juil 31 2009

Dé-dollarisation : le démantèlement de l’empire militaire et financier américain

Par Michael Hudson

Les membres de l’Organisation de Coopération de Shanghai, réunis à Iekaterinbourg avec l’Inde et le Brésil, n’ont guère d’autre choix que de rechercher une alternative au dollar, juge l’économiste Michael Hudson. Continuer à financer à crédit la consommation américaine, les dépenses du Pentagone et de ses 750 bases à l’étranger, en accumulant des dollars et des bons du Trésor équivaudrait pour eux à accumuler en parallèle les risques tant financiers que militaires. Ils sont désormais contraints, estime-t-il, d’inventer une voie de sortie du dollar. « L’heure est venue pour un monde multipolaire » a affirmé le Président russe Medvedev, et le président de la Banque centrale chinoise lui fait écho en déclarant que l’objectif est désormais de créer une monnaie de réserve internationale qui ne serve pas les intérêts exclusifs des USA. Hudson indique que les autorités américaines se sont vues infliger une fin de non recevoir à leur demande d’assister au sommet de l’OCS. Ce non, dit-il, c’est un mot que les américains vont entendre beaucoup plus souvent à l’avenir.

614116545

La ville Russe de Iekaterinbourg, la plus importante à l’est de l’Oural, pourrait désormais être connue comme le lieu où sont morts non seulement les tsars mais aussi l’hégémonie américaine. Non pas uniquement l’endroit où le pilote américain Gary Powers a été abattu en 1960, mais aussi celui où l’ordre financier international dominé par les USA a été mis à bas.

La remise en cause de l’Amérique sera le thème principal des réunions élargies de Iekaterinbourg, en Russie (ex-Sverdlovsk) des 15 et 16 Juin rassemblant le président chinois Hu Jintao, le président russe Dmitri Medvedev et les représentants des six pays de l’ Organisation de Coopération de Shanghai (OCS). Cette alliance regroupe la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan. L’Iran, l’Inde, le Pakistan et la Mongolie y ont le statut d’observateurs. Mardi, le Brésil s’y joindra pour les discussions commerciales entre les pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine).

Les participants ont assuré à des diplomates américains que leur objectif n’était pas le démantèlement de l’ empire financier et militaire des États-Unis. Ils veulent simplement discuter de l’aide mutuelle, indépendamment du rôle des États-Unis, de l’OTAN ou du dollar américain en tant que support du commerce international. Les diplomates américains se demandent ce que cela signifie vraiment, si ce n’est une étape visant à rendre l’hégémonie américaine obsolète. C’est ce que signifie « monde multipolaire », après tout. Pour commencer, en 2005, l’OCS avait demandé à Washington d’établir un calendrier de retrait de ses bases militaires en Asie centrale. Deux ans plus tard, les pays de l’OCS se sont ralliés officiellement à la position des ex-républiques de la CEI appartenant à l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), qui avait été fondée en 2002 en tant que contrepoids à l’OTAN.

Pourtant, la réunion n’a suscité que le désintérêt collectif de la presse aux États-Unis et même en Europe, bien que l’ ordre du jour y soit de remplacer le standard mondial du dollar par un nouveau système financier, ainsi qu’un nouveau système de coopération pour la défense. Un porte-parole du Conseil des Relations Extérieures (Un institut d’études géopolitiques américain, ndt) a déclaré qu’il pouvait difficilement imaginer que la Russie et la Chine puissent surmonter leurs rivalités géopolitiques, suggérant que l’Amérique peut pratiquer le « diviser pour régner » que la Grande-Bretagne a si habilement utilisé durant de nombreux siècles pour fragmenter les oppositions dans son propre empire. Mais George W. Bush ( qui déclarait « Je suis un rassembleur, non un diviseur ») s’est placé dans la continuité de l’administration Clinton pour pousser la Russie, la Chine et leurs voisins à trouver un terrain d’entente, lorsqu’il s’agit de trouver une alternative au dollar, et du même coup à la possibilité pour les Etats-Unis de prolonger indéfiniment leur déficit de la balance des paiements.

Cette séquence, qui pourrait représenter les dernières manifestations de l’hégémonie américaine, a débuté dès le mois d’avril lors de la conférence du G-20, et est devenue encore plus explicite à Saint-Pétersbourg au Forum économique international du 5 Juin, lorsque M. Medvedev a demandé à la Chine, la Russie et l’Inde de « construire un ordre mondial de plus en plus multipolaire. » Ce qui signifie en clair : nous avons atteint nos limites en ce qui concerne les subventions à l’encerclement militaire de l’Eurasie par les Etats-Unis, tout en les laissant s’approprier nos exportations, nos entreprises, les actifs et les biens immobiliers en échange d’une monnaie de papier de valeur douteuse.

« Le système unipolaire maintenu artificiellement » dont a parlé M. Medvedev, est fondé sur « un seul grand centre de consommation, financé par un déficit croissant, et donc de plus en plus de dettes, une monnaie de réserve jadis forte et une domination dans le système de l’évaluation des actifs et des risques. » A la racine de la crise financière mondiale, a t-il conclu, il y a le fait que les États-Unis produisent trop peu et dépensent trop. Leurs dépenses militaires sont particulièrement choquantes, comme par exemple le renforcement de l’aide militaire américaine à la Géorgie annoncé la semaine dernière, le bouclier de l’OTAN en Europe de l’Est, et la mainmise des États-Unis dans les régions riches en pétrole comme le Moyen-Orient et l’Asie centrale.

Le point de friction avec tous ces pays est celui de la capacité qu’ont les États-Unis de faire fonctionner indéfiniment la planche à billets. Le surplus de dépenses d’importations des consommateurs américains par rapport aux exportations, les rachats par les USA de quantités de sociétés étrangères et de biens immobiliers, les dépenses que le Pentagone effectue à l’étranger : tous ces dollars aboutissent dans les banques centrales étrangères. Elles sont ensuite confrontées à un choix difficile : soit recycler ces dollars aux États-Unis en achetant des bons du trésor américains, soit laisser le « marché libre » déterminer le cours de leur monnaie par rapport au dollar – et par là même à déterminer le prix de leurs exportations sur les marchés mondiaux, créant ainsi du chômage et provoquant la faillite d’entreprises.

Lorsque la Chine et d’autres pays recyclent leurs flux de dollar US en achetant des bons du Trésor pour « investir » aux États-Unis, cette accumulation n’est pas vraiment volontaire. Cela ne reflète pas une foi en l’économie américaine qui rémunèrerait l’épargne des banques centrales, ni une quelconque préférence d’investissement, mais tout simplement un manque d’alternatives. Les « marchés libres » à la mode des USA piègent les pays dans un système qui les obligent à accepter indéfiniment des dollars. Mais désormais, ils veulent en sortir.

Cela implique la création d’une nouvelle alternative. Plutôt que de faire simplement « des changements cosmétiques comme certains pays et peut-être les organisations financières internationales pourraient le vouloir », comme l’a dit M. Medvedev à Saint-Pétersbourg : « ce dont nous avons besoin, ce sont des institutions financières d’un type tout à fait nouveau, où ne domineraient ni les problèmes politiques et les motivations [sous-jacentes], ni aucun pays en particulier. »

Lorsque les dépenses militaires à l’étranger ont provoqué le déficit, la balance des paiements US et ont conduit les Etats-Unis à abandonner l’étalon or en 1971, les banques centrales se sont trouvées démunies de cet actif traditionnellement utilisé pour solder les déséquilibres des paiements. La solution par défaut a consisté à investir les flux issus des paiements ultérieurs en obligations du Trésor américain, comme si celles-ci étaient « aussi fiables que l’or ». Les banques centrales détiennent maintenant pour 4 000 milliards de dollars de ces obligations dans leurs réserves internationales. Ces prêts ont également financé la plupart des déficits budgétaires du gouvernement américain depuis maintenant plus de trois décennies ! Etant donné que la moitié environ des dépenses discrétionnaires du gouvernement américain est consacrée aux opérations militaires – dont plus de 750 bases militaires à l’étranger et dans des opérations de plus en plus coûteuses dans les pays producteurs de pétrole et ceux qui permettent son transit – le système financier international est organisé de manière à financer le Pentagone, ainsi que les rachats par les États-Unis d’actifs étrangers censés rapporter beaucoup plus que les bons du Trésor que les banques centrales étrangères détiennent.

La principale question à laquelle sont confrontées les banques centrales mondiales est donc de savoir comment éviter d’ajouter encore plus de dollars US à leurs réserves et, par conséquent, de financer encore plus les dépenses qui creusent le déficit des États-Unis – y compris les dépenses militaires à leurs propres frontières ?

Pour commencer, les six pays de SCO et les pays du BRIC ont l’intention de commercer dans leurs propres monnaies afin de bénéficier mutuellement du crédit que les États-Unis avait monopolisé jusqu’à présent à son profit. À cette fin, la Chine a passé des accords bilatéraux avec l’Argentine et le Brésil pour effectuer leur échanges commerciaux en renminbi, la monnaie chinoise, plutôt qu’en dollar, en livre sterling ou en euros. Il y a deux semaines, la Chine a également conclu un accord avec la Malaisie pour que les deux pays commercent en renminbi. L’ancien Premier ministre, le Dr. Tun Mahathir Mohamad, m’a expliqué en janvier qu’en tant que pays musulman la Malaisie voulait éviter de faire tout ce qui pourrait faciliter l’action militaire américaine contre les pays islamiques, y compris la Palestine. La nation a trop d’actifs en dollars, ont expliqué ses collègues. Le gouverneur de la Banque centrale chinoise, Zhou Xiaochuan, a écrit officiellement sur son site Internet que l’objectif est maintenant de créer une monnaie de réserve « indépendante d’une nation particulière ». C’est l’objet des discussions à Iekaterinbourg.

En plus d’éviter de financer la prise de contrôle par les États-Unis de leur propre industrie et l’encerclement militaire américain de la planète, la Chine, la Russie et d’autres pays voudraient certainement se développer comme l’Amérique l’a fait. En fait, ils considèrent les États-Unis comme une nation hors-la-loi, financièrement et militairement. Comment caractériser autrement une nation qui promulgue un ensemble de lois pour les autres – sur la guerre, le remboursement de la dette et le traitement des détenus – mais n’en tient pas compte elle-même ? Les États-Unis sont maintenant le plus grand débiteur mais ont évité la punition des « ajustements structurels » imposés à d’autres pays endettés. Les taux d’intérêt US et les réductions d’impôt, alors que les déficits commerciaux et budgétaires explosent, sont considérés comme le comble de l’hypocrisie, lorsqu’ils sont comparés à l’austérité que les programmes de Washington imposent aux autres pays par le biais du FMI et des officines de Washington.

Les États-Unis demandent aux pays endettés de vendre leurs services publics et leurs ressources naturelles, d’augmenter leurs taux d’intérêts et d’augmenter les impôts au détriment de la paix sociale pour dégager un maximum d’argent et payer les créanciers.

Et aux USA, le Congrès a empêché la société Chinoise CNOOK d’acheter Unocal pour des raisons de sécurité nationale, tout comme il a empêché Dubaï d’acquérir des exploitations portuaires américaines et empêché des fonds souverains d’acheter des infrastructures clés. Les étrangers sont invités à imiter les japonais qui avaient investi dans des « éléphants blancs » comme le Rockfeller Center, sur lequel les investisseurs ont rapidement perdu un milliard de dollars puis ont fini par se retirer.

