Category: Justice

oct 23 2009

Odyssée de l’espèce [deuxième partie]

Tout système dirigeant, placé en position de confort, tend à se désintéresser de la vie concrète du peuple et de l’évolution des connaissances et des techniques. Il consacre le maximum de son temps à ses intrigues internes. Il conserve ses habitudes de pensée et ses explications du monde envers et contre l’évidence des faits, sauf s’il est menacé dans sa survie ou dans son maintien au pouvoir. Ainsi, pouvoir et progrès font rarement bon ménage, comme nous allons le voir dans le cas de l’Europe.

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Après la stabilité chinoise et le déclin musulman, on peut se demander pourquoi l’extraordinaire explosion de création technique du monde moderne s’est produite en Europe, région qui, au dixième siècle, était habitée d’une population rurale, gouvernée par une féodalité fruste et sportive, plongée dans l’incertitude après la décomposition de l’Empire de Charlemagne. Rien ne la prédisposait à une pareille destinée.

Alors que les civilisations tendent à stabiliser leur système technique, et peuvent vivre en harmonie, sans changer leur technologie, pendant plusieurs siècles, l’Europe a connu, dès la fin du onzième siècle, une profonde déstabilisation, la grande révolution agraire du moyen âge, puis une autre au dix huitième siècle, la révolution industrielle, et actuellement commence une troisième révolution, mondiale cette fois : celle de l’immatériel.

La faille qui permit au changement de s’introduire dans cette civilisation là, alors que les autres y résistaient, c’est, à mon avis, l’absentéisme du pouvoir. Les chevaliers étaient partis en croisade, mais pourquoi ? Pas seulement pour les motifs officiels que nous a transmis l’hagiographie cléricale, mais aussi pour des raisons beaucoup plus concrètes, liées à la situation objective de l’époque. Dès le onzième siècle apparaît un désaccord entre les deux moitiés de la classe dirigeante : le pouvoir temporel féodal d’une part, et le pouvoir spirituel de l’Eglise et des monastères d’autre part. Les trop nombreux enfants de la chevalerie, désœuvrés, se livrent à des pillages. Ils font des chevauchées fantastiques à travers champs, ce qui endommage les récoltes et pillent, même les monastères. Après quelques tentatives infructueuses pour maîtriser ces débordements, l’Eglise invente les croisades : allez donc voir en terre sainte si j’y suis ! Idée géniale, qui va canaliser l’excès de vitalité et la soif d’idéal de cette jeunesse prédatrice. Les croisés s’étant opportunément absentés, les initiatives commencent à fleurir. Les gestionnaires des domaines ruraux vont au marché (c’était interdit), mettent de l’argent de côté, investissent, défrichent, essaient de nouvelles cultures. Libérée de sa classe dirigeante, l’Europe commence à entreprendre.

Financièrement fragilisée, l’Eglise est en même temps menacée dans son hégémonie spirituelle. L’hérésie venue d’Orient, par les marchands, se propage dans le Nord de l’Europe, avant de gagner à sa cause le comté de Toulouse et les « Albigeois ». C’est contre elle que sera construite l’inquisition. Héritiers d’une longue tradition dualiste, antérieure même au christianisme, ces hérétiques, les Cathares, expliquent qu’il n’y a pas besoin de l’Eglise pour se rapprocher de la divinité. Bien plus, ils soupçonnent Rome d’être une manifestation des forces du mal, vu qu’elle prétend représenter un Dieu pauvre, tout en faisant étalage d’immenses richesses. En effet, les prélats et les moines de cette époque menaient grand train, dépensaient allègrement les redevances de leurs domaines, et se livraient à de multiples frasques sans grands risques, leur statut privilégié et sacralisé les plaçant au-dessus des lois.

Alors, dans l’Eglise menacée, tout est mûr pour qu’on s’en remette à un ascète à la poigne de fer : Bernard de Clairvaux, le futur Saint Bernard45. A partir de 1117, il impose ses idées. C’est la révolution cistercienne : travailler de ses mains, comme le veut la règle originelle de Saint Benoît, fuir la ville, nouvelle Babylone, lieu de corruption, bannir le luxe et la décoration, rendre des services concrets au peuple des campagnes. Les connaissances accumulées dans les manuscrits du réseau monastique, qui avait alors le monopole de la circulation du savoir, sont mobilisées au service du sauvetage de Cluny, qui se termine en triomphe. Des centaines de monastères se rallient à cette nouvelle doctrine. De nouveaux établissements sont construits dans des lieux inexploités, au désert comme on disait alors avec emphase.

Au total, sept cents abbayes filles en deux siècles. Pendant la période de plus grande expansion (1145-53), on en comptera une de plus par semaine ! Elles diffusent le savoir technique dans le monde rural environnant. La sélection des semences et des animaux, la généralisation des moulins, source d’énergie servant non seulement à moudre, mais aussi à scier le bois, fouler le drap, actionner des soufflets de forge, datent de cette époque, comme le soc de charrue en fer et le collier d’attelage, qui permettent les grands défrichements. Les marchés se développent et s’internationalisent. Au treizième siècle, s’établit autour des villes de la Baltique (Lübeck, Brême, Cologne, Danzig, Goslar, Hambourg, Lunebourg, Reval, Riga, Rostock, Stralsund) une circulation d’échanges internationaux qui préfigure le grand capitalisme. C’est l’organisation « Hanséatique ». Elle donne lieu à une forme de gouvernement « isonomique » (étymologiquement : qui se tient en équilibre par lui-même. La collectivité des notables exerce un pouvoir collectif, dans lequel aucun n’est dominant, mais où chacun doit rechercher du consentement des autres). Elle établit des règles strictes de fonctionnement du commerce. Elle mobilise les meilleures techniques de navigation : les « cogge » atteignent les 120 tonnes et sont équipés pour la première fois du gouvernail d’étambot. Ils préfigurent les vaisseaux qui partiront à la conquête de l’Amérique aux siècles suivants. L’attachement des cités saxonnes à leurs foires date de cette époque. La prospérité devient explosive. La population double entre 1100 et 1300.

Déclin, Renaissance et Révolution Industrielle

Malheureusement, cette expansion se termine mal, très mal. Au début du quatorzième siècle, la densité atteint une quarantaine d’habitants au kilomètre carré. C’est le maximum que peut nourrir ce système technique rural. Les aléas climatiques suffisent à causer les premières famines (1316). La grande peste de 1348 arrive dans une population déjà affaiblie. Elle tue en un an le tiers de la population européenne. Elle sera récurrente et endémique jusque vers 1475. Arrive la guerre de cent ans. Au total deux siècles de malheur, qui ont marqué la conscience européenne comme une sorte de faute originelle et mystérieuse, un écart des hommes par rapport à l’ordre du monde qu’il faut s’attacher à rattraper. Cette chute s’accompagne d’un durcissement. La technique est à nouveau confisquée. Les corporations se reconstituent. Les territoires professionnels se précisent. L’innovation devient de moins en moins possible à mesure que le maillage des interdits se resserre. Les moyens de production sont confisqués par les institutions en place, lesquelles se maintiennent, faute de mieux, comme recours contre les malheurs.

La population est réduite de moitié entre 1300 et 1500. Elle revient à son niveau d’avant la grande prospérité médiévale. Ce qu’on appelle la renaissance n’est que la fin de ce grand et douloureux déclin. L’essentiel avait été inventé avant. Les grands ingénieurs, comme Léonard de Vinci, mettent en forme des réalisations déjà connues. Le fonds de la technique ne changera pas jusqu’au dix-huitième siècle, sauf sur deux points :

1- L’Espace : un élargissement du monde, avec la conquête de l’Amérique et surtout l’installation des premiers circuits commerciaux planétaires, déploiement mondial de ce que le système hanséatique avait inauguré dans la Baltique.

2-La communication : l’imprimerie a d’abord des conséquences religieuses. Malgré l’inquisition, l’Eglise ne peut empêcher les fidèles de lire et commenter par eux mêmes le texte sacré. À cause de la diffusion du Texte, le protestantisme devient incontrôlable. Deux siècles plus tard, l’imprimerie aura des conséquences technologiques : par la publication de la grande encyclopédie (24000 exemplaires), le savoir jalousement détenu par les corporations est mis dans le domaine public. Il alimentera l’extraordinaire créativité de la révolution industrielle.

Au dix-huitième siècle, le scénario de la révolution industrielle présente des ressemblances troublantes avec celui du Moyen Age. Depuis Louis XIV, la classe dirigeante se trouve affaiblie et divisée. Celui-ci, dès sa jeunesse, répond à la Fronde en attirant les nobles à sa Cour, fabuleuse mise en scène, merveilleux miroir aux alouettes. Ce faisant, il les éloigne de leurs domaines ruraux, qu’ils sont censés gérer. Les intendants en profitent. À la seconde génération de jeux de cour, la noblesse est devenue incompétente, et le clergé ne vaut guère mieux. Alors, dans cette classe dirigeante en lévitation, atteinte d’irréalité, se constitue un courant minoritaire novateur, comme autrefois les cisterciens de Saint Bernard, qui réclame un retour aux fondements. C’est le mouvement philosophique, dont les idées inspirent la Révolution française. Là encore, la déstructuration du pouvoir précède l’innovation technique et la prospérité économique, sa fille.

Dans le cas de l’Angleterre, où la Révolution industrielle s’est déclenchée avant la France, on constate aussi un affaiblissement du pouvoir central, doublé d’une crise. La concurrence des soieries indiennes, travaillées -déjà- avec une main-d’œuvre à très bas prix, menace la laine britannique. C’est toute une chaîne économique, depuis le mouton jusqu’au tissage rural, qui est remise en cause. On interdit, on réglemente, on brûle des cargaisons de marchandises. La pression subsiste. Elle cause une restructuration foncière agricole par la classe montante des landlords. Elle ouvre la voie aux inventions de l’industrie, qui s’établit d’abord dans le textile, avec les filatures et tissages mécaniques. La concurrence indienne est alors vaincue par l’avance technique des machines.

L’industrie, fière de la force de ses machines, comptait volontiers en tonnes. Au milieu du vingtième siècle, on mesurait encore la puissance des nations aux tonnages d’acier et de ciment qu’elles fabriquaient : plus d’une demi-tonne d’acier par habitant et par an !

Chacun pouvait être fier de consommer dix fois son propre poids de ce métal, symbole de richesse et de pouvoir militaire. L’acier, c’étaient aussi des canons, des obus, des blindages, des cuirassés et des chars. On sentait derrière cette évaluation la présence du travailleur de force, démultiplié par des machines. Les regards des dirigeants, captivés par ces images titanesques de la terre fouillée par les engins, n’ont pas vu venir la bataille des matériaux fins. La fibre de carbone et le kevlar par exemple, qui résistent à la traction bien plus que l’acier, sont aussi plus légers et moins repérables par les radars. Ces matériaux allégés à haute résistance sont désormais à la base de la puissance, même militaire, alors que quelques millions de tonnes d’acier supplémentaires n’y changent plus rien.

C’est au début du vingtième siècle que tout a silencieusement basculé. La matière, même vue au microscope, n’avait pas encore livré ses secrets. La lumière elle-même, tantôt onde, tantôt corpuscule, laissait les savants dans l’embarras. Lorsqu’il devint possible de voir, non plus le millième de millimètre, mais le dix millionième, soit dix mille fois plus finement, la représentation de la matière commença la plus extraordinaire transfiguration.

À ce niveau de finesse, en effet, tout est vibration. L’impression de solidité, d’inertie, de dureté, de cohésion, les résistances à la traction, à l’écrasement, aux chocs d’où viennent les performances des « épées » comme celles des « boucliers », ne sont que l’expression de l’harmonie de minuscules vibrations élémentaires, celles des électrons dans les atomes. Et ce sont les écarts, les sauts vibratoires de ces électrons, qui produisent les couleurs de nos objets familiers.

Toutes les bases de notre perception sensible sont à revoir. Ce qui semble la clef de la puissance, ce qui paraît assurer la stabilité, la sécurité et le poids des choses n’est autre qu’une collection d’oscillations entremêlées qui sont associées aujourd’hui, et pourraient peut-être aussi bien se dissocier demain. Et c’est grâce au calcul vibratoire qu’on peut concevoir des matériaux modernes aux propriétés stupéfiantes. Pendant que les physiciens et les chimistes découvrent cet univers fantastique, les techniciens continuent leur savoir-faire ancien. Le décalage entre les deux n’est pas encore résorbé.

Au fond, osons le dire, chacun s’interroge : si tout est vibration, et si les différences vibratoires donnent de la lumière, que sommes nous, êtres vivants ? Peut être des porteurs de lumière, et certainement bien autre chose qu’un morceau de glaise parcouru d’un souffle, comme le voulaient les anciens mythes. Ainsi, rien qu’en regardant la matière, nous voyons non seulement les anciens présupposés matérialistes s’effacer, mais aussi les représentations traditionnelles du monde, issues de plusieurs milliers d’années de tâtonnements, remises en cause.

Etoile et réseau, pouvoir et société civile

La télévision a été mise en place avant le téléphone61. Partout, les gouvernements ont fait en sorte que la population ait la télévision pour pouvoir écouter leur message, mais n’ont pas été aussi pressés de poser le téléphone, toujours méfiants des complots que le peuple pourrait ourdir. C’est pourtant l’outil principal de la petite entreprise. Qu’est-ce qu’un entrepreneur, sinon quelqu’un qui décroche son téléphone pour mettre ses fournisseurs en concurrence, communiquer avec ses clients et avec ses banquiers ?

Tocqueville faisait observer que les hommes étant de plus en plus occupés d’affaires personnelles et particulières, ils consacraient moins de temps aux questions d’intérêt général. Il en déduisait que les pouvoirs déclinaient, et qu’il y aurait à l’avenir moins de guerres. L’Histoire lui a donné tort jusqu’au milieu du vingtième siècle, mais on voit pointer maintenant les conditions nécessaires pour que sa prédiction se réalise. L’agressivité se manifeste autrement. Les batailles sont commerciales, réglées comme dans un tournoi par les lois de la concurrence. N’est-ce pas aussi la phase de dissolution de l’Etat, pressentie par Marx ? La bureaucratie serait-elle soluble dans le téléphone ?

Et, si nous prolongeons à échéance 2020, au rythme actuel d’équipements, tous les pays du monde, et notamment les plus peuplés, l’Inde et la Chine (à eux deux 40% de la population mondiale), franchissent le seuil dit de la « transparence » (environ dix lignes pour cent habitants) au delà duquel aucune économie n’est plus contrôlable par une bureaucratie centralisée. Ce qui en résulte n’est pas le village planétaire que pressentait Mac Luhan, mais une multiplicité de villages délocalisés, professionnels en diaspora et une dissolution des anciens pouvoirs.

Le téléphone est si familier qu’on oublie vite ce qu’était la vie sans lui. N’empêche qu’il court-circuite les autorités et rend le pouvoir à ceux qui veulent bien le prendre, c’est-à-dire à ceux qui entre-prennent (se placent entre, dans les interstices, là où les autres ne voient pas, et prennent) ; autrement dit, à ceux qui se démènent pour traiter et faire circuler l’information, et non plus à ceux qui s’endorment sur des situations acquises on des privilèges. Le pouvoir est à prendre. Il est en permanence remis en cause.

Machiavel distinguait déjà deux types d’organisation : dans les premières, centralisées (la Turquie à son époque), tout procède du souverain. Les responsables sont nommés par lui, et révoqués sans délai. Il en résulte que le pouvoir est difficile à prendre, car tout réagit avec unité, mais facile à garder une fois qu’on l’a. Dans les secondes, décentralisées (la France à son époque), la légitimité est répartie entre des barons, qui ont chacun une assez grande autonomie. Il en résulte, dit justement Machiavel, que le pouvoir est plus facile à prendre, car on trouve aisément des barons mécontents à qui s’allier, mais plus difficile à garder, car les barons continuent à comploter après que vous ayez accédé au pouvoir. Il faut transposer cette analyse pertinente à notre prospective. La communication en réseau crée une décentralisation de fait, et le foisonnement des mouvements d’information rend les activités physiquement incontrôlables. George Orwell décrivait dans son roman, « 1984″, un état policier surveillant tout par visiophone. Dans une société décentralisée et interconnectée c’est un phantasme techniquement irréalisable, quelle que soit la volonté du pouvoir en place. Comment imaginer concrètement une moitié de la population employée aux écoutes téléphoniques pour surveiller l’autre moitié ? Qui écoute alors ceux qui écoutent, et qui prend le temps de lire le résultat de ces intéressantes surveillances ?

Pour nous, depuis le milieu des années 80, l’ouverture des pays de l’Est était inévitable. Pourquoi ? Parce que le pouvoir central, même avec tous les attributs de la force, ne peut résister à la montée des échanges. Avant, rien n’était possible en dehors de lui. Dès que les communications sont installées, presque tout peut se faire sans lui. Il se dissout dans la société civile, comme un sucre dans l’eau.

