La surpopulation est-elle une fatalité malthusienne ?
Par Régis Mex
Partant du principe que les besoins sont supérieurs aux ressources, le problème est de savoir comment gérer cette inégalité. Il n’y a guère que deux solutions : ou on agit sur les ressources, ou on agit sur les besoins. Y compris de la manière la plus extrême, celle préconisée par Malthus : faire moins d’enfants.
Réduire les besoins :
Si l’on agit sur les besoins, ce ne peut être que pour les limiter. Cette idée, à mille lieues de notre culture, a été la direction suivie par bon nombre d’hommes. Elle fut le choix fondamental, ou le fardeau, de bon nombre de civilisations, et on la retrouve comme suggestion philosophique dans bien d’autres.
Par exemple, l’économie des Indiens d’Amérique était bâtie sur l’adéquation voulue, recherchée, de la vie de l’homme aux ressources offertes par la nature. Elle a été redécouverte avec émotion par bon nombre d’écologistes et de critiques de notre modèle de civilisation hédoniste. Les peuples de chasseurs prélevaient avec parcimonie ce dont ils avaient besoin pour survivre. Le bison leur fournissait nourriture, habillement, habitation, outils en os. D’autres tribus pratiquaient une agriculture extensive : ils cultivaient pendant une saison des terres qu’ils abandonnaient la saison suivante. Á aucun moment ils ne voulaient prendre à la terre plus que ce qu’elle voulait donner.
La violence avec laquelle les pionniers traitèrent les Indiens, qui se solda par un véritable génocide (90% des Indiens d’Amérique du Nord furent exterminés, notamment au cours du XIXème siècle) s’explique en grande partie par le choc de deux cultures totalement divergentes sur le problème du rapport de l’homme avec la nature. Les Européens arrivant en Amérique étaient pour la plupart des protestants (souvent des « fondamentalistes ») qui tiraient de leurs croyances et de leur foi une vision des rapports entre la nature et les hommes diamétralement opposée à celle des religions shamaniques ou animistes des Indiens. Chassés par la faim, privés de terre en Europe, ils découvraient dans le Nouveau Monde une nature opulente qui n’attendait que la sueur des hommes pour être irriguée et rendue prospère. Dans la tête de ces luthériens, ce que faisaient les Indiens de leur pays était une insulte à Dieu, à sa générosité et à ses commandements. Si les Indiens étaient à leurs yeux des « sauvages », c’était avant tout par leur manque de rationalité économique.
Si la réduction des besoins est étrangère à notre culture, une autre attitude mentale nous est familière : le malthusianisme.
Économiste anglais et néanmoins pasteur, Robert Malthus (1766-1834), contemporain de Smith, est connu pour avoir donné du problème économique une vision pessimiste et de sa solution une vision simple, mais radicale et tout aussi pessimiste. Les hommes sont soumis à une malédiction : leur nombre a naturellement tendance à augmenter selon une suite géométrique (2, 4, 8, 16, 32…), alors que la production de biens, notamment alimentaires, progresse, dans le meilleur des cas, selon une suite arithmétique (2, 4, 6, 8, 10…). « Au bout de deux siècles, écrit Malthus, la population et les moyens de subsistance seront dans le rapport de 256 à 9 ; au bout de trois siècles, de 4096 à 13 ; après deux mille ans, la différence sera incalculable. » (Essai sur le principe de population, 1798). Il en conclut que si les hommes ne font rien pour limiter les naissances, l’humanité va droit dans le mur : la nature se chargera d’ajuster le nombre d’homme aux ressources disponibles par la famine.
Comme le dit Carlyle, qui, après avoir lu Malthus, définit l’économie comme « la triste science » ; « Nulle part dans cette partie de son monde intellectuel il n’y a de la lumière ; rien que l’ombre sinistre de la faim », tout est « morne, triste, funèbre, sans espoir pour ce monde ou le prochain ».