À cet égard, les États-Unis n’ont pas vraiment laissé à la Chine et aux autres pays en situation d’excédent de la balance des paiements d’autres choix que de devoir trouver un moyen d’éviter de nouvelles accumulations de dollars. À ce jour, la Chine tente de diversifier ses avoirs en dollars ailleurs qu’en bons du Trésor US, qui ne se sont pas révélés très fructueux. Hank Paulson, qui venait de la banque Goldman Sachs, avait conseillé à la banque centrale chinoise d’investir dans les titres à haut rendement émis par Fannie Mae et Freddie Mac, en expliquant que ceux-ci étaient de facto des obligations publiques. Ces titres se sont effondrés en 2008, mais au moins, le gouvernement américain a repris ces deux organismes de prêt hypothécaire, augmentant de facto de 5 200 milliards de dollars la dette nationale. En fait, ce renflouement a été rendu nécessaire en grande partie à cause des investissements effectués par les Etats étrangers.

Infliger des pertes aux investisseurs gouvernementaux étrangers aurait quelque peu atteint la réputation des bons du Trésor, non seulement en détruisant la crédibilité des États-Unis, mais aussi parce que les émissions d’obligations par le gouvernement étaient insuffisantes pour absorber les dollars qui coulaient à flot dans l’économie mondiale avec la montée en flèche du solde déficitaire de la balance des paiements des États-Unis.

En recherchant de nouveaux actifs pour protéger la valeur de leurs avoirs en dollars alors que la bulle de crédit de la Réserve fédérale se traduisait par une baisse des taux d’intérêt, les fonds souverains chinois ont cherché à se diversifier à la fin de 2007. La Chine a pris des participations dans les fonds d’investissement Blackstone et Morgan Stanley à Wall Street, Barclays en Grande-Bretagne, dans la Standard Bank d’Afrique du Sud (qui fut affiliée à la Chase Manhattan du temps de l’apartheid dans les années 1960) et dans le conglomérat financier belge Fortis proche de l’effondrement. Mais le secteur financier américain s’écroulait sous le poids de sa dette phénoménale, et la valeur des actions des banques et des firmes d’investissement a plongé dans le monde entier.

Les étrangers voient le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce comme les représentants de Washington dans un système financier soutenu par les bases militaires américaines et les porte-avions qui entourent la planète. Mais cette domination militaire est un vestige d’un empire américain qui n’est plus en mesure de régner par sa force économique. La puissance militaire américaine est basée davantage sur des armes atomiques et les frappes aériennes à longue distance que sur les opérations au sol, qu’il est devenu politiquement trop impopulaire de monter sur une grande échelle.

Sur le front économique, on ne voit pas comment les États-Unis pourraient trouver les 4 000 milliards de dollars qu’ils doivent aux gouvernements étrangers, à leurs banques centrales et aux fonds souverains mis en place pour écluser la surabondance de dollars. L’Amérique est devenue un mauvais payeur et de fait, un mauvais payeur agressif sur le plan militaire, car elle cherche à conserver le pouvoir sans pareil jadis gagné sur le plan économique. La question qui se pose est de savoir comment peser sur son comportement. Yu Yongding, un ancien conseiller de la banque centrale de Chine désormais membre de l’Académie des Sciences chinoise, a proposé de faire remarquer au secrétaire américain au Trésor Tim Geithner que les États-Unis devraient « épargner » d’abord et avant tout en pratiquant une réduction de leur budget militaire. « Les recettes fiscales des Etats-Unis ne sont pas susceptibles d’augmenter à court terme en raison de la faible croissance économique, de la rigidité des dépenses et du coût de mener deux guerres. »

À l’heure actuelle, c’est l’épargne étrangère, et non pas celle des américains, qui finance le déficit budgétaire américain en achetant la plupart des bons du Trésor. Cela se traduit par un impôt levé sans la contrepartie d’une représentation des électeurs étrangers sur la manière dont le gouvernement des États-Unis utilise leur épargne forcée. Pour les « diplomates » du système financier, il est donc nécessaire d’élargir le champ d’application de leurs politiques, au-delà du seul marché de secteur privé. Les taux de change sont déterminés par de nombreux facteurs, en plus de celui des « consommateurs brandissant des cartes de crédit » , pour reprendre l’euphémisme habituel qu’utilisent les médias américains à propos du déficit de la balance des paiements. Depuis le 13ème siècle, la guerre a été un facteur dominant dans la balance des paiements des grandes nations – et de leurs dettes. Les obligations d’Etat financent essentiellement des dettes de guerre, dans la mesure ou en temps de paix les budgets ont tendance à être équilibrés. Ceci relie directement le budget de la guerre à la balance des paiements et aux taux de change.

Les pays étrangers se voient encombrés de reconnaissances de dette qui ne seront pas honorées – dans des conditions telles que s’ils agissent afin de mettre fin au festin américain, le dollar va plonger et leurs avoirs en dollars vont chuter par rapport à leur monnaie nationale et aux autres devises. Si la monnaie chinoise s’apprécie de 10% par rapport au dollar, sa banque centrale enregistrera l’équivalent de 200 milliards de dollars de pertes sur ses 2 000 milliards de dollars.

Cela explique pourquoi, quand les agences de notation envisagent que les titres du Trésor des États-Unis puissent perdre leur notation AAA, elles ne veulent pas signifier que le gouvernement ne serait pas en mesure d’imprimer des dollars papier pour honorer ses dettes. Elles indiquent plutôt que la valeur du dollar va se déprécier internationalement. Et c’est exactement ce qui se passe en ce moment. Lorsque M. Geithner prit un visage grave pour déclarer devant un auditoire à l’Université de Pékin au début du mois de Juin qu’il croyait en un « dollar fort » et que les investissements de la Chine aux États-Unis étaient sûrs, il a été accueilli par des rires sarcastiques.

L’anticipation d’une hausse des taux de change de la Chine incite les spéculateurs à chercher à emprunter des dollars pour acheter du renminbi et bénéficier de la hausse. Pour la Chine, le problème est que ce flux spéculatif deviendrait une prophétie auto-réalisatrice en faisant grimper sa monnaie. De ce fait, le problème des réserves est intrinsèquement lié à celui des contrôles de capitaux. Pourquoi la Chine devrait-elle voir ses compagnies rentables vendues pour des dollars fraîchement créés, que la banque centrale doit utiliser pour acheter à faible taux des bons du trésor américain ou perdre encore plus d’argent à Wall Street ? Pour éviter ce dilemme, il est nécessaire d’inverser la philosophie de l’ouverture des marchés de capitaux que le monde a adopté depuis Bretton Woods en 1944.

A l’occasion de la visite de M. Geithner en Chine, « Zhou Xiaochuan, directeur de la Banque populaire de Chine, la banque centrale du pays, a déclaré que c’était la première fois depuis que les pourparlers semestriels ont commencé en 2006, que la Chine avait besoin d’apprendre des erreurs de l’Amérique tout comme de ses succès » lorsqu’il fut question de la déréglementation des marchés de capitaux et du démantèlement des contrôles.

Une ère est donc arrivée à son terme. Face à des dépenses démesurées des Etats-Unis, la dé-dollarisation menace de forcer les pays à revenir aux doubles taux de change, qui furent fréquents entre les deux guerres mondiales : un taux de change pour le commerce des produits, un autre pour les mouvements de capitaux et les investissements, tout au moins pour les économies de la zone dollar.

Même sans contrôle des capitaux, les pays réunis à Iekaterinbourg prennent des mesures pour éviter de recevoir involontairement de plus en plus de dollars. Voyant que l’hégémonie globale des États-Unis ne peut pas se poursuivre en l’absence du pouvoir d’achat qu’ils leur procurent eux-mêmes, ces gouvernements cherchent à hâter ce que Chalmers Johnson a nommé dans son ouvrage « les douleurs de l’empire » : la faillite de l’ordre mondial financier et militaire américain. Si la Chine, la Russie et leurs alliés non-alignés suivent leur propre chemin, les États-Unis ne pourront plus vivre grâce à l’épargne des autres (sous la forme de leurs propres dollars recyclés), ni disposer de cet argent pour financer des dépenses militaires illimitées.

Des responsables américains voulaient assister à la réunion de Iekaterinbourg en tant qu’observateurs. On leur a répondu : non. C’est un mot que les américains vont entendre beaucoup plus souvent à l’avenir.

Michael Hudson est un économiste spécialisé dans le domaine de la balance des paiements. Il a été le conseiller économique en chef du candidat Démocrate à la présidentielle Dennis Kucinich. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont : « Super Imperialism : The Economic Strategy of American Empire »

Source: Contre-Info

juil 29 2009

Pensées sur la société de consommation

Par Serge Carfantan

L’apparition des machines nous a fait passer de l’ère de l’artisanat à l’ère industrielle. Avant l’ère industrielle, on ne parlait pas de « consommation », parce que, l’acquisition des biens de valeur ne concernait qu’une frange limitée de la société, surtout la noblesse, le clergé et les marchands. D’autre part, qualitativement, l’acquisition était définie par une idée de la richesse plus concrète, différente de notre appréhension postmoderne de la richesse. Être riche, dans l’antiquité, c’était surtout posséder une terre, un beau domaine et s’entourer de belles choses.

6a00d83420d18253ef00e54f3a0b368834-800wi

Le mot « révolution » implique un retournement complet. Ce que l’on a appelé la « révolution industrielle» constitue effectivement un changement radical dans le domaine de l’échange. D’abord parce que le développement exponentiel de la technique a permis une production de masse sans commune mesure avec ce que l’artisanat pouvait produire dans les siècles précédents ; et d’autre part, parce que la mutation de l’ère industrielle retourne de fond en comble l’idée même de la richesse qui devient l’accumulation de l’argent. La production de masse ne se comprend qu’au sein d’un système économique qui est le capitalisme.

Mais la société de consommation est-elle une sorte de résultante mécanique de la révolution industrielle ? Faut-il la définir seulement à partir de la transformation de l’échange ? N’est-elle pas plutôt l’issu d’un processus fondamentalement idéologique ? Ou bien est-elle construite sur le fond d’une mentalité qui ne fait que se refléter en elle ? Le consommateur, n’est-ce pas, par excellence, l’identité de l’homme postmoderne ? Qu’est-ce que la société de consommation ? La société de consommation est-elle le résultat d’un processus historique inéluctable, lié aux transformations de l’économie, ou le sous-produit de la manière d’être au monde des individus que nous sommes ? Est-elle le produit d’une culture ? Est-ce l’apogée de la culture occidentale ?

A. Consommation, publicité et conditionnement

L’homme postmoderne vit dans une telle immersion dans le monde de la consommation qu’il a bien du mal à voir ce qu’elle est. Le terme consommer est couramment associé avec des images : celle d’une société d’abondance, avec sa profusion de nourriture sur les présentoirs, son accumulation ludique de toutes sortes d’objets, de la machine à laver, à la voiture de la dernière série d’un constructeur, celle du caddie du supermarché plein à déborder, de l’étalage du luxe éblouissant, celle de la facilité d’acheter tout de suite, sans limite, pour payer plus tard. On lui a dit et répété qu’il s’agissait en toutes choses, de profiter au maximum. Le consommateur type profite des soldes, profite des remises autorisées par ses cartes de crédit, il profite des prix en baisse, il profite des loisirs, il profite des vacances. Il profite des cours de la bourse. La consommation est pour lui le modèle du plaisir, une euphorie même, le plaisir d’acheter pour se faire plaisir, une auto-gratification perpétuelle. Plaisir aussi de se montrer avec l’attrait captivant de la nouveauté : le nouveau jean, le dernier cri en matière de téléphone portable, de vêtement coupé selon la dernière mode. Plaisir de se faire voir, d’être envié, de consommer pour épater. Plaisir de jouer avec les images de la publicité et de ressembler à cette jeunesse insolente, qui se déhanche, fait des clins d’œil, rit aux éclats, se pavane avec un look d’enfer et se contrefiche éperdument de toutes questions sérieuses. Fun morality. Plaisir d’être léger, frivole, de se sentir porté, de paillonner de boutique en boutique, de dépenser sans contrainte, comme si on avait de l’argent plein les poches. Bref, consommer sans retenue et vivre perpétuellement la tête dans les nuages, le sourire béat de la publicité sur les lèvres. Et surtout, ne jamais, au grand jamais, se poser de questions.

