Mieux comprendre les crises économiques
Par Régis Mex
Ah ! La crise… On a l’impression qu’« économie » et « crise » sont deux mots ne pouvant vivre qu’en symbiose, l’un parasitant inévitablement l’autre. Pourquoi aurions-nous tellement de difficultés à nous extraire d’une période commencée lors d’un lointain octobre 1973 ? La crise serait-elle devenue l’état permanent de l’économie ?

Si on cherche une définition de « crise », on tombe inévitablement sur des éléments de la crise : chômage, vie chère, problème du logement, problème des banlieues ou plus communément problèmes de comptes qu’on n’arrive pas à équilibrer : budget de l’État, Sécurité sociale, balance commerciale. Si on suit cette logique, la crise serait un ensemble de dysfonctionnements ; elle serait le lien maléfique, mais pas défini, courant entre ces malheurs. Retenons cependant les éléments de réflexion suivants. La crise est liée à des accidents conjoncturels, mais est de nature structurelle. Le krach de Wall Street en 1929 et le choc pétrolier en 1973 ne suffisent en aucun cas à expliquer la crise. Une dame âgée glisse sur une peau de banane et se casse le col du fémur. La peau de banane est l’accident conjoncturel, l’ostéoporose la vraie cause structurelle de la fracture. En économie, c’est pareil : un accident conjoncturel ne débouche sur une crise que si les structures de l’économie sont malades. Ni le krach boursier de 1987, ni les baisses plus récentes du prix du pétrole n’ont déclenché de crise.
La crise est surtout un révélateur de tensions. L’économie et la société sont sans arrêt parcourues par des tensions de nature. Ces tensions opposent généralement les forces de changement et les forces de conservation. L’ancien et le nouveau. Ce qui est établi et ce qui pourrait être. Ces tensions peuvent apparaître au sein même du système productif : c’est le signe que la « destruction créatrice » est en train d’accomplir son œuvre.
Elles peuvent aussi intervenir entre les différentes sphères de la vie sociale : entre l’économique et le social, entre le social et le politique, entre l’économique et le culturel… La crise des banlieues, par exemple, est le produit de l’inévitable tension qui existe entre une population et un processus productif dans lequel cette population n’a plus sa place. Mai 68 est issu des tensions entre une société profondément modifiée par l’essor démographique et la société de consommation et des structures universitaires, familiales, politiques datant d’un autre temps.
La crise, aussi curieux que ça puisse paraître, est en définitive un moment positif. Douloureux mais positif. La crise est le moment où les problèmes deviennent manifestes. C’est justement parce qu’ils deviennent manifestes qu’on peut les régler. Cela prend du temps, car ce sont les structures qu’il faut modifier. La crise, c’est le temps de la mutation.
Les cycles : vaches maigres et vaches grasses :
L’idée, présente déjà dans l’Ancien Testament, d’une succession d’années de « vaches maigres » et de « vaches grasses » est un sujet chéri des économistes. Il faut dire que l’activité économique se présente comme étant naturellement ponctuée par des cycles. Des cycles, on peut en effet en voir partout : dans le flux quotidien ou hebdomadaire de la circulation, dans les phénomènes saisonniers, dans les rythmes de la consommation. Dès lors, penser la crise comme le moment d’inversion d’un cycle est une idée fascinante. Les économistes ont cru déceler dans l’activité économique trois cycles, qui portent chacun le nom de l’économiste qui les a découverts.
Le cycle Kitchin :
C’est en étudiant la fluctuation des prix de gros aux Etats-Unis entre 1880 et 1922 que Joseph Kitchin a établi un cycle d’une durée de trois à quatre ans, lié à des phénomènes de stockage-déstockage. Il est considéré aux Etats-Unis comme le phénomène conjoncturel fondamental.
Le cycle Juglar :
En 1860, le Français Clément Juglar (1819-1905) écrit les « Crises commerciales et leur retour périodique en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis », où il dresse le constat de crises revenant à intervalles réguliers, entre huit et onze ans, et marquant un renversement de tendance de plusieurs indicateurs économiques dont le plus important est le prix.
Pendant la période d’expansion, prix, emploi, salaires et production augmentent. La crise, souvent d’origine boursière, marque le début d’une période de dépression pendant laquelle tous les indicateurs baissent. Le schéma semble coller à l’expérience du XIXe siècle pendant lequel on connut les périodes de crise suivantes : 1816, 1825, 1836, 1847, 1857, 1866, 1873, 1882, 1890, 1900, 1907. Une régularité de métronome !