« Au banquet de la nature » :
Dans l’ « Essai sur le principe de population », Malthus donne une description dure du sort de l’humanité, avec des accents qui nous rappellent certains traits de notre actualité. Lorsqu’un homme arrive sur terre, dit-il, il pénètre dans un monde déjà possédé. Si la société n’a pas besoin de son travail, il n’a aucun droit de réclamer de la nourriture : « Il est de trop au banquet de la nature ». Cette nature inflexible lui donnera l’ordre de s’en aller si par malheur les convives apitoyés lui font une petite place à table. Car « le bruit qu’il existe des aliments pour tous ceux qui arrivent remplit la salle de nombreux arrivants qui réclament ». Et à partir de là, l’ordre et l’abondance qui régnaient se transforment en disette. Alors « le bonheur des convives est détruit par le spectacle de la misère et de la gêne qui règnent en toutes les parties de la salle ».
Cette approche a été sévèrement et justement critiquée. La majorité des contemporains de Malthus tenaient pour vraie les affirmations de Jean Bodin (1530-1596) : « Il n’y a richesse, ni force que d’hommes », « Il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sujets, trop de citoyens » (Les Six Livres de la république, 1576). La réalité de l’histoire a montré, et avec quelle évidence, que la malédiction de Malthus n’était qu’une chimère.
Pourtant le malthusianisme a eu, et a encore, ses partisans. Il a même connu une singulière heure de gloire dans la deuxième moitié du XXème siècle, au moment où les colonies accédaient à l’indépendance. Le malthusianisme, « le plus barbare des contresens » selon l’économiste et académicien français André Piettre (1906-1994), était devenu une sorte d’évidence à laquelle chacun se pliait : les économistes, les bonnes âmes et les gouvernants des pays dont les habitants mouraient de faim. Toutes les méthodes de limitation des naissances (comme s’il s’agissait de nuisances) ont été mises en œuvre, y compris les plus coercitives. La Chine communiste s’est donné comme slogan musclé : « Un couple, un enfant », couvrant ainsi un regain d’infanticides dans les campagnes qui renouait avec une triste tradition. L’Inde d’Indira Gandhi a même expérimenté la stérilisation forcée à laquelle on créditait à un moment les quatre cinquièmes des naissances évitées.
La réalité est tout autre. Le problème de la population a été pris à l’envers. Cela arrive souvent en économie. L’augmentation de la population a toujours été et est toujours un phénomène temporaire. Malthus écrivait à un moment où les famines étaient sur le point de disparaître en Europe ; le moment de gloire de ses idées s’est produit dans le deuxième après-guerre, à un moment où la mortalité s’est effondrée dans le tiers-monde. La hausse de la population s’est produite, temporairement, dans un cas comme dans l’autre, pendant le temps nécessaire aux populations concernées pour « régler » leur taux de natalité. L’explosion démographique n’a lieu que le temps nécessaire pour passer d’un équilibre de hauts taux à un équilibre de bas taux. Ce phénomène est connu comme le loup blanc par les démographes.
Ce schéma retrace ce qu’on appelle la transition démographique, c’est-à-dire le passage d’un équilibre de forts taux de natalité et de mortalité (autour de 35-45 pour 1 000, phase 1) à un équilibre de bas taux (autour de 10 pour 1 000, phase 3). L’explosion démographique est due au décalage dans le temps entre la baisse de la mortalité et celle de la natalité (phase 2). La mortalité baisse rapidement lorsque la nourriture, l’hygiène et la médecine s’améliorent. Le phénomène est rapide. Au contraire, la baisse de la natalité demande un peu plus de temps car ce sont là les mentalités qui jouent. Les habitudes, les coutumes, les traditions, souvent liées à des croyances religieuses, sont plus lents à évoluer.
Il est probable qu’en définitive, l’enrichissement des populations soit l’élément déterminant de la baisse de la natalité. Ce qui est difficilement acceptable, c’est que l’on ait cru, dans la période allant des années 1950 aux années 1970, que ce qui était vrai et bon pour les pays du Nord ne le fût pas pour les pays du Sud. Au Nord, l’accroissement de la population avait signifié croissance économique, enrichissement et bien-être. Au Sud, il fallait que ce soit famine, misère, catastrophe. Pendant les Trente Glorieuses, alors que nous nagions dans l’opulence, « le bonheur des convives est détruit par le spectacle de la misère et par la clameur importune de ceux qui sont justement furieux de ne pas trouver les aliments » (Malthus). Il fallait, à ce moment là, que tout le monde partage notre phobie de l’enfant. Une phobie de riches.