1) Commençons par là, par la publicité. Si nous demandons autour de nous ce que c’est que la société de consommation, nous verrons que les réponses pointer du doigt la publicité, ses affiches sur les murs, ses logos sur les vitrines, ses clips à la télévision ; et nous n’aurons aucune hésitation à relier les images de la publicité à cette étrange compulsion qui excite le consommateur dans la frénésie de l’achat.

Le monde de la consommation n’existe que dans une représentation et une représentation qui est vue comme la réalité même. Ces objets que l’on consomme n’ont de sens que dans la valeur d’un signe. Dans l’économie classique on raisonnait en partant de la notion de besoin. Au besoin correspondait une satisfaction. Donc, si j’achète cet objet, c’est parce que j’en ai besoin.

A ses tout débuts effectivement, la publicité n’était encore qu’une réclame, elle vantait la satisfaction des besoins. Elle partait des besoins existants et montait un argumentaire de persuasion en faisant valoir une offre pour une demande :

- Vous avez besoin d’un produit pour récurer les sols,

- a est le produit décapant le plus efficace,

- Donc achetez a et vous serez satisfaits.

Il y a belle lurette que la publicité ne vante plus la satisfaction des besoins, ce qu’elle vise, c’est la satisfaction des désirs. Un désir, n’existe que sous une forme mentale dans la projection d’un fantasme. Par rapport au désir, les objets ne sont que des images, d’une satisfaction qui va bien au-delà de leur possession.

Suivons Jean Baudrillard dans La Société de Consommation, ses Mythes, ses Structures. « La machine à laver sert comme ustensile et joue comme élément de confort, de prestige, etc. » La valeur, c’est le confort, le prestige. L’ustensile, c’est une machine qui sert à laver le linge. La Beauté, la Séduction, la Plénitude, le Bonheur, l’Assurance, la Sécurité etc. sont des valeurs. Ce qui est caractéristique du monde de la consommation, c’est le débordement du besoin par le désir, et cette invasion qui fait des objets des signes dans ce système de signes qui est la mentalité du consommateur. « Dans la logique des signes, comme celle des symboles, les objets ne sont plus du tout liés à une fonction ou à un besoin défini. Précisément parce qu’ils répondent à tout autre chose… la logique du désir, auxquels ils servent de champ mouvant et inconscient de signification ». Le désir ne répond pas à un manque objectivable, il n’existe que dans le champ de la subjectivité désirante, elle-même identifiée à une logique sociale et qui la domine.

Le consommateur est l’homme-vital identifié au système de signes de la consommation, et qui reste inconscient de son identification. La consommation, serait de part en part culturelle, comme dirait Lévi-Strauss. Qu’il y ait implicitement contrainte, n’est pas difficile à montrer, surtout si on compare notre société avec l’époque antérieure du puritanisme de la morale protestante. Citons encore Baudrillard pour prendre la mesure du phénomène :

« L’homme-consommateur se considère comme devant-jouir, comme une entreprise de jouissance et de satisfaction. Comme devant-être heureux, amoureux, adulant/adulé, séduisant/séduit, participant, euphorique et dynamique. C’est le principe de maximisation de l’existence par multiplication des contacts, des relations, par usage intensif de signes, d’objets, par l’exploitation systématique de toutes les virtualités de jouissance. Il n’est pas question pour le consommateur, pour le citoyen moderne de se dérober à cette contrainte de bonheur et de jouissance, qui est l’équivalent dans la nouvelle éthique de la contrainte traditionnelle de travail et de production. L’homme moderne passe de moins en moins de sa vie à la production dans le travail, mais de plus en plus à la production et innovation continuelle de ses propres besoins et de son bien-être. Il doit veiller à mobiliser constamment toutes ses virtualités, toutes ses capacités consommatives. S’il l’oublie, on lui rappellera gentiment et instamment… Sinon, il courrait le risque de se contenter de ce qu’il a et de devenir asocial »

. d-87-cycle-du-caddie

De fait, l’asocial, c’est le marginal qui n’a pas été intégré au système par la consommation. Le sens proprement fonctionnel de l’exclus, c’est être exclus du système de la consommation. Ne pas pouvoir faire comme les gens normaux : aller au supermarché, faire les boutiques, s’habiller selon la mode etc. Quel est le moyen premier d’intégration des jeunes ? L’utilisation de l’uniforme vestimentaire, l’usage des marques célèbres et reconnues. La marque permet le marquage social des populations, elle est le signe de l’individu bien intégré socialement. Porter l’uniforme d’un consommateur, c’est immédiatement pouvoir s’intégrer dans la société de consommation. Il importe par-dessus tout que, très tôt l’idéologie consommative soit inculquée dans l’esprit des plus jeunes. La consommation est « une conduite active et collective, elle est une contrainte, elle est une morale, elle est une institution. Elle est tout un système de valeurs, avec ce que ce terme implique comme fonction d’intégration du groupe et du contrôle social. La société de consommation, c’est aussi la société d’apprentissage de la consommation, de dressage social à la consommation ». Le rôle de la publicité est précisément d’effectuer le travail de conditionnement nécessaire à sa propre auto-perpétuation. La publicité est une forme subtile de propagande de l’idéologie de la consommation.

L’obligation de consommer se verrouille de manière efficace, par la promotion du crédit. « Le crédit est en fait un dressage socio-économique systématique à l’épargne forcée et au calcul économique de générations de consommateurs qui autrement eussent échappé, au fil de leur subsistance, à la planification de la demande, et eussent été inexploitables comme force consommative ». Au cours du XIXième siècle, Le capitalisme a d’abord opéré le dressage des populations rurales en les convertissant au travail industriel. Une fois que les forces de travail étaient solidement socialisées, il ne restait plus qu’à socialiser les forces de consommation. « Le système industriel, ayant socialisé les masses comme force de travail, devait aller plus loin pour s’accomplir et les socialiser (c’est-à-dire les contrôler) comme des forces de consommation ». Pour cela, il suffisait de fournir une idéologie qui identifie le but de la vie, le plaisir et le bonheur, à la consommation. Ainsi le contrôle devient total, car ceux-là même qui sont contrôlé n’ont pas d’autre visée que ce que le système leur propose. Consommer. Dans un monde où la technique a connu un tel développement, le principal souci n’est plus de fournir du travail, mais de faire consommer. Tout le monde n’est pas travailleur… mais nous sommes tous des consommateurs ! Le seul rôle où l’individu est irremplaçable, c’est celui de consommateur. Ainsi, « l’individu sert le système industriel non pas en lui apportant ses économies et en lui fournissant son capital, mais en consommant ses produits. Il n’y a d’ailleurs aucune autre activité religieuse, politique ou morale à laquelle on le prépare de manière aussi complète, aussi savante et aussi coûteuse ». C’est pourquoi le boycott est une menace très inquiétante, car il attaque la finalité même du système de la société de consommation. Mais, comme le dit Baudrillard, on peut donc, sans risque de se tromper, prédire de beaux jours à l’individualisme de notre société. Son avidité sert exactement le système, et en ce sens, « la consommation est un travail social ».

2) Contrairement à ce que disent certains sociologues, la postmodernité n’est pas dépourvue d’idéologie, elle s’est seulement détournée de l’idéologie politique. Une société vit nécessairement sur la base de croyances et de mythes culturels, donc sur une base idéologique. La conscience collective a ses repères. Qu’est-ce qui constitue pour l’essentiel l’idéologie de la consommation véhiculée par la publicité ? Nous allons suivre ici les indications de François Brune dans De l’idéologie aujourd’hui.

Nouvel argumentaire:

- Vous êtes à la recherche de v, (de l’Identité, du Confort, de la Joie, de la Paix de la Sécurité etc.).

- Le produit a, est un moyen facile d’obtenir v.

- Il est donc indispensable de vous procurer a, pour acquérir : v (l’Identité, le Confort, la Joie, la Sécurité etc.).

a) La consommation se présente comme l’éloge frénétique du progrès, dans une temporalité fiévreuse qui nous lance perpétuellement en avant. Merveilleux ce que l’on trouve dans les vitrines ! On n’arrête pas le progrès ! Tout changement est vu comme un progrès, il faut donc changer pour changer : « votre téléphone va changer, alors changez de téléphone ». D’où l’éloge perpétuel de la nouveauté et la disqualification de l’ancien. Interdit de vieillir, il faut être « innovant », « tendance », »glamour » et toujours à la recherche d’un « mieux », « aller plus loin », « bouger », « être à la pointe ». Ce qui se traduit évidemment par le fait d’avoir toujours plus, l’accumulation prenant la forme de l’innovation et de l’amélioration. Dans cette logique, le quantitatif prend le lieu et la place du qualitatif. La mythologie du progrès légitime et amplifie la consommation.

b) La consommation suggère en permanence d’avoir des désirs et le désir des désirs. L’inverse serait inquiétant. Pour démultiplier le désir, il faut donc générer à l’infini de faux désirs. Dans les termes d’Edgar Morin dans Terre Patrie, « on crée un consommateur pour le produit et non plus seulement un produit pour le consommateur ». Pour cela, la publicité présentera les objets nouveaux comme des besoins essentiels, en cherchant toujours à vous persuader que tout nouveau besoin est même un droit ! Discours jouant sur la culpabilité. Vous avez le droit d’avoir une télévision dans toute les pièces de la maison (voyons, ce serait une honte… de vous en priver …!). Tout ce que l’on vous vend est légitime, car correspond toujours à un besoin dont on n’a pas le droit de vous priver. Les publicitaires disent même que le consommateur aime être manipulé. Donc la manipulation est légitime, parce qu’elle répond à un besoin !

L’exaspération du désir crée deux situations limites :

- Elle crée la frustration constante. Le bon consommateur, c’est le consommateur frustré. Et il est important qu’il le reste. Les gens heureux ne consomment pas. Il faut donc attiser l’insatisfaction. Il y a toujours une nouveauté qui démode ce que vous venez d’acheter. On fera même en sorte que vous éprouviez ce que les publicistes appellent la déception post-achat. Pour que vous recommenciez à acheter. Et puis, il faut que les aspirations profondes du consommateur soient constamment flattées, mais qu’il se rende aussi compte que finalement, ce n’est pas ce que promettait la publicité. Vous n’aurez pas la plénitude avec un pot de yaourt, ou une crème de beauté. Mais votre désir de plénitude frustré sera prêt à se déplacer sur un autre objet.

