La démocratie directe en danger ?

 

Jamais je n’aurais pensé être amené un jour à défendre une idée par conviction et à défendre l’idée opposée par fidélité à des principes supérieurs. Et pourtant c’est dans cette situation que je me retrouve au lendemain des dernières votations nationales. Pour des raisons que nous avons expliquées en détail dans notre chronique de la semaine passée, j’ai voté contre l’interdiction des minarets, ayant compris que c’était là un faux débat et que l’UDC était en train de réunir ses troupes contre un nouveau bouc émissaire qui pouvait lui assurer encore quelques victoires politiques. Je fais donc partie des déçus du scrutin. Néanmoins, je n’ai jamais eu la prétention de vouloir placer mon opinion personnelle au-dessus de la volonté populaire, et pour cette raison, comme la plupart des Suisses, j’ai pris acte de la décision du souverain, me rappelant que la célèbre phrase de Voltaire sur la tolérance – “Je ne suis pas d’accord avec vous mais je me battrai pour que vous puissiez le dire” – était un des fondements de notre éthique démocratique.

minaret

Minaret de la mosquée du Petit-Saconnex (Genève)

Déjà mécontent du résultat, ma mauvaise humeur n’a fait que croître lorsque, dimanche soir, j’ai commencé à aller glaner çà et là quelques réactions sur internet et que j’ai trouvé des manifestations de mépris absolument indignes de notre culture politique. Je ne parle pas là du triomphalisme grossier de l’UDC et de l’UDF (d’autres ont déjà écrits à ce sujet), mais des réactions offensantes d’une partie des déçus de la votation, c’est-à-dire des gens qui, comme moi, ont voté non à l’interdiction, mais qui, contrairement à moi, refusent le verdict des urnes. Outre ce refus de reconnaître à la majorité le droit de trancher la question (ce qui équivaut à un rejet pur et simple de la logique démocratique), ces prises de position agressives se caractérisent par leur dédain de l’électeur moyen – toujours soupçonné de xénophobie et de bétise congénitales – et leur masochisme identitaire.

J’ai honte d’être Suisse”, “Brûlons nos passeports !”, “Emigrons !” : tout cela été écrit, dit et répété dans la presse, sur facebook ou dans les veillées nocturnes de protestation qui ont eu lieu dans plusieurs villes romandes. Comment a-t-on pu en arriver là ? Que peut-il bien se passer dans la tête d’un individu a priori en possession de toute sa raison pour qu’il en vienne à cracher sur son propre peuple – c’est-à-dire, indirectement, sur lui-même ? L’idéologie scolaire et télévisuelle n’y est sans doute pas pour rien… Quelqu’un, sur internet, proposait même, pour protester contre cette loi, de boycotter les produits suisses. Un musulman de l’étranger ? Non, un Suisse. Un Suisse qui était prêt à ne plus donner un centime à l’épicier de son quartier pour le plaisir très particulier de faire baisser son propre niveau de vie et de mettre quelques concitoyens au chômage – simples points de détail sans doute à côté de l’infâme interdiction de bâtir des minarets sur le territoire…

Par curiosité et pour prendre la température, je me suis rendu à Neuchâtel à une de ces veillées aux bougies réunissant ces gens qui avaient “honte” d’être ce qu’ils sont. Cela a été l’occasion d’échanges enrichissants et je dois dire que la plupart des manifestants ne savaient pas exactement ce qu’ils faisaient là ; ils étaient déçus, certes, mais quant à savoir s’ils voulaient simplement exprimer cette déception ou demander une révision du verdict populaire, ce n’était pas très clair. L’ambiance était bon-enfant et quoi qu’il en soit, ce type de manifestation civique fait partie des droits que nous assure la liberté d’expression telle que définie dans la Constitution – pour un “pays engagé sur la pente du fascisme” comme je l’ai entendu dire, on a connu pire. Petite observation au passage : je note que la présence musulmane était pour le moins discrète et que le nombre de femmes voilées était inversement proportionnel au nombre d’étudiants en lettres… On en déduira ce qu’on voudra.

Relativisons : les âneries proférées sous le coup de la colère ou de la tristesse ne doivent pas toujours être prises pour argent comptant, et j’ose espérer que cette crise épidermique de masochisme cessera une fois le souffle retombé et qu’on en reviendra à un peu plus de dignité. Mais quelque chose de bien plus inquiétant subsiste, quelque chose qui nous donnera encore beaucoup de fil à retordre et dont nous n’avons pas fini d’entendre parler – le problème juridique posé par la nouvelle loi.