Le paysage institutionnel mondial se recompose. Il était dominé par les États- Nations. Ils déclinent, pendant que d’autres entités montent en puissance : les entreprises d’abord. Non seulement les grandes multinationales, qu’on croyait destinées à dominer la planète, mais surtout la cohorte des petites entreprises, fondées chacune sur un talent. Car on peut désormais être multinational sans la lourdeur des grandes structures.

Le point sur la démographie :

Au début des années 80, les premiers résultats de régulation de la fertilité sont apparus. Sur tous les continents, la limitation volontaire des naissances a commencé. Les perspectives sont devenues moins alarmistes. Dès le milieu des années 80, les calculs des Nations Unies décrivaient un plafonnement de la population mondiale, aux environs de 10 milliards vers 2100. Nous avons repris ces travaux, en réajustant leurs hypothèses, qui nous paraissaient trop optimistes, particulièrement pour la régulation des naissances en Inde et en Chine. Le calcul donne une stabilisation à environ 13 milliards d’habitants en 2140-2160 (au lieu de 10 en 2100). Il s’agit aussi d’une « transition démographique », soit un passage d’un régime ancien de forte fertilité et forte mortalité juvénile, à un régime nouveau de faible fertilité et faible mortalité.

Faible mortalité, dites-vous ? Et le SIDA ? Est-ce que l’espèce humaine risque d’être décimée, comme autrefois par les grandes pestes ? Il est vrai que, dans certains pays d’Afrique, la proportion de séropositifs semble telle (on parle de 30% de certaines classes d’âge) que la pyramide démographique en portera sans doute la trace. Il faut néanmoins se souvenir que seuls des événements cataclysmiques affectent sensiblement la démographie. Les deux guerres mondiales n’ont fait que des entailles, maintenant effacée pour la première, dans la pyramide européenne. Or, le SIDA est loin d’être aussi contagieux que la grande peste de 1348, qui tua en un an le tiers d’une population européenne désarmée. Il oblige à contrôler sa sexualité. Sa prévention va donc accélérer la diffusion du contrôle des naissances, la montée des valeurs féminines, et peut être baisser légèrement le plateau de 13 milliards.

Si nous sommes 12 ou 13 milliards en 2100, plus du double de maintenant, une angoisse ancestrale monte aux lèvres : « Est-ce qu’il y aura à manger pour tout le monde ? » Voyons d’abord la répartition actuelle de l’espèce humaine sur la planète. Voici une carte du peuplement sans frontière où un petit point représente 1 million d’habitants, et un gros point une ville de plus de 5 millions. Il y a seulement quatre zones denses dans le monde : la Chine, l’Inde, l’Europe de l’Ouest et l’Est de l’Amérique du Nord jusqu’aux grands lacs. Le reste est relativement vide. Même l’Afrique n’est pas surpeuplée dans l’absolu, compte tenu de ses immenses ressources naturelles. Décimée par des famines scandaleuses, elle semble actuellement surpeuplée car sa technologie agricole est restée traditionnelle. Les progrès ont été appropriés par des systèmes prédateurs.

Globalement, il n’y a pas vraiment de quoi s’inquiéter, disent les agronomes. Un inventaire détaillé a été fait au début des années 80 : Avec les techniques que nous connaissons, on pourrait nourrir dès aujourd’hui 30 à 40 milliards d’habitants. C’est deux fois plus qu’il n’en faut, et cela sans compter l’aquaculture et les possibilités nouvelles de l’agriculture (plantes transgéniques…). Les ressources naturelles inemployées sont énormes. Partout, on voit des cultures en terrasses abandonnées, des terres en jachère et des zones fertiles délaissées. Les pays développés souffrent de surproduction.

A l’échelle mondiale, les régions dont la population risque de saturer les subsistances sont en fait peu nombreuses. Quand on met en regard les surfaces arables et les capacités hydrologiques d’une part et les prévisions démographiques d’autre part, seuls les pays suivants risquent de saturer leurs subsistances dans les décennies à venir : le Burundi, le Bangla Desh, l’Egypte, le Kenya, le Malawi, le Rwanda, et les pays désertiques du pourtour méditerranéen, à l’exception du Maroc. Contrairement à une idée répandue, les deux poids lourds de la démographie (40 % de l’espèce humaine) pourraient nourrir une population plus nombreuse : 2 milliards de plus pour la Chine et 3 milliards pour l’Inde, sans compter les récoltes pluriannuelles. « Les pays en danger de rupture ne totalisent pas 300 millions d’habitants, soit moins de 6 % de la population mondiale. C’est un chiffre certes énorme, mais trop faible en proportion de l’ensemble de la planète pour crier au feu. »

Préparer la société de création

Douter du pouvoir

Le débat politique de l’ère industrielle s’est enfermé dans un dialogue de sourds entre la « droite » et la « gauche ». L’une et l’autre se sont mobilisées pour « défendre » des « acquis », et non pour aider l’innovation. Ne nous laissons pas entraîner par le tumulte des invectives. Elles sont déjà dépassées. L’affrontement droite-gauche correspond à un moment particulier de l’Histoire, marqué par un certain état de la technique : l’industrialisation de masse.

En effet, si la production met l’Homme au service de la machine, le contraint à des travaux répétitifs et déqualifiés qui le transforment à son tour en machine – si la compétition exige de lui un rendement toujours accru, force son corps à des performances contre nature – alors l’industrie est une oppression, quels que soient les avantages procurés par ailleurs.

L’Histoire s’écrit comme un affrontement des oppresseurs et des opprimés, des riches et des pauvres. Elle s’écrit aussi comme un mouvement dialectique au sens de Hegel. Dans la confrontation du « maître » et de l’ »esclave », le second devient dépositaire, puis détenteur du savoir pratique, et la situation se retourne secrètement d’abord, puis visiblement à son avantage. Le pouvoir change de mains, mais que fait le nouveau promu de son nouveau pouvoir ? Il reproduit, inversés, les schémas anciens. Le dialogue de sourds entre le pouvoir et le contre-pouvoir continue. La nouveauté est prévue comme un horizon. Mais rien de solide ne l’établit dans sa nécessité. On espérait la création, la montée de l’Esprit. Il n’y a qu’un jeu de bascule, des invectives morbides entre des politiciens tristes.

Or, désormais, le changement est là. Le nouveau système technique s’installe, entraînant dans son sillage une autre société. Né à la fin du vingtième siècle, il déroule ses possibles tout au long du vingt et unième. Tout ne se fera pas du jour au lendemain. Il faut du temps pour construire les infrastructures, et encore plus de temps (une à deux générations) pour que les humains s’habituent aux technologies, et tirent parti de leurs immenses possibilités. Au total, le délai de mise en place sera comparable à celui de la révolution industrielle : au moins un siècle. Mais ne sous estimons pas l’ampleur du changement. Intéressons-nous aux innovateurs. Ce sont les pro-grammeurs de l’avenir.

Avec l’ouverture des pays de l’Est, la crédibilité des économies « planifiées » s’est effondrée. Les critiques à l’égard du capitalisme ne sont pas pour autant abolies. Sans doute, il n’y a plus de force politique pour les divulguer. Cela a été interprété comme un victoire définitive du capitalisme sur le communisme. Si l’establishment du business se croit vainqueur et lavé des critiques, il se trompe lourdement. Dans le registre de l’Esprit, ce ne sont pas les mouvements d’opinion ou les rapports de force qui font la loi. Ce n’est pas celui qui parle le plus fort qui a raison, ni même celui qui a le micro. Les choses sont vraies ou fausses en elles-mêmes, indépendamment du nombre ou de l’influence des gens qui y croient ou n’y croient pas. Il faut d’abord tirer la leçon des expériences avec honnêteté intellectuelle.

Or, les économies libérales ont été tout aussi incapables de résoudre les injustices et la pauvreté que les économies planifiées. Non seulement la proportion des chômeurs a augmenté (au delà de 10 % de la population active), mais, en plus, de nouvelles catégories de pauvres sont apparues, encore plus démunies, parmi lesquelles beaucoup de jeunes. Le passage au capitalisme sauvage n’a pas apporté, ni aux pays de l’Est, ni aux pays en développement, la résolution de leurs difficultés. Les politiques de « dérégulation » et d’ »ajustement structurel » préconisées par les représentants internationaux d’un libéralisme doctrinaire ne font que laisser le champ libre à des confiscations plus ou moins maffieuses.

En plus, confortés par l’échec du communisme, les économistes occidentaux, comme ivres d’être désormais seuls sur le terrain, se sont crus légitimes à enfourcher les idées les plus étroites. Face à la formidable demande de liquidités résultant de l’entrée de centaines de millions d’acteurs nouveaux dans l’économie de marché, ils n’ont rien trouvé de mieux que de préconiser la fermeture du robinet monétaire, paralysant l’investissement et entraînant tout le monde dans la récession.

Il n’y a vraiment pas de quoi être fier. On ne me fera pas croire qu’une société qui offre aux adolescents les perspectives actuelles d’errance et d’exclusion constitue un modèle universel ! Elle a perdu ses racines ; il faut les lui rappeler.

La recherche philosophique, en matière d’économie, a été autrefois marquée par un banquier : John Locke, gouverneur de la banque d’Angleterre à la fin du XVII° siècle. Au moment où Louis XIV se complaisait dans les fastes et la mise en scène, superbe et ridicule, du pouvoir absolu, Locke se demandait comment l’on pourrait organiser les sociétés sur un autre principe que celui du pouvoir.

L’ami de l’innovation est en permanence ramené à cette question : il doute du pouvoir. Pour lui, toute situation dominante est suspecte. Il s’oppose aux confiscations de marchés, de ressources naturelles, de positions sociales, toutes choses qui sont si convoitées. Il ne pense pas pour autant que toute forme de pouvoir doive être abolie. Il sait que les grandes choses ne se font pas sans grandes mobilisations, et que tout navire a besoin de la direction d’un capitaine. Mais il croit que tout, y compris le pouvoir, doit être mis en demeure de prouver son utilité, et qu’il vaut mieux, quand on le peut, se passer de rapports de force. Le principe légitime structurant de la société, dès lors, est transactionnel. Il fait fonctionner, non plus la contrainte, mais le plaisir (d’où « le futile précède l’utile »), non plus l’obligation, mais le consentement, aussi éclairé que possible.

Mais ce n’est pas tout : le rôle de l’Homme est d’assumer son pouvoir créateur. Le seul vrai pouvoir est le pouvoir sur soi-même, géniteur du talent. La création n’est pas seulement un acte isolé, individuel. Elle se déploie à travers des institutions, telles que des entreprises, des associations, des organisations de toutes natures. On développe les innovations en créant des institutions nouvelles. Innover est donc un acte instituant, la naissance d’un être nouveau dans le paysage institutionnel. Il se heurte à la résistance de ceux qui sont déjà là, et qui veulent conserver leur territoire. Notre civilisation a gardé la funeste habitude de considérer les institutions comme des êtres intemporels (à l’image des anciennes tribus), destinées à rester identiques à elles-mêmes pour l’éternité.

Les économies capitalistes comme les socialistes ont résisté à l’innovation. Les premières par l’établissement de rapports de force et de confiscation de marchés au profit d’entreprises dominantes ou de chasses gardées corporatistes. Les secondes également par des réflexes d’appropriation, au moyen des mille ruses dont la bureaucratie est capable.

S’il règne, à l’Est comme à l’Ouest, une telle complaisance pour les agissements maffieux, c’est sans doute parce que les acteurs économiques s’y reconnaissent. La phrase célèbre du « parrain » : « je vais lui faire une offre qu’il ne pourra pas refuser » a été reconnue comme un précepte par les apparatchiks des deux bords. Elle est la bannière anti-innovatrice, le signe de ralliement des créaticides. Essayez donc d’innover, ou même simplement de créer une entreprise en Sicile, dans une région ou une profession contrôlée par la maffia. Vous m’en donnerez des nouvelles ! Dès que vous serez en concurrence avec un membre de la famille, on saura vous persuader de modérer votre audace. Le plus redoutable ennemi du capitalisme n’est pas le socialisme : il est en lui-même, quand il se dégrade en capitalisme maffieux.

La première partie de cet article est disponible ici.

La troisième partie de cet article est disponible ici.

oct 16 2009

Odyssée de l’espèce [première partie]

Si vous ne croyez pas au futur, essayez donc le passé !

Le passéisme nationaliste s’exacerbe dans les Balkans. Le passéisme théologique enflamme les intégrismes dans toutes les religions (islamique, chrétienne, juive, hindouiste…). La politique et les affaires s’engluent dans des contentieux. Faute d’être en mesure de regarder l’avenir, les années 90 foncent tête baissée vers leur passé. C’est un mouvement compréhensible. Les psychanalystes l’appellent une régression. Face au « choc du futur » 2, on va chercher des solutions toutes faites. On rejoue les drames d’autrefois, on boit la coupe jusqu’à la lie. Alors seulement, une fois ce mouvement accompli, on peut accepter que reviennent les temps créateurs et tourner à nouveau son regard vers l’avenir. J’invite à le faire le plus tôt possible.

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Thierry Gaudin est un polytechnicien et ingénieur des Mines, expert auprès de l’OCDE, des Nations unies et de la Commission européenne. Il est aussi président de l’association Prospective 2100. Dans son livre « 2100 : l’Odyssée de l’espèce », publié en 1993, il s’appuie sur une recherche et une connaissance personnelle des mécanismes de l’innovation et des interactions technique de la société. Il s’agit d’un travail de prospective, résultat de dix années d’échanges avec des centaines de personnes, qui s’appuie sur les mécanismes du passé pour tenter d’appréhender ceux du futur. L’auteur nous livre des scénarios viables pour sortir de problèmes sociétaux divers, encourageant principalement le recours à l’innovation et à l’esprit d’entreprendre. Cependant, imaginer qu’il puisse y avoir une remise en question des pouvoirs établis qui découlerait de la libre application de la créativité de chacun ne serait sans doute pas raisonnable avant la deuxième moitié du 21ème siècle. Il n’en demeure pas moins que les pistes proposées par Thierry Gaudin pour améliorer le fonctionnement du monde ainsi que ses constats sur le passé et le présent de nos civilisations sont difficilement critiquables, à l’exception d’un regard qui me paraît trop optimiste sur les bienfaits éventuels du mondialisme et sur l’attente d’une bonne et sincère volonté politique en matière de progrès. Nous reprendrons en trois articles les extraits du livre qui sont les plus pertinents et les plus liés au domaine dont Mecanopolis traite.

Estimer la vitesse des changements

Si l’on compare notre travail aux prospectives « mécanistes », il apparaît une différence majeure, que j’appelle ‘l’hypothèse de la conscience ». Elle s’énonce ainsi : un système vivant ne se laisse pas mettre en péril sans réagir. On peut certes observer dans la Nature des comportements suicidaires. Mais ils sont rares. Que ce soit par la guerre ou la destruction de l’environnement, le scénario d’un suicide collectif de l’Espèce humaine n’est pas le plus vraisemblable : à titre d’illustration -mais non de preuve-, je constate que, depuis quarante ans, l’humanité a les moyens (nucléaires) de se détruire en quelques heures, et qu’elle ne s’en est pas servi.

Une difficulté de la prospective à long terme est d’estimer la vitesse des changements. On trouve en effet sur ce point les positions les plus excessives et les moins étayées. Certains maintiennent qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et continuent à regarder l’avenir comme une reproduction des intrigues et des luttes d’autrefois. D’autres mythifient l’accélération de l’Histoire, et répètent, par exemple, sans aucune justification que, d’ici dix ans, la moitié des produits que nous consommerons ne sont pas encore sur le marché.

En observant plus attentivement, on peut estimer quelques ordres de grandeur : Le délai de renouvellement est variable d’un secteur à l’autre. L’habillement suit une mode qui se définit deux fois par an, les collections d’été et d’hiver. Mais un modèle d’automobile, tel que la Coccinelle Volkswagen ou la Renault 5, a une durée de vie qui se compte en dizaines d’années. Comme un wagon de chemin de fer peut servir pendant trente ans, l’évolution des formes est encore plus lente pour le matériel ferroviaire. Les grandes installations industrielles, telles que les cimenteries, sont renouvelées par morceaux en une trentaine d’années. La tour Eiffel a fêté son centenaire. Le canal de Panama, qui, date de la même époque, est là pour mille ans.

En définitive, ce sont les croyances humaines qui changent le plus lentement. L’âge de nos religions se compte en millénaires, mais peut-être vont-elle bientôt évoluer.

On ne parle pas de la même chose selon les échéances :

À trois mois, ce sont les fluctuations erratiques de la conjoncture.