Le cycle Kondratieff :
De tous les cycles, c’est sans doute le plus passionnant et le plus controversé. Son auteur, le Russe Nicolai Kondratieff (1891-1938), fut sans doute le seul économiste à avoir payé ses idées de sa vie. Déporté en Sibérie et fusillé pour avoir été un des théoriciens de la NEP (la nouvelle politique économique de Lénine) et probablement parce que sa théorie des cycles n’était pas compatible avec la « vérité marxiste » (version stalinienne) de l’inévitable effondrement du capitalisme.
C’est Schumpeter qui a donné au cycle Kondratieff son nom et sa pertinence. En l’expliquant en termes d’innovation, Schumpeter et ses disciples ont fait du cycle Kondratieff un outil d’analyse qui ne manque pas d’atouts. Ce cycle, d’une durée globale de cinquante à soixante ans, est composé de deux phases : une phase A d’expansion, pendant laquelle les prix augmentent en même temps que l’emploi et la production, et une phase B de récession pendant laquelle tout baisse, surtout les prix. C’est grâce au cycle Kondratieff que Schumpeter pu prédire, dans les années 1930, la période d’expansion de l’après-guerre. C’est toujours grâce à lui que ses disciples ont pu envisager la fin de la grande crise des années 1970-1990 et en donner une explication en termes d’innovation.
Bien entendu, ces cycles sont très loin de susciter l’unanimité parmi les économistes. Les problèmes, c’est vrai, ne manquent pas. Au premier abord, ces cycles ces cycles ne sont pas clairement visibles : il faut mettre en œuvre un attirail statistique et mathématique inouï pour en avoir une perception qui reste, malgré tout, bien brumeuse. Et la superposition des cycles ne facilite pas leur visibilité. Enfin, d’autres problèmes se posent : la période de crise des années 1970-1990 n’est marquée ni par une baisse des prix, ni par une véritable récession. Il y a eu par contre baisse de la hausse des prix (mais à partir des années 1980…) et baisse du taux de croissance.
Les économies ont les crises de leurs structures :
Brillant historien de l’économie, Ernest Labrousse (1895-1988) est l’auteur de « La Crise de l’économie française à la fin de l’Ancien Régime et au début de la Révolution ». On doit à Labrousse une formule qui peut constituer le fil conducteur d’une réflexion sur l’histoire et la nature des crises : « Les économies ont les crises de leurs structures. » Cela signifie deux choses : d’une part, que les crises (les vraies, les lourdes) sont toujours des crises qui touchent les structures des économies et des sociétés, d’autre part que chaque type d’économie a sa crise propre. Au fur et à mesure que nos économies se développaient, elles ont connu des crises typiques de chacun des âges qu’elles traversaient.
Les crises de l’Ancien Régime :
Ces crises touchent des économies essentiellement agricoles, dans lesquelles les activités industrielles (ou artisanales) existent mais sont encore faiblement développées. Les échanges sont limités et il n’est pas possible de compenser les pénuries par des mouvements de marchandises.
Ces crises, particulièrement étudiées par Labrousse, suivent la mécanique suivante :
1. Un accident climatique ou naturel fait baisser la production agricole.
2. Les prix agricoles augmentent d’autant plus que l’autoconsommation paysanne absorbe un pourcentage plus important de la production.
3. La hausse des prix (agricoles surtout) se généralise, soit parce que la demande insatisfaite se porte sur d’autres produits, soit parce que les produits agricoles rentrent dans la production d’autres biens : le blé, le pain.
4. Les revenus des agriculteurs baissent puisque la hausse des prix ne compense pas la baisse des quantités vendues.
5. La demande de produits industriels s’effondre puisque les agriculteurs sont le principal débouché de l’industrie.
6. Les entreprises urbaines (industrie, artisanat, bâtiment) licencient : le chômage augmentant, les salaires ouvriers s’effondrent.
7. Les classes pauvres urbaines sont laminées par la combinaison de la baisse des salaires et de la hausse des prix. La misère s’installe parfois, aggravée par l’arrivée en ville d’ouvriers agricoles sans travail ou de paysans ruinés.
Cela peut aboutir à une crise sociale et politique grave. Ce fut le cas de la crise de 1787, qui aboutit à la Révolution, en raison notamment de la bêtise des dirigeants de l’époque, symbolisée par la fameuse réplique de Marie-Antoinette : « Ils n’ont pas de pain ? Ils n’ont qu’à manger de la brioche ! »
Les crises capitalistes :
Avec la révolution industrielle, la nature des crises change. Leur périodicité aussi. Elles interviennent au XIXe siècle avec une régularité de métronome, tous les huit à dix ans, au rythme des cycles Juglar.
