, LibĂ©ration qui Ă©tait dirigĂ© par Emmanuel d’Astier de la Vigerie. En proie Ă de graves difficultĂ©s financiĂšres et Ă une baisse de sa diffusion depuis le dĂ©but du XXIe siĂšcle, LibĂ©ration a aujourd’hui pour actionnaire de rĂ©fĂ©rence Ădouard de Rothschild (38,87%), ancien membre de la commission exĂ©cutive du CNPF et grande fortune française. Son siĂšge social est au 11 rue BĂ©ranger Ă Paris, dans le 3e arrondissement.
Au niveau de la presse tĂ©lĂ©visĂ©e, parlons de TF1, dont lâactionnaire principal est le groupe Bouygues, qui situe ses services dans les tĂ©lĂ©coms/mĂ©dias et la construction (routes, immobilierâŠ). Lâancien PDG de TF1, Patrick Le Lay, expliquait la mission de sa chaĂźne ainsi : « Pour quâun message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du tĂ©lĂ©spectateur soit disponible. Nos Ă©missions ont pour vocation de le rendre disponible : câest-Ă -dire de le divertir, de le dĂ©tendre pour le prĂ©parer entre deux messages. Ce que nous vendons Ă Coca-Cola, câest du temps de cerveau humain disponible. » Au vu du programme nettement commercial de TF1, on ne peut douter que câest effectivement cette stratĂ©gie-lĂ que la premiĂšre chaĂźne de France met en application. Or, on peut se demander quelle est la crĂ©dibilitĂ© dâun journal tĂ©lĂ©visĂ© paraissant sur une chaĂźne qui affirme un tel Ă©tat dâesprit, dâautant plus quâune personne qui a Ă©tĂ© divertie avant de regarder un journal parlĂ© sera sans doute plus susceptible dâen avaler tout le contenu sans faire appel Ă la rĂ©flexion.
Toutes les autres chaĂźnes privĂ©es connues et une multitude dâautres de moindre importance sont, comme TF1, possĂ©dĂ©es par des entreprises puissantes qui ont diversifiĂ© leurs actions dans plusieurs secteurs rentables, comme Bouygues. Par exemple, les chaĂźnes de radio et de tĂ©lĂ©vision RTL font partie de RTL Group, le plus grand groupe de tĂ©lĂ©vision et radiodiffusion europĂ©en et premier producteur d’Ă©mission du monde, avec 45 chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision et 33 rĂ©seaux de radio dans onze pays europĂ©ens. Ce groupe est lui-mĂȘme dĂ©tenu par le gĂ©ant des mĂ©dias allemand Bertelsmann. Cette mĂȘme multinationale est spĂ©cialisĂ©e dans la presse Ă©crite, et possĂšde notamment Random House, la premiĂšre maison dâĂ©dition au monde. Barack Obama a notamment choisi Random House comme Ă©diteur pour ses mĂ©moires intitulĂ©es « Les rĂȘves de mon pĂšre ». Il est aussi bon de savoir que le n°2 mondial de lâĂ©dition, Hachette, est dĂ©tenu par le groupe LagardĂšre, dont les deux principales sociĂ©tĂ©s sont LagardĂšre MĂ©dia (Europe 1, Virgin Radio, Virgin 17, Hachette Filipacchi MĂ©dias, MCM, RFM, …) et EADS, qui occupe la deuxiĂšme place mondiale dans l’industrie spatiale, aĂ©ronautique et de dĂ©fense). Bertelsmann possĂšde aussi une cinquantaine de magazines dont Stern, Capital, Geo, Gala.

Ă la lumiĂšre de toutes ces informations, nous pouvons nous faire une idĂ©e pertinente de la nature de la presse, et si je devais la rĂ©sumer en deux principes, je les nommerais rentabilitĂ© et justification du pouvoir en place. Pour ce qui est de la premiĂšre assertion, suivons une rĂ©flexion Ă©lĂ©mentaire qui nous fait effectivement savoir que personne ne se lance dans une activitĂ© qui ne lui rapporte rien ou qui le fait travailler Ă perte, et que les grands vecteurs de la presse doivent assurĂ©ment bĂ©nĂ©ficier de bases financiĂšres solides pour bĂ©nĂ©ficier des moyens quâils possĂšdent. Et il se trouve quâen effet, comme nous lâavons dit, les plus grands mĂ©dias, ceux qui touchent le plus grand nombre de personnes et qui jouissent de la plus grande estime, sont soit dĂ©tenus par des entreprises qui recherchent bel et bien le profit, soit par lâĂtat, et lorsquâil sâagit de chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision, cela implique le contrĂŽle du type dâinformations qui apparaĂźt dans leurs journaux parlĂ©s et du recrutement de ses journalistes. En plus de cela, nous avons vu que de multiples processus de censure plus ou moins directs existent tant dans la presse Ă©crite que dans le domaine de lâaudiovisuel. Il faut donc que lâinformation diffusĂ©e ait, dâune part, une teneur commerciale, ce qui implique quâelle fasse part Ă son public de messages destinĂ©s Ă le toucher, comme de la vulgarisation de lâinformation fortement axĂ©e sur lâĂ©motivitĂ©, des faits divers de toutes sortes, ainsi que des nouvelles sur les sports ou mĂȘme sur des cĂ©lĂ©britĂ©s. Cette stratĂ©gie commune Ă tous les mĂ©dias importants sert leur deuxiĂšme but essentiel : la justification du pouvoir en place. On aurait effectivement tort de penser que le secteur privĂ© permet plus de libertĂ© dâexpression que lâĂtat : si lâĂtat a intĂ©rĂȘt Ă dissimuler les informations qui sont susceptibles de remettre en cause la politique quâil mĂšne, il nâen va pas diffĂ©remment avec les entreprises qui possĂšdent des pans de lâinformation. Ce quâelles font est tout Ă fait similaire, Ă la seule diffĂ©rence que le rĂ©sultat est pire encore. Lâorientation clairement pro-capitaliste de leur ligne Ă©ditoriale a Ă©galement pour but de dĂ©fendre lâĂ©lite des ultra-libĂ©raux et de ne pas permettre de critiques significatives du systĂšme en place. La presse dâĂtat et la presse privĂ©e partagent donc le mĂȘme intĂ©rĂȘt existentiel, qui est la prĂ©servation des politiques Ă©conomiques et sociĂ©tales sur lesquelles les secteurs public et privĂ© sâentendent parfaitement. Elles dĂ©tournent alors majoritairement lâattention de leurs lecteurs et de leur auditoire sur des faits et des problĂšmes futiles, vulgarisĂ©s ou dĂ©formĂ©s Ă coups de propagande, ce dont ces derniers raffolent par ailleurs le plus.
De ce systĂšme discrĂštement verrouillĂ©, il rĂ©sulte une presse fade et rĂ©vĂ©rencieuse dont le public se dĂ©sintĂ©resse, prĂ©fĂ©rant souvent sâinformer par dâautres moyens. On estime que 57% de la population lit les journaux. Ces mĂȘmes journaux en sont rĂ©duits Ă combler leurs colonnes par des faits divers des plus courants aux plus sordides, choisis arbitrairement parmi tant dâautres, ou encore par des rubriques entiĂšres consacrĂ©es aux sports, pour compenser toute la rĂ©tention dâinformations et le manque cruel dâanalyse qui concernent les sujets politique et Ă©conomique qui devraient ĂȘtre lâune des prĂ©occupations majeures des citoyens dignes de ce nom. Malheureusement, lâĂ©crasante majoritĂ© de la population nâa cure de ce qui se fait dâimportant : elle se moque Ă©perdument des idĂ©aux de justice et dâĂ©quitĂ©, et rĂ©agit trĂšs peu aux injustices qui la frappent de plein fouet, mĂȘme lorsquâelle voit nettement les droits pour lesquels ses ancĂȘtres se sont battus si longtemps et si ardemment leur Ă©chapper. Les gens prĂ©fĂšrent se laisser aller au cortĂšge dâĂ©motions et de niaiseries par lesquelles on les dirige aisĂ©ment dans le sens que lâon dĂ©sire, et qui est lâinstrument principal sur lequel se sont toujours appuyĂ©es les propagandes de tous bords.