Mais si Malthus s’est trompé, pourquoi des millions d’hommes meurent-ils de faim ? L’économie affronte beaucoup de problèmes, mais celui-ci, même s’il ne fait la une des journaux qu’en cas de catastrophe spectaculaire, est probablement le premier qu’un économiste digne de ce nom doit essayer de comprendre et que les responsables de tous niveaux devraient essayer de résoudre. Est-ce réellement le cas ? Tous les ans, entre 10 et 20 millions d’hommes meurent de faim dans le monde. Un milliard souffrent de sous-alimentation ou de malnutrition. L’exercice qui consiste à chiffrer ce qu’il en coûterait pour faire cesser cette abomination est aussi facile que désespérément stérile.
Il en est de la faim comme de la soif. Ce n’est pas un problème de richesse globale, mais de répartition de celle-ci. Ce n’est pas l’eau qui manque sur terre, mais l’eau n’est pas forcément là où on en a besoin. Les 250 hommes les plus riches du monde disposent de la même part de la richesse mondiale que les 3 milliards les plus pauvres. Pendant que les uns meurent de faim, d’autres souffrent d’obésité. On peut même constater qu’un animal domestique dans un pays riche consomme quotidiennement plus que chacun des 2,8 milliards d’hommes les plus pauvres, qui disposent de moins de 2 dollars par jour pour vivre, ou, a fortiori, que le milliard qui dispose de moins de 1 dollar. Mais ça serait sans doute une faute de goût.
Tenons-nous-en à des données simples. Selon l’organisation de l’ONU pour l’alimentation, la FAO, les disponibilités énergétiques alimentaires par personne et par jour sont de plus de 3 300 kilocalories dans les pays développés, de 2 500 dans les pays sous-développés, et de 2 700 pour l’ensemble du monde. Cela veut dire, mais en théorie seulement, que le monde produit déjà de quoi nourrir l’humanité tout entière.
La composition de l’alimentation est aussi à prendre en compte. Les modèles alimentaires des pays développés sont riches en énergie et en produits animaux. Les différents modèles traditionnels sont beaucoup plus riches en produits végétaux. Pour produire 1 kilocalorie animale, il faut 7 kilocalories végétales. Pour les 3 500 kilocalories des pays les plus riches, qui contiennent 1 400 kilocalories animales, il faut en réalité produire 11 900 kilocalories végétales. Pour les 2 000 kilocalories du Sud (qui contiennent seulement 80 kilocalories animales), il ne faut en produire que 2480.
La disproportion apparaît dans toute son ampleur. Si la consommation de produits animaux dans les pays pauvres est de toute évidence insuffisante, il est tout aussi évident que celle des pays riches est excessive. Excessive en ce qu’elle est la cause des maladies les plus répandues dans ces pays, maladies cardio-vasculaires, cancers, obésité. En Europe, on estime déjà le coût de l’obésité à quelques 60 milliards d’euros. Plus que ce que coûte la politique agricole commune (PAC), un comble !
Un problème commercial :
Les trois quarts des hommes ayant des difficultés alimentaires sont des ruraux, vivant donc de l’agriculture. Leurs problèmes sont très rarement de source naturelle (sécheresse, inondations), plus souvent de nature politique (guerres) et la plupart du temps d’origine économique et commerciale.
La concurrence mondiale a fait baisser les prix des produits agricoles. Seules les agricultures les plus mécanisées ou profitant des conditions particulièrement favorables sont capables de supporter le choc. Encore faut-il que les gouvernements interviennent, comme en Europe, pour stabiliser les prix ou subventionner les agriculteurs. Pour les autres, la situation est désespérée : délaissant les cultures traditionnelles de subsistance (tout simplement parce que ces biens-là sont moins chers à acheter qu’à produire), ils se spécialisent dans des produits commerciaux. Les prix de ces produits étant bas, ils essayent de produire plus pour gagner plus. Le résultat est catastrophique : la production augmentant, les prix baissent encore et leur revenu est laminé.
Dès lors, on assiste à une situation pour le moins paradoxale : pendant que des hommes meurent de faim, en Europe on stocke des surplus agricoles et on réduit les surfaces agricoles à coups de subventions. C’est ce qu’a montré l’économiste indien Amartya Sen (né en 1933) dans « Poverty and Famines : an Essay on Entitlement and Deprivation » (1981), un de ses ouvrages les plus importants.