Je ne vais pas refaire ici l’exposé in extenso de la situation, je me contenterai des grandes lignes. L’initiative anti-minarets, bien qu’acceptable sur le plan constitutionnel, serait, aux dires de certains juristes, irrecevable sur le plan du droit international impératif. On parle, entre autres, d’incompatibilité avec la Déclaration des droits de l’homme et plus précisément avec la garantie pour tous de ne pas être victime de discrimination du fait de ses convictions religieuses. C’est étonnant, car si cette initiative était irrecevable, pourquoi notre gouvernement, après examen, l’a-t-il soumis au vote ? Ou ces juristes nous racontent des sornettes ou ces Messieurs de Berne ont commis une grosse bourde !

Dès lors, le plan des perdants revanchards est simple : recourir auprès des instances européennes et faire invalider la nouvelle loi sous prétexte de non-compatibilité avec le droit international impératif. Ils en ont le culot, ils vont sans doute le faire, ils l’ont déjà fait par le passé : souvenez-vous de l’initiative pour l’internement à vie des délinquants sexuels dangereux. Parmi tous ceux qui se souviennent avoir voté en faveur de cette initiative, combien sont au courant du fait que cette loi n’existe tout simplement plus, abolie par la juridiction européenne pour les mêmes conditions ? Aux yeux de Bruxelles et de Strasbourg, aux yeux de leurs agents en activité chez nous, nos droits populaires, quoiqu’enviés par plusieurs de nos voisins, comptent pour rien.

Andréas Gross, l’aristo-socialiste bien connu qui éternue à la simple évocation du mot “populisme” (si si, j’ai testé), nous fait part dans Le Temps du 1er décembre du peu d’estime dans lequel il tient notre démocratie directe :

Le résultat de dimanche est pour moi l’illustration criante du fait que la démocratie directe en Suisse souffre de l’absence de certaines conditions fondamentales nécessaires pour son bon fonctionnement, un fonctionnement à la hauteur des exigences de notre temps et donc aussi des droits de l’homme. […] Il faut interpréter les normes existantes de manière à éviter le pire, et à sauver la démocratie directe elle-même contre la tentation de l’opposer aux droits de l’homme.

On notera la tournure orwelienne de la dernière phrase : c’est bien sûr pour sauver la démocratie directe qu’il faut cesser de faire voter le peuple… Je propose à M. Gross, avec cette perle, de déposer sa candidature au prochain prix Champignac ! Il nous rappelle ensuite que les peuples mal guidés sont des brebis égarées et que pour voter correctement, rien ne vaut une bonne petite séance de rééducation par les élites autorisées :

Les partis du centre ont peur des crises, peur de heurter la volonté populaire, ils pensent qu’il faut la suivre et oublient que c’est à eux de convaincre les citoyens de ce qui est juste et de leur éviter des erreurs.

Sans commentaire.

Le lendemain, dans le même quotidien, on est allé chercher, pour défendre la même cause anti-démocratique, la crème de la crème du boboïsme autoritaire, le pape de l’européisme moralisant, l’écolo-pédéraste en chef, j’ai nommé Daniel Cohn-Bendit. Et lui, vous allez voir, il ne prend pas de gant :

La limite démocratique est à mes yeux franchie. […] Une votation comme celle des minarets, qui cible une communauté en particulier, restera une tache noire sur la réputation de la Confédération. Pour l’effacer, les Suisses n’ont qu’une solution : se mobiliser et revoter.

Le projet qu’on propose deux ou trois fois de suite devant l’opinion jusqu’à ce que ça passe, ça ne vous rappelle rien ? Un vieux classique de la manipulation ces dernières années, depuis le vote suisse sur le paquet fiscal jusqu’au Traité de Lisbonne et au scandale irlandais. Si les Suisses avaient refusé l’initiative, tout serait en ordre, mais comme ils l’ont acceptée, il est nécessaire de les faire revoter jusqu’à ce qu’ils la refusent, vous comprenez, c’est une question de droits de l’homme…

Mais Dany le roux n’a pas fini de dispenser sa leçon :

Le problème helvétique, c’est cet égoïsme des riches que l’on retrouve aussi en Italie du Nord. On a vu combien de temps il a fallu à vos concitoyens pour que leur pays devienne membre de l’ONU !

Faire venir un grand bourgeois français pour expliquer au populo suisse qu’il fait preuve d’un “égoïsme de riche”, ce serait risible si ce n’était pas aussi scandaleusement indécent !

La priorité de l’élite politique suisse hostile à ce vote doit être de remobiliser la population en vue d’un nouveau référendum. Ce sera dur, et alors ? Capituler devant cette angoisse populaire serait une défaite pour tous les démocrates.

Même novlangue que chez M. Gross : se résoudre à respecter le verdict des urnes, ce serait une défaite pour tous les démocrates… Allez comprendre !

