Harry Potter, avant garde de la contre-initiation
Par Slobodan Despot
Comment échapper à Harry Potter ? Et d’abord pourquoi ? Que pourrait-on bien reprocher à ce sympathique petit binocleux ?
Ces interrogations me reviennent lorsque j’imagine le regard effaré de Mamie au moment où les parents de ses petites filles eurent condamné d’un « non » décontracté mais ferme son projet de les emmener au cinéma voir « le » film de la saison. Mamie, comme le gros de sa génération, ne peut concevoir que l’on s’oppose à cette chic histoire d’un bon garçon qui se sert de la magie pour combattre le mal au nom du bien. A ses yeux, critiquer une apologie du bien ne peut être qu’une preuve d’obscurantisme. D’ailleurs – pour en revenir au livre – c’est la seule lecture suivie par des millions de braves gosses. Préférez-vous les voir illettrés ?
C’est que Mamie, comme tous les « modernes », croit que la fin justifie les moyens. Alors que moi, « post-moderne », c’est à dire archaïque », je ne le crois pas. Je crois au conte relaté par Tolstoï : deux saint hommes, frères et charpentiers, trouvent une jarre pleine d’or. L’un s’écrie : « Merveilleux ! Nous allons pouvoir combler les nécessiteux ! ». L’autre dit « Laisse donc cela ! » et se retire dans sa cabane. Quelques années plus tard, le bienfaiteur, adulé pour les œuvres qu’il a accomplie avec sa jarre, revient trouver l’ermite. Sa vie à un goût de cendre et d’illusion ; la vanité est une tentation qui épuise : il confesse son erreur.
Initiation ?
La magie est cette jarre fatidique. Les civilisations l’ont tenue en bride, non par superstition. Mais par respect du mystère humain. Le magicien, à l’opposé du sage, cherche hors de lui-même la maitrise du destin. Il recourt à des forces qui le servent par contrat et qui le dépassent. Il n’est jamais libre. Si le bien, de Socrate à Montaigne et du Christ à Sénèque, est une plénitude de morale intérieure, la magie, technique d’évasion, ne permet pas d’y accéder. Elle veut la connaissance opérante. Elle est la cousine vulgaire de la gnose et la sœur fantasque de la science.
Convaincu de vivre une « fin de cycle » – un effondrement complet de l’humanité présente -, le philosophe de la Tradition, René Guénon, soulignait comme un important « signe des temps » le passage de l’antitradition à la contre-initiation. Qu’il résumait ainsi : « l’antitradition a eu son expression la plus complète dans le matérialisme qu’on pourrait dire « intégral », tel qu’il régnait vers la fin du siècle dernier (19ème) ; quant à la contre-initiation, nous n’en voyons encore que les signes précurseurs, constitués précisément par toutes ces choses qui visent à contrefaire d’une façon ou d’un autre l’idée traditionnelle elle-même. » Le personnage de Harry Potter, que l’ « initiation » magique ne rend que plus trivial, illustre à la perfection ce pronostic.
Des valeurs fantômes
Mais puis-je opposer à Mamie, si positive, ce conte misanthropique et cette vision du monde altière ? Puis-je lui expliquer que les « modernes » sont des naïfs quand ils croient que le bien peut s’incarner en un camp terrestre ? Que la croyance que toute lecture est bonne en soi est un reliquat dégradés des Lumières, devenu l’alibi du relativisme esthétique et moral ?
Non, je ne peux pas lui expliquer cela. Le monde d’où provienne ces convictions s’est effondré. Mais ceux dont il a façonné les opinion sne le savent pas encore. Peut-être ne le sauront-ils jamais. La transition est trop brutale et, comme toujours, les institutions d’une époque (pouvoirs et croyances) s’appuient sur des spectres du passé. La règle d’or de mon temps est de ne rien accepter à sa vertu d’intention, mais de toujours jauger à sa valeur d’opération.
« Nous avons les moyens de vous le faire aimer ! »
Or, songez un seul instant à l’opération de masse que représente l’entreprise Harry Potter…
Avant même la « sortie » du film, Harry se déclinait en une vaste gamme d’accessoires. L’industrie n’investit pas à l’aveugle dans une campagne si coûteuse. Elle connait mieux que nous, consommateurs, la puissance de la machine de propagande qui a racheté à son auteur la tutelle du jeune binocleux. Cette machine, à l’échelle des masses, peut nous faire gober du plâtre pour du pain. « Harry Potter 6 », bien que signalé comme médiocre par les cinéphiles, n’a pas le droit au four. Cela signifie qu’il ne peut pas être un four. Cela signifie que toutes les dispositions de la guerre économique ont été prises pour que le public, bon gré-mal gré, l’aime.
La stratégie est du reste bilatérale. Si les livres ou le film vous ont un goût fade, le matraquage ouvert ou subliminal par « produits dérivés » achèvera de vous persuader de votre ringardise. Il est très difficile de décréter immangeable une herbe que le reste du troupeau broute goulument.
Le binocleux pose à poil, pour mieux draguer le public adolescent
La voix de nos maîtres
Harry Potter ne serait pas un phénomène mondial s’il était hindou ou tchèque. Emblème anglo-saxon, il exprime les traditions, l’imaginaire, la morale de nos maîtres. Son recours à l’interdit au nom de l’universellement souhaitable est le joker écorné de la démagogie politique anglo-saxonne. Il nous est imposé comme le sont l’OTAN, Halloween et Windows ; comme Gorki était imposé aux jeunes Hongrois. Non pas parce qu’il est le meilleur, mais parce qu’il est dans la panoplie de l’occupant. Laquelle comprend, hormis la pression économique et les bombes, un arsenal de guerre culturelle compris comme tel. Mais la réceptivité des Européens envers les aspects provinciaux de la culture atlantique est indéniablement lubrifiée par l’obséquiosité des capons. Nous n’avons pas plus d’énergie pour nous détourner culturellement de Harry Potter que nous n’en n’avons pour nous opposer civiquement à la chaotique « croisade conte le Mal » que les États-Unis imposent à la planète.
Tout cela, je sais que je ne peux pas l’expliquer à mamie. Mes gamines, d’ici peu, le comprendront bien plus aisément… Car Harry Potter est une bataille à fronts renversés. Certains « vieux » tenants de la morale bourgeoises et démocratique, n’y voient que du feu. D’autres, puritains, y voient le diable en personne, ajoutant ainsi à la fascination de la chose. Les « jeunes » – comprendre : ceux qui ont sciemment changé d’époque -, narquois mais non hédonistes, y voient le fabliau ridicule d’un impérialisme déguisé, non un blasphème en soi. D’un bord à l’autre, incompréhension totale. Mais ce conte banal a ceci d’intéressant qu’il nous révèle ces abimes infranchissable, totalement spirituels, qui sont en train de craqueler la société occidentale selon des coutures imprévues.
Ce qui nous ramène au sens du « non ! » de tout à l’heure. Ce n’est pas à nos enfants que je déconseille d’aller voir Harry Potter… mais plutôt à leur grands-mères !
Slobodan Despot
Slobodan Despot est écrivain et fondateur des édition Xénia






Le monde n’est plus que business mais ce sont toujours les mêmes qui achètent…
Ps: j’adore ce prénom, Slobodan
Excellent article de Slobodan Despot ! J’aimerai pouvoir le lire plus souvent.