La logique est que, si on ne limite pas la production agricole des pays riches, les prix ne peuvent que s’effondrer. Les agriculteurs seraient ruinés. C’est incontournable. C’est ce qui explique pourquoi, cela n’aura pas échappé au lecteur attentif, 1 kilo de pommes normandes vaut dans n’importe quel supermarché de la région parisienne toujours plus qu’un kilo de bananes qui vient pourtant de l’autre côté de l’Atlantique. L’aberration, comme le disait l’économiste et agronome Michel Cépède (1908-1988), est que « pour rémunérer la peine des producteurs dans le système économique d’aujourd’hui, il faut qu’il y ait des affamés ».
Trouvons des raisons cependant d’être optimistes : dans les années de l’après-guerre, l’Inde et la Chine ont connu une véritable explosion de leur population : elle dépasse dans ces deux pays le milliard d’hommes. Ces deux pays ont, plus ou moins, réglé le problème de l’alimentation. Malgré les erreurs tragiques et les inévitables insuffisances, la famine a disparu de ces pays.
La thèse de l’économiste danoise Ester Boserup (1910-1999) dans son livre « The Conditions of Agricultural Growth » (1965) se situe aux antipodes du spectre malthusien. Pour l’économiste danoise, l’augmentation de la population exerce une « pression créatrice » qui a toujours été le moteur de l’innovation agricole depuis l’invention de la charrue jusqu’à celle de la culture en terrasses. Peter Drucker ou Simon Kusnetz (1901-1985) voient d’ailleurs dans la pression démographique le ressort principal de l’innovation en général.
Nous ne connaîtrons certainement plus une augmentation de la population d’une ampleur comparable à celle de la deuxième moitié du XXème siècle. Est-ce que cela signifie que le moment le plus difficile est passé ? Probablement.
Par Michel Musolino, professeur d’économie en classes préparatoires à HEC et auteur de « L’imposture économique ».




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Formidable article bien détaillé, merci de ce travail précis, moi qui en à toujours été convaincus voici une synthèse précise qui permettra d’argumenter mes conversations ou, je n’oublierais pas de citer l’auteur don je saurais retenir au moins le prénom
trés bon article merci
[...] d’expliquer pourquoi cette « doctrine » est fausse. Ce qui suit est repris de notre article « La surpopulation est-elle une fatalité malthusienne ? » : « Économiste anglais et néanmoins pasteur, Robert Malthus (1766-1834), contemporain de Smith, [...]
[...] parfaitement bien par le graphique de transition démographique affiché ci-dessous (tiré de cet article), qui s’applique à toute société passée d’un taux de mortalité haut à un taux de [...]
[...] et d’expliquer pourquoi cette « doctrine » est fausse. Ce qui suit est repris de notre article « La surpopulation est-elle une fatalité malthusienne ? » : « Économiste anglais et néanmoins pasteur, Robert Malthus (1766-1834), contemporain de Smith, [...]
Contrairement à l’esprit de cette article, beaucoup de personnes pensent que la surpopulation humaine est LE problème majeur qui est posé à la planète. Oubliant son origine animale (qui lui fait d‘ailleurs très peur), l’être humain s’est développé en conquérant, a exterminé un certain nombre d’autres espèces vivantes, a presque épuisé les ressources fossiles qui avaient mis des millions d’années à se constituer et pour clore le tout a modifié le climat de la Terre: pas de quoi être fier…
Bien évidemment la consommation des nantis joue pour beaucoup, mais dans bien des cas elle n’est pas seule en cause. Ensuite, si l’on estime que les peuples du sud ont droit au même niveau de vie que celui, même fortement diminué, du Nord et bien on risque d’être cruellement déçu car sera impossible. Et donc la seule solution pour sortir avec le moins de dégâts possibles de cette impasse où nous ont conduit des politiques irresponsables est d’autolimiter les naissances. Avec 1 ou 2 enfants « par couple », nous devrions en un siècle pouvoir redescendre à 4 ou 5 milliards qui est le nombre d’humains que la Terre peut accueillir de façon pérenne. En tous cas c’est à cette tâche que s’est attelée l’association Démographie Responsable.