Les économies voient leur centre de gravité se déplacer vers l’industrie et le commerce. La monnaie et la finance se sont développées, ainsi que le salariat.
Le déroulement de la crise est le suivant :
1. Une période d’expansion se produit, souvent tirée par le développement d’un secteur interne. Le chemin de fer joua souvent ce rôle.
2. Une spéculation intense se produit sur les entreprises des secteurs dynamiques, qui entraîne le reste des valeurs. La bulle financière gonfle déraisonnablement.
3. Un accident quelconque déclenche une panique et un krach boursier se produit.
4. Le krach se répercute sur les banques et le crédit. Les banques les plus engagées dans la spéculation font faillite (le Baring’s déjà en 1890). Le crédit se raréfie d’autant plus que l’expansion précédente avait épongé l’épargne.
5. L’industrie est asphyxiée par la rareté des capitaux et du crédit commercial. Les prix baissent, les profits également, les entreprises les plus exposées font faillite, entraînant d’autres activités dans le marasme (fournisseurs, activités du bâtiment).
6. Le chômage augmente, les salaires baissent au-delà de la baisse des prix, la misère s’installe, provoquant des troubles sociaux souvent d’une extrême violence (à la suite d’une manifestation à Chicago, le 1er mai 1886, les meneurs d’un conflit sont pendus. On se souviendra de ce 1er mai qui deviendra la fête des travailleurs (et non du travail)).
La crise de 1929 est parfaitement conforme à ce schéma : ce qui la distingue des autres, c’est son extrême violence et sa gravité sans pareilles, à cause de ses conséquences catastrophiques : la montée du nazisme et la guerre.
Une crise paradoxale :
La crise qui commence en 1973 est paradoxale à plus d’un titre. Elle ne présente aucune des caractéristiques des crises qu’on avait connues jusque-là. Dans le passé, les crises étaient déflationnistes ; celle-ci est inflationniste. Dans une crise classique, la production baisse ; depuis 1973, on n’a eu que quelques années de récession : le reste du temps, la croissance a été présente, même quand elle était ralentie. D’ailleurs, il n’y a ralentissement que par rapport aux Trente Glorieuses. Le taux de croissance depuis 1973 est identique à ce qu’on a connu en moyenne depuis la révolution industrielle.
Un paradoxe central est celui de la cohabitation de l’inflation et du chômage : phénomène inconnu jusque-là, puisqu’on croyait que ces deux maux étaient incompatibles. Dernier paradoxe, la crise de 1973 n’a pas été aussi douloureuse que celles du passé, grâce notamment à la protection sociale (assurance chômage). Elle est devenue douloureuse lorsque ces systèmes, jugés responsables de la crise, ont été remis en cause et que l’économie est repartie.
Un problème de répartition des richesses :
La théorie classique et néoclassique est fondée sur l’équilibre fondamental entre l’offre et la demande, énoncée par la loi des débouches de J-B Say. La réalité des crises au XIXe siècle a poussé certains économistes à attaquer ce pilier théorique. L’aspect le plus frappant des crises au XIXe siècle, c’est la juxtaposition de la misère ouvrière, provoquée par le chômage et la baisse des salaires, et de l’abondance de la production qui ne trouve pas d’acheteurs.
Le premier à analyser les crises en termes de sous-consommation fut, curieusement, Malthus, dans un opuscule de 1796, « The Crisis ». Keynes le reconnaît comme un précurseur. L’idée de Malthus est que la répartition du revenu, si elle favorise l’épargne, peut provoquer un excès de celle-ci aux dépens de la consommation, jetant les masses ouvrières dans l’impossibilité de consommer ce qu’elles-mêmes produisent : « Si la transformation du revenu en capital, poussée au-delà d’un certain point doit, en diminuant la demande effective de produits, laisser les classes ouvrières sans ouvrage, il est évident que les habitudes de parcimonie poussées trop loin peuvent être suivies tout d’abord des effets les plus désastreux, et causer ensuite un déclin sensible et permanent dans la richesse et la population. » (« Principes d’économie politique », 1820)
La même approche est approfondie par Jean-Charles Sismondi, qui met plus directement en cause les inégalités comme source de crise. Le capitalisme voulant produire « toujours plus et toujours à plus bas prix », il ne laisse à l’ouvrier que « ce qu’il lui faut pour se maintenir en vie ». Ainsi, le système produit de plus en plus mais, les riches étant incapables d’absorber la totalité de la production, ne trouve pas de débouchés. « Le marché s’encombre, et alors une production nouvelle devient une cause de ruine, non de jouissance. » (« Nouveaux Principes d’économie politique, 1827). « Étrange pays, où les moutons mangent les hommes », disait Thomas More (1478-1535), choqué par les progrès de l’agriculture commerciale qui mettait au chômage et chassait des campagnes les paysans pauvres.
L’analyse marxiste aboutit à des considérations similaires, ainsi que l’analyse keynésienne de la crise de 1929.
La monnaie et ses errements :
La monnaie a été très tôt soupçonnée de jouer un rôle essentiel dans les dysfonctionnements économiques, ne serait-ce que par le caractère le plus frappant des crises jusqu’en 1929 : la baisse des prix. Les premiers à s’aventurer sur cette piste furent Werner Sombart et Ralph Hawtrey (1879-1974). Selon Stombart, les crises sont liées aux variations du stock métallique. L’augmentation du stock d’or (à la suite de découvertes de gisements) fait mécaniquement augmenter les prix. La production en est évidemment puissamment stimulée. Elle augmente donc, mais, à partir d’un certain niveau, le rapport marchandises/or se renverse. Avant, il y avait plus d’or que de marchandises : les prix augmentaient. Maintenant, il y a trop de marchandises par rapport à l’or : les prix baissent, entraînant le cycle infernal de la crise.
Hawtrey suit la même logique en introduisant le crédit. Une période d’expansion s’ouvre par la possibilité pour les banques d’offrir du crédit à des taux bas. Ces taux bas provoquent une augmentation de la demande de la part des grossistes et intermédiaires (qui achètent à crédit), qui enclenche une période de croissance. La croissance est entretenue par la hausse des prix et les taux qui restent bas, ce qui stimule l’investissement. La limite de l’expansion intervient lorsque l’augmentation de la masse monétaire, alimentée par le crédit, vient buter sur la limite physique du stock d’or. Á ce moment-là, la Banque centrale, craignant que la parité or de la monnaie ne soit compromise, resserre le crédit. Les taux d’intérêt augmentent, les grossistes baissent leur demande, les prix baissent. C’est la combinaison de forts taux avec des prix en baisse qui enclenche la dépression.
Après la crise de 1929 (qui semble privilégier les analyses keynésiennes en termes de sous-consommation), la famille libérale est obligée de fourbir ses armes théoriques. Fisher et von Hayek essayent d’analyser la grande crise en termes monétaires.
Père de la théorie quantitative de la monnaie, Irving Fisher (1867-1947) est l’auteur d’une intéressante théorie dite de la « debt deflation », qui semble bien coller à la crise de 1929, par laquelle d’ailleurs Fisher lui-même fut ruiné… Toute période d’expansion provoque une expansion du crédit et une augmentation de l’endettement. Les agents peuvent être entraînés par l’expansion et s’engager au-delà de leurs capacités d’endettement. Ce surendettement est la cause première de la panique qui intervient lorsque la Bourse donne des signes d’essoufflement. La panique provoque une volonté de liquidation de la dette qui, à son tour, entraîne mécaniquement un dégonflement de la masse monétaire, puisqu’on a ici beaucoup plus de remboursements de crédits (phénomène appelé destruction monétaire) que d’émission de crédits (création monétaire). La masse monétaire se contractant, les prix baissent. Et c’est là qu’intervient le drame.
Être endetté en période d’inflation est une position somme toute confortable, puisque l’inflation ronge l’endettement et l’allège. En période de déflation, c’est une autre paire de manches. L’endettement est aggravé par la baisse des prix et « chaque dollar de dette encore impayé devient plus lourd ; plus les débiteurs remboursent, plus ils doivent. » Selon Fisher, aux Etats-Unis, de 1929 à 1933, si la dette nominale avait été liquidée à 20%, en termes réels, elle avait augmenté de 40%.
Les remèdes et les causes :
Une étrange dialectique relie les deux grandes crises du XXe siècle, celle de 1929 et celle de 1973. À première vue, la crise de 1929 est avant tout une crise de l’économie de marché et de l’absence d’État. Les remèdes apportés à la crise, dans une optique keynésienne, ont donné à l’État une place centrale dans l’économie et ont mis le marché sous tutelle. Les explications libérales de la crise de 1973 sont axées sur la critique d’une économie trop dirigiste, trop administrée, sclérosée par une solidarité excessive. En clair, les causes de la crise de 1973, les solutions apportées à celle de 1929.