À trois ans, ce sont les mouvements de mode et les dérives économiques.

À trente ans, ce sont les renouvellements des générations, avec leurs styles de vie différents, et aussi les achats ménagers. Par exemple, la période des trente glorieuses (1950-1980) en Europe est caractérisée par deux vagues d’investissements : la reconstruction de l’après guerre et le premier équipement des ménages en réfrigérateurs, cuisinières, machines à laver, téléviseurs et automobiles. Chacune de ces vagues, créatrice d’emplois et porteuse de prospérité, s’étend sur une génération. Lorsque les ménages ont été équipés à plus de 80%, la demande s’est ralentie, le chômage a augmenté et l’économie est devenue plus hésitante.

À cent ans, ce sont les infrastructures, tels que les ports, les autoroutes, les voies ferrées, les grands aménagements urbains. Ce sont aussi les réseaux, par exemple le réseau électrique. Les premières électrifications urbaines datent du siècle dernier. Mais il faut attendre vingt ans après la seconde guerre mondiale pour que l’électricité soit partout dans les campagnes en Europe. Or, c’est à partir du moment où les ménages disposent chez eux de l’énergie électrique qu’ils peuvent s’équiper en électroménager. À l’échelle mondiale, même si aucun pays n’est totalement dépourvu de réseau, la majorité de la population n’est pas encore connectée. Si l’on prolonge les tendances actuelles, il faut attendre la seconde moitié du 21ème siècle pour que tout le monde ait l’électricité à domicile. La vague de prospérité que nous voyons actuellement se dessiner en Chine, en Inde et en Asie du Sud Est correspond à nos trente glorieuses, mais seulement pour une fraction urbaine des deux milliards et demi d’habitants de cette région -la moitié de l’espèce humaine-, qui s’équipe avec avidité.

Toutefois, le délai d’accoutumance de l’usager limite la vitesse de diffusion des nouvelles technologies. Les fabricants de micro-ordinateurs croyaient, au début des années 80, inonder le marché en une décennie. Il n’en a rien été. Dès 1985, ils ont dû réviser en baisse leurs prévisions. Ce n’est pas que les clients manquaient de ressources pour acheter leurs machines. Elles coûtaient déjà moins cher qu’une auto. Mais les usagers n’y étaient pas encore habitués, et ce nouvel instrument modifiait sensiblement leur façon de travailler. Il a donc fallu attendre une génération d’accoutumance, et l’apparition de logiciels plus conviviaux. On peut conjecturer que, si un nouveau produit suppose une évolution des façons de faire, alors il faut au moins une génération pour qu’il s’impose au public, même si ses avantages sont évidents.

Un regard mondialiste :

Certains, autrefois, ont fait évoluer le regard : Les philosophes, qui travaillent avec les hommes d’action. Leurs visions ont structuré la société. Ainsi, au début du dix-neuvième siècle, Saint-Simon, le maître à penser des ingénieurs, disait : « L’ancien pouvoir spirituel, c’était l’Eglise. L’ancien pouvoir temporel, c’était la noblesse, caste de guerriers devenue inutile… Le nouveau pouvoir spirituel, c’est la Science, et le nouveau pouvoir temporel, c’est l’Industrie. » N’est-ce pas ce qui s’est réalisé depuis, dans le monde entier ? La « révolution industrielle » n’est-elle pas tout entière dans cette formule, complétée à l’époque par des énoncés précurseurs, articulant un grand projet social : exploiter la Nature pour procurer aux hommes les bienfaits de la Science et de la Technique, sa fille.

En quoi sommes-nous déjà différents de nos prédécesseurs ? En cela que nous quittons la vision tribale de l’Histoire pour une vision universelle. Les distinctions entre nations, ethnies, religions ne sont pas effacées, mais remises à leur place : celle de modalités culturelles, vouées, non plus à entrer en conflit, mais à s’enrichir mutuellement. Car, au-delà des particularismes, il y a l’unité mondiale de la Science qui proclame désormais l’unité du vivant « de l’amibe à l’éléphant », et l’unité des technologies, qui créent un système de communication mondial, sorte de « cerveau planétaire » dont la conscience devient chaque année plus perceptible par la voie des médias et des télécommunications.

Le mondialisme, au vingtième siècle, paraissait réservé à de doux rêveurs, régulièrement démentis par l’atrocité des guerres et des persécutions. Au tournant du troisième millénaire, les conditions techniques sont réunies pour qu’il entre dans les faits, insensiblement. Mais cette métamorphose inéluctable s’accompagne de craquements et de déchirements. Les vieux particularismes et les attachements anciens sont réactivés. Ils luttent avant de céder la place.

L’ingénieur Legrand, dès 1840, proposait une carte mondiale des voies ferrées.

Les Européens, au XIX° siècle, avaient un projet mondialiste, étayé par une philosophie constructive, le positivisme. Leur doctrine se résumait en deux idées : la liberté, plus les infrastructures. Actuellement, avec le vent de libéralisme qui souffle sur le monde, il est de bon ton de faire semblant de croire que la liberté économique apporte la solution de tous nos maux. Or, une société économiquement libre sans infrastructure est une société d’embouteillage où tout le monde perd son temps. Pire, sans infrastructure éducative, c’est une société d’exclusion qui nourrit en son sein les germes de sa propre destruction.

Allons-nous, au 21ème siècle, retrouver des visions planétaires ? Certainement, car le maillage des communications facilite la montée et l’émergence d’une conscience globale. On commence à voir apparaître de grandes idées : des idées écologiques (transformer la planète en jardin) et des idées techniques, comme, par exemple, au Japon, celle de cités marines pour plusieurs centaines de milliers d’habitants (Le projet présenté par la société Taisei (la cité volcan) a la forme du mont Fuji. Cette cité ferait 6500m de diamètre à la base et 4000 mètres de haut. Elle accueillerait 700000 personnes (Futurist, Mai-Juin 93). La planète creuse artificielle proposée par physicien américain O’Neill, sorte de Léonard de Vinci contemporain, est un cylindre d’un kilomètre de diamètre. Pour créer à sa périphérie une gravité équivalente à celle de la terre, elle fait un tour sur elle-même en une minute. Elle contient des lacs, des petites montagnes, des bois, tout un espace « naturel ». Lorsque les films de fiction26 nous montrent des vaisseaux spatiaux qui ressemblent à des immeubles de bureaux, c’est un non sens. Bien qu’il domine les autres espèces, l’homme ne peut se passer de la Nature.

Il en est solidaire, il a besoin d’elle pour recycler l’oxygène, l’eau… Il appartient à la biosphère. Il est solidaire des plantes et des animaux. Dans l’Espace, il faut qu’il emmène avec lui une nature organisée, une « Techno Nature » placée sous sa protection.

D’où l’importance de l’expérience américaine « Biosphère 2″ où huit personnes passent deux ans dans un écosystème fermé complet sous une bulle étanche, ne communiquant avec l’extérieur que par des informations, sans apport de matière. Au-dedans, on voit non pas une forêt vierge, mais un potager moderniste, dans lequel tout est recyclé. Ce morceau de Nature est destiné, ultérieurement, à être placé en orbite puis contrôlé dans son évolution. Puis, dans les siècles à venir, les planètes creuses artificielles iront vers d’autres systèmes solaires, de sorte que l’homme deviendra le messager de la vie à travers les étoiles, même après la mort du soleil.

Une référence : le milieu du 19ème siècle

Alors, que se passera-t-il au 21ème siècle ?

Les prochaines décennies sont très durement menacées par les conséquences de l’implosion des villes, la montée de l’exclusion et des systèmes maffieux. Les premiers scénarios qui viennent à l’esprit sont noirs. Ils ont l’odeur du chaos. On n’arrive pas à voir au-delà des confrontations entre une société officielle affaiblie, rongée de luttes intestines, sans véritable projet, et des exclus qui frappent à la porte de plus en plus durement.

Néanmoins, l’Histoire relativise nos visions catastrophistes. L’espèce humaine en a vu d’autres. Et elle s’en est tirée. Nos ancêtres, au XIX° siècle, sont en Europe devant une situation comparable à celle du monde à la fin du vingtième siècle : En 1848, la classe dirigeante perd ses illusions. Face à un prolétariat subissant des conditions de pauvreté et d’insalubrité lamentables, elle se divise en deux courants d’opinion : un courant humaniste et un courant conservateur.

Les humanistes disent : « Nous n’avons pas le droit de laisser des êtres humains vivre dans de pareilles conditions, c’est inadmissible ». Ils ont raison. Et les conservateurs ajoutent : « Mais, attention, ils deviennent dangereux ! ». Ils ont raison aussi. Les uns et les autres aboutissent à la même conclusion : Il faut faire quelque chose.

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Des moyens énormes sont alors mobilisés. On passe d’une petite bourgeoisie frileuse, à l’esprit étroit, qui compte ses sous, fait du contentieux, envoie ses débiteurs en prison, à une grande bourgeoisie au long cours, qui investit massivement, construit les chemins de fer, les grands magasins, les banques, l’industrie lourde, les routes, le canal de Suez et celui de Panama. Elle prend des risques immenses, manifeste une vision mondialiste et, pour mener à bien ses projets, crée de la monnaie par « transformation du crédit » (cette expression désigne l’utilisation de l’argent des dépôts exigibles à court terme pour des investissements à long terme, en espérant que les déposants ne réclameront pas tous leur dû en même temps. Ce genre de pratique crée de la monnaie. De nos jours, elle est attentivement contrôlée par les autorités monétaires (ratio Cooke…). Mais des émissions en monnaies étrangères (euro-dollars, euro-yens) échappent encore à ces limitations).

Nos ancêtres structurent les villes (Haussmann) et structurent les esprits (Jules Ferry). Dans l’Angleterre de la Reine Victoria, et dans l’Allemagne de Bismarck, c’est le même mouvement que dans la France de Napoléon III : des investissements d’urbanisme, d’éducation et de contrôle social d’une ampleur formidable. Et ça réussit ! Au lieu de la révolution prévue par Marx, et malgré deux guerres mondiales, l’Europe de l’Ouest connaît au vingtième siècle la plus grande prospérité de son histoire.

Les villes européennes abordent les années 1900 avec des avenues assez larges pour accueillir l’automobile, bien que tracées avant son invention, et une population assez instruite pour s’intégrer dans l’économie industrielle. L’Europe doit son développement actuel à la structuration urbaine du siècle dernier, qui d’ailleurs n’était pas sans arrière-pensée de maintien de l’ordre, et aussi à sa structuration éducative qui n’était pas non plus sans intention de contrôle social.

Cette référence nous place dans une prospective de la rupture. Si les mêmes causes produisent les mêmes effets, alors, quand la situation devient intolérable, la classe dirigeante prend peur et fait ce qu’il faut pour que ça cesse. La réponse du siècle dernier présente un caractère universel : on structure l’espace ; on structure les esprits. Elle est faite de grands programmes, menés avec les meilleures technologies de l’époque. On peut conjecturer que la réponse du début du 21ème siècle à la montée des dangers sera de même nature, mais avec des moyens techniques autrement puissants.

1980-2020 : La société du spectacle.

Le soulagement suivant la chute du mur de Berlin est de courte durée. L’ordre bipolaire de la guerre froide recouvrait une toute autre réalité. L’océan des pouvoirs des blocs se retire, délité par les télécommunications. Les particularismes tribaux et religieux refont surface, tels de vieux rochers qu’on avait oubliés.

Le monde de la fin du vingtième siècle est une mosaïque d’ethnies irascibles, attachées à des valeurs du passé, comme fétichisant la possession de territoires ou de positions privilégiées. Après le Liban, la Yougoslavie, l’Inde, l’Asie centrale, l’Afrique sont saisis de pulsions intégristes et de persécutions ethniques. L’Asie se réarme. Des affrontements raciaux, sporadiques et complexes, éclatent ici et là, comme des bulles de haine à la surface du chaudron du diable.

On croyait avoir définitivement banni de telles atrocités. C’était oublier trop vite le désarroi des illettrés, le désespoir du chômage, la réaction à l’exclusion. Sans avenir crédible, on se jette dans les bras des forces du passé. Dans les pays de l’Est, les chefs ont été chassés, mais les sous chefs sont encore là. Ils représentent un recours, d’esprit plus étroit.

Néanmoins, le nouveau système technique continue sa progression, apportant avec lui de nouvelles façons de faire. La technique est, dans ce monde troublé, le lieu où l’intelligence a raison de la force, et cela jusqu’au cœur du domaine d’élection de la force brute : celui des armements.

Par ailleurs, la technique moderne relie les hommes, par-dessus les croyances et les frontières. Bien qu’inventée après le téléphone, la télévision est mise en place avant. Elle institue une société du spectacle, planétaire, où la réalité est transfigurée, conditionnée pour capter une attention fugitive. Elle injecte subrepticement des messages publicitaires dans le mental du public, entretient des confusions en même temps qu’elle apporte de vraies informations, sollicite les pulsions en même temps qu’elle fait place aux arts et ouvre à la connaissance de la Nature.

Le monde est ivre. Il a perdu ses repères. La surinformation produit des effets hallucinogènes. Des individus s’isolent au moyen de leur baladeur ou se livrent à un dialogue compulsif avec leur jeu vidéo. Comme celle de la fascination, l’habitude de la manipulation des esprits s’installe insensiblement et devient comme naturelle. Avec un « reality show », un inconnu peut en quelques jours être adulé de millions de téléspectateurs. Il peut aussi vite retomber dans le purgatoire de la réprobation. On joue « Dallas » à tous les étages.

Les médias enseignent sans le vouloir la passivité. Ils absorbent l’énergie du spectateur dans des intrigues étrangères. Ayant vécu par procuration des événements hors du commun, l’individu n’a plus le désir d’entreprendre à sa propre mesure. Il devient soit mégalomane, soit déprimé. Des millions de personnes cherchent un emploi. Il y a de moins en moins d’entrepreneurs pour les embaucher. Partout, on manque d’employeurs plus que d’employés.

Les milieux financiers sont touchés. Ils interfèrent avec le médiatique. Les grands entrepreneurs rachètent des chaînes de télévision. L’argent et la crédibilité s’enchevêtrent. Les fortunes se font et se défont de plus en plus vite. Un raider peut lever en trois coups de téléphone l’équivalent du salaire annuel d’un million de paysans indiens. Les places financières, interconnectées, ballottent des milliards de dollars à travers la planète au gré des vagues spéculatives. Les régions et les métiers sont à la merci d’ouragans imprévisibles, aux causes lointaines, insaisissables et aléatoires. L’exclusion s’accroît. Les troubles aussi. La crainte du danger monte. On sent comme des forces telluriques qui fermentent dans les banlieues, s’apprêtant à faire craquer l’ancien monde. La chrysalide se prépare à accoucher, mais de quoi ?

2020-2060 : La société d’enseignement.

Le capitalisme avait gagné. L’Europe de l’Est, puis la Chine, puis l’Inde s’étaient lancées avec un zèle de néophyte dans la recherche effrénée du profit. Mais, dès la fin du vingtième siècle, un milliard d’êtres humains ont été chassés de leurs terres par la concurrence des agricultures industrialisées. Leurs enfants sont dans l’errance. Ils ne peuvent plus retourner cultiver la terre, car le savoir-faire de leurs ancêtres ne leur a pas été transmis. Ils ne peuvent pas non plus s’intégrer à la société technologique moderne, car l’école n’était pas prête à les accueillir. Ce sont des « sauvages urbains », des femmes et des hommes élevés hors de toute culture, revenus en quelque sorte à l’état de Nature, obligés de considérer la ville comme une jungle et d’y inventer de nouveaux moyens de survie. Plus de la moitié de l’espèce humaine est maintenant urbanisée. L’insécurité gagne le centre des mégalopoles, à Los Angeles comme à Mexico, à Bombay comme à Alger. Il n’y a plus des pays riches d’un côté et des pays pauvres de l’autre, mais des riches et des pauvres à cent mètres les uns des autres, sur toute la planète.

Les événements dramatiques et destructeurs des années 2010 saisissent de peur la classe dirigeante. Le marché des blindages, des serrures et des caméras de protection n’a jamais été aussi florissant. Après quelques années de répression et de protection, il lui faut se rendre à l’évidence : on ne peut pas endiguer cette marée de violence. Il faut s’attaquer à sa cause et changer complètement de stratégie. On croyait à l’économie libérale. Il s’avère qu’elle sert de feuille de vigne à des maffias. Les rapports de force perdurent, mais transfigurés. Ils s’appuient désormais sur des « systèmes drogue ». Aux stupéfiants anciens sont venus s’ajouter de multiples accoutumances et asservissements, imprégnant le commerce ordinaire, qui enfoncent l’individu dans des comportements auto destructeurs, sur fond de désespoir.