- Elle crée une saturation constante. Elle tue l’envie qui n’a même plus la force de se satisfaire. Dans la saturation, le consommateur ne sait même plus ce qu’il veut et comme il est habitué et drogué à vivre dans des envies, il saisira l’envie qu’on lui proposera. Si bien qu’un centre commercial peut afficher ce slogan « je n’ai d’envie que si l’on m’en donne » ! Nous finissons par être saturé de pseudo besoins satisfaits qui nous laissent dans l’insatisfaction, de sorte que la frustration de fond est encore un moteur.

c) La consommation est un appel au mimétisme collectif. La publicité sous-entend constamment que les gens normaux font « comme ceci » ou « comme cela », que, si vous voulez participer à la convivialité bienheureuse de la société de consommation, il faut faire ceci, ou faire cela. « A quoi allez-vous ressembler cet été ? ». Vous seriez un asocial de ne pas être « tendance ». La consommation est une démocratie festive, consensuelle, c’est « tout le monde se retrouve aux magasins B ». Vous devriez avoir honte de ne pas suivre le mouvement, de ne pas faire comme tout le monde. Il existe un terrorisme psychologique propre au mimétisme, qui s’exerce contre celui qui n’est pas à la mode, qui est vieux jeu, rétrograde etc.

d) La consommation est la célébration du produit. On a exactement ce qu’il vous faut, la solution de tous vos problèmes, le produit miracle qui va tout révolutionner. C’est le produit qui apporte tout, et sans lui, vous n’aurez rien. Et surtout pas par vous-même. Il est indispensable. Il est le passage obligé pour résoudre une difficulté. La publicité fonctionne en faisant admettre constamment que tout peut se résoudre par une simple solution technique qu’il suffit d’acheter. Vous n’avez pas à faire appel à vos propres capacités, à votre créativité, vous pouvez démissionner de vos responsabilités, vous n’avez qu’à vous soumettre à notre discrétion, nous nous chargeons de tout. Nous avons le produit-de-rêve, vous n’avez plus besoin de créer votre propre imaginaire, on va vous vendre du rêve. « Rêvez, nous ferons le reste » (pub). Nous avons le produit-de-beauté, il vous suffit de l’acheter (même si par ailleurs, vous vivez n’importe comment et vous mangez n’importe quoi et que vous dégradez votre corps à grande vitesse). Nous avons le produit-de-santé que vous pouvez avaler (sans changer votre régime habituel). C’est magique. Nous avons le produit-de-l’amour, regardez, c’est marqué partout sur les vitrines. Jamais une société n’a vendu autant d’amour que la nôtre. « La plupart des baisers s’achètent au Monoprix ». Nous avons le produit-de-la-démocratie, regardez à quel point on vous traite de citoyen modèle et à quel point on fait appel à votre sens civique dans les publicités. Il est évident que dans tout autre régime que l’occident de la société de consommation, il ne peut y avoir qu’ignobles dictatures. La démocratie, c’est la société de consommation, non ? On peut tout recycler dans la publicité, on a même les produits-de-la-révolution. Les nouvelles lessives sont toujours révolutionnaires. Rien n’est plus commercial que les slogans de 68 et que les tirades anarchistes. « Il est interdit d’interdire de baisser les prix ». Enfin, nous avons le produit-identité. Nous avons de quoi vous habiller pour que vous soyez enfin quelqu’un et pas quelconque. Nous avons la panoplie complète du skatter, du racaille, du BCBG, etc. Bien sûr, l’uniforme se paye très cher, entré depuis peu dans le monde du travail, vous aller y dépenser la moitié de votre salaire, mais l’identité, cela se paye par des marques ! « Ici bas, si tu n’as pas d’agent tu n’es rien. Un looser ». C’est ce qui justifie souvent le racket au collège et au lycée et une grande part de la violence sociale, directement liée au conditionnement publicitaire.

e) La consommation, c’est le bonheur mis au menu. Vous n’avez plus qu’à choisir dans l’étalage des plaisirs qu’on vous offre (enfin, qu’il faudra payer). Surtout, il est indispensable de croire que le bonheur, c’est le plaisir et rien d’autre. Le bonheur est un produit de consommation courante. Le mot a même été acheté par une marque ! Mais attention, le plaisir consommable, doit être renouvelé en permanence. « Le plaisir, c’est de changer de plaisir ». Il y faut du vertige et de la variété, et pour cela, il faut développer une créativité infinie d’artifices. Il faut alimenter la soif de l’instantané. Une excitation mentale constante. Le plaisir, cela se consomme et cela se jette, cela se consume très vite. Comme la cigarette. Le consommateur veut tout et tout de suite. Il mesure le plaisir au caprice. Ainsi va le monde, que la cadence de la consommation ne peut être qu’effrénée, sous peine de laisser réapparaître l’ombre du mal postmoderne qu’est l’ennui. Il est donc dans la logique même de la consommation, que non seulement elle multiplie les plaisirs mais qu’elle donne aussi naissance à une véritable industrie du loisir. Le monde postmoderne est un Disneyland social, il tend vers un idéal : le parc d’attraction et ses jeux. La prolifération des jeux est sa manifestation la plus évidente.

f) La consommation doit devenir une pulsion. Mieux, une compulsion. Plus elle est un réflexe, meilleur est son effet. Et un réflexe, c’est tout le contraire du produit d’une réflexion. Ce réflexe, il est inculqué très tôt dans le bombardement constant de la publicité à la télévision. L’enfant est conditionné très tôt. Il connaît par cœur toutes les publicités, mieux que les tables de multiplications ou les règles de grammaire. Il les récite dans les cours de récré. C’est lui qui fait un caprice au supermarché pour faire acheter les céréales du clip rigolo que l’on a revu deux cent fois. Le consommateur ne le sait pas, mais sur les rayons, il prend systématiquement ce qui a été programmé dans la publicité. Il exécute les séquences de conditionnement qu’il a soigneusement appris, pendant les heures de dressage devant la télévision. Il a été habitué à « croquer la vie à pleine dent », dans des produits bien ciblés, dans le spectacle constant de la libération des pulsions. Il voit tous les jours la boulimie, la gloutonnerie, le luxe. Je le veux, je me l’offre !

g) La consommation doit falsifier les valeurs. Ce qui pourrait constituer un frein à la consommation, ce serait une réflexion pertinente sur ce qui constitue une véritable valeur. L’intelligence commande de faire la part entre des vraies et des fausses valeurs, de faire la distinction entre l’illusion et le réel. Dans le système de la consommation, il ne faut surtout pas éveiller la lucidité. Alors, comment tuer la lucidité ? En créant la confusion mentale, en laissant croire que la consommation est moralement bonne, en récupérant toutes les critiques qui lui sont adressées pour en faire des slogans promotionnels.

vache-a-lait

La rhétorique publicitaire est très habile pour y parvenir. Elle se sert des méthodes: a) récupération. Vous prenez une grande idée, une idée profonde et juste et vous la transformez en incitation consommative. « La liberté, une idée qui est dans l’air »… « La révolution est en marche »… « Changeons le monde »… (mettre à la place des pointillés n’importe quoi, une marque de café, de préservatif, un outil informatique, un paquet de nouilles, cela importe peu). b) falsification. Elle consiste à détourner une valeur pour lui faire cautionner exactement le contraire de ce qu’elle affirme. Dans un produit de mode, plus c’est snob et sophistiqué, et plus c’est dit « naturel » ! Utiliser un concept appelant à la générosité, pour justifier une conduite égocentrique. Le mangeur de saucisse associé à « quand on aime, on ne compte pas ». Utiliser la dénonciation du capitalisme pour en faire la promotion « Révolutionnez vos placements ». Enfin, c) procédé constant, l’élimination systématique. Les vertus seront souvent discréditées. Dans les clips, la palme revient toujours au cancre et au crétin de la classe, tandis que le bon élève est affublé de binocles épais et ridiculisé. Le sérieux ne tient pas la route face à la dérision : on est cool , on est là pour s’amuser. Comme le dit Beigbeder, la publicité vous apprend à glisser sur la vague, sans voir qu’elle se déplace sur du vide. Elle met en avant l’hédonisme sans complexe, la licence, la permissivité. Il est interdit de ne pas céder constamment à ses désirs. Plus on est dehors, plus on est extraverti, plus on est postmoderne. Moins on est soi-même, plus on est les autres.

Ne pas être soi, c’est être autre. En latin alienus. Ne pas être soi, pour être perpétuellement autre, c’est être aliéné. L’idéologie qui sous-tend la consommation est une forme d’aliénation. Selon un sociologue contemporain, Paul Ariès, la publicité est passée par trois stades qui marquent une progression remarquable dans l’aliénation.

- a) Elle a d’abord été réclame, pour vanter la satisfaction des besoins et les mérites d’un produit.

- b) Puis elle a été un conditionnement inconscient. On a tenté d’utiliser le message subliminal pour faire pénétrer dans l’esprit des suggestions d’achat, sous une forme de répétition incessante. Mais c’était encore une manipulation passive.

- c) Nous sommes maintenant encore au-delà, nous sommes à l’ère du psycho-marketing. Il consiste à étudier la manière de reprendre les aspirations intérieures du sujet pour les détourner activement vers la consommation. C’est l’ère des marques et du marquage des populations, comme le marquage des troupeaux. Et dans cette ère, la publicité est devenue radicalement idéologique.

B. Consommation et croissance

En 1972, lors de la Conférence des Nations unies sur l’environnement à Stockholm, un doute a surgit chez les experts de l’économie. Celui de la compatibilité entre le développement accéléré appelé « croissance » et la préservation de l’environnement. Jamais auparavant on ne s’était vraiment posé pareille question. Le monde était divisé en trois : les pays « développés » possédant un taux de croissance satisfaisant, les pays « en voie de développement », dont le taux de croissance est accéléré, et les « pays sous-développé » dont la croissance devait être encouragée. Il était sous-entendu que le modèle occidental était indiscutable, que le reste du monde le suivait et devait le suivre inéluctablement. Il fallait raccrocher les pays pauvres à la locomotive de la croissance des pays riches. La machine économique tournait à plein régime. On était encore dans la droite ligne des vieilles idées de la religion du progrès du positivisme.

1) Et puis les observations se sont accumulées, convergentes et inquiétantes. Il est évident que le modèle occidental ne peut pas devenir universel, sous peine de destruction très rapide de la planète. Le cercle des experts du club de Rome était prestigieux et nullement composé d’écologistes fanatiques. La publication du rapport du Club de Rome titrait Halte à la croissance. Elle devait donc déclencher une agitation intellectuelle considérable, car elle heurtait de front un présupposé constant du capitalisme depuis ses origines. Le Club de Rome avait l’audace de poser le principe d’une croissance zéro, pour d’urgence mettre un frein à la consommation effrénée des biens, de l’énergie, des ressources de la planète. Il fallait opérer un virage radical. Un des présidents de la Commission, Sicco Mansholt, alla jusqu’à contester qu’il ait pu soutenir les idées des « zégistes », puisqu’il estimait pour sa part que ce n’était pas une croissance zéro qu’il fallait viser, mais… une croissance négative !

Par la suite, on a fait beaucoup d’efforts pour éviter le débat, et on a développé un discours d’optimisme extraordinaire disant que la croissance avait réussi a combler l’écart entre les pays pauvres et les pays riches. On peut toujours tenter de se rassurer avec des illusions. Il ne faut inquiéter personne. Mais on n’a pas pu occulter complètement le problème, qui a resurgit en 1992 avec une idée lancée à Rio, celle du développement durable. L’idée était de désormais inscrire toutes les initiatives économiques dans la perspective de l’intérêt des générations futures en ayant un grand souci des incidences sociales et écologiques. Ce qui aurait aurait été apprécié de Hans Jonas, l’auteur du Principe responsabilité.

Mais la difficulté la plus vive, c’est que la société de consommation, pendant ce temps là, elle, ne spécule pas sur le PNB, elle fonce à cadence accélérée dans la direction de la croissance quantitative. Avec les résultats que nous avons sous les yeux. Au cours du XXième siècle, ce siècle, la planète a vu sa population multipliée par quatre. De 1 milliard et demi en 1900, nous allions passer à 7 milliards en 2006. La consommation d’énergies et de matières premières a explosé, tout en demeurant très inégalement répartie : un cinquième de la population, les pays riches, s’accapare 80 % des ressources naturelles de la planète. Non seulement cela, mais il faut bien comprendre que l’accroissement du niveau de consommation se démultiplie avec le nombre toujours croissant d’individus qui deviennent des consommateurs.