Dans la domaine monétaire, que les libéraux privilégient, l’accusé principal est l’inflation. Friedman considère que l’inflation est la cause première de la crise de 1973. Une inflation nourrie par les déficits publics, les hauts salaires et le mauvais fonctionnement des marchés. Dans ce domaine aussi, la dialectique joue. La crise de 1929 a été une crise profondément déflationniste. Dans le deuxième après-guerre, on a tout fait pour éviter une possible rechute déflationniste et on a tout fait pour que l’inflation s’installe. On essaie, depuis un quart de siècle, de s’en débarrasser.
Inflation et alcoolisme :
Peu de thèmes, ont autant mobilisé les économistes que celui de l’inflation. Notamment depuis qu’elle est devenue un des fléaux de notre économie.
L’inflation est un mal du XXe siècle. Le mot est apparu au sortir de la Première Guerre mondiale. Ce qui ne veut pas dire qu’auparavant il n’y avait pas de hausses des prix, mais jamais elles n’avaient assumé cette forme généralisée et continue qui distingue l’inflation. Le premier impact a été tellement traumatisant que les responsables du monde entier se sont jetés dans des politiques déflationnistes désespérées qui ont fait le lit de la crise de 1929, déflationniste par définition. Il a fallu les catastrophes des années 1930 et 1940 pour que la vision de l’inflation change, sur le sillage du triomphe du keynésianisme.
Des années 1950 aux années 1970, on a vécu en compagnie de l’inflation et on a découvert en elle une compagnie bien agréable. Pourtant… « L’inflation est exactement comme l’alcoolisme. Lorsqu’un homme se livre à une beuverie, le soir même, cela lui fait du bien. Ce n’est que le lendemain qu’il se sent mal. Lorsqu’un pays s’engage dans un processus inflationniste, au début les gens sont euphoriques. Il se produit un boom et l’économie repart. Cela se paie plus tard. Les choses sont tout à fait différentes lorsqu’un alcoolique essaie de s’arrêter de boire et subit une cure de désintoxication… » (Milton Friedman, Inflation et systèmes monétaires, 1969)
La comparaison avec l’alcool ou la drogue est significative à plusieurs niveaux :
1. Ivresse et euphorie : C’est le moment de l’effet bénéfique. L’inflation est un stimulant puissant pour l’activité économique. Tout le monde y trouve son compte : les salaires, les profits des entreprises et les recettes de l’État augmentent, la consommation est stimulée (les consommateurs anticipent les hausses de prix à venir et préfèrent acheter plus aujourd’hui), l’épargne est découragée, l’endettement est stimulé par la baisse des taux d’intérêt réels et l’investissement augmente.
2. Accoutumance : Pour que la perception de l’effet bénéfique continue, il faut augmenter les doses. L’inflation devient galopante et s’autoalimente. La spirale inflationniste se met en place : salaires et prix entament leur course-poursuite. L’inflation devient une sorte de « solution miracle » à bon nombre de problèmes… Et la base d’une hallucination collective : l’inflation permet d’augmenter les salaires sans les payer, d’avoir des déficits qui s’évanouissent, de s’endetter sans payer, de faire des bénéfices sans gains de productivité.
3. Overdose et cirrhose : À force d’augmenter les doses, on ne peut que s’attirer des ennuis. Les dégâts ne tardent pas à se manifester : la consommation se bloque, les profits des entreprises fondent comme neige au soleil, le chômage augmente et des déficits publics deviennent abyssaux.
4. Diagnostic : De savants docteurs sont convoqués au chevet du malade. Chacun y va de son diagnostic, des plus simples (le choc pétrolier, les salaires) aux plus sophistiqués (baisse de la productivité, tertiarisation). On n’a pas une théorie de l’inflation mais une inflation de théories. Puis survient le sage qui dit : « L’inflation est partout et toujours un phénomène monétaire. » (Friedman)
5. Désintoxication : La thérapie proposée par le vieux sage est simple : « Le seul remède est de réduire l’accroissement de la quantité de monnaie. Il n’y a pas d’autre solution ». Or, réduire l’accroissement de la quantité de monnaie, cela signifie diminuer les dépenses de l’État, réduire les revenus de redistribution, faire baisse les salaires : un sevrage douloureux.
Michel Musolino
Michel Musolino, professeur d’économie en classes préparatoires à HEC




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