Les défenses des humains sont prises en défaut par cette attaque de leur volonté même. Aussi la réaction est-elle à la mesure de la menace. Le laisser-faire libéral est accusé de laisser aller. Les formidables moyens de la technique, en particulier les univers virtuels, sont réquisitionnés au nom de la vertu. Les valeurs anciennes sont rejetées. En situation d’urgence, l’ambiguïté n’a plus sa place. Les délicats dosages politiques et la tolérance d’autrefois sont considérés comme décadents, plus dangereux que la force brute, qui au moins s’affiche clairement.

Structurant le mental et les comportements, la société d’enseignement s’établit alors, en réaction à la période précédente, perçue comme laxiste. Elle normalise comme l’école de Jules Ferry ou de l’empereur Meiji, mais avec des moyens autrement puissants. Les esprits sont mis au carré par des logiciels d’entraînement mental. Les tests de conditionnement sont rendus obligatoires, en préalable même à des gestes quotidiens, tels des retraits bancaires.

Aidé d’une technologie appropriée, le contrôle social se fait beaucoup plus strict.

L’utilisation de badges magnétiques détectés par radar est généralisée. L’ouverture des portes des bureaux, des commerces et même de certains lieux publics se fait automatiquement, mais seulement devant le porteur du sésame prévu.

Après la dure prise de conscience de la classe dirigeante, la société s’organise autour d’un projet global : la domestication de l’homme par l’homme.

Nous ne pouvons pas espérer maîtriser les techniques modernes avec des humains sauvages restés biologiquement au niveau d’un primate des savanes, pense-t-on. On ne sait pas non plus modifier le génome de l’homme pour en faire un être adapté à ce nouvel environnement. Il faut donc le domestiquer. La plasticité de son comportement s’y prête. Elle est due à la « néoténie », ce retard de maturation qui lui permet de conserver jusqu’à l’âge adulte l’adaptabilité des enfants. Les marchands l’avaient exploitée pour fidéliser le client. Il faut maintenant le mettre au service d’un processus énergique d’adaptation : l’enseignement.

Les grands projets techniques sont lancés. D’abord des cités marines, pour désengorger les côtes saturées, et accueillir des masses de population errantes, puis d’immenses opérations d’urbanisme. On supprime les quartiers insalubres. On construit dans des lieux isolés des cités d’enseignement, capables d’intégrer les « animaux humains » dans un environnement scientifique et technique.

Les espaces ruraux délaissés par suite des migrations vers les villes sont réappropriés par des organismes d’aménagement, qui établissent un programme planétaire de reboisement et de réhabilitation de la Nature. On se met d’accord sur un immense projet de vie dans l’Espace, dans un esprit de conquête, comme la plus grande démonstration des capacités de l’espèce humaine, désormais capable d’échapper même à la mort du soleil. On veut aussi y transporter des performances. Dans une planète creuse tournant au ralenti, où règne une pesanteur dix fois plus faible que sur terre, le patinage artistique, le saut à ski et le vol libre deviennent des spectacles fabuleux. Ce sont des cathédrales médiatiques, à la gloire du corps humain.

Mais les dirigeants conservent aussi une arrière-pensée. Le jour venu, les cités lointaines et isolées, les villes marines et même les planètes creuses artificielles ne seraient-elles pas bien utiles pour se débarrasser des personnages indésirables sur terre ? La colonisation du nouveau monde s’était grossie des marginaux et délinquants dont ne voulait plus la vieille Europe. Il y a des héros chez les pionniers. Il y a aussi des desperados qui s’échappent d’un monde hostile.

2060-2100 : La société de création.

Les contradictions de la période précédente deviennent sensibles. L’éducation de masse, démultipliée par les formidables moyens techniques de l’industrie hallucinogène, a mis au moule les cerveaux. La paix sociale se paye en baisse de créativité. Les dangers sont éloignés. Mais les nouvelles générations, éduquées aux disciplines du corps et de l’esprit, sont beaucoup mieux armées qu’autrefois. Elles veulent exercer leur autonomie. Le conformisme de la période précédente est accusé de contrarier les pulsions, de s’opposer au mouvement de la vie même.

On se méfie désormais des performances intellectuelles machinales. La compétition homme/machine, avec ses jeux délirants, était allée jusqu’aux olympiades. Trop d’exercice mental ferme la voie du cœur. On s’affirme désormais autrement, par des démonstrations d’indépendance et d’universalité. L’homme veut organiser le monde, dit-on, mais il n’est même plus capable de survivre à la lisière de la forêt où vécurent nos ancêtres, précisément là où l’espèce humaine s’est biologiquement constituée.

Les nouvelles cellules de vie sont petites, portables et autonomes. Elles peuvent s’installer n’importe où : dans le désert, sur la banquise, au fond des mers, dans une planète creuse. La qualité de l’expérience vécue, la capacité de résoudre la survie avec les moyens du bord, le talent à transformer des contraintes en défis, la création d’environnements nouveaux, adaptés à l’éthologie humaine, sont perçus comme vraiment porteurs de valeurs universelles. L’homme se prépare à un destin cosmique. Ainsi, la société de création se constitue en refus des contraintes des formations musclées de la période précédente. Elle recherche la liberté à la fois par plaisir et par nécessité : le plaisir de créer et la thérapie de la créativité, vécue comme un bol d’air au sortir d’une norme étouffante.

La deuxième partie de ce texte est disponible ici.

La troisième partie de ce texte est disponible ici.

oct 08 2009

Stop au gaspillage : nous sommes tous d’accord !

Communiqué de presse:

Suite au lancement de la grève européenne du lait, les déversements de lait se sont multipliés un peu partout en Belgique et en Europe. Il s’agit là du dernier recours pour des producteurs qui subissent de plein fouet les conséquences d’une politique européenne désastreuse. Des déversements honteux ? Pas si simple.

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Nos producteurs refusent de vendre leur lait aux laiteries à un prix qui ne couvre pas leurs coûts de production et n’ont d’autre choix que de s’en défaire. Une expérience traumatisante pour ces hommes et ces femmes contraints d’anéantir eux-mêmes le fruit de leur travail.

« Mais quel gaspillage honteux d’un produit aussi noble que le lait ! », entend-on ça et là. Certes, les images sont choquantes. Mais ne laissons pas le débat être détourné par ceux qui ont l’indignation sélective : le vrai scandale dans ce dossier est bel et bien la politique de l’Union européenne visant délibérément à accroître les quotas et donc les excédents de lait pour faire baisser le prix.

Cette politique du « produire plus pour moins cher » mène à l’impasse. En refusant de réguler la production en fonction de la consommation interne, l’Europe pousse les producteurs laitiers à la faillite, tant chez nous que dans les pays du Sud. En effet, cette surproduction fait non seulement chuter les prix à des niveaux ridicules, mais oblige également l’Europe à subventionner l’exportation de nos excédents de lait en poudre pour les écouler dans les pays du Sud, fragilisant leur économie pourtant déjà si vulnérable.

Et de gaspillage, il en est aussi question quand disparaissent jour après jour les exploitations paysannes dont nous aurons tant besoin demain pour nourrir la planète, préserver l’environnement et lutter contre le réchauffement climatique. Un gaspillage qui ne favorisera au final que quelques exploitations agro-industrielles pouvant produire massivement et à bas prix au bénéfice de grands groupes de l’agro-alimentaire et de la grande distribution.

Campée sur son projet de libéralisation totale du marché du lait et de l’agriculture, l’Europe reste sourde aux appels de détresse de nos producteurs et se rend ainsi responsable de ce gaspillage de lait. Les producteurs seraient en effet très heureux de pouvoir à nouveau écouler leur produit. Mais à un prix juste.

Ne nous trompons donc pas de cible : c’est bien à l’UE de faire cesser le gaspillage en cours. C’est elle qui dispose des moyens nécessaires pour que les choses changent. C’est pourquoi nous appelons tous les citoyens responsables à montrer leur solidarité avec les agriculteurs qui défendent leur avenir, des prix stables pour les consommateurs et la qualité de notre environnement.

Concrètement, ils peuvent :

1. S’associer à notre démarche. Ce soutien sera relayé pour:

  • Interpeller nos mandataires politiques et nos Ministres de l’agriculture pour qu’ils défendent, au niveau européen, une politique laitière qui maîtrise la production, évite la surproduction, garantit des prix justes aux producteurs et protège l’environnement.
  • Renforcer le pouvoir de négociation de producteurs et de consommateurs avec les laiteries et la grande distribution pour garantir un accès de lait de qualité à un juste prix.

2. S’approvisionner dans différents point de vente et chez les producteurs à un prix juste négocié avec eux.

3. Se montrer solidaire des revendications des producteurs.

Source: OMDM.be

Après guerre, la production agricole est vite devenue trop faible pour nourrir la population grandissante. On a donc demandé aux agriculteurs qui étaient habitués à transformer leur production de lait en beurre, fromage et maquée de ne plus s’occuper que de la production et d’augmenter celle-ci, avec une garantie de prix correcte. Grâce aux techniques de plus en plus pointues, cette production est devenue excédentaire et les prix se sont effondrés. On a alors instauré au début des années 80’ un système de quota de production : chaque agriculteur a une quantité de litres à produire et ainsi, l’offre se rapproche de la demande. Au nom de la mondialisation, l’Europe a décidé de démanteler le système en augmentant le quota de 2% chaque année pour une libéralisation totale en 2015.

Voici la situation laitière devant laquelle nous nous tronvons actuellement. On nous a augmenté le quota de quelques % et déjà le prix chute, même si on nous promet une légère augmentation. Une grosse augmentation ne vient que s’il y a une sécheresse ou une autre catastrophe, comme celle que l’on a connue en 2007-08 en Nouvelle-Zélande, alors qu’en sera-t-il en 2015…

Des Hollandais, qui n’en sortent plus, vendent leur ferme ici pour s’installer en Pologne et développer des mégas fermes. Ceux-ci viendront bientôt empirer le surplus, la Pologne ayant déjà augmenté sa production d’un milliard de litres depuis 2004. Les firmes industrielles ont pour seul intérêt un prix bas, et même avec les prix que l’on a pour le moment, elles vont encore chercher du beurre en Nouvelle-Zélande, ce que permet l’Union Européenne. Nous sommes dans une impasse.

On nous a demandé d’investir pour produire la qualité et en respectant l’environnement pour garder un prix raisonnable, et maintenant, on devrait le faire à un prix concurrentiel mondial ! Impossible ! Nous ne piquons pas à la somatotropine, nous. Tout cela ne fait que remplir les poches des exportateurs et appauvrir le sud, car en effet (Oxfam est avec nous), nos prix bradés vont concurrencer les paysans d’Afrique (85% de la population du continent) qui n’arrivent ainsi plus à vivre de leur petite production.

Les éleveurs laitiers du pays de Herve.

oct 04 2009

La société marchande est une religion

Par Régis Mex, pour Mecanopolis

La consommation des ménages est le moteur de l’économie de nos sociétés occidentales depuis le triomphe du modèle capitaliste, mondialiste et libéral; ce n’est un secret pour personne. Ce qui est moins évident est que l’économie, si elle est censée être le coeur de pierre qui alimente un pays au gré des flux monétaires suivant le cours des pertes et des profits, n’influence pas moins d’une façon certaine l’éthique d’une société. Si le coeur est un organe sans morale, conscience ni intelligence propres, il est pourtant une part de l’ensemble dont il est issu et a des impacts inévitables sur la santé de celui-ci: admettons un instant que le sang qu’il véhicule contienne du poison, et c’est l’entièreté de ce qu’il sustente qui se mourra. L’analogie semble effectivement appropriée: bien que l’économie soit un des piliers indispensables à la marche d’un État, qui procède selon des lois de cause à effet purement mathématiques et donc exemptes d’une quelconque morale par nature, il n’empêche pas moins que les conséquences de mécanisme programmé puissent attenter gravement à la pureté de l’esprit d’une société et des individus qui la constituent. Un produit n’est-il pas, par définition, le résultat de tous les éléments qui le composent ? Un bâtiment n’est-il pas dépendant des fondements sur lesquels il repose ? Ainsi, une part défectueuse d’un ensemble affecte toujours la totalité et le bon fonctionnement de ce dernier.

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Le mot « religion » trouve son étymologie dans le verbe latin « religere », qui signifie « relier ». La fonction première de la religion est donc de relier les êtres. Par quoi sont-ils reliés au sein de celle-ci ? Essentiellement par l’appartenance à une même doctrine. Or, la société marchande ne relie-t-elle pas ses adhérents grâce à une façon commune de penser et de percevoir le monde ? Le « mainstream », l’inconscient collectif du peuple qui fait partie d’une société donnée (littéralement « courant principal »), est formé par la somme des idées, principes, cultures et valeurs de chaque personne qui constitue ce même peuple. La grande majorité des individus ayant peu de personnalité, chacun est modelé par l’idéologie de la société une fois qu’il y est intégré. La voie de la facilité est effectivement la plus prisée par le commun des mortels, car le seul autre choix possible serait de vouloir modifier son environnement pour le faire correspondre à des idéaux que l’on juge élevés, mais encore faudrait-il avoir les capacités d’appréhender une telle possibilité; un exercice autrement plus ardu, en somme.

Il se trouve que la pensée dominante en Amérique du Nord et en Europe a décrété en ce début de 21ème siècle que l’on ne doit croire que dans ce que l’on voit et peut ressentir directement par nos sens organiques. Cela implique de collectionner un maximum de plaisirs: puisque le corps est destiné à mourir, il serait invraisemblable qu’il y ait une quelconque vie après la mort, n’est-ce pas ? L’accession à une profession aussi prestigieuse que rentable est une autre priorité, un autre élément indispensable pour être socialement reconnu, ce qui est aussi important maintenant que l’obtention de « son paradis » l’était au Moyen Âge: seuls les critères ont changé. Le système conditionne aussi chacun d’entre nous dès le plus jeune âge pour que nous acceptions de nous vendre aux employeurs les plus divers pour le servir avec fierté.

Ce qui intéresse réellement la population est de s’acquitter des tâches qu’on lui impose pour vivre une vie « normale », plate, sans risques, et ainsi donner l’apparence d’avoir réussi sa vie de sorte à avoir bonne conscience. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que chacun a une conception personnelle et intime des critères qui lui permettraient d’être satisfait de la vie qu’il mène, et qu’il n’y a aucune loi universelle de réussite qui puisse être trouvée (surtout pas par de simples humains).

C’est pourtant la conduite aveugle de principes étiquetés comme seuls valables qui prévaut, et ceux qui se targuent d’être les parfaits produits du système achètent compulsivement tout ce qui est à leur portée et pourrait leur permettre de « profiter au maximum de la vie tant qu’il en est encore temps », dans le but d’éprouver autant de plaisirs que possible. L’angoisse du néant qu’il y aurait après la mort (pour peu qu’ils se soient jamais posé ce genre de question existentielle) ne fait que renforcer cette envie de fuir en avant et de trouver des échappatoires à l’absence de réponses dans les plaisirs les plus divers.

Le statut officiellement démocratique de nos sociétés est également un atout considérable pour le mercantilisme, parce qu’aucune limite n’y entrave la consommation et que tout peut s’y vendre, parfois même des choses qui pourraient nuire au pouvoir en place, et que la population peut se fondre dans des illusions de perfection et ne plus avoir d’autre préoccupation que de se complaire dans le plaisir que les produits achetés lui procurent de sorte à renforcer la réalité de son petit paradis, entre autres raisons. La démocratie s’accompagnant du libéralisme économique (censé, comme son nom l’indique, permettre la liberté alors qu’il provoque l’inverse dans les faits), du libre-échange et du laisser-faire, le capitalisme ne peut qu’être enchanté par un tel système, surtout lorsqu’il serait en réalité digne d’être nommé démocrature en raison de la nature de son pouvoir politique.

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Pire, le domaine du matériel finit par être la seule dimension d’existence de l’individu, ce qui implique qu’il adopte toutes sortes de comportements d’un niveau de sophistication digne de ce qui est matériel; autrement dit, le plus bas qui puisse exister. La société marchande contribue donc fortement à déconnecter l’homme de ses facultés spirituelles et à le pousser dans un égoïsme et une médiocrité toujours plus patentes. Il est vrai qu’un nombre conséquent de personnes est de toute manière incapable d’envisager quoi que ce soit de plus évolué que ce qui est purement tangible, visible, et cultiverait donc une grande proximité avec le côté animal, primitif et instinctif du genre humain, qu’il vive dans une société marchande ou non. Le problème est que l’inconscient collectif empoisonné par les valeurs inversées d’aujourd’hui peut conduire dès le plus jeune âge des gens intelligents et de bonne foi à un mode de vie qui ne correspond pas à leurs aspirations naturelles, ou les rendre malheureux parce qu’ils refusent ce système dans lequel ils ne trouvent pas une place qui leur est appropriée. Le système ne proposant pas vraiment d’alternatives à sa politique de conditionnement et de mise au travail qui oblige presque tout un chacun à se plier aux exigences de la société et qui laisse peu de temps et d’énergie à ceux qui désirent se développer intellectuellement et spirituellement par eux-mêmes, il est clair que le gâchis de génie et d’imagination qui pourrait contribuer à améliorer l’ordre des choses est énorme.

D’autre part, il est difficile d’imaginer que plusieurs religions dominantes puissent cohabiter; la vocation d’une religion est aussi d’éliminer ses concurrents. Ainsi, le matérialisme qui pourrait être qualifié de religion sataniste et voleuse d’âmes, éclipse toute autre religion de la scène principale, et les relègue au second plan. On érige désormais le matériel comme dieu unique, et on rend des cultes à un florilège de divinités secondaires, telles des vedettes de cinéma ou de sport, toutes aussi creuses les unes que les autres. Cela se constate nettement avec le recul incontestable de l’importance du christianisme depuis l’avènement de la société marchande. L’amoindrissement de l’influence d’une Église qui s’était depuis longtemps décrédibilisée n’est certes pas d’une réelle gravité, mais la perte de vue de l’idée même d’un Dieu a grandement renforcé l’ignorance de l’Homme de sa dimension spirituelle. Si je ne considère personnellement pas comme particulièrement positif d’être théiste, je pense qu’être déiste peut difficilement avoir des conséquences négatives, tant sur soi que sur les autres personnes.

Le système économique occidental lui-même fonctionne d’une façon tout à fait égoïste et psychopathe, en ne se contentant pas de spolier la richesse des citoyens de son pays, mais en volant aussi celle des nations dans lesquelles il a une emprise sur la scène internationale. Ce modèle, comme le reste de la société dont il est issu, privilégie la pensée et l’action à court terme, ce qui est plutôt logique lorsque l’on est basé sur le matériel. Le matériel est effectivement l’incarnation même de ce qui est temporaire, et miser là-dessus revient à se baser sur ce qui est évanescent et ne peut que disparaître. Comment penser qu’un pays qui, comme les États-Unis, affecte 651,2 milliards de dollars à la Défense nationale, quand 330 milliards sont versés à la Recherche et au Développement, 64 milliards pour l’éducation, et 18,1 pour la Nasa, pendant que des coupes dans les services sociaux et la santé sont faites, puisse être en phase avec les réalités de son temps ? Alors qu’investir dans les sciences paraîtrait le moyen le plus probable d’aboutir, entre autres perspectives alléchantes, à l’autonomie et à l’abondance énergétique, ce qui serait très utile et rentable sur le long terme, mais coûteux pendant la période de recherche qui précède la découverte, le gouvernement des États-Unis préfère, lui, investir prioritairement dans l’industrie de l’armement, y ajoutant une subvention de 100 milliards de dollars entre 2008 et 2009 malgré la crise économique, parce que ce secteur est immédiatement rentable et que seul le profit est recherché. Certains diront qu’il s’agit d’une mesure de protection nécessaire pour garder un poids dissuasif sur la scène internationale. Mais contre qui les États-Unis devraient-ils se protéger avec une velle véhémence, au juste ? Même la Chine, pourtant versée dans l’art de la brutalité et deuxième puissance militaire mondiale, n’affecte que 56 milliards à son budget militaire. La mort est tout simplement une affaire florissante. (Pour les intéressés, voir la répartition des dépenses du gouvernement américain, en anglais)

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Un autre méfait de la société marchande telle qu’elle est organisée est qu’elle oblige le citoyen à oeuvrer à sa propre auto-destruction. Du fait qu’elle lui impose de penser sur le court terme et ne lui fait savoir que ce qu’elle estime qu’il doit savoir, elle l’habitue à acheter sans se demander qui il contribue à financer de la sorte. En effet, bien qu’il soit tout à fait normal que le groupe assez volumineux des citoyens qui gagnent tout juste assez d’argent pour survivre minimise ses dépenses au maximum et achète donc là où les prix sont les moins élevés, d’autres personnes plus aisées pourraient faire passer les justes valeurs avant la cupidité, ne serait-ce que par principe. En effet, en achetant là où les prix sont les moins élevés, donc dans la grande distribution, on enrichit forcément les multinationales qui pourrissent le monde du fait des conséquences de leurs actions, de même que tant d’autres entreprises dont l’éthique est discutable mais auxquelles le système force souvent bon nombre de gens à avoir recours par la simple et logique motivation de la survie. De toute manière, peu d’entreprises peuvent encore se vanter d’être exemptes de reproches. Mais en favorisant la grande distribution, on accentue aussi quelque chose qui nous touche plus directement, à savoir la destruction des classes moyennes, qui sont un pilier indispensable à la démocratie. Réduire la classe moyenne dans des proportions incongrues, cela signifie diviser la société entre une classe aisée, dans laquelle les richesses et le pouvoir sont centralisés, et une classe pauvre, qui est si préoccupée par sa survie qu’elle a peu d’occasions de se soucier de quoi que ce soit d’autre et dont les moyens ne permettraient de toute manière pas de causer la moindre incidence. Ce schéma illustre de manière éloquente la disparition progressive de la classe moyenne depuis les 30 dernières années:

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Le pire est que les citoyens sont contraints par le système de disloquer cette petite bourgeoisie. Qui plus est, la société marchande a permis au secteur privé des entreprises de s’approprier une telle quantité de richesses qu’elles se sont non seulement substituées aux États, mais les tiennent désormais sous leur coupe grâce à leur monopole de l’argent, et y trouvent un sympathique réservoir de subsides dans lequel elles peuvent se servir aux détriments du contribuable.

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Bien que tous les systèmes, même ceux qui incluent les valeurs les plus nobles, sont détournés par les dirigeants à des fins qui leur sont avantageuses, et que ce qui se fait sur le reste du globe peut difficilement être considéré comme plus appréciable que ce qui existe en Occident, le nôtre a ceci de particulièrement pervers qu’il essaie de revenir sur des droits durement acquis et veut se faire passer pour une démocratie humaniste alors qu’il est une démocrature qui penche de plus en plus vers la dictature. Prisonniers de leur propre logique, nos dirigeants nord-américains et européens multiplient les mesures et les astuces extraordinaires pour conserver leur emprise hégémonique sur le globe qui leur permet de faire prévaloir leurs ambitions, obsédés à l’idée de maintenir le système tel qu’il est pour sauvegarder leurs privilèges, alors que leurs « blocs » déclinent inexorablement et pourraient se retrouver balayés d’ici une quarantaine d’années par le pôle Russe, Indien et Chinois, même si ceux-ci sont actuellement encore loin d’être réellement menaçants économiquement parlant, à moins d’un éventuel effondrement brusque de l’Occident, quoiqu’il les emporterait probablement dans le même gouffre. L’Union Européenne des 27, les États-Unis et le Japon comptent effectivement pour un PIB d’environ 36 000 milliards sur un total de 54 000 pour l’ensemble du globe, tandis que la Chine atteint les 5 000 milliards et que la Russie et l’Inde tournent autour des 2000. Pourtant, ces derniers pays sont partisans d’un système capitaliste tout aussi immoral que celui du monde occidental (même s’ils partagent aussi de nombreux différends avec ce dernier) que la Chine couple d’une ignoble politique communiste, et les droits des citoyens y stagnent à un niveau auquel nos élites auraient toutes les peines du monde à nous ramener, malgré leurs brillants efforts en ce sens.

Bien mieux qu’un effondrement du monde occidental, donc, il faudrait tout simplement espérer que l’issue des événements à venir débouche sur un changement de pouvoir vers un gouvernement plus éclairé, ou permettent au minimum un retour à une situation plus acceptable. Malheureusement, une amélioration de la vie au sein d’une société ne dépend que de la bonne volonté de personnes hauts-placées, et peut brutalement disparaître d’un jour à l’autre avec ces mêmes dirigeants bien intentionnés. Mais puisque la nature du genre humain est par nature imparfaite, l’être humain ne peut créer que des sociétés imparfaites, et c’est pourquoi attendre la perfection dans ce domaine ne pourrait que décevoir tant que l’Homme sera tel qu’il est. Cependant, il nous est tout à fait légitime d’exiger une société aussi parfaite que possible, en ayant à l’esprit que cette entité est le reflet de l’ensemble de ses constituants et que nous sommes par conséquent les garants de son bon fonctionnement.

Régis Mex, pour Mecanopolis.

sept 11 2009

Frappez là où ça fait mal !

Par Theodore Kaczynski

Le but de cet article est de souligner un principe très simple du conflit humain, un principe que les opposants au système techno-industriel semblent oublier. Le principe est que dans toute forme de conflit, si vous voulez gagner, vous devez frapper votre adversaire là où ça fait mal.

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Je dois expliquer que quand je parle de « frapper là où ça fait mal », je ne fais pas nécessairement allusion à des coups physiques ou à une forme de violence physique. Par exemple, dans un débat oral, « frapper là où ça fait mal » signifierait présenter les arguments auxquels la position de votre adversaire est la plus vulnérable. Dans une élection présidentielle, « frapper là où ça fait mal » signifierait remporter les Etats qui ont le plus de grands électeurs. Cependant, en discutant de ce principe, j’utiliserai l’analogie du combat physique, parce que c’est vivant et clair.

Si un homme vous donne un coup de poing, vous ne pouvez pas vous défendre en frappant son poing en retour, parce que vous ne pouvez pas toucher l’homme de cette manière. Pour gagner le combat, vous devez le frapper là où ça fait mal. Cela signifie que vous devez aller derrière le poing et frapper les parties sensibles et vulnérables du corps de l’homme. Supposez qu’un bulldozer appartenant à une société d’abattage commence à éventrer les bois près de chez vous et que vous vouliez le stopper. C’est la pelle du bulldozer qui éventre la terre et qui renverse les arbres, mais ce serait une perte de temps d’attaquer la pelle avec un marteau. Si vous passez une longue et dure journée à frapper la pelle avec le marteau, vous pouvez réussir à l’endommager suffisamment pour qu’elle soit hors d’usage. Mais en comparaison avec le reste du bulldozer, la pelle est relativement bon marché et facile à remplacer. La pelle est seulement le « poing » avec lequel le bulldozer attaque la terre. Pour vaincre la machine, vous devez aller derrière le « poing » et attaquer les parties vitales du bulldozer. Le moteur, par exemple, peut être abîmé avec une très faible dépense de temps et d’efforts, par des moyens bien connus de beaucoup de radicaux.

A ce point je dois dire clairement que je ne recommande pas à quiconque d’endommager un bulldozer (à moins qu’il ne lui appartienne en propre). Rien dans cet article ne doit non plus être interprété comme recommandant une activité illégale d’un genre quelconque. Je suis un prisonnier, et si j’encourageais l’activité illégale cet article ne pourrait même pas sortir de la prison. J’utilise l’analogie du bulldozer seulement parce qu’elle est claire et vivante et qu’elle sera appréciée par les radicaux.

2. LA TECHNOLOGIE EST LA CIBLE

Il est largement reconnu que « la variable de base qui détermine le processus historique contemporain est fourni par le développement technologique » (Celso Furtado). La technologie, plus que tout le reste, est responsable de l’état actuel du monde et contrôlera son développement futur. Ainsi, le « bulldozer » que nous devons détruire est la technologie moderne elle-même. Beaucoup de radicaux sont conscients de cela, et comprennent donc que leur tâche est d’éliminer tout le système techno-industriel. Mais malheureusement ils ont prêté peu d’attention à la nécessité de frapper le système là où ça fait mal.

Démolir des MacDonald’s ou des Starbuck’s est sans intérêt. Non pas que je me préoccupe de MacDonald’s ou de Starbuck’s. Je me fiche que quelqu’un les démolisse ou pas. Mais ce n’est pas une activité révolutionnaire. Même si toutes les chaînes de fast-food dans le monde étaient détruites, le système techno-industriel ne subirait qu’un dommage minimal en conséquence, puisqu’il pourrait facilement survivre sans les chaînes de fast-food. Quand vous attaquez MacDonald’s ou Starbuck’s, vous ne frappez pas là où ça fait mal

Il y a quelques mois, j’ai reçu une lettre d’un jeune homme du Danemark qui pensait que le système techno-industriel devait être éliminé parce que, comme il le disait, « Que se passera-t-il si nous continuons de cette manière ? ». Mais apparemment, sa forme d’activité « révolutionnaire » était de faire des raids contre des exploitations de fourrure. Comme moyen pour affaiblir le système techno-industriel, cette activité est totalement inutile. Même si les partisans de la libération animale réussissaient à éliminer complètement l’industrie de la fourrure, ils ne feraient pas du tout de tort au système, parce que le système peut continuer parfaitement bien sans fourrures.

Je suis d’accord que garder des animaux sauvages dans des cages est intolérable, et que mettre fin à de telles pratiques est une noble cause. Mais il y a beaucoup d’autres nobles causes, comme empêcher les accidents de la circulation, fournir des refuges aux sans-abri, faire du recyclage, ou aider les personnes âgées à traverser la rue. Pourtant personne n’est assez stupide pour prendre celles-ci pour des activités révolutionnaires, ou pour imaginer qu’elles font quelque chose pour affaiblir le système.

3. L’INDUSTRIE DU BOIS EST UNE QUESTION SECONDAIRE

Pour prendre un autre exemple, personne ne pense raisonnablement qu’une chose comme la vraie nature sauvage puisse survivre très longtemps si le système techno-industriel continue à exister. Beaucoup de radicaux environnementaux reconnaissent que c’est le cas et espèrent l’effondrement du système. Mais tout ce qu’ils font en pratique, c’est d’attaquer l’industrie du bois.

Je n’ai certainement pas d’objection à leur attaque contre l’industrie du bois. En fait, c’est une question qui me tient à cœur et je me réjouis de tout succès que les radicaux peuvent obtenir contre l’industrie du bois. De plus, pour des raisons que je dois expliquer ici, je pense que l’opposition à l’industrie du bois devrait être une composante des efforts pour renverser le système.

Mais en soi, attaquer l’industrie du bois n’est pas un moyen efficace de travailler contre le système, car même au cas improbable où les radicaux réussissaient à stopper tout l’abattage du bois partout dans le monde, cela n’abattrait pas le système. Et cela ne sauverait pas la nature sauvage pour toujours. Tôt ou tard le climat politique changerait et l’abattage reprendrait. Même si l’abattage ne reprenait jamais, il y aurait d’autres actions par lesquelles la nature sauvage serait détruite, ou bien domptée et domestiquée sinon détruite. L’exploitation minière et minérale, les pluies acides, les changements de climat, et l’extinction des espèces détruisent la nature sauvage ; la nature sauvage est domptée et domestiquée à travers les loisirs, les études scientifiques et la gestion des ressources, incluant entre autres choses le marquage électronique des animaux, le remplissage des rivières avec du poisson d’élevage artificiel, et la plantation d’arbres génétiquement modifiés.

La nature sauvage ne peut être sauvée pour toujours qu’en éliminant le système techno-industriel, et vous ne pouvez pas éliminer le système en attaquant l’industrie du bois. Le système survivrait aisément à la mort de l’industrie du bois parce que les produits en bois, bien que très utiles au système, peuvent si nécessaire être remplacés par d’autres matériaux. Par conséquent, quand vous attaquez l’industrie du bois, vous ne frappez pas le système là où ça fait mal. L’industrie du bois est seulement le « poing » (ou l’un des poings) avec lequel le système détruit la vie sauvage, et, comme dans un combat de boxe, vous ne pouvez pas gagner en frappant le poing. Vous devez aller derrière le poing et frapper les organes les plus sensibles et les plus vitaux du système. Par des moyens légaux, bien sûr, comme les protestations pacifiques.

4. POURQUOI LE SYSTEME EST SOLIDE

Le système techno-industriel est exceptionnellement solide du fait de sa soi-disant structure « démocratique » et de sa flexibilité résultante. Parce que les systèmes dictatoriaux tendent à être rigides, les tensions et les résistances sociales peuvent être accrues jusqu’au point où elles endommagent et affaiblissent le système et peuvent conduire à la révolution. Mais dans un système « démocratique », quand la tension et la résistance sociales s’accroissent dangereusement, le système recule suffisamment et fait suffisamment de compromis pour ramener les tensions à un niveau acceptable.

Pendant les années 60, les gens devinrent pour la première fois conscients que la pollution environnementale était un problème grave, notamment parce que la saleté visible et nauséabonde dans l’air de nos grandes villes commençait à déranger physiquement les gens. Il y eut suffisamment de protestations pour qu’une Agence de Protection de l’Environnement soit créée et que d’autres mesures soient prises pour alléger le problème. Bien sûr, nous savons tous que nos problèmes de pollution sont très, très loin d’être résolus. Mais suffisamment de choses ont été faites pour que les plaintes du public diminuent et que la pression sur le système soit réduite pour un certain nombre d’années.

