La Boétie, disculpe la dissidence
La théorie du complot peut se définir comme une vision du monde qui consiste à voir chaque évènement d’importance comme autant d’éléments d’une ultraplanification occulte, fruit d’un groupe d’hommes secrets. Loin de nous l’idée de nier que la théorie du complot puisse disposer de partisans. Ces derniers cependant sont loin d’être légion et ne représentent rien.
En ce qui concerne la dissidence, tout observateur un tant soit peu sérieux et intellectuellement honnête devrait établir qu’aucune de ses figures de proue ne se soumet à la vision du monde précédemment décrite.
Néanmoins, les médias dominants, en dernier lieu Les inrockuptibles, ainsi que quelques idiots utiles du Système type antifas, tentent de qualifier la dissidence de « complosphère ».
L’accusation de complotisme : un réflexe qui fait l’économie du cerveau
Les figures dissidentes ont très souvent un point commun dans leur démarche intellectuelle : elles tentent de comprendre et de démystifier les stratégies des classes dirigeantes. Se faisant, par extension, les presstituées se croient permis de dire qu’elles versent dans la théorie du complot.
Ce serait donc verser dans la théorie du complot que de considérer qu’il existe des classes oligarchiques dirigeantes qui usent de stratégie pour défendre leurs intérêts.
Par un tel raisonnement, on doit également considérer que la bourgeoisie montante de la fin du XVIIIème siècle et du début XIXème siècle n’a pas fait le code civil dans le but de conserver les propriétés provenant des biens nationaux. Le reconnaitre serait du complotisme, donc faux.
Il faut aussi considérer que Louis XI n’a jamais tenté de dépecer le duché de Bourgogne, se serait complotiste, donc faux.
Il faut encore considérer qu’Octave n’a joué d’aucune ruse vis-à-vis du Sénat romain pour devenir empereur. Ce serait du complotisme, donc faux.
Enfin il faut considérer que le Senat romain n’a pas sévèrement réprimé Gracchus, qui tentait de mettre en place un ordre social contraire à ses intérêts. Ce serait du complotisme, donc faux.
On le comprend, les gens qui n’ont que l’accusation de complotisme à la bouche sont des crétins incultes. Voir dans la divulgation de toute stratégie, de tout projet politique, de toute instigation secrète ou pas, du complotisme, est un réflexe conditionné par le Système qui ne leurre que ses pantins. Une reflexe qui interdit de voir non seulement l’histoire en face, mais aussi la réalité.
Considérer que les classes oligarchiques usent de stratégie pour défendre leurs intérêts, fut-ce au détriment du peuple, n’est donc pas un délire complotiste paranoïaque, mais un acte de lucidité.
La dissidence nomme les coupables
Le Système attaque la dissidence car la dissidence l’attaque. Il est évident aux yeux de tous que depuis que la crise a éclaté, le Système a tout fait pour imputer cette dernière à la malchance, à un malheureux hasard. Personne ne serait responsable des évènements actuels. Nul n’aurait commis de faute, de malveillance. François Hollande l’a d’ailleurs confirmé : la finance n’a pas de visage. Elle n’existe presque pas.
Force est de constater que sur ce point, la propagande des médias dominants a réussi son tour de force puisqu’aucun peuple occidental ne semble demander de compte à ses dirigeants soumis à l’oligarchie financière. C’est bel est bien le hasard qui est responsable de la crise et de nos maux. Les banques, les fonds de pension, les hedge funds, les agences de notation, les réseaux occultes, les sociétés transnationales, la haute administration, la technostructure bruxelloise, les syndicats jaunes, la classe politique complètement pourrie : nul n’est responsable de notre malheur. C’est la faute à pas de chance.
Seulement voilà, pour ne parler que du cas français, la dissidence a commencé à se consolider à partir des années 2007-2008. Et ce mouvement informel, constitué d’éléments très divers loin d’être en accord sur tout, a commis un crime que le Système n’accepte pas : il a nommé les coupables. Pour cela, préalablement, il avait donc dû considérer qu’il y avait des coupables. Blasphème aux yeux du Système. Le Système veut que le hasard soit perçu comme le seul responsable de la crise. Toute personne émettant une opinion contraire à cette maxime sera décrédibilisée, diffamée, diabolisée, ostracisée.