Ils ont besoin que lâon pense pour eux, de se rassurer de la logique manichĂ©enne internationale qui leur est si abondamment diffusĂ©e et qui leur dit quâil y a, dans le monde, un axe du bien, dans lequel ils ont la chance inestimable de vivre, et de lâautre un axe du mal, peuplĂ© de mĂ©chants qui ne rĂȘvent que de dĂ©truire leur joli paradis. Ils ont besoin de voir un homme providentiel faire son apparition soudaine pour rĂ©soudre miraculeusement tous les problĂšmes, quâils acclament avec vĂ©hĂ©mence pour le mettre au pouvoir mais pour se dĂ©sintĂ©resser ensuite de ce que leur messie y fait, et ne se rendent alors pas compte que, comme tous ses prĂ©dĂ©cesseurs, il trompe les serments quâil leur avait tenus. Cette bĂȘtise permet Ă la censure de la presse de se radicaliser. Depuis lâaccession de Nicolas Sarkozy Ă la prĂ©sidence de la RĂ©publique, la France est devenue le premier pays europĂ©en en termes de perquisitions dans les rĂ©dactions et de journalistes mis en examen ou placĂ©s en garde-Ă -vue. Mais Ă©videmment, la population accorde trop peu dâimportance Ă ses acquis et Ă sa libertĂ© pour daigner les dĂ©fendre. Ce nâest pas que la libertĂ© dâexpression ne soit pas absolue qui est choquant, car il serait normal de laisser, en toutes circonstances, des rĂšgles de base qui empĂȘcheraient la diffusion dâidĂ©es haineuses, diffamatoires ou extrĂ©mistes. Mais au vu de tout ce dont nous avons parlĂ©, il est clair que la libertĂ© de la presse se trouve aujourdâhui si limitĂ©e quâelle est devenue un vecteur de propagande oĂč seules les idĂ©es utiles Ă lâappui dâidĂ©ologies sĂ©lectionnĂ©es sont autorisĂ©es. Pourtant, la subtilitĂ© de notre systĂšme est de faire croire que le fait que des scandales liĂ©s Ă la corruption de politiciens puissent faire la une des journaux, ou encore que chacun soit en mesure de critiquer la personne du prĂ©sident sont autant de preuves de libertĂ© dâexpression. Cela rassurera alors les gens, et les esprits petits bourgeois diront alors : « Vous voyez que nous sommes libres, puisque nous pouvons nous exprimer ainsi. » On trouvera nos dirigeants bien bons de tolĂ©rer de telles excentricitĂ©s, qui sont en rĂ©alitĂ© aussi futiles que vaines. Nous ne manquerons pas non plus de voir moult personnages rĂ©putĂ©s proposer des solutions humanistes et miraculeuses aux problĂšmes qui surviennent en temps de crises (qui, rappelons-le, ne sont dues quâaux alĂ©as incontrĂŽlables dâun systĂšme et non pas aux Ă©lites dirigeants qui nâont soi-disant plus Ă©tĂ© maĂźtres de la situation). Mais cela nâen restera jamais quâau stade de proposition hypothĂ©tique, car aucune information ou idĂ©e qui pourrait rĂ©ellement changer le systĂšme, et donc menacer les privilĂšges auxquels ceux qui en bĂ©nĂ©ficient sâagrippent, ne pourra filtrer ou ĂȘtre appliquĂ©e sans leur consentement. On ne peut donc plus parler de libertĂ©, et ceux qui sont encore sĂ©duits par lâargument dâautoritĂ© et la preuve sociale qui sont associĂ©es aux mĂ©dias puissants et Ă leurs Ă©minents journalistes sont soit mal informĂ©s, soit trĂšs naĂŻfs.
Régis Mex, pour Mecanopolis