Ainsi, attaquer le système revient à frapper un morceau de caoutchouc. Un coup de marteau peut briser de la fonte, parce que la fonte est rigide et cassante. Mais vous pouvez taper sur un morceau de caoutchouc sans l’endommager parce qu’il est flexible : il cède devant la protestation, juste assez pour que la protestation perde sa force et son élan. Ensuite le système rebondit. Donc, pour frapper le système là où ça fait mal, vous devez sélectionner les questions sur lesquelles le système ne cédera pas, pour lesquelles il combattra jusqu’au bout. Car ce qu’il vous faut, ce n’est pas un compromis avec le système, mais une lutte à mort.

5. IL EST INUTILE D’ATTAQUER LE SYSTEME DU POINT DE VUE DE SES PROPRES VALEURS

Il est absolument essentiel d’attaquer le système non pas du point de vue de ses propres valeurs orientées vers la technologie, mais du point de vue de valeurs qui soient incompatibles avec les valeurs du système. Tant que vous attaquez le système du point de vue de ses propres valeurs, vous ne frappez pas le système là où ça fait mal, et vous permettez au système de dégonfler les protestations en cédant, en reculant.

Par exemple, si vous attaquez l’industrie du bois essentiellement pour la raison que les forêts sont nécessaires pour préserver les ressources en eau et les opportunités de loisirs, alors le système peut céder du terrain pour désamorcer les protestations sans compromettre ses propres valeurs : les ressources en eau et les loisirs sont pleinement cohérentes avec les valeurs du système, et si le système recule, s’il restreint l’abattage du bois au nom des ressources en eau et des loisirs, alors il fait seulement une retraite tactique et ne subit pas une défaite stratégique pour son code de valeurs.

Si vous faites campagne sur les questions de persécution (comme le racisme, le sexisme, l’homophobie ou la pauvreté), vous ne contestez pas les valeurs du système et vous n’obligez même pas le système à reculer ou à faire des compromis. Vous aidez directement le système. Les défenseurs les plus sages du système reconnaissent tous que le racisme, le sexisme, l’homophobie et la pauvreté sont néfastes pour le système, et c’est pourquoi le système lui-même travaille à combattre ces formes de persécution et les formes similaires.

Les « ateliers clandestins », avec leurs bas salaires et leurs conditions de travail misérables, peuvent apporter des profits à certaines sociétés, mais les défenseurs avisés du système savent très bien que le système dans son ensemble fonctionne mieux quand les travailleurs sont traités décemment. En soulevant la question des ateliers clandestins, vous aidez le système, vous ne l’affaiblissez pas.

De nombreux radicaux cèdent à la tentation de se concentrer sur des questions non-essentielles comme le racisme, le sexisme et les ateliers clandestins parce que c’est facile. Ils choisissent une question sur laquelle le système peut se permettre de faire un compromis et pour laquelle ils obtiendront le soutien de gens comme Ralph Nader, Winona LaDuke, les syndicats, et tous les autres réformateurs roses. Peut-être que le système, sous la pression, reculera un peu, les activistes verront quelque résultat visible après leurs efforts, et ils auront l’illusion satisfaisante d’avoir accompli quelque chose. Mais en réalité ils n’ont rien accompli du tout pour l’élimination du système techno-industriel.

La question de la mondialisation n’est pas complètement sans rapport avec le problème de la technologie. L’ensemble des mesures économiques et politiques appelé « mondialisation » promeut la croissance économique et, par conséquent, le progrès technologique. Cependant, la mondialisation est une question d’importance marginale et une cible plutôt mal choisie de la part des révolutionnaires. Le système peut se permettre de céder du terrain sur la question de la mondialisation. Sans abandonner la mondialisation en tant que telle, le système peut prendre des mesures pour atténuer les conséquences environnementales et économiques de la mondialisation, de manière à désamorcer les protestations. Au besoin, le système pourrait même se permettre d’abandonner complètement la mondialisation. La croissance et le progrès continueraient tout de même, seulement à un rythme un peu moins rapide.

Et quand vous combattez la mondialisation, vous n’attaquez pas les valeurs fondamentales du système. L’opposition à la mondialisation est motivée par le désir d’assurer des salaires décents aux travailleurs et de protéger l’environnement, ce qui est complètement cohérent avec les valeurs du système (le système, pour sa propre survie, ne peut pas se permettre de laisser la dégradation environnementale aller trop loin). Par conséquent, en combattant la mondialisation vous ne frappez pas le système là où ça fait vraiment mal. Vos efforts peuvent promouvoir des réformes, mais ils sont inutiles pour le but de renverser le système techno-industriel.

6. LES RADICAUX DOIVENT ATTAQUER LE SYSTEME SUR LES POINTS DECISIFS

Pour travailler efficacement à l’élimination du système techno-industriel, les révolutionnaires doivent attaquer le système sur les points où il ne peut pas se permettre de céder du terrain. Ils doivent attaquer les organes vitaux du système. Bien sûr, quand j’utilise le mot « attaquer », je ne fais pas référence à une attaque physique mais seulement aux formes légales de protestation et de résistance.

Voici quelques exemples d’organes vitaux du système :

A. L’industrie électrique. Le système est totalement dépendant de son réseau électrique.

B. L’industrie des communications. Sans communications rapides, comme le téléphone, la radio, la télévision, les E-mails, et ainsi de suite, le système ne pourrait pas survivre.

C. L’industrie électronique. Nous savons tous que sans les ordinateurs le système s’effondrerait immédiatement.

D. L’industrie de la propagande. L’industrie de la propagande inclut l’industrie des divertissements, le système éducatif, le journalisme, la publicité, les relations publiques, et la plus grande partie de la politique et de l’industrie psychiatrique. Le système ne peut pas fonctionner si les gens ne sont pas suffisamment dociles et conformistes et s’ils n’ont pas les attitudes que le système a besoin qu’ils aient. C’est la fonction de l’industrie de la propagande d’enseigner aux gens ce genre de pensée et de comportement.

E. L’industrie de la biotechnologie. Le système n’est pas encore (autant que je sache) physiquement dépendant de la biotechnologie avancée. Néanmoins, le système ne peut pas se permettre de céder sur la question de la biotechnologie, qui est une question d’une importance critique pour le système, comme je l’exposerai dans un moment.

Encore une fois : quand vous attaquez ces organes vitaux du système, il est essentiel de ne pas les attaquer du point de vue des valeurs du système mais du point de vue de valeurs incompatibles avec celles du système. Par exemple, si vous attaquez l’industrie électrique pour la raison qu’elle pollue l’environnement, le système peut désamorcer les protestations en développant des méthodes plus propres pour générer l’électricité. Si la situation se détériorait, le système pourrait même passer entièrement à la puissance éolienne et solaire. Cela pourrait faire beaucoup pour réduire les dommages environnementaux, mais cela ne mettrait pas fin au système techno-industriel. Cela ne représenterait pas non plus une défaite pour les valeurs fondamentales du système.

Pour accomplir quelque chose contre le système, vous devez attaquer toute génération de puissance électrique par question de principe, pour la raison que la dépendance vis-à-vis de l’électricité rend les gens dépendants du système. C’est un motif incompatible avec les valeurs du système.

7. LA BIOTECHNOLOGIE EST PEUT-ETRE LA MEILLEURE CIBLE POUR L’ATTAQUE POLITIQUE

La cible la plus prometteuse pour l’attaque politique est probablement l’industrie de la biotechnologie. Bien que les révolutions soient généralement réalisées par des minorités, il est très utile d’avoir un certain degré de soutien, de sympathie, ou du moins d’acquiescement de la part de la population générale.

Obtenir ce genre de soutien ou d’acquiescement est l’un des buts de l’action politique. Si vous concentriez votre attaque politique, par exemple, sur l’industrie électrique, il serait extrêmement difficile d’obtenir un soutien en dehors d’une minorité radicale, parce que la plupart des gens résistent au changement de leur mode de vie, spécialement à un changement qui les dérange.

Pour cette raison, peu de gens seraient prêts à abandonner l’électricité. Mais les gens ne se sentent pas encore dépendants de la biotechnologie avancée comme ils le sont de l’électricité. Eliminer la biotechnologie ne changera pas radicalement leurs vies. Au contraire, il serait possible de montrer aux gens que le développement continu de la biotechnologie transformera leur mode de vie et anéantira des valeurs humaines séculaires. Ainsi, pour contester la biotechnologie, les radicaux doivent être capables de mobiliser en leur faveur la résistance humaine naturelle au changement.

Et la biotechnologie est une question sur laquelle le système ne peut pas se permettre de perdre. C’est une question sur laquelle le système devra combattre jusqu’au bout, ce qui est exactement ce dont nous avons besoin. Mais – pour le répéter une fois de plus – il est essentiel d’attaquer la biotechnologie non pas du point de vue des valeurs du système mais du point de vue de valeurs incompatibles avec celles du système.

Par exemple, si vous attaquez la biotechnologie essentiellement pour la raison qu’elle peut nuire à l’environnement, ou que les aliments génétiquement modifiés peuvent être nuisibles à la santé, alors le système peut amortir et amortira votre attaque en cédant du terrain ou en faisant un compromis – par exemple, en introduisant une surveillance accrue de la recherche génétique, ou bien des tests et des règlements plus rigoureux pour les organismes génétiquement modifiés. L’anxiété des gens diminuera alors et les protestations s’affaibliront.

8. TOUTE LA BIOTECHNOLOGIE DOIT ETRE ATTAQUEE PAR PRINCIPE

Ainsi, au lieu de protester contre les conséquences négatives de la biotechnologie, vous devez attaquer toute la biotechnologie moderne par principe, pour des motifs tels que : (a) qu’elle est une insulte à toutes les choses vivantes ; (b) qu’elle place trop de pouvoir dans les mains du système ; (c) qu’elle transformera radicalement les valeurs humaines fondamentales qui ont existé pendant des milliers d’années ; et des motifs similaires qui sont incompatibles avec les valeurs du système.

En réponse à ce genre d’attaque, le système devra résister et combattre. Il ne peut pas se permettre d’amortir votre attaque en reculant d’une manière importante, parce que la biotechnologie est trop centrale pour toute l’entreprise du progrès technologique, et parce qu’en reculant le système ne ferait pas seulement une retraite tactique, mais subirait une défaite stratégique majeure pour son code de valeurs. Ces valeurs seraient minées et la porte serait ouverte à d’autres attaques politiques qui saperaient les fondations du système.

Maintenant il est vrai que la Chambre des Représentants des USA a récemment voté pour interdire le clonage des êtres humains, et au moins quelques membres du Congrès ont même donné de bonnes raisons pour agir ainsi. Les raisons que j’ai lues étaient exprimées en termes religieux, mais quoi que vous puissiez penser des termes religieux impliqués, ces raisons n’étaient pas des raisons technologiquement acceptables. Et c’est ce qui compte.

Ainsi, le vote du Congrès sur le clonage humain fut une véritable défaite pour le système. Mais ce fut seulement une très, très petite défaite, à cause de la faible portée de l’interdiction – seule une partie infime de la biotechnologie fut affectée – et parce que dans le futur proche le clonage des êtres humains serait de peu d’usage pratique pour le système de toute façon. Mais l’action de la Chambre des Représentants suggère que cela pourrait être un point vulnérable du système, et qu’une plus large attaque contre toute la biotechnologie pourrait infliger des dommages sévères au système et à ses valeurs.

9. LES RADICAUX N’ATTAQUENT PAS ENCORE EFFICACEMENT LA BIOTECHNOLOGIE

Certains radicaux attaquent la biotechnologie, politiquement ou physiquement, mais autant que je sache ils expliquent leur opposition à la biotechnologie du point de vue des valeurs du système. C’est-à-dire que leurs principales plaintes concernent les risques de dommages environnementaux et de dommages pour la santé. Et ils ne frappent pas l’industrie de la biotechnologie là où ça fait mal.

Pour utiliser une fois de plus l’analogie du combat physique, supposez que vous deviez vous défendre contre une pieuvre géante. Vous ne pourriez pas la combattre efficacement en coupant le bout de ses tentacules. Vous devez la frapper à la tête. D’après ce que j’ai lu sur leurs activités, les radicaux qui travaillent contre la biotechnologie ne font pour l’instant rien de plus que de couper le bout des tentacules de la pieuvre. Ils tentent de persuader les fermiers ordinaires, individuellement, de s’abstenir de planter des semences génétiquement modifiées.

Mais il y a des milliers de fermes en Amérique, donc ce travail de persuasion individuelle des fermiers est un moyen extrêmement inefficace pour combattre les manipulations génétiques. Il serait beaucoup plus efficace de persuader les chercheurs impliqués dans un travail de biotechnologie, ou les cadres de sociétés comme Monsanto, de quitter l’industrie de la biotechnologie. Les chercheurs de haut niveau sont des gens qui ont des talents particuliers et une formation poussée, donc ils sont difficiles à remplacer. La même chose est vraie des cadres supérieurs des sociétés. Persuader seulement quelques-uns de ces gens de quitter la biotechnologie causerait plus de tort à l’industrie de la biotechnologie que de persuader un millier de fermiers de ne pas planter des semences génétiquement modifiées.

10. FRAPPEZ LA OU ÇA FAIT MAL

La discussion est ouverte quant à savoir si j’ai raison de penser que la biotechnologie est la meilleure question sur laquelle attaquer le système politiquement. Mais il est hors de doute que les radicaux gaspillent aujourd’hui la plus grande partie de leur énergie sur des questions qui ont peu ou pas d’importance pour la survie du système technologique. Et même lorsqu’ils s’attaquent aux vraies questions, les radicaux ne frappent pas là où ça fait mal. Donc au lieu de se précipiter au prochain sommet du commerce mondial pour exprimer leur colère contre la mondialisation, les radicaux devraient passer un peu de temps à réfléchir sur la manière de frapper le système là où ça fait vraiment mal. Par des moyens légaux, bien sûr.

Theodore Kaczynski

Les oeuvres complètes de Theodore Kaczynski sont disponibles aux Editions Xénia

juil 07 2009

L’appropriation du sens réel des spiritualités comme arme contre la servitude (première partie)

Par Régis Mex

Le fait que nous vivons dans une société aux valeurs inversées, c’est-à-dire dans une société où l’esprit collectif a plus de respect pour toutes les manifestations du mal que pour celles du bien, n’est un secret pour personne. Les masses vouent effectivement plus de respect à tout vice qui revêt d’un caractère égoïste, impudique et impulsif qu’à l’altruisme, l’érudition, la générosité ou toute autre vertu. Elles n’apprécient en fait ces dernières que lorsqu’elles peuvent en profiter et non lorsqu’elles peuvent les appliquer; autrement dit, lorsque cela peut contribuer à renforcer leur égoïsme. Ces mêmes masses ont toutefois l’audace d’attendre que les plus grandes vertus siègent « ad vitam eternam » en la personne de leurs dirigeants, sans avoir conscience que l’âme de l’élite d’un pays est le reflet de l’âme de ce même pays. Et l’âme de ce pays est faite par la majorité des citoyens qui y vivent. Le sommet d’une construction est tel que sa base; il ne peut défier fièrement et longuement le ciel en grande splendeur si la base sur laquelle il repose est pourrie.

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En théorie, l’État est fait pour être au service des citoyens plus que les citoyens ne sont faits pour servir l’État. Mais si les citoyens sont esclaves d’eux-mêmes, comment pourraient-ils devenir autre chose, en toute logique, que les esclaves de l’État qui découle de leur existence ? En effet, s’il est vrai que quelques hommes ou femmes politiques avec de nobles intentions arrivent jusqu’à des postes d’une importance suffisante pour avoir un certain impact sur des domaines définis, il est également vrai qu’ils/elles perdront rapidement l’indépendance nécessaire pour pouvoir continuer de nourrir des desseins qui s’écartent de la ligne de route tracée par les véritables détenteurs du pouvoir. Ces derniers sont, entre autre, les plus riches des oligarques et les plus éminents stratèges et experts des sphères politique et économique. Alors que l’opinion publique voit rassemblé dans son président le pouvoir ultime du pays qu’il dirige, le pouvoir qu’il détient n’est que symbolique, puisqu’il a comme seule possibilité d’exécuter des choix et d’appliquer des directives qui émanent d’autres personnes que lui.