La Boétie, avocat prestigieux de la dissidence
Dans son très célèbre ouvrage de philosophie politique, Discours de la servitude volontaire, Etienne de la Boétie s’interroge sur ce paradoxe : l’homme est né libre, il aime la liberté et pourtant, partout, il est dans les fers. La Boétie distingue trois causes profondes à cette servitude. Les deux premières sont l’habitude et l’abrutissement du peuple, que nous ne détaillerons pas ici. La troisième cause, en revanche, concerne directement notre sujet.
« J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et pour épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. […]
Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran mais toujours (on aura peine à le croire d’abord, quoique ce soit la vérité) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. Il en a toujours été ainsi : cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux même, ou bien ils ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et les bénéficiaires de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef qu’il en devient méchant envers la société, non seulement de sa propre méchanceté mais encore des leurs. Ces six en ont sous eux six cents, qu’ils corrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille, qu’ils élèvent en dignité. Il leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, afin qu’ils les exercent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. »
Résumons ce propos. Autour du tyran, il y a cinq hommes. Ces cinq hommes « en ont sous eux » six cents. Ces six cents « en tiennent six milles sous leur domination ». Ces six milles sont élevés en dignité : on leur donne le gouvernement des provinces et le maniement des deniers publics.
La Boétie nous décrit là une organisation pyramidale dans les hautes strates de nos sociétés. Il nous décrit des réseaux oligarchiques qui se structurent autour des hautes fonctions ; fonctions qui de prime abord sont réputées indépendantes les unes des autres. La Boétie nous décrit donc ce que les dissidents du XXIème siècle appellent le Système, soit les réseaux informels de l’oligarchie, dont les acteurs, réputés indépendants les uns des autres (finance, politique, médias) sont en réalité reliés entre eux par des intérêts tacites et communs. La Boétie évoque « une chaîne interrompue » d’hommes qui de la sorte sont liés au tyran.
Telle est donc la troisième source de la servitude : un groupe d’individus, que la Boétie baptise les « mange-peuples », instaure et maintient la servitude pour la défense des intérêts de « cette chaîne ininterrompue ».
Le péché commit par la dissidence, répétons-le, est d’une part d’avoir proclamé que des mange-peuples existent toujours et d’autre part, de les avoir nommé. Dire qu’il existe des classes dirigeantes défendant ses intérêts par des stratégies parfois perverses n’est donc ni du complitisme, ni du délire, ni de la paranoïa. Ou alors, il faudra affubler de ces termes élégants le meilleur ami de Montaigne. Mais là, on ne frisera plus le ridicule, on l’embrassera complétement.
Socrate conclut : Remplacer sophiste par dissident
(Pris dans le dialogue de Ménon)
Socrate
Mais, Anytos, un des sophistes t-a-t-il fait du tort ? Sinon pour quelle raison es-tu si irrité contre eux ?
Anytos
Non, par Zeus, pour ma part, je n’ai jamais fréquenté l’un de ces individus ! Et je ne le permettrais à aucun des miens non plus !
Socrate
Tu n’as donc aucune connaissance de ces hommes !
Anytos
Oui, et puissé-je n’en avoir jamais !
Socrate
Mais dans ce cas, bien heureux, comment pourrais-tu savoir ce qu’il y a de bon dans ce qu’ils font ou que c’est vain, si tu n’y connais absolument rien ?
Anytos
C’est facile. En tout cas, ces gens-là, je sais ce qu’ils sont, que je les connaisse ou pas !
Socrate
Tu es sans doute devin, Anytos ! Puisque, comment, s’en tenant à ce que tu dis toi-même, connaîtrais tu ces hommes ?
Adrien Abautiz, pour Mecanopolis
Adrien Abauzit est l’auteur du livre, « Né en 1984 »
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