La conséquence est une explosion sans précédent de la pression exercée par l’humanité sur la planète et un pillage des ressources inouï. Cela se traduit, par exemple, par l’effet de serre, qui augmente la température du globe et entraîne des catastrophes climatiques. Sans compter le développement accéléré de la pollution. La Terre est devenue une vaste décharge de la société de consommation. Nous commençons à entrevoir la fin de la majeure partie des ressources fossiles au cours du siècle actuel: il reste, au train de la consommation actuelle, peut être 40 années de réserves prouvées de pétrole, 60 années de gaz. Contrairement aux hommes du XXe siècle, nous consommons désormais plus de ressources que nous n’en découvrons de nouvelles. D’ici 20 ans, le doublement du parc automobile mondial deviendra effectif, ainsi que le doublement de la consommation énergétique mondiale. Enfin, plus nous approchons du terme des ressources, plus celles-ci deviennent difficilement extractibles. Comme le montrait Hans Jonas, dans Le Principe Responsabilité, il est évident que cette situation est radicalement nouvelle et qu’elle appelle une nouvelle responsabilité. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’homme menace la planète Terre à une échelle globale et par là même, il met aussi en cause sa propre survie. Nous savons que des civilisations ont déjà péri sur notre planète après avoir pillé et détruit leur environnement. La Terre, arrive au bord de l’essoufflement et de l’asphyxie, à la limite de ce qu’elle peut nous offrir. Pour la première fois, nous touchons le terme de sa capacité d’absorption de notre propre expansion. Nous savons maintenant que la sauvegarde de la planète conditionne par avance tous les autres problèmes.

Nous sommes à une croisée des chemins, acculés à des décisions radicales, qui concerne l’avenir des générations futures. Il n’y a plus vraiment de choix. L’analyse la plus élémentaire montre qu’au minimum, il faudrait un partage équitable des ressources entre tous les habitants de la Terre. Il faudrait aussi nécessairement une nette réduction de la consommation des habitants des pays riches. Notre intérêt le plus égoïste lui-même commande d’apprendre au plus vite à consommer mieux, en qualité, pour consommer moins, en quantité, afin de soulager l’écosystème.

2) L’idéologie de la consommation ne se range pas « à côté » de ce processus, mais à l’intérieur du processus lui-même comme son moteur. L’idéologie de la consommation repose sur une perception fragmentaire de la réalité, une perception à très court terme, à la mesure de la jouissance immédiate et du profit immédiat. Il n’est pas possible de séparer l’idéologie de la consommation d’un côté, avec son modèle culturel, et de ranger de l’autre, le souci de la préservation de l’environnement et de la sauvegarde de la biodiversité. Il y a contradiction manifeste, car ce n’est pas séparable. Le souci de la promotion de la vie sur Terre, en vue des générations à venir commande littéralement une déclaration de guerre à l’idéologie de la consommation. On ne peut plus transiger, comme on l’a fait, en essayant d’initier gentiment le consommateur à une « lecture critique », un « décodage » de la publicité. Non, l’heure est à la remise en cause radicale et sans compromis des fondements de la société de consommation. L’heure est venue d’ouvrir les yeux.

Il faut bien comprendre que le message délivré continuellement par la publicité est à l’exact opposé de la prise de conscience qui nous est devenue nécessaire. Il encourage largement l’inconscience, l’irresponsabilité, tout en inculquant massivement des conduites de consommation frénétique. La publicité n’est plus du tout une « information commerciale », elle est carrément une forme de propagande. Elle répète inlassablement qu’il n’y a pas d’autre modèle social que la consommation, que la consommation est notre unique et meilleure raison d’être. Elle a entre les mains les outils de manipulations mentales les plus puissants jamais inventés par l’homme. A côté, même les religions et les sectes ne sont pas à la hauteur. Le matraquage publicitaire inculque massivement et du matin au soir, un ensemble d’illusions dans la conscience collective, en entretenant une idéologie de la croissance, datée d’un siècle ; une idée du progrès auquel les esprits les plus éclairés du siècle des lumières, comme Rousseau, ne croyaient même pas, une vision de la techno-science d’une naïveté invraisemblable. Et le comble, c’est que le plus souvent, le système éducatif souvent ne fait que conforter cette vision, signant par là le contrat implicite de ceux qui dorment. Il faut voir les productions scolaires sur la publicité de ces adolescents dont le sens critique est tout bonnement laminé et le conformisme est tellement exemplaire que l’on en reste pantois.

Le discours de la publicité n’est pas simplement « ludique », qu’il n’a jamais été « neutre », qu’il n’a jamais été humaniste. Ce serait un leurre que de croire que seules des raisons écologiques nous obligent à une remise en question du monde de la consommation. C’est bien plus radical. Le discours publicitaire est très largement anti-humaniste. Il ne cherche pas à civiliser la terre, ou à l’humaniser mais à la marchandiser. Par principe, la publicité ne s’intéresse pas à une valeur qui serait non-marchande. Elle objective le processus de la technique sous la forme de l’échange et seuls les processus objectifs l’intéressent, comme au bout du compte seul le profit l’intéresse. Pas la subjectivité pure. Pas la vie. Pas la conscience. Pas la culture. Pas la dimension spirituelle de l’être humain. La publicité adore exacerber le goût de la domination, de la supériorité. Elle joue largement sur le registre de la séduction, de l’avidité possessive et de la recherche de la jouissance immédiate. Sur le mode proprement sexuel. Il y a bien sûr des exceptions, mais le plus souvent, elle flatte la tension émotionnelle, elle idolâtre les pulsions primitives de l’humain et elle discrédite l’intelligence la plus élevée. Elle dévale l’amour dans la sensiblerie, le sentimentalisme ou le romantisme, quand ce n’est pas directement dans le registre porno. Elle campe ouvertement dans l’immoralisme. Elle sape la Passion vraie et la vraie générosité, même quand elle prétend les rencontrer. Elle en fait des images promotionnelles pour vendre. Il faut surfer sur les tendances du moment et les récupérer. Elle engendre une civilisation où le culte de l’ego est religion, où l’existence n’est que divertissement, mais jamais investissement de soi. Elle produit directement des comportements mortifères. Le racket, la violence des banlieues, le sexisme, l’utilisation de la femme comme objet sexuel, le culte de l’argent et du pouvoir, sont directement liés à un conditionnement idéologique tiré de la publicité.

Journee_mondiale_sans_achat2008

La publicité n’est pas une culture, elle ne transmet rien, n’enseigne rien et elle sape le sens de la tradition, en ne véhiculant que des valeurs éphémères et arbitraires. Celles des modes qui changent à toutes les saisons. Elle coupe les racines et fait de l’individu une feuille prise dans le vent des tendances. Pour que la publicité devienne une culture, il faudrait qu’elle soit désintéressée, ce qui est évidemment contradictoire, puisque son but, c’est de faire vendre. Elle convient parfaitement pour le dressage.  Qu’est ce qu’un enfant retirera du fait qu’il a été habitué, depuis qu’il est petit, à être habillé de pied en cap avec des marques ? Qu’est-ce qu’il aura appris dans le fait d’imiter ses parents pour acheter des casquettes A, des T-shirt b, des tennis C ? Où est la transmission des valeurs dans une société qui n’a rien d’autre dans la tête que des publicités ? Où est la culture ? La postmodernité a fait très fort : elle a justement élevé la publicité au rang d’une culture, la culture-pub; la publicité. Elle est devenue l’unique culture de la jeunesse, l’unique point de ralliement, de reconnaissance, de convergence : le langage commun des générations nouvelles. C’est bien la preuve qu’ils font admirablement leur boulot, les publicistes. Ils savent récupérer tous les vrais désirs, fabriquer une infinité de faux désirs, faire avaler toutes les couleuvres idéologiques et lessiver complètement le sens critique. Il suffit de jouer sur la séduction des images, d’ajouter une dose de fun, des sourires jusqu’aux oreilles, une musique qui balance et le tour est joué. La preuve en est la surprise et l’étonnement dans le regard de cette jeunesse, quand on entreprend de faire la critique de la publicité. Elle est tellement bien assimilée que l’on ne peut même plus la mettre à distance; et comme elle sert à se moquer de tout, il est impensable que l’on puisse la remettre en question. Elle est d’emblée soustraite à toute critique. Elle est installée dans le domaine de ce qui est cool et rigolo. Et sur ce registre, elle est inatteignable, tout ce qu’elle peut dire deviendra une évidence par le seul effet de la répétition. C’est de cette manière que la publicité engrange des opinions dans le sens commun.

Le résultat massif est là : une efficacité à faire consommer et surconsommer sans limite, à polluer massivement, à faire ingérer toutes sortes de produits nocifs pour l’organisme, à surexploiter le travail partout dans le monde, à rendre dépendant de choses toujours plus inutiles et noires. Et en particulier rendre dépendants d’abord les esprits les plus faibles, les plus influençables. Ceux qui n’ouvrent jamais un livre… mais ne ratent jamais une publicité. Alors comment peut-on décemment parler de gestion de la planète, de décélération de la croissance, sans remettre en cause la publicité?

C. Economie de la vie, écologie de la conscience

Il faut revoir notre copie et regarder les choses en face, ce modèle de société que nous avons réussi à imposer partout sur la planète, il est primitif. Il est tout, sauf le reflet d’une société idéale. Il traduit une compréhension de la Vie qui est primitive. Il entretient dans la conscience collective un réseau serré d’illusions sur le sens de la vie humaine. Il exploite la représentation d’un manque. Il suggère de manière constante que nous manquons de tout : de confort, d’amour, de paix, de joie, etc. Pour posséder ces qualités qui manquent affreusement à la vie, il faut donc se précipiter en dehors d’elle ; pour acquérir de quoi la combler et donc avoir plus pour être d’avantage. Mais la qualité de la vie n’a rien à voir avec une quantité de bien à posséder. Nous ne sommes pas ici, vivant de notre pleine vie consciente, pour consommer. Réduire notre existence à la consommation, ce serait la consumer en vain. La vie n’est vivante que quand elle découvre en elle-même sa propre plénitude qui ne manque de rien, pour créer et se recréer elle-même dans un monde à son image. Ce que nous appelons le «sens commun » aujourd’hui, et qui n’est pas le bon sens, est un chapelet de préjugés qui ont été soigneusement inculqué par la l’idéologie de la consommation. Nous vivons en plein dedans, sans même soupçonner leur existence. Pour les voir surgir, il faudrait les examiner avec de la distance, il faudrait pouvoir les mettre entre parenthèses et examiner sur quelles croyances ils reposent.

1) Essayons de nous arrêter un moment sur ce que serait une société hautement évoluée, c’est-à-dire qui aurait depuis longtemps dépassé le modèle de la société de consommation. Nous pouvons, pour illustrer notre propos, partir de l’utopie proposée dans La Belle verte de Coline Serreau. C’est un excellent point de départ. Très efficace pour créer un effet de distance.

Le film débute sur une réunion champêtre, au bord d’un lac de ce qui a tout l’air d’être une sorte de communauté hippie. On apprend que ce sont en fait des représentants d’une autre planète en réunion annuelle. Il s’agit de discuter des voyages vers d’autres planètes. Personne n’est très chaud pour aller sur la Terre, sauf Mila, l’héroïne. Il s’agit de voir où en sont les terriens dans leur évolution. « La dernière fois qu’on leur a rendu visite, ils en étaient encore à l’ère industrielle ». Mila se rend donc sur la Terre et observe ce monde étrange. Tout le film va jouer sur son regard distant et étonné sur notre société de consommation. Ce détour par la fiction est très important, car il permet de se mettre face à notre identification à la représentation commune et d’adopter un regard distancié. Donc observer notre monde actuel du point de vue d’un témoin impartial.

La suite déroule une série d’observations qui sont autant de surprises : « Vous avez encore des automobiles !? Nous, cela fait longtemps qu’on s’en est débarrassé ! Vous avez encore de l’argent ? Nous, on en n’a plus depuis des siècles. Vous vivez encore dans ces constructions (HLM) ? Nous on vit au milieu de la Nature etc. Il y a des milliers d’années, on a fait la révolution post-industrielle. On s’est mis collectivement à boycotter tous les produits nuisibles et inutiles. Imparable, il y a une crise et tout s’est remis dans l’ordre. La période dite du chaos pré-renaissance s’en est suivie. Il y a eu de grands procès de tous ceux qui vendaient des produits dangereux pour la vie, contre les groupes industriels et tout le système du profit. Et puis on s’est débarrassé de tout ce qui n’était pas bon, pour donner à notre corps une nourriture saine et équilibrée, pour développer notre intelligence, nos pouvoirs psychiques, On est retourné à la Terre pour vivre dans la simplicité, en harmonie avec la Nature ».

Continuons : ce que nous considérons comme « sous-développé », de point de vue de notre modèle culturel occidental actuel, le fait de vivre auprès de la Nature dans la simplicité, est justement ce qui constitue le mode de vie d’un stade d’évolution très avancé. A l’inverse, ce que nous tenons comme les marques d’une société « développée », comme son équipement ménager, est précisément le signe de son caractère primitif. La preuve qu’une société est primitive, c’est justement qu’elle se croit très évoluée, parce qu’elle dispose d’une technologie avancée. Elle n’est pas réellement consciente de ce qu’elle est : elle ne s’aperçoit pas à quel point elle est physiquement très malade, psychologiquement névrosée, moralement immature, intellectuellement inculte et ignorante. Ce qu’une telle société exhibe avec fierté, ce sont ses gadgets, dans ses magasins spécialisés et ses paquets de céréales. Mais cette exhibition, qui n’est rien d’autre que la publicité, est son auto-révélation. Et ce qu’elle montre ainsi, c’est sa futilité, sa sottise, sa vanité et son absence de lucidité.

Ce qui prêterait souvent à un immense éclat de rire d’un point de vue plus élevé ; celui qu’aurait justement une société évoluée. Mais, l’état des lieux est peu glorieux, c’est même un spectacle affligeant. On se demande comment les terriens vont réussir à se sortir de ce bourbier dans lequel ils sont enfoncés. Ils se sont dotés d’une technologie avancée, alors que leur comportement fait montre de bien peu de sagesse, et encore moins de compassion. Au point de vue de leur potentiel mental, ils n’en sont qu’à utiliser 5% de leur cerveau. Ils négligent l’entretien de leur corps et ingèrent quotidiennement une quantité invraisemblable de poisons. Ils passent le meilleur de leur loisir dans des évasions médiatiques et le plus souvent, n’aiment pas leur travail. Ils ne savent pas ce qui pourrait leur être utile et ils adorent accumuler de l’inutile. Ils passent leur temps à lutter pour parvenir à dominer leurs semblables et n’ont pas conscience de l’unité humaine et de la stupidité des divisions. Ils n’accordent pas une importance fondamentale à l’éducation de leurs enfants et ils s’étonnent de la violence qui règne dans leur société. Ils n’ont aucun sens de la communauté et du partage et ils laissent tous les jours mourir de faim des milliers d’enfants, pendant que 5 % d’entre eux ont entre leurs mains 80% des ressources de la planète. Pour avoir une idée juste de leurs valeurs, il suffit d’observer la manière dont ils évaluent les salaires. Il est très significatif que ce genre de société paye 25 fois plus un joueur de foot qu’une infirmière. C’est révélateur. Ce n’est que le reflet d’une représentation collective, celle de l’idéologie de la consommation. (Etc. on pourrait continuer longuement, il suffit de regarder attentivement le monde qui nous entoure).

L’exercice que nous venons d’effectuer est important, parce qu’il permet d’apprendre à observer sans préjugés ce qui est. Il permet à l’intelligence de se dégager de la glue de la représentation commune. Bref, de la libérer. Cette libération de l’intelligence n’est possible qu’à partir du moment où nous avons une conscience claire d’être dans ce monde, mais de ne pas être de ce monde. C’est la condition même de la lucidité. Soyez dans le monde, mais ne soyez pas du monde. Il n’y a pas d’autre manière pour tenter de comprendre les ramifications tentaculaires de ce modèle que nous appelons la société de consommation. Il n’y a pas non plus d’autre manière de vivre consciemment que celle qui passe par cette porte. Lorsque nous portons un regard sur notre passé, nous comprenons que les époques qui nous ont précédés ont pu vivre sous la coupe d’illusions idéologiques et dans le déni de la réalité. Nous savons au prix de quelles difficultés on a pu admettre l’existence des goulags, combien ont pu dénier les impasses où conduisait l’idéologie marxiste. Il est indispensable de comprendre que l’idéologie de la consommation elle aussi induit un conditionnement, provoque le même effet hallucinatoire et la même propension au déni.

2) Il y a maintenant un nombre considérable de personnes qui sont conscientes de ce que représente l’idéologie de la consommation. Que l’on ait pu en venir à mettre en cause la notion même de croissance, que l’on en vienne à invoquer même la nécessité d’une décroissance en est le signe évident. Nous sommes en train de comprendre que la seule économie qui puisse fonctionner est l’économie de la vie et que l’économie de la vie est indissociable de l’écologie de la conscience.

Dans Le Principe Responsabilité, Hans Jonas soutenait qu’en raison du péril du développement de la techno-science et de son empire sur la planète, il était évident que nous étions mis en demeure de désormais choisir la modération, en renonçant au principe suicidaire de la consommation. En formulant les choses autrement : choisir la simplicité volontaire est le seul choix qui peut s’avérer révolutionnaire et ouvrir une perspective décente pour l’avenir de l’humanité.

Ce qui veut dire concrètement aller joyeusement à contre-courant des tendances consommatives. Aimer la frugalité. Redécouvrir ce qu’Epicure appelait la tempérance heureuse. Opposer à la frénésie et l’agitation perpétuelle de la nouveauté, la stabilité d’un geste et d’un soin traditionnel de ce qui est. Plaisir de ne pas acheter les nouvelles bombes rasages A, B, C, et de préférer le blaireau et le savon ! Rien que pour le plaisir. Ne plus acheter les plats surgelés et faire soi-même le gratin de pomme de terre. Chercher ce qui est frais et comporte le moins d’emballage possible. Ne plus jamais acheter des piles et préférer les batteries rechargeables. Ne plus jamais « changer pour changer », mais seulement ce qui a réellement besoin de l’être. Désinvestir complètement la mode du « jetable » et préférer ce qui a fait ses preuves dans la durée et porte la marque de la main de l’homme. Aimer le travail de l’artisan pour tout l’amour qu’il met dans ce qu’il fait. Plutôt que ces trucs en plastiques qui finissent très vite dans la poubelle. Préférer les petites structures à l’échelle humaine, que les immenses entrepôts des usines à faire consommer. Par-dessus tout, prendre conscience de ses vrais désirs et se méfier comme d’une peste des besoins artificiels . Surtout s’ils sont dommageables à l’égard de la Nature et sont le prix d’une exploitation indigne du travail humain. Souvenons-nous de la formule modifiée par Jonas de l’impératif catégorique de Kant : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d’une vie authentiquement humaine sur la Terre ». Inclure cette visée dans l’action, c’est avoir trouvé la sollicitude de la sauvegarde de l’intégrité du patrimoine vivant sur la Terre et refuser de contribuer de manière systématique à sa destruction. Refuser les formes de plaisir qui vont à l’encontre de la promotion de la vie. En bref, savoir dire non et ne pas marcher dans le rang des consommateurs obéissants. Rester complètement indifférent au consensus culpabilisant qui frappe celui qui n’obéit pas à l’injonction de consommer le toujours-nouveau, le toujours-mieux, le toujours-plus-fun, le toujours-plus-tendance, toujours-plus-cool etc. Faire un usage très limité de la télévision, ou s’en débarrasser complètement. Pour avoir de vraies vacances, loin de l’engouement collectif de la télé-réalité, le conditionnement massif et la crétinisation à outrance. Redécouvrir le plaisir d’aller au théâtre, de se déplacer pour un concert de qualité, de plonger dans un livre qui éveille en vous une joie insoupçonnée, des forces nouvelles et un appétit de vivre prodigieux. Cesser définitivement d’être une limace qui glisse sur l’écran de la télé. Et puis aussi et surtout, reprendre contact avec la Nature. Dans un monde où l’artifice est notre condition carcérale habituelle, cela fait un bien fou de retrouver le naturel, de sentir que la Vie, c’est formidable et que c’est une vraie joie de faire l’expérience de ce déploiement sans limite. Une extase. Pour cela, faire de l’insurrection une seconde nature, jusqu’à ce qu’elle devienne tellement spontanée qu’elle s’exprime comme notre première nature, notre vraie nature d’être humain : aimant, libre et responsable. Intensément concerné par le sort de cette planète merveilleuse appelée la Terre.

3) La révolte, disait Camus, est un non à l’injustice et au mal, qui suppose implicitement un oui à la justice et au bien, en ce sens, la pensée négative conduit à l’affirmation positive la plus élevée. Il ne s’agit pas de s’opposer pour s’opposer. Ce qui est tout aussi superficiel que d’obéir tête basse et sans broncher. Ce que nous voulons, c’est une Vie meilleure sur la Terre, parce que nous aimons vraiment la Terre, sans limite, de manière inconditionnelle. Et quand on aime, on veut le meilleur pour ceux qu’on aime. On n’ira pas transformer ses enfants en consommateurs obèses, on ne fera rien pour les transformer en des enfants gâtés de la société de consommation. Choisir la simplicité est une décision radicale qui ne va pas de soi et auquel nous ne sommes pas préparés socialement. Cela demande une création de chaque instant. Une conscience renouvelée.

La simplicité sert les intérêts d’une communauté, tandis que la consommation ne sert qu’une communauté d’intérêts. La consommation ne contribue pas à la formation d’un vrai sens de la communauté humaine, elle relève du comportement de foule, de l’être-avec et non de l’être-ensemble. La simplicité reconduit au sens des responsabilités du citoyen du monde. A l’inverse, la consommation déresponsabilise et borne l’intérêt à l’immédiat, sans égard aux conséquences éloignées. Il faut le dire franchement : le consommateur-citoyen est un mirage, un oxymore. Ce n’est pas en suivant les suggestions consommative que l’on peut trouver des indications sûres de l’intérêt général. Qu’il y ait des indices de l’amélioration du niveau de vie ne préjuge en rien de la qualité de la vie. Comme l’écrit E. Morin « l’élévation des niveaux de vie peut être liée à la dégradation de la qualité de la vie. La multiplication des moyens de communication peut être liée à l’appauvrissement des communications personnelles ». Nous sommes bien à un moment difficile de notre Histoire qui se caractérise par un « mal de civilisation ». Alors que l’on cesse donc de se leurrer avec les images hallucinatoires de la société de consommation, pour regarder ce monde qui est le nôtre en face. Il faut se poser la question de l’issue de notre futur. Allons nous vers l’autodestruction ou vers une mutation ? demande Edgar Morin. L’autodestruction, au train où vont les choses, c’est probablement dans l’ordre du laisser-faire. Une mutation par contre se choisit, elle ne se fait pas toute seule, elle repose sur une prise de conscience. « Il s’agit de ralentir pour éviter soit une explosion, soit une implosion. Il s’agit de décélérer pour pouvoir réguler, contrôler et préparer la mutation. La survie exige de révolutionner le devenir. Il nous faut venir à un autre avenir. C’est cela qui doit être la prise de conscience décisive du nouveau millénaire ».

Penser que la société de consommation est le simple prolongement « logique de l’avènement de l’ère industrielle », son résultat inéluctable, c’est non seulement incliner à une conception fataliste de l’Histoire, mais c’est surtout négliger la structure idéologique de la société de consommation en tant que telle. Y voir seulement un « phénomène social » parmi d’autres est une vision à très courte vue. De même, ne voir dans la publicité que son caractère « ludique », c’est rater l’essentiel et se laisser piéger dans la compromission complète avec un système dont il est urgent de repérer les nuisances. Ce que nous ne voyons pas encore avec suffisamment de clarté, c’est que l’alliance entre la techno-science, qui confère à l’homme un pouvoir extraordinaire sur la nature et du modèle de la société de consommation, qui est un modèle primitif de société, met l’humanité dans une situation extrêmement dangereuse. Elle développe simultanément un pouvoir sur le monde qui requiert la nécessité d’une maîtrise à un niveau de conscience très élevée. Or, ce à quoi travaille le modèle de la société de consommation, c’est exactement l’opposé : la frivolité et l’insouciance, une vie délurée, une conscience écervelée constamment incitée à l’irresponsabilité. Bref, un niveau de conscience faible et immature.

Les tensions de la politique internationale accroissent encore ce péril. Pour les pays pauvres que reste-t-il ? L’alliance de l’intégrisme et du nationalisme. Et que fait l’intégrisme ? Et bien il ne cesse de montrer du doigt la corruption de la société de consommation à l’occidentale ! Il tire argument de portrait moralement décadent que lui offre l’occident pour inciter à une purification par le sang et les armes. L’occident fait tout pour se présenter comme « un grand satan » pour ceux qui n’ont plus d’autres valeurs refuges que celles d’une très sévère religion du passé.

Et dans ce contexte, on voudrait célébrer la gloire de la supériorité de notre modèle, la gloire de la société de consommation ! Il faudrait célébrer ce que l’on appelle la liberté en occident. Alors que cette liberté se pose sans le moindre souci de sa responsabilité. L’occident pourra se targuer d’être un modèle pour le reste du monde quand il en sera vraiment un. Ce qui n’est pas le cas. Il en sera un quand il aura dépassé le modèle de la société de consommation et qu’il aura su créer les conditions d’une vie sur Terre qui soient dignes de l’humanité et le reflet d’une conscience bien plus élevée, d’une spiritualité plus authentique. Jusqu’à preuve du contraire, les peuples soit-disant « primitifs », qui vivent d’une manière plus simple, plus frugale, plus rustique que nous, ne sont pas plus malheureux. Leurs mythes culturels ne manquent pas non plus de beauté, ni de grandeur. Mais on peut être très fier de notre triomphe, il n’y en aura bientôt plus un seul. Comme les espèces vivantes sont « en voie de disparition », sur la Terre, les peuples traditionnels sont des « cultures en voie de disparition ». Le modèle de la société de consommation a phagocyté la planète.

Serge Carfantan, Philosophie et spiritualité

Chers amis, le forum Mecanopolis est maintenant ouvert, et nous vous invitons a y placer vos   réfléxions, articles et analyses.

FORUM MECANOPOLIS

juil 29 2009

Le désordre venu d’Amérique et la lutte obscure entre classes dominantes en Russie

Par Régis Mex

La politique américaine à l’égard de la Russie

Après la chute de l’Union Soviétique, l’élite dominante aux Etats-Unis a considéré que la Russie constituerait un obstacle à ses plans de domination mondiale. Pour cette raison, l’Administration Clinton s’est fixée pour objectif d’affaiblir la Russie au maximum par une nouvelle politique d’endiguement ( »new containment policy »), par la création d’une situation de pauvreté permanente et généralisée en Russie et par la paralysie de l’économie russe, en particulier dans le secteur de la haute technologie. Ces objectifs, les Américains les ont atteints grâce au gouvernement d’Eltsine. Les biens collectifs nationaux du peuple russe, les richesses nationales et les moyens financiers ont été transmis à une poignée de personnes, proches du gouvernement. C’est ainsi qu’une strate réduite d’oligarques, dont la politique s’oriente sur les volontés américaines, est née en Russie : du jour au lendemain, cette strate est devenue la propriétaire de plus de 70% du capital russe tout entier. En revanche, quasi rien n’a été fait pour favoriser l’éclosion d’une classe moyenne et de petites entreprises. La pauvreté généralisée s’étend alors qu’à l’arrière-plan se concentrent d’immenses richesses et ressources dans le camp des oligarques; cette situation ruine et détruit l’Etat russe, assèche le trésor public et déséquilibre le budget (sous Eltsine, il a chuté au point de se réduire à 35 milliards de dollars, c’est-à-dire à peu près le budget de la CIA). Tout le potentiel économique, scientifique et technologique du pays, sa défense, son système scolaire, sa politique de la santé, etc., se sont écroulés. Le pire fut l’appauvrissement généralisé de la population, avec, pour conséquence, un recul catastrophique de la demande et de la production. Cette situation désastreuse, que connaît la Russie, est due à la « thérapie de choc » que les Américains ont imposée au régime d’Eltsine. Elle consiste à procéder à des privatisations/criminalisations, façon Tchoubaï, et à d’autres mesures en économie, qui conduisent à des destructions d’ordre structurel.

Poutine1_affiche

Développement des événements de l’ère post-communiste

À bord de l’avion qui le conduisait à Londres, où se tenait le sommet du G-7 de juillet 1991, auquel il allait assister, Mikhaïl Gorbatchev s’attendait sans doute à être accueilli en héros. Depuis trois ans, il donnait l’impression de flotter au-dessus de la scène internationale : il séduisait les médias, signait des traités de désarmement et recevait des prix pour son travail en faveur de la paix, y compris le Nobel de 1990. L’homme réussit même un exploit jugé impossible : gagner la sympathie du public américain. En 1987, le magazine Time risqua gros en faisant de lui son « Homme de l’année ». Au contraire de ses prédécesseurs, expliqua la rédaction, Gorbatchev était le Ronald Reagan de la Russie – « le Grand Communicateur à la mode du Kremlin ». Grâce à lui, déclara le comité Nobel, « nous espérons célébrer en ce moment même la fin de la Guerre froide ».

m-Mikhail_Gorbachev

Au début des années 1990, Gorvatchev, guidé par deux politiques jumelles, la glasnot (transparence) et la perestroïka (restructuration), avait déjà mené à bien un remarquable exercice de démocratisation : la presse avait été libérée, le Parlement, les conseils locaux, le président et le vice-président de la Russie avaient été élus, et la Cour constitutionnelle était indépendante. Sur le plan économique, Gorbatchev s’orientait vers le libre marché doublé d’un solide filet de sécurité sociale – démarche qui, estimait-il, prendrait de dix à quinze ans -, le secteur public conservant sa mainmise sur les principales industries. Son but ultime était de construire une social-démocratie à la scandinave, « un phare socialiste pour l’humanité tout entière ».

Au début, on put croire que l’Occident souhaitait aussi que Gorbatchev parvînt à assouplir l’économie soviétique et à la refaire sur le modèle suédois. Or, l’accueil qu’on lui réserva à la réunion du G-7 de 1991 le prit entièrement par surprise. Le message quasi unanime des autres chefs d’État était le suivant : si vous n’administrez pas immédiatement la thérapie de choc radicale, nous allons couper la corde et vous laisser tomber. « À propos du rythme et des méthodes de la transition, leurs propositions étaient ahurissantes », écrirait plus tard Gorbatchev.

La Pologne venait tout juste de mener à bien la première ronde de sa thérapie de choc sous la houlette du FMI et de Jeffrey Sachs, et le consensus auquel en étaient arrivés John Major, premier ministre de la Grande-Bretagne, George H.W. Bush, président des Etats-Unis, Brian Mulroney, premier ministre du Canada, et Toshiki Kaifu, premier ministre du Japon, était que l’Union soviétique devait suivre l’exemple de la Pologne, selon un calendrier accéléré. Après le sommet, Gorvatchev reçut les mêmes ordres de la part du FMI, de la Banque mondiale et de toutes les autres grandes institutions de crédit. Plus tard, cette année-là, la Russie demanda une remise de dettes pour faire face à une crise économique catastrophique. On lui répondit sèchement que les dettes devaient être honorées. Depuis l’époque où Sachs avait obtenu de l’aide et un allègement de la dette pour la Pologne, le climat politique avait changé – et le ton s’était durci.

La Russie, comme la Chine, fut contrainte de choisir entre un programme économique inspiré de l’école de Chicago et une authentique révolution démocratique. Confrontés à un tel choix, les dirigeants chinois s’étaient attaqués à leur propre population sur la place Tienanmen pour empêcher la démocratie de nuire à leurs projets économiques. La Russie, où la révolution démocratique était déjà bien engagée, représentait un cas différent : pour que le programme économique de l’école de Chicago fût appliqué, la démarche paisible et prometteuse définie par Gorbatchev dut être interrompue violemment, puis renversée de façon radicale.

Gorbatchev – au même titre que de nombreux apôtres du néolibéralisme en Occident – savait que la thérapie de choc défendue par le G_7 et le FMI ne pouvait être imposée que par la force. Ainsi, le magazine The Economist, dans un article influent de 1990, pressait le président d’ « adopter la ligne dure, de supprimer les résistances à la véritable réforme économique ». À peine deux semaines après que le comité Nobel eut déclaré la fin de la Guerre froide, The Economist conseillait à Gorbatchev de mdoeler sa conduite sur celle de l’un des meurtriers les plus infâmes de la Guerre froide. Sous le titre « Mikhail Sergeevich Pinochet ? », l’auteur concluait que même si le fait de suivre ses conseils risquait de causer « une effusion de sang, le moment était peut-être venu, pour l’Union soviétique, d’entreprendre une réforme néolibérale à la Pinochet ». Favorable à un coup d’État pour faire tomber Gorbatchev, jugé trop lent, l’auteur, Michael Schrage, disait craindre que les opposants « n’aient ni le doigté ni les appuis nécessaires pour embrasser l’option Pinochet ».

Gorbatchev trouva bientôt sur son chemin un adversaire tout à fait disposé à jouer le rôle d’un Pinochet russe. Bien que président de la Russie, Boris Eltsine occupait beaucoup moins de place que Gorbatchev, chef de toute l’Union soviétique. La situation se transforma radicalement le 19 août 1991, un mois après le sommet du G-7. À bord de tanks, des membres de la vieille garde communiste foncèrent vers la Maison Blanche, nom donné à l’immeuble qui abrite le Parlement russe. Dans l’intention de mettre un terme à la démocratisation, ils menaçaient d’attaquer le premier Parlement élu du pays. Au milieu d’une foule de Russes résolus à défendre leur nouvelle démocratie, Eltsine se hissa sur l’un des tanks et qualifia l’agression de « tentative de coup d’État cynique fomentée par la droite ». Les tanks battirent en retraite, et Eltsine fit dès lors figure de courageux défenseur de la démocratie. Pour le moment, du moins, il était devenu un héros populaire.

ph000101Sans perdre un instant, Eltsine utilisa l’épreuve de force qu’il venait de remporter pour faire fructifier son capital politique. Tant que l’Union soviétique demeurait intacte, il exercerait moins d’influence que Gorbatchev ; en décembre 1991, quatre mois après le coup d’État avorté, Eltsine signait un véritable coup de génie politique. Il conclut une alliance avec deux autres républiques soviétiques, geste qui eut pour effet de dissoudre abruptement l’Union soviétique et de contraindre Gorbatchev à démissionner.

Si Moscou acceptait de se soumettre à une sorte de « big bang » pour se convertir à l’économie capitaliste, Sachs croyait être en mesure de réunir quinze milliards de dollars d’aide. À la fin de 1991, Eltsine fit au Parlement une proposition peu orthodoxe : si on lui concédait des pouvoirs spéciaux qui, pendant un an, lui permettraient de décréter les lois au lieu de les soumettre au vote du Parlement, il réglerait la crise économique et rendrait aux députés un système sain et prospère. Ce que réclamait Eltsine, c’était le genre de pouvoirs exécutifs qu’exercent les dictateurs, mais le Parlement lui était toujours reconnaissant du rôle qu’il avait joué au moment de la tentative de coup d’État et le pays avait désespérément besoin de l’aide étrangère. La réponse fut oui.

Il constitua aussitôt une équipe d’économistes. Plusieurs d’entre eux, au cours des dernières années du communisme, avaient formé une sorte de club de lecture néolibéral, étudié les ouvrages fondamentaux des penseurs de l’école de Chicago et discuté de leur application en Russie. Sans avoir étudié aux Etats-Unis, ils étaient des partisans si dévoués de Milton Friedman que la presse russe prit l’habitude de les appeler les « Chicago Boys ». La figure de proue du groupe était Egor Gaïdar, l’un des deux vice-premiers ministres d’Eltsine.

Pour fournir un soutien idéologique et technique aux Chicago Boys d’Eltsine, le gouvernement des Etats-Unis finança ses propres experts de la transition, à qui furent confiées des tâches diverses : rédiger des décrets de privatisation, créer une Bourse calquée sur celle de New York, élaborer un marché des fonds communs de placement pour la Russie… À l’automne 1992, USAID accorda un contrat de 2,1 millions de dollars au Harvard Institute for International Development, qui dépêcha des équipes de jeunes avocats et économistes chargés de suivre pas à pas les membres de l’équipe Gaïdar. En mai 1995, Harvard nomma Sachs au poste de directeur de l’institut. Pendant la réforme de la Russie, ce dernier joua donc deux rôles : d’abord conseiller free-lance d’Eltsine, il supervisa l’important avant-poste de Harvard en Russie, que finançait le gouvernement des États-Unis.

Le 28 octobre 1991, Eltsine annonça la levée des contrôles des prix et prédit que la « libéralisation des prix remettrait les choses à leur juste place ». Les « réformateurs » n’attendirent qu’une semaine après la démission de Gorbatchev pour lancer leur thérapie de choc économique. Le programme comprenait également des politiques de libre-échange et la première phase de privatisation accélérée de quelque 225 000 sociétés d’État du pays.

L’effet de surprise, tout à fait voulu, s’inscrivait dans la stratégie mise au point par Gaïdar : le changement serait si imprévu et si rapide que personne ne pourrait s’y opposer. 67% des Russes ayant participé à un sondage en 1992 affirmèrent que les coopératives de travailleurs étaient la façon la plus démocratique de privatiser les actifs de l’État communiste et 79% croyaient que le maintien du plein-emploi comptait au nombre des principales fonctions du gouvernement. C’est donc dire que si l’équipe d’Eltsine avait soumis ses projets au débat démocratique, au lieu de lancer une attaque surprise contre une population déjà profondément désorientée, la révolution de l’école de Chicago n’aurait eu aucune chance d’aboutir.

Au bout d’une année seulement, la thérapie du choc avait prélevé un très lourd tribut : des millions de Russes de la classe moyenne avaient vu l’épargne de toute une vie être engloutie par la dévaluation de la monnaie ; en raison de l’élimination brutale des subventions, des millions de travailleurs n’étaient plus payés depuis des mois. En 1992, la consommation du Russe moyen avait diminué de 40% par rapport à 1991, et le tiers de la population vivait sous le seul de la pauvreté.

Les Russes finirent par se ressaisir et à proclamer la fin de l’aventure économique sadique. Soumis à la pression des citoyens, le Parlement élu, celui-là même qui avait soutenu l’ascension au pouvoir d’Eltsine, décida que le moment était venu de serrer la bride au président et à ses ersatz de Chicago Boys. En décembre 1992, les parlements votèrent le limogeage d’Egor Gaïdar. Quelques mois plus tard, en mars 1993, ils abrogèrent les pouvoirs spéciaux qu’ils avaient accordés à Eltsine pour lui permettre d’imposer les lois économiques par décret. En représailles contre la « mutinerie » du Parlement, Eltsine profita d’un discours télévisé pour décréter l’état d’urgence.

Même si la Cour constitutionnelle de Russie avait déclaré le comportement d’Eltsine anticonstitutionnel, le président Clinton continua de le soutenir, et le Congrès des Etats-Unis lui accorda une aide de 2,5 milliards de dollars. Enhardi, Eltsine fit encercler le Parlement par des troupes et ordonna à la ville de couper l’électricité, le gaz et le téléphone au Parlement. Des partisans de la démocratie russes arrivaient par milliers pour casser le blocus. Pendant deux semaines, les soldats et les policiers ont été confrontés à des manifestations pacifiques qui se sont soldées par une levée partielle du blocus.

Mais Eltsine repoussa une éventuelle tenue d’élections anticipées et abandonna les négociations. En Russie, il y avait tout simplement trop de richesses en jeu : d’énormes champs pétrolifères, environ 30% des réserves de gaz naturel du monde et 20% de celles de nickel, sans parler des usines d’armements et des médias d’État grâce auxquels le Parti communiste avait exercé le contrôle sur sa vaste population. Les troupes d’Eltsine finirent par tirer sur les manifestants à la mitrailleuse, et une centaine d’entre eux ainsi qu’un militaire furent tués. Ensuite, Eltsine abolit tous les conseils municipaux et régionaux du pays. La jeune démocratie russe était démantelée, pièce par pièce.

Un signal clair de la part de Washington ou de l’Union européenne eût peut-être contraint Eltsine à engager des négociations dignes de ce nom avec les parlementaires, mais il ne reçut de leur part que des encouragements. Eltsine prit le Parlement d’assaut à l’aide de 5000 soldats, de dizaines de blindés, d’hélicoptères et de commandos d’élite armés de mitrailleuses – tout cela pour défendre la nouvelle économie capitaliste de la Russie contre une grave menace : la démocratie. Á la fin des combats, 600 personnes étaient mortes et près de 1000 furent blessées. Moscou n’avait pas connu une telle violence depuis 1917.

Les bénéficiaires du boom économique de la Russie furent un club limité de Russes, dont bon nombre d’anciens apparatchiks du Parti communiste. Se forma ainsi une clique de nouveaux milliardaires, dont bon nombre, en raison de leur richesse et de leur pouvoir proprement impérial, allaient faire partie du groupe universellement connu comme celui des « oligarques » ; ces hommes s’associèrent aux Chicago Boys d’Eltsine et dépouillèrent le pays de la quasi-totalité de ses richesses.

On vendit Norilsk Nickel pour 170 millions de dollars, qui produisait le cinquième di nickel mondial, alors que ses seuls profits s’élevèrent bientôt à 1,5 milliards de dollars par année. La gigantesque société pétrolière Yukos, qui contrôle plus de pétrole que le Koweït, fut acquise au coût de 309 millions de dollars ; elle génère aujourd’hui des revenus de plus de trois milliards de dollars par année. Les cas de ce genre furent multiples, mais le scandale, c’était non seulement que les richesses publiques de la Russie fussent liquidées à une fraction de leur prix, mais aussi que, dans la plus pure tradition corporatiste, elles fussent acquises à l’aide de fonds publics. Comme l’affirmèrent Matt Bivens et Jonas Bernstein, journalistes au Moscow Times, « sans débourser un sou, quelques hommes triés sur le volet firent main basse sur les champs pétrolifères russes développés par l’État, à la faveur d’un tour de passe-passe monumental dans lequel une branche du gouvernement en pays une autre ».

En l’absence d’une famine, d’un fléau ou d’une bataille de grande envergure, jamais un si grand nombre de personnes n’aura autant perdu en si peu de temps. En 1998, plus de 80% des exploitations agricoles russes étaient en faillite, et environ 70 000 usines d’État avaient fermé leurs portes, d’où une véritable épidémie de chômage. En 1989, avant la thérapie de choc, deux milliards d’habitants de la Fédération de Russie vivaient dans la pauvreté avec moins de quatre dollars par jour. Après l’administration de la « pilule amère », au milieu des années 1990, 74 millions de Russes vivaient sous le seuil de la pauvreté, selon les chiffres de la Banque mondiale. Sous le régime capitaliste, les Russes boivent deux fois plus qu’avant. Alexandre Mikhaïlov, tsar de la lutte contre la drogue en Russie, affirme que le nombre de toxicomanes a augmenté de 900% entre 1994 et 2004 : le pays en compte aujourd’hui plus de quatre millions, dont de nombreux accrocs à l’héroïne.

La thérapie de choc avait ouvert la Russie à des flux de capitaux fébriles – opérations de change et investissements spéculatifs à court terme, tous très rentables. À cause de cette spéculation, la Russie, lorsque la crise asiatique éclata, était sans protection. Son économie, déjà vacillante, s’effondra pour de bon. La population fit d’Eltsine son bouc émissaire, et la cote de popularité du président chuta à 6%, un seuil intenable. L’avenir de nombreux oligarques était en jeu, et seul un autre choc violent sauverait le projet économique et conjurerait la menace représentée par l’instauration d’une véritable démocratie en Russie.

En septembre 1989, le pays fut secoué par une série d’attentats terroristes d’une extrême cruauté : apparemment sans avertissement, quatre immeubles d’habitation explosèrent au milieu de la nuit, et près de 300 personnes perdirent la vie. Selon une trame familière aux Américains au lendemain du 11 septembre 2001, tous les enjeux politiques furent pulvérisés par la seule force capable d’un tel exploit. De nombreux Russes attribuent la responsabilité de ces attentats au gouvernement russe lui-même, la clique politique du pays n’étant pas étrangère à ce genre de procédé sinistre.

C’est au premier ministre de la Russie, l’inébranlable et vaguement sinistre Vladimir Poutine, que l’on confia la tâche de traquer les « bêtes sauvages ». Tout de suite après les explosions, à la fin de septembre 1999, Poutine ordonna des frappes aériennes contre des zones civiles de la Tchétchénie. Dans le nouveau contexte de terreur, le fait que Poutine eût passé dix-sept ans au KGB – le symbole le plus craint de l’ère communiste – semblait soudain rassurer de nombreux Russes. Comme Eltsine sombrait de plus en plus dans l’alcoolisme, Poutine était idéalement placé pour lui succéder à la présidence. Le 31 décembre 1999, au moment où la guerre en Tchétchénie interdisait tout débat sérieux, quelques oligarques organisèrent une discrète passation des pouvoirs d’Eltsine à Poutine, sans élections à la clé. Avant de se retirer, Eltsine exigea l’immunité. Le premier geste de Poutine en tant que président fut donc de signer la loi qui mettait son prédécesseur à l’abri de toute poursuite judiciaire, que ce fût pour des actes de corruption pour les assassinats de manifestants en faveur de la démocratie commis par l’armée pendant qu’il était au pouvoir.

Le lourd héritage de Poutine

Le Président Poutine a dû accepter le lourd héritage économique et politique de l’ère Eltsine. Aujourd’hui encