Hees et Val à Radio-France… Les hommes du président

 

Comment et pourquoi l’Elysée pilote-t-il la nomination des futurs patrons de la maison ronde ? Récit d’une manoeuvre très politique.

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Ce n’est pas moi qui nomme les patrons de chaînes, c’est le conseil des ministres…», avait vertement répondu Nicolas Sarkozy au présentateur du «20-heures» de France 2, David Pujadas, le 5 février. «Mais le conseil des ministres, c’est vous !», avait rétorqué «Puj» en direct. C’est peu dire qu’il avait raison. La nomination de Jean-Luc Hees à la tête de Radio-France ressemble à la décision d’un seul homme : Nicolas Sarkozy. «C’est son idée», confirme un très proche. C’est lui qui fin février, avec le secrétaire général de l’Elysée Claude Guéant, reçoit Hees pour lui proposer la direction de Radio-France. Le ticket avec Philippe Val est scellé ce jour-là. Sur fond de coups de billard, de bluff et de leurres, récit d’un choix ultrapolitique qui vise à désarçonner la gauche jusque dans son «saints des saints» : France-Inter.

Janvier : Hees en embuscade
Le mandat de Jean-Paul Cluzel prend fin le 11 mai. Le président sortant est candidat à sa succession, mais d’autres sont en lice. Des leurres circulent – Laurent Joffrin, Denis Jeambar, Christophe Barbier, Bruno Patino…
Cluzel reste convaincu de ses chances. Mais personne ne soupçonne que Jean-Luc Hees est en embuscade. Tout le monde avait oublié que l’ancien correspondant d’Inter à Washington pendant dix ans, ex-patron de la station entre 1999 et 2004, réfugié à Radio-Classique, avait déjà été candidat à la direction de Radio-France cinq ans plus tôt, contre un dénommé… Cluzel.
Alors que députés et sénateurs s’apprêtent à voter la loi sur l’audiovisuel, l’atmosphère change. Depuis l’automne, les coups de téléphone de l’Elysée à la direction d’Inter se sont multipliés : «Cet élément de l’antenne ne vas pas», «Cette chronique n’est pas objective.» La matinale n’a pas la cote chez les ministres, qui lui préfèrent RTL ou Europe 1. «Seul Guaino adore venir», confirme un journaliste. Libéral – «au sens thatchérien du terme», persifle un cadre -, Cluzel se met à multiplier les recommandations protectrices. Au chroniqueur politique Thomas Legrand, coupable de s’être demandé pourquoi les collaborateurs de l’Elysée «préfèrent se donner rendez-vous au café plutôt que de parler au téléphone, Cluzel raconte que Guéant a agité devant lui, menaçant, le script de la chronique entre le pouce et l’index. Mais quand Stéphane Guillon s’y met…

17 février : Guillon blesse DSK
Dans la tranche stratégique du «7-10», un bon humoriste reste pour les radios la meilleure locomotive d’audience. Le 17 février, Dominique Strauss-Kahn, patron du FMI, est l’invité de la station. En général, on se présente à 8 heures. Mais DSK débarque à 8 h 10, furieux : il vient d’entendre, de sa voiture, «l’Humeur» de Stéphane Guillon, qui s’est moqué de ses conquêtes et détaillé un plan Orsec «d’évacuation du personnel féminin» de la station. Des tractations s’engagent devant le studio où DSK refuse d’entrer et ne s’assied qu’in extremis sans un regard autour de la table : «L’humour, c’est pas drôle quand c’est principalement de la méchanceté.» Le lendemain, c’est Martine Aubry que Guillon passe au gril. Un conseiller «podcaste» la seconde chronique pour Nicolas Sarkozy : «Les attaques physiques, il déteste ça.» «Inadmis sible», lâche effectivement le président à quelques journalistes dans l’avion qui le ramène de Rome.

Fin février : Hees au Château
Le rendez-vous n’a pas été inscrit à l’agenda. Les plus proches collaborateurs du président ne sont pas au courant. Le chef de l’Etat veut vérifier que Hees est bel et bien candidat à la tête de la maison ronde. Ce dernier lui «vend» le ticket qu’il entend former avec son ami Philippe Val, l’ancien humoriste et patron de «Charlie Hebdo». Il lui en a parlé, ce dernier est d’accord. Val et Hees se connaissent depuis dix-sept ans. C’est Hees qui a installé l’ancien chansonnier au micro d’Inter, en 1992; en retour, Val lui a confié une chronique puis la couverture de l’élection d’Obama dans l’hebdomadaire satirique.
Val, ami de Carla la chanteuse, n’est pas un inconnu pour le chef de l’Etat. Comme Fran çois Bayrou et François Hollande, Nicolas Sarkozy, préférant «l’excès de caricature à l’absence de caricature», était venu témoigner pour «Charlie Hebdo» en février 2007 au procès des caricatures de Mahomet. Val est un homme de gauche, un ancien humoriste qui saura parler à Guillon. Prendre le camp adverse à contre-pied : l’idée emballe Sarkozy, évidemment.

17 mars : la «surprise Hees»
Le secret a été bien gardé : Nicolas Sarkozy, en général, a du mal à tenir sa langue. Le Point.fr révèle que le président a choisi Jean-Luc Hees pour diriger Radio-France. La nouvelle surprend mais rassure la maison ronde : Hees est un incontestable homme de radio. C’est lui qui avait mis à l’antenne Frédéric Bonnaud, Stéphane Bern, Philippe Val, etc. Ses amis se réjouissent : «Il s’était senti humilié quand il a été viré. Il ne voulait revoir personne», confie l’un. «Contrairement à ce que prétend Cluzel, la rupture avec Hees s’est très mal passée. Ce fut expéditif», ajoute Pierre Bouteiller. Cluzel assure que c’est parce que Hees avait refusé de lui soumettre sa grille de rentrée; à ses amis, Hees raconte que la secrétaire du «patron» lui aurait lâché au téléphone : «Ecoute, insiste pas, c’est physique.»

30 mars : le texto de Cluzel
Une amie le lui a certifié au début du week-end, alors Cluzel prend son téléphone et envoie le même texto à tous les dirigeants de Radio-France : «Je connais le nom du futur directeur de France-Inter Il s’agit de Philippe Val. C’est un choix qui me paraît désormais limpide.» Au 4e étage, son conseiller David Kessler réfléchit et, en bon politique, renchérit : «C’est probable.» Seule l’équipe de la «Matinale» connaît bien le chroniqueur, qui arrive à moto chaque vendredi avec ses gardes du corps – il est protégé depuis l’affaire des caricatures. Dans la maison, il apprécie Nicolas Demorand, Thomas Legrand et Ali Badou.

1er avril : Guéant sonne Cluzel
A un journaliste du Monde.fr qui l’interroge sur son successeur pressenti, Cluzel ironise : «Hees ? Cet homme qui, il y a quelques années, lors d’un comité de direction de Radio-France, avait déclaré : «L’internet, c’est la mort de la radio !» ?» Mais, alors qu’un peu plus tard des journalistes, de «Télérama» cette fois, l’interviewent dans son bureau, son assistante passe une tête et un bout de papier : «Ah, c’est Guéant… C’est pour m’annoncer…» Il sort et revient : «Je suis remplacé par Jean-Luc Hees. Le communiqué officiel sera publié demain jeudi.» Sur les raisons de sa non-reconduction, l’Elysée reste discret. «Je vous répète que Hees est un grand professionnel, un grand journaliste, et qu’il nous semble plus apte à assurer l’avenir de Radio-France», élude le secrétaire général de l’Elysée Claude Guéant, le 5 avril sur Europe.

2 avril : Val pris de court
En comité de direction, Cluzel annonce officiellement : «Ca y est, je sais que je ne serai pas renouvelé. C’est fini pour vous, dit-il en se tournant vers le directeur général délégué Martin Ajdari. C’est fini pour vous aussi, Schlesinger», ajoute-t-il enfin pour le patron d’Inter. Une surprise énorme. L’après-midi, le Nouvel Obs.com révèle que l’Elysée a déjà en tête les noms de Patrick Collard pour la direction générale de Radio-France et de Philippe Val pour celle d’Inter – alors que, juridiquement, il n’a aucune prise sur ces nominations. «Bien sûr que le poste m’intéresse», confie le patron de «Charlie» au site du «Nouvel Observateur». Dans les couloirs, on tombe des nues : «J’en suis resté la mâchoire décrochée.» Certains intimes de «Philippe» se souviennent de ses confidences récentes : «Inter s’est ghettoïsée. Elle ne parle plus à tout le monde.» D’autres s’inquiètent déjà. Ce qui frappe, c’est qu’il divise. «Sarko a instillé son poison, soupire un journaliste. Il veut qu’on se caricature nous-mêmes…»

3 avril : Mermet «nomme» Siné
Il y a deux gauches à Inter. Le lendemain de cette révélation, Daniel Mermet lance son fameux «Là-bas si j’y suis» en brossant, façon teasing, le portrait du «futur patron» de la station : «Impossible de ne pas évoquer la rumeur qui circule au sujet de la nomination du directeur de France-Inter, je veux parler de celui dont le nom est lié à l’hebdomadaire «Charlie Hebdo». Il a fait preuve d’indépendance, une forte personnalité, une érudition remarquable, autant de choses qui l’inscrivent dans la grande lignée des agitateurs de la conscience humaine (…), l’équipe de «Là-bas» accueille cette nouvelle avec sérénité. Certes, Siné ce n’est…» Il ménage son suspense. «Ah oui, c’est Siné dont je parlais, Siné serait le directeur de France-Inter selon nos informations.» Siné, l’ennemi juré de Val, qui l’a «viré» de «Charlie» l’été dernier. A l’époque, Val avait été soupçonné de voler au secours de Jean Sarkozy, accusé par Siné d’une conversion intéressée au judaïsme.

6 avril : Hees chez Minc, Val à «Charlie»
Lundi matin, «Siné Hebdo» peaufine sa prochaine une : «Val tragique à l’Elysée – Un mort». Un détournement d’une manchette cultissime de «l’Hebdo Hara-Kiri», l’ancêtre de «Charlie-hebdo». Au même moment, ce dernier boucle lui aussi son numéro, avec un édito du patron : «Les auteurs de [la] rumeur, selon laquelle ce serait sur ordre de l’Elysée que sera nommé le directeur de France-Inter, démontrent leur méconnaissance de la personnalité de Jean-Luc Hees, lequel n’a plus rien à prouver en matière d’indépendance vis-à-vis du pouvoir, qu’il soit de gauche ou de droite. Et c’est lui, et lui seul, qui décidera du choix de ses collaborateurs.» Val explique à ses amis qu’il ne «sait pas ce qu’il va faire», mais tout le monde comprend qu’il rêve de l’aventure. Ils ignorent que, pendant ce temps-là, Jean-Luc Hees a rendez-vous avec Alain Minc, le confident ès médias et spécialiste de l’ouverture du président. Le lendemain, devant le CSA, Hees définira sa règle en matière d’humour : «Jai toujours eu un petit souci avec l’impertinence.»

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