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Mais si nous avons transcendé l’illusion que le pouvoir réel est toujours dans les mains de l’État, nous ne continuons pas moins de nous demander pourquoi les véritables chefs, venant du secteur privé, ne pourraient pas trouver en leur sein quelques dissidents susceptibles de changer la nature de leurs desseins. Il nous est plus délicat de le savoir, puisque ces personnes travaillent dans l’opacité, mais en toute logique, il y en a, puisqu’il y a toujours des dissidents dans tout domaine que ce soit. Or, il est évident qu’ils subiront le même sort que tout autre indésirable de cette espèce; soit ils finiront par se ranger derrière la pensée dominante, soit ils seront écartés.

Qu’est-ce que cette « pensée dominante » ? Rien de plus, au sens auquel je l’entends, que la feuille de route qui a prévalu en matière politique et économique depuis le début de la civilisation. Si les civilisations et les systèmes de société furent effectivement nombreux au cours de l’histoire humaine, les plus anciens disparaissant pour laisser place à de nouveaux, l’être humain en lui-même n’a guère changé depuis sa dernière évolution biologique en homo sapiens. C’est pourquoi même nos sociétés industrialisées actuelles, derrière leur apparence civilisée, cachent une sauvagerie équivalente aux sociétés d’il y a 6000 ans, 500 ans, 10 ans, … Le fond de l’histoire reste toujours le même ; seule la forme change à peu près. Par exemple, nos démocraties ne sont dignes de ce nom que par la forme, car le fond n’est pas différent d’une dictature ou de n’importe quel autre régime qui ait existé au cours de l’histoire. Les mécanismes sont toujours les mêmes en substance. Simplement, la force physique par laquelle règnent les dictatures est remplacée par des notions juridiques qui servent le pouvoir en place (les autres sont contournées si nécessaire) en démocratie, ce qui est encore de la force, mais régie par une forme plus subtile. S’il est plus agréable de vivre dans un tel système, il n’en reste pas moins que nous y sommes tout autant esclaves que dans un régime dit de non droit.

C’est pourquoi les régimes instaurés par tous les révolutionnaires, après qu’ils aient réussi à faire s’effondrer le régime en place dans leur pays, ressemblaient en substance à s’y méprendre au précédent… La forme sous laquelle ils se sont manifestés était simplement meilleure ou pire que celle de leur prédécesseur. Les capacités de l’être humain d’influencer, voire de modifier, l’ordre naturel des choses sont impuissantes à changer son ordre intérieur. En effet, tant que l’humanité restera telle qu’elle l’est, au plus profond d’elle-même, c’est-à-dire tant que le programme biologique de l’être humain continuera d’avoir une emprise absolue sur son comportement, l’Histoire ne cessera de se répéter. Seule une nouvelle évolution biologique pourrait rendre le monde moins mauvais qu’il ne l’est actuellement. La seule chose en rapport avec l’humanité qui évolue réellement est la quantité de connaissances qui lui est accessible, et qu’elle ne cesse d’augmenter de manière exponentielle grâce à ses incessantes recherches et découvertes. Cela n’empêche cependant pas que la proportion de savants et d’érudits dans la population reste inchangée par rapport à ce qu’il y a toujours eu au cours de l’Histoire, car il n’y a pas plus de personnes ayant l’intelligence nécessaire pour avoir envie d’apprendre des choses et être capable de les comprendre qu’à n’importe quel autre époque. Le destin de l’Homme est effectivement tout tracé par sa biologie, puisqu’il n’a d’autre choix que d’obéir à ce qui est écrit dans son ADN. Or, l’ordre des choses veut qu’il reste toujours la même proportion de psychopathes, d’imbéciles et d’égoïstes dans la population, quel que soit le nombre de personnes qu’elle représente, que de braves, d’altruistes et de savants. Et force est de constater que ces proportions ne sont pas très égales, ni au niveau des compétences intellectuelles, ni au niveau de la pureté d’esprit (encore moins).

Peut-être les adeptes des principes de la pyramide en briques surmontée d’un œil représentée sur le billet d’un dollar, qui représente l’élite (l’œil) dominant les masses aveugles (les briques) se rendent-ils comptent que le modèle que représente un tel symbole est illusoire. En effet, tout comme l’esclave est esclave de son maître à cause des moyens que celui-ci utilise pour maintenir sa domination sur lui, le maître est esclave de la nécessité de conserver sans cesse ce contrôle et finit par être corrompu par la nature des moyens auxquels il doit avoir recours. Les « maîtres » ne sont donc eux-mêmes pas libres ; et quand bien même de nobles intentions réformatrices les animeraient-ils, ils devraient rapidement les abandonner car il y a de fortes chances que le peuple, préférant rester dans sa vulgarité et son ignorance, les repousse. L’élite elle-même n’aura donc qu’un pouvoir illusoire face à l’ordre des choses, qu’elle sera contrainte de suivre. Elle s’en retrouvera rabaissée à la même vulgarité que le peuple qu’elle méprise, ayant comme seule possibilité de se plonger dans l’égoïsme et la préoccupation de son seul confort.

Comme nous le disions dans le premier paragraphe, l’élite d’un groupe n’est que le reflet de ce groupe, puisque ce sont ses membres qui lui permettent, plus ou moins consciemment, plus ou moins directement, d’accéder à la fonction suprême qui consiste à les guider. Ils ne pourront alors choisir que des personnes avec qui ils partagent des affinités, qui les rassurent, qui leur promettent une vie béate dénuée de toute souffrance due à quelque prise de conscience que ce soit… C’est aussi la raison pour laquelle les élites d’un temps chutent et que d’autres leur succèdent ; les chefs sont remplacés lorsque la différence entre eux et ceux qu’ils mènent a atteint un seuil critique.

Or, en quoi la base sur laquelle ces chefs reposent, donc les classes sociales qui leur sont inférieures, peut-elle changer, puisque le genre humain n’a pas changé depuis qu’il est tel que nous le connaissons ? S’il n’a pas changé dans le fond, la mentalité de certaines sociétés et quelques circonstances ont permis des changements de régime sur fond de révolution. Ceux qui n’ont rien eu dans leur vie, de leur naissance à leur décès, n’ont généralement pas tendance à se rebeller car ils trouvent cet état des choses normal, puisqu’il a toujours été le leur. La frustration qui mène à l’envie de rébellion apparaît lorsqu’une part significative de la qualité de vie a été enlevée, ou qu’il devient si pénible pour la survie des classes les plus pauvres que la révolte est le dernier recours auquel leur corps puisse faire appel ; c’est une conséquence de l’accumulation de connaissances par le genre humain : les savoirs acquis et exploités servent souvent à vivre mieux tout en travaillant moins péniblement, et il ne peut y avoir de retour en arrière sans résistance. Alors est rassemblée la condition principale à l’établissement d’une base populaire nécessaire aux éventuels intellectuels, généraux et oligarques mécontents du système, qui pourront prétendre le renverser.

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Donc, pour en revenir à la symbolique de la pyramide du billet d’un dollar ; il est impossible qu’un œil surmontant une pyramide de briques ne devienne lui-même l’équivalent spirituel d’une de ces briques. Pour que cet œil puisse rester digne de ce qu’il représente, il faudrait que toutes les briques soient remplacées par des yeux. Peut-être les partisans d’une telle croyance en la supériorité de l’élite dirigeante n’ont-ils pas conscience de l’ineptie de ce paradoxe, trop enfoncés dans un égoïsme résultant de leur bassesse spirituelle. Il est vrai que l’on a occulté de tous temps les indescriptibles richesses de la plus puissante faculté de l’Homme, la spiritualité. Pourtant, tout a été dit sur ce sujet depuis l’aube de la civilisation, l’Égypte ayant été la plus complète dans ce domaine.

Cependant, plus les progrès matériels se sont multipliés, et plus l’importance de la spiritualité a diminué ; le sens des analogies et métaphores tirés des mythologies et des symboles fut si dévoyé qu’elles finirent par ne plus avoir de sens du tout, empêtrées dans le grotesque et l’absurde, prélude de la disparition de la religion à laquelle elles appartenaient. En général, une nouvelle religion succédait ; par exemple, le christianisme a pu s’imposer et remplacer les dieux romains parce que plus personne dans l’Empire n’avait de foi dans les mythes romains, dénués de tout sens si on les lisait au sens propre, et ne rendait plus de culte qu’à l’empereur par obligation. Le christianisme a alors joui de la plus grande crédibilité, jusqu’à ce qu’il la perde progressivement en allant de corruption en corruption, pour finir par être détrôné par une Science de plus en plus respectée grâce à ses explications indiscutables de toute une série de phénomènes. Or, comme le disait si bien Rabelais : « Science sans Conscience n’est autre que ruine de l’âme ». Dire que la foi sans la raison serait ruine de l’âme serait tout aussi vrai.

Il se trouve que nous avons passé notre histoire dans ce déséquilibre ; l’obscurantisme religieux et l’obscurantisme matérialiste se sont relayés sans cesse. Une société à qui il manque soit l’intelligence spirituelle soit l’intelligence pragmatique souffre d’une cruelle imperfection. Il est vrai qu’atteindre un stade où l’on peut concilier en dose suffisante les deux faces de la pièce demande autant d’une intelligence que de l’autre, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde. Ceux qui ont l’une n’ont généralement pas l’autre, et la catégorie des masses n’a ni l’une ni l’autre. Mais, si les lois les plus inexorables de ce monde ont établi que rien ne pouvait être parfait ici bas, les dirigeants pourraient toujours prétendre rendre leur société aussi parfaite que possible.

Certes, si le sens rationnel et puissant de la spiritualité n’a jamais pu être compris des masses, et que seuls des mythes incohérents et vulgairement ravalés à une conception matérielle furent à leur portée, il n’en est pas moins que les dirigeants de tous temps n’ont jamais ignoré que la religion pouvait représenter un formidable outil de manipulation et d’asservissement des masses. Ils ont donc abusé de l’incompréhension de l’opinion publique pour transformer le domaine de la spiritualité, libre d’accessibilité et dépourvu de toute intolérance, en religion, fondée sur une doctrine et érigée en pilier du fonctionnement de l’État, ce qui n’a pu que lui donner un rôle plus temporel (politique) que spirituel dans la société jusqu’à la séparation entre l’État et le clergé (1905 en France, jamais advenu aux États-Unis), ce qui n’empêche pas le Vatican de continuer de jouer un rôle politique incontestable dans certaines affaires.

Donc, nous pouvons nous demander comment réagirait le public si on lui servait, de bonne foi, une vraie spiritualité qui soit irréprochable dans sa logique et dans son approche des réalités du monde, ce qui la rendrait alors conciliable avec la Science puisqu’elle serait une science en elle-même. Sans doute, pour autant que cela ne tourne pas à nouveau à la dérive religieuse, cela ne pourrait-il avoir que des résultats positifs, et contribuerait à trouver, autant que possible, un équilibre entre Science et Conscience au sein de la société. C’est en cela qu’à mon sens, la seule révolution qui puisse véritablement aider le XXIe siècle est d’ordre spirituel.

Or, de majestueux ouvrages où tout est dit sur le domaine de la spiritualité existent depuis très longtemps, et la plupart des occultistes des XVIII et XIX siècles n’ont fait que redire ce qui avait déjà été dit en s’inspirant d’anciens écrits. Le problème est qu’il n’est pas toujours des plus évidents de trouver l’une de ces perles qui constitue une pièce maîtresse du sujet. La version retraduite du Sépher de Moïse par Fabre d’Olivet (1767-1825), écrivain, philologue et occultiste français qui avait fourni de remarquables efforts pour s’approprier toutes les subtilités de la langue hébreuse est des plus marquantes, car elle offre un contraste choquant avec la grossière version biblique de la Genèse. Nous consacrerons la deuxième partie de cet article à la publication et à l’explication des passages les plus importants et accessibles de la comparaison entre ces deux versions. Pour ce qui est des commentaires, je m’aiderai de ceux dont Claude Le Moal fait part dans son livre « La véritable histoire d’Adam et Ève enfin dévoilée ». En avant-goût de la suite, je place ci-dessous un extrait de l’Évangile de Matthieu qui exprime clairement l’hypocrisie des classes dirigeantes, phénomène inhérent aux sociétés humaines:

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Évangile selon Matthieu :

23.1.‭ ‬Alors Jésus,‭ ‬parlant à la foule et à ses disciples,‭ ‬dit :‭ «‬ Les scribes et les Pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse.‭ ‬Faites donc et observez tout ce qu’ils vous disent ‭; ‬mais n’agissez pas selon leurs œuvres.‭ ‬Car ils disent,‭ ‬et ne font pas.‭

23.4.‭ ‬Ils lient des fardeaux pesants,‭ ‬et les mettent sur les épaules des hommes,‭ ‬mais ils ne veulent pas les remuer du doigt.‭ ‬Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes.‭ ‬Ainsi,‭ ‬ils portent de larges phylactères,‭ ‬et ils ont de longues franges à leurs vêtements ‭; ‬ils aiment la première place dans les festins,‭ ‬et les premiers sièges dans les synagogues ‭; ‬ils aiment à être salués dans les places publiques,‭ ‬et à être appelés par les hommes Rabbi,‭ ‬Rabbi.‭ ‬Mais vous,‭ ‬ne vous faites pas appeler Rabbi ‭; ‬car quiconque s’élèvera sera abaissé,‭ ‬et quiconque s’abaissera sera élevé.

23.14.‭ ‬Malheur à vous,‭ ‬scribes et pharisiens hypocrites ‭! ‬Parce que vous fermez aux hommes le royaume des cieux,‭ ‬vous n’y entrez pas vous-mêmes,‭ ‬et vous n’y laissez pas entrer ceux qui veulent y entrer.‭ ‬Malheur à vous,‭ ‬parce que vous dévorez les maisons des veuves,‭ ‬et que vous faites pour l’apparence de longues prières ‭; ‬à cause de cela,‭ ‬vous serez jugés plus sévèrement.‭ ‬Malheur à vous,‭ ‬parce que vous courez la mer et la terre pour faire un prosélyte ‭; ‬et quand il l’est devenu,‭ ‬vous en faites un fils de la géhenne deux fois plus que vous.‭ ‬Malheur à vous,‭ ‬conducteurs aveugles,‭ ‬qui dites :‭ «‬ Si quelqu’un jure par le temple,‭ ‬ce n’est rien ‭; ‬mais si quelqu’un jure par l’or du temple,‭ ‬il est engagé ‭»‬.‭ ‬Malheur à vous,‭ ‬parce que vous payez la dîme de la menthe,‭ ‬de l’aneth et du cumin,‭ ‬et que vous laissez ce qui est plus important dans la Loi :‭ ‬la justice,‭ ‬la miséricorde et la fidélité.‭ ‬C’est là ce qu’il fallait pratiquer,‭ ‬sans négliger les autres choses.‭ ‬Malheur à vous,‭ ‬parce que vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat,‭ ‬et qu’au-dedans ils sont pleins de rapine et d’intempérance.‭

23.26.‭ ‬Pharisien aveugle ‭! ‬Nettoie premièrement l’intérieur de la coupe et du plat,‭ ‬afin que l’extérieur aussi devienne net.‭ ‬Malheur à vous,‭ ‬scribes et pharisiens hypocrites,‭ ‬parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis,‭ ‬qui paraissent beaux au dehors,‭ ‬et qui,‭ ‬au-dedans,‭ ‬sont pleins d’ossements de morts et de toute espèce d’impuretés.‭ ‬Vous,‭ ‬de même,‭ ‬au dehors vous paraissez justes aux hommes,‭ ‬mais au-dedans,‭ ‬vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité.‭ ‬Serpents,‭ ‬race de vipères ‭! ‬Comment échapperez-vous au châtiment de la géhenne ‭?

23.34.‭ ‬C’est pourquoi,‭ ‬voici,‭ ‬je vous envoie des prophètes,‭ ‬des sages et des scribes.‭ ‬Vous tuerez et crucifierez les uns,‭ ‬vous battrez de verges les autres dans vos synagogues,‭ ‬et vous les persécuterez de ville en ville,‭ ‬afin que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre,‭ ‬depuis le sang d’Abel le juste jusqu’au sang de Zacharie,‭ ‬fils de Barachie,‭ ‬que vous avez tué entre le temple et l’autel.‭ ‬Je vous le dis en vérité,‭ ‬tout cela retombera sur cette génération.‭

La deuxième partie est disponible ici.

Par Régis Mex, pour Mecanopolis.

avr 06 2009

La surpopulation est-elle une fatalité malthusienne ?

Par Régis Mex

Partant du principe que les besoins sont supérieurs aux ressources, le problème est de savoir comment gérer cette inégalité. Il n’y a guère que deux solutions : ou on agit sur les ressources, ou on agit sur les besoins. Y compris de la manière la plus extrême, celle préconisée par Malthus : faire moins d’enfants.

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Si l’on agit sur les besoins, ce ne peut être que pour les limiter. Cette idée, à mille lieues de notre culture, a été la direction suivie par bon nombre d’hommes. Elle fut le choix fondamental, ou le fardeau, de bon nombre de civilisations, et on la retrouve comme suggestion philosophique dans bien d’autres.

Par exemple, l’économie des Indiens d’Amérique était bâtie sur l’adéquation voulue, recherchée, de la vie de l’homme aux ressources offertes par la nature. Elle a été redécouverte avec émotion par bon nombre d’écologistes et de critiques de notre modèle de civilisation hédoniste. Les peuples de chasseurs prélevaient avec parcimonie ce dont ils avaient besoin pour survivre. Le bison leur fournissait nourriture, habillement, habitation, outils en os. D’autres tribus pratiquaient une agriculture extensive : ils cultivaient pendant une saison des terres qu’ils abandonnaient la saison suivante. Á aucun moment ils ne voulaient prendre à la terre plus que ce qu’elle voulait donner.

La violence avec laquelle les pionniers traitèrent les Indiens, qui se solda par un véritable génocide (90% des Indiens d’Amérique du Nord furent exterminés, notamment au cours du XIXème siècle) s’explique en grande partie par le choc de deux cultures totalement divergentes sur le problème du rapport de l’homme avec la nature. Les Européens arrivant en Amérique étaient pour la plupart des protestants (souvent des « fondamentalistes ») qui tiraient de leurs croyances et de leur foi une vision des rapports entre la nature et les hommes diamétralement opposée à celle des religions shamaniques ou animistes des Indiens. Chassés par la faim, privés de terre en Europe, ils découvraient dans le Nouveau Monde une nature opulente qui n’attendait que la sueur des hommes pour être irriguée et rendue prospère. Dans la tête de ces luthériens, ce que faisaient les Indiens de leur pays était une insulte à Dieu, à sa générosité et à ses commandements. Si les Indiens étaient à leurs yeux des « sauvages », c’était avant tout par leur manque de rationalité économique.

Si la réduction des besoins est étrangère à notre culture, une autre attitude mentale nous est familière : le malthusianisme.

Économiste anglais et néanmoins pasteur, Robert Malthus (1766-1834), contemporain de Smith, est connu pour avoir donné du problème économique une vision pessimiste et de sa solution une vision simple, mais radicale et tout aussi pessimiste. Les hommes sont soumis à une malédiction : leur nombre a naturellement tendance à augmenter selon une suite géométrique (2, 4, 8, 16, 32…), alors que la production de biens, notamment alimentaires, progresse, dans le meilleur des cas, selon une suite arithmétique (2, 4, 6, 8, 10…). « Au bout de deux siècles, écrit Malthus, la population et les moyens de subsistance seront dans le rapport de 256 à 9 ; au bout de trois siècles, de 4096 à 13 ; après deux mille ans, la différence sera incalculable. » (Essai sur le principe de population, 1798). Il en conclut que si les hommes ne font rien pour limiter les naissances, l’humanité va droit dans le mur : la nature se chargera d’ajuster le nombre d’homme aux ressources disponibles par la famine.

Comme le dit Carlyle, qui, après avoir lu Malthus, définit l’économie comme « la triste science » ; « Nulle part dans cette partie de son monde intellectuel il n’y a de la lumière ; rien que l’ombre sinistre de la faim », tout est « morne, triste, funèbre, sans espoir pour ce monde ou le prochain ».

« Au banquet de la nature » :

Dans l’ « Essai sur le principe de population », Malthus donne une description dure du sort de l’humanité, avec des accents qui nous rappellent certains traits de notre actualité. Lorsqu’un homme arrive sur terre, dit-il, il pénètre dans un monde déjà possédé. Si la société n’a pas besoin de son travail, il n’a aucun droit de réclamer de la nourriture : « Il est de trop au banquet de la nature ». Cette nature inflexible lui donnera l’ordre de s’en aller si par malheur les convives apitoyés lui font une petite place à table. Car « le bruit qu’il existe des aliments pour tous ceux qui arrivent remplit la salle de nombreux arrivants qui réclament ». Et à partir de là, l’ordre et l’abondance qui régnaient se transforment en disette. Alors « le bonheur des convives est détruit par le spectacle de la misère et de la gêne qui règnent en toutes les parties de la salle ».

Cette approche a été sévèrement et justement critiquée. La majorité des contemporains de Malthus tenaient pour vraie les affirmations de Jean Bodin (1530-1596) : « Il n’y a richesse, ni force que d’hommes », « Il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sujets, trop de citoyens » (Les Six Livres de la république, 1576). La réalité de l’histoire a montré, et avec quelle évidence, que la malédiction de Malthus n’était qu’une chimère.

Pourtant le malthusianisme a eu, et a encore, ses partisans. Il a même connu une singulière heure de gloire dans la deuxième moitié du XXème siècle, au moment où les colonies accédaient à l’indépendance. Le malthusianisme, « le plus barbare des contresens » selon l’économiste et académicien français André Piettre (1906-1994), était devenu une sorte d’évidence à laquelle chacun se pliait : les économistes, les bonnes âmes et les gouvernants des pays dont les habitants mouraient de faim. Toutes les méthodes de limitation des naissances (comme s’il s’agissait de nuisances) ont été mises en œuvre, y compris les plus coercitives. La Chine communiste s’est donné comme slogan musclé : « Un couple, un enfant », couvrant ainsi un regain d’infanticides dans les campagnes qui renouait avec une triste tradition. L’Inde d’Indira Gandhi a même expérimenté la stérilisation forcée à laquelle on créditait à un moment les quatre cinquièmes des naissances évitées.

La réalité est tout autre. Le problème de la population a été pris à l’envers. Cela arrive souvent en économie. L’augmentation de la population a toujours été et est toujours un phénomène temporaire. Malthus écrivait à un moment où les famines étaient sur le point de disparaître en Europe ; le moment de gloire de ses idées s’est produit dans le deuxième après-guerre, à un moment où la mortalité s’est effondrée dans le tiers-monde. La hausse de la population s’est produite, temporairement, dans un cas comme dans l’autre, pendant le temps nécessaire aux populations concernées pour « régler » leur taux de natalité. L’explosion démographique n’a lieu que le temps nécessaire pour passer d’un équilibre de hauts taux à un équilibre de bas taux. Ce phénomène est connu comme le loup blanc par les démographes.

transdem1Ce schéma retrace ce qu’on appelle la transition démographique, c’est-à-dire le passage d’un équilibre de forts taux de natalité et de mortalité (autour de 35-45 pour 1 000, phase 1) à un équilibre de bas taux (autour de 10 pour 1 000, phase 3). L’explosion démographique est due au décalage dans le temps entre la baisse de la mortalité et celle de la natalité (phase 2). La mortalité baisse rapidement lorsque la nourriture, l’hygiène et la médecine s’améliorent. Le phénomène est rapide. Au contraire, la baisse de la natalité demande un peu plus de temps car ce sont là les mentalités qui jouent. Les habitudes, les coutumes, les traditions, souvent liées à des croyances religieuses, sont plus lents à évoluer.
Il est probable qu’en définitive, l’enrichissement des populations soit l’élément déterminant de la baisse de la natalité. Ce qui est difficilement acceptable, c’est que l’on ait cru, dans la période allant des années 1950 aux années 1970, que ce qui était vrai et bon pour les pays du Nord ne le fût pas pour les pays du Sud. Au Nord, l’accroissement de la population avait signifié croissance économique, enrichissement et bien-être. Au Sud, il fallait que ce soit famine, misère, catastrophe. Pendant les Trente Glorieuses, alors que nous nagions dans l’opulence, « le bonheur des convives est détruit par le spectacle de la misère et par la clameur importune de ceux qui sont justement furieux de ne pas trouver les aliments » (Malthus). Il fallait, à ce moment là, que tout le monde partage notre phobie de l’enfant. Une phobie de riches.

Mais si Malthus s’est trompé, pourquoi des millions d’hommes meurent-ils de faim ? L’économie affronte beaucoup de problèmes, mais celui-ci, même s’il ne fait la une des journaux qu’en cas de catastrophe spectaculaire, est probablement le premier qu’un économiste digne de ce nom doit essayer de comprendre et que les responsables de tous niveaux devraient essayer de résoudre. Est-ce réellement le cas ? Tous les ans, entre 10 et 20 millions d’hommes meurent de faim dans le monde. Un milliard souffrent de sous-alimentation ou de malnutrition. L’exercice qui consiste à chiffrer ce qu’il en coûterait pour faire cesser cette abomination est aussi facile que désespérément stérile.

Il en est de la faim comme de la soif. Ce n’est pas un problème de richesse globale, mais de répartition de celle-ci. Ce n’est pas l’eau qui manque sur terre, mais l’eau n’est pas forcément là où on en a besoin. Les 250 hommes les plus riches du monde disposent de la même part de la richesse mondiale que les 3 milliards les plus pauvres. Pendant que les uns meurent de faim, d’autres souffrent d’obésité. On peut même constater qu’un animal domestique dans un pays riche consomme quotidiennement plus que chacun des 2,8 milliards d’hommes les plus pauvres, qui disposent de moins de 2 dollars par jour pour vivre, ou, a fortiori, que le milliard qui dispose de moins de 1 dollar. Mais ça serait sans doute une faute de goût.

Tenons-nous-en à des données simples. Selon l’organisation de l’ONU pour l’alimentation, la FAO, les disponibilités énergétiques alimentaires par personne et par jour sont de plus de 3 300 kilocalories dans les pays développés, de 2 500 dans les pays sous-développés, et de 2 700 pour l’ensemble du monde. Cela veut dire, mais en théorie seulement, que le monde produit déjà de quoi nourrir l’humanité tout entière.

La composition de l’alimentation est aussi à prendre en compte. Les modèles alimentaires des pays développés sont riches en énergie et en produits animaux. Les différents modèles traditionnels sont beaucoup plus riches en produits végétaux. Pour produire 1 kilocalorie animale, il faut 7 kilocalories végétales. Pour les 3 500 kilocalories des pays les plus riches, qui contiennent 1 400 kilocalories animales, il faut en réalité produire 11 900 kilocalories végétales. Pour les 2 000 kilocalories du Sud (qui contiennent seulement 80 kilocalories animales), il ne faut en produire que 2480.

La disproportion apparaît dans toute son ampleur. Si la consommation de produits animaux dans les pays pauvres est de toute évidence insuffisante, il est tout aussi évident que celle des pays riches est excessive. Excessive en ce qu’elle est la cause des maladies les plus répandues dans ces pays, maladies cardio-vasculaires, cancers, obésité. En Europe, on estime déjà le coût de l’obésité à quelques 60 milliards d’euros. Plus que ce que coûte la politique agricole commune (PAC), un comble !

Un problème commercial :

Les trois quarts des hommes ayant des difficultés alimentaires sont des ruraux, vivant donc de l’agriculture. Leurs problèmes sont très rarement de source naturelle (sécheresse, inondations), plus souvent de nature politique (guerres) et la plupart du temps d’origine économique et commerciale.

La concurrence mondiale a fait baisser les prix des produits agricoles. Seules les agricultures les plus mécanisées ou profitant des conditions particulièrement favorables sont capables de supporter le choc. Encore faut-il que les gouvernements interviennent, comme en Europe, pour stabiliser les prix ou subventionner les agriculteurs. Pour les autres, la situation est désespérée : délaissant les cultures traditionnelles de subsistance (tout simplement parce que ces biens-là sont moins chers à acheter qu’à produire), ils se spécialisent dans des produits commerciaux. Les prix de ces produits étant bas, ils essayent de produire plus pour gagner plus. Le résultat est catastrophique : la production augmentant, les prix baissent encore et leur revenu est laminé.

Dès lors, on assiste à une situation pour le moins paradoxale : pendant que des hommes meurent de faim, en Europe on stocke des surplus agricoles et on réduit les surfaces agricoles à coups de subventions. C’est ce qu’a montré l’économiste indien Amartya Sen (né en 1933) dans « Poverty and Famines : an Essay on Entitlement and Deprivation » (1981), un de ses ouvrages les plus importants.

La logique est que, si on ne limite pas la production agricole des pays riches, les prix ne peuvent que s’effondrer. Les agriculteurs seraient ruinés. C’est incontournable. C’est ce qui explique pourquoi, cela n’aura pas échappé au lecteur attentif, 1 kilo de pommes normandes vaut dans n’importe quel supermarché de la région parisienne toujours plus qu’un kilo de bananes qui vient pourtant de l’autre côté de l’Atlantique. L’aberration, comme le disait l’économiste et agronome Michel Cépède (1908-1988), est que « pour rémunérer la peine des producteurs dans le système économique d’aujourd’hui, il faut qu’il y ait des affamés ».

Trouvons des raisons cependant d’être optimistes : dans les années de l’après-guerre, l’Inde et la Chine ont connu une véritable explosion de leur population : elle dépasse dans ces deux pays le milliard d’hommes. Ces deux pays ont, plus ou moins, réglé le problème de l’alimentation. Malgré les erreurs tragiques et les inévitables insuffisances, la famine a disparu de ces pays.

La thèse de l’économiste danoise Ester Boserup (1910-1999) dans son livre « The Conditions of Agricultural Growth » (1965) se situe aux antipodes du spectre malthusien. Pour l’économiste danoise, l’augmentation de la population exerce une « pression créatrice » qui a toujours été le moteur de l’innovation agricole depuis l’invention de la charrue jusqu’à celle de la culture en terrasses. Peter Drucker ou Simon Kusnetz (1901-1985) voient d’ailleurs dans la pression démographique le ressort principal de l’innovation en général.

Nous ne connaîtrons certainement plus une augmentation de la population d’une ampleur comparable à celle de la deuxième moitié du XXème siècle. Est-ce que cela signifie que le moment le plus difficile est passé ? Probablement.

Par Michel Musolino, professeur d’économie en classes préparatoires à HEC et auteur de « L’imposture économique ».

déc 04 2008

La prison à 12 ans, une mesure de « bon sens » pour Rachida Dati

Rachida Dati s’est déclarée, mercredi 3 décembre, lors de la remise d’un rapport sur la réforme de la justice des mineurs, favorable à l’idée de fixer à 12 ans l’âge auquel pourront être appliquées des sanctions pénales, dont éventuellement une mise en détention dans le cas d’un crime. La ministre de la justice approuve ainsi la proposition de la commission présidée par André Varinard, très critiquée la semaine dernière par les syndicats de magistrats.

« Ce serait une innovation importante dans notre droit, elle mérite d’être examinée avec beaucoup d’attention », a-t-elle dit dans un discours prononcé à son ministère lors de la réception du rapport, ajoutant que « sanctionner ne veut pas dire emprisonner ». Mais « les juges pour mineurs doivent pouvoir disposer d’une palette de réponses adaptées qui vont jusqu’à l’incarcération ». « Dire qu’un mineur d’aujourd’hui peut justifier une sanction pénale à partir de 12 ans me semble simplement correspondre au bon sens », a-t-elle ajouté.

Aux yeux de Mme Dati, « un mineur a besoin d’autorité », qui doit cependant « être exercée avec autant de fermeté que d’humanité ». Pour justifier sa décision, elle a également souligné que fixer la majorité pénale à 12 ans correspond à la moyenne appliquée par « nos voisins » – 10 ans en Suisse et en Angleterre, 12 aux Pays-Bas, 14 en Allemagne, Espagne, Italie – et que l’idée avait été approuvée par le Comité des droits de l’enfant de l’ONU en 2007.

« UNE VISION RÉACTIONNAIRE ET RÉPRESSIVE DE L’ENFANCE »

La ministre approuve aussi l’idée de permettre des auditions par la police de mineurs de moins de 12 ans, même si ces derniers n’auront pas ensuite de responsabilité pénale. Enfin, elle s’est dite favorable à la création d’un tribunal correctionnel pour mineurs qui remplacerait les tribunaux pour enfants dans certains cas de délits commis entre 16 et 18 ans. La garde des sceaux souhaite élaborer cette réforme avant la fin du premier trimestre de 2009.

Le principal syndicat de magistrats, l’USM, et le syndicat d’éducateurs UNSA-PJJ, ont immédiatement fait savoir, dans un communiqué commun diffusé lundi, que l’incarcération en matière criminelle n’est possible qu’à partir de 14 ans « dans la quasi totalité des pays européens ». Le Syndicat de la magistrature a dénoncé « une vision réactionnaire et répressive de l’enfance » alors que l’ancienne ministre de la justice socialiste Marylise Lebranchu a estimé qu’il était « idiot » de prôner le passage à 12 ans et que cela allait « braquer tout le monde ». Elle a en outre contredit Mme Dati sur les conclusion de l’ONU en la matière, l’accusant de ne pas avoir lu le rapport jusqu’au bout. « Il faut tout lire. Pourquoi on met 12 ans à l’ONU ? Parce que des pays incarcèrent avant ».

Bellaciao