Le lendemain encore, toujours plus claire, toujours plus cynique, la sentence tombait, sous la plume de Richard Werly dans Le Temps :

La démocratie directe reste, en l’état, l’obstacle majeur à une future intégration de la Confédération dans l’Union européenne.

La messe est dite.

Tant que le droit international (et européen en particulier) continuera de prévaloir sur nos lois – expression de la souveraineté populaire, je le rappelle ! – nous continuerons encore et encore à participer à des mascarades de votations dont les résultats seront, selon l’humeur des technocrates européistes et l’idéologie du moment, approuvés d’un hochement de tête paternaliste ou balayés d’un revers de manche méprisant. J’ai beau être personnellement opposé à l’interdiction des minarets, je me dois de mettre entre parenthèses mes idées sur ce sujet particulier et de rappeler ce droit inaliénable de notre peuple qui consiste, grâce à la démocratie directe, à être le maître de ses destinées. Nous avons aujourd’hui un avant-goût supplémentaire de la société liberticide et élitiste que l’Union européenne nous prépare. Allons-nous une fois encore baisser la tête ?

Je doute que tous les bons bourgeois “progressistes” qui ont appelé à brûler les passeports à croix blanche et à émigrer aient le courage d’aller au bout de leur provocation. La vie leur est si confortable ici… Si vraiment notre pays est devenu par trop invivable à leur goût, toutefois, ce n’est pas nous qui les retiendrons, les portes de sortie leur sont grandes ouvertes ! Si j’ai bien compris, ils cherchent un pays d’accueil où, si possible, ils puissent partager leur exécration de la Suisse et de la démocratie. Qu’ils essaient la Lybie !

David L’Epée

David L’Epée est le coordinateur d’Unité Populaire

 

8 Responses to “La démocratie directe en danger ?”

  1. Votre démocratie n’est qu’une illusion, vous croyez vraiment détenir un quelconque pouvoir dans la direction que prend le social, l’économie, et le politique dans notre pays ?! Nous n’avons que le pouvoir de reformer certaines choses sans importance sur le fond des problèmes, nous n’avons le droit qu’à un réformisme stérile qui ne change en rien la direction prise par notre suisse que vous sembler adorer ! Et vous osez dire qu’en suisse la démocratie est directe ! Il n’en est rien ! Semis-direct à la limite, avec l’initiative et le referendum qui sont effectivement des outils de la démocratie directe mais qui, dans cette démocratie semis-directe, vous tiennent dans une servitude aveugle, vous faisant croire que vous avez le pouvoir ! La démocratie direct se fait sans représentant, sans parlement, sans gouvernement, sans chef d’état et de gouvernement. Le pouvoir par le peuple, pour le peuple. Je vous prie de revoir vos notions d’institutions politiques et de supprimer le tag « Démocratie directe ». Il y en a marre de ces usurpateurs ! Qui parle de démocratie quand elle n’est en pas une ! La seule réelle démocratie est la démocratie directe !

    De plus il n’y a que les nationalistes pour nous sortir des phrases tel : « Que peut-il bien se passer dans la tête d’un individu a priori en possession de toute sa raison pour qu’il en vienne à cracher sur son propre peuple – c’est-à-dire, indirectement, sur lui-même ? » De quel peuple parlez-vous ? Celui de la nation suisse ? Une nation représentée par des scélérat au pouvoir, tous vendus aux banques et aux marchés ! Nations qui ferme ses frontières aux humains et l’ouvre aux capitaux ! Oui j’ai honte d’être suisse, comme j’aurai honte d’être de n’importe quelle nationalité, car une nationalité ne représente pas une culture propre à un peuple, elle représente une nation et ses frontières, avec ses élites et ses masses asservies. Toujours le même topo : du royaume et son roi à une nation et son président, quel changement ! Non je me retrouve pas là-dedans, c’est hors de question ! Prenez la constitution suisse, elle commence par « Au nom de Dieu tout puissant », est-ce normal dans un état supposé laïque, je ne me retrouve pas non-plus dans cette constitution !

    Les partis vous trompent, ils sont les garants du réformisme stérile. La gauche et la droite vous trompent, ce n’est qu’une façade destinée à vous désintéresser des réels enjeux de notre société, comme l’injustice sociale ! La gauche et la droite se chamaillent sur des détails qui finalement ne remettent jamais en question les fondements même de notre société marchande techno-industrielle, cette société même qui est responsable des réductions des libertés et de la misère humaine.

    Votre article n’est que de la propagande nationaliste !

    Ca me désole beaucoup de voir ce genre d’article sur Mecanopolis, avec des tags si déplacés!

    -A-

     
    • Un libertaire
  2. Bonjour,
    Très intéressant votre billet. M’aide effectivement à remettre un peu la tête sur les épaules.
    Le vote populaire est sacré, oui, mais permettez qu’on réagisse: une certaine frange de l’UDC ne l’est pas, elle, démocrate, et prend régulièrement cette démocratie en otage.
    Je rappelle tout de même, sans en tirer de grandes conclusions, qu’Adolf Hitler a été élu démocratiquement… ça vaut la peine de le rappeler de temps en temps, quand on se gargarise de la « vox populi ».
    Bien à vous!
    Sabine Haxhimeri

     
    • Sabine Haxhimeri
  3. David L’Epée est bientôt mûr pour rejoindre Freisinger à l’UDC

     
    • Rod
  4. Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire.
    VOLTAIRE.

    Je ne suis pas da ccord avec cette interdiction de minarets, mais je respect la democratie directe suisse et le vote des suisses
    MOI

    Je ne suis helas pas suisse mais j aimerai bien vivre dans un pays comme la Suisse ou la democratie n est pas une apparence de facade ou l on vote juste tous les 5 ans pour choisir entre une pe***se et un c***ard. . .

    100 % d accord avec vous !

    J en profite pour rajouter votre feed rss sur mon feeder francophone : http://french.feeder.ww7.be/spip.php?site931

     
    • neofutur
  5. Bravo pour cette article! En tant que citoyenne suisse, j’ai eu le même haut le coeur envers les réactions antidémocratiques des socialistes et autres suite au verdict des urnes de ce weekend. Je trouve celà dangereux de vouloir par tout les moyens annuler le résultat d’une votation populaire. Quand j’entends dire que le peuple n’a pas toujours raison, et que donc s’il a tort on va décider à sa place, j’appelle cela la fin de la démocratie… Et puis, j’aimerais nuancer un peu le débat : le vote ne portait ni sur l’interdiction des musulmans, ni sur les mosquées, mais des minarets. Je peux comprendre que pas tout le monde a envie d’avoir une tour s’ériger à côté de chez lui. Quand on a construit la tour Eiffel à Paris, il y a eu de nombreuses oppositions. Avant de crier au racisme, il faudrait peut-être la peine de se renseigner sur la motivation des gens. Je ne crois pas que tous les votants pour l’initiative soient des adeptes de L’U.D.C.
    Quand à Cohn-Bendit, sa réaction ne m’étonne guère; il s’en est déjà pris au président tchèque qui émettait pour les mêmes raisons (menace pour la démocratie) des réserves face au traité de Lisbonne.

     
    • Tolérance
  6. Bravo les Suisses ! battez-vous !
    L’Europe, j’y croyais, mais depuis l’affaire du référendum Irlandais, j’ai compris que des bandits de grand chemin me l’avaient volée.
    Non, la RPDE (République Populaire et Démocratique d’Europe) n’est pas une démocratie, on nous a trompé.
    Et puis soyons sérieux, la plupart des musulmans comprend mieux le vote Suisse que nos salonards (piliers de salon mondain) droitdelhommistes.
    Si seulement ils pouvaient s’émouvoir autant pour chaque millier de chrétiens assassinés dans les pays musulmans.
    Allons, il y a encore de l’espoir.

     
    • findepartie
  7. Le résultat de cette votation est discriminatoire. A partir de là, cette initiative est donc contraire à notre éthique de tout point de vue et contre les droits de l’homme également.
    En fait, la responsabilité en revient au conseil fédéral qui a accepté ce vote alors qu’on savait que si le résultat était oui ça allait amener tout un tas de problèmes. Et je ne parle même pas de l’image de la Suisse dans le monde et des fâcheuses conséquences de ce vote comme celle ci par exemple : http://www.alterinfo.net/Israel-cherche-a-interdire-l-appel-a-la-priere-a-la-Mosquee-al-Aqsa-parce-que-ca-derange-les-colons_a40069.html

    Puis il faut bien reconnaitre qu’en Suisse ou en Europe, seule la droite la plus extrême s’est réjouie de ce vote. Je sens une montée de la xénophobie un peu partout en Suisse et même ici à Genève, nous devons combattre cela de toutes nos forces !
    Je crains aussi que le peuple suisse n’ait pas voté contre les minarets mais bien contre la religion musulmane elle même et donc contre les musulmans… En tout cas, ça risque d’être perçu de cette façon ailleurs dans le monde.

     
    • bender_79
  8. Tant qu’il y aura parmi la population plus d’imbéciles que de gens capables de raisonner par eux mêmes, je ne serais pas démocrate.

     
    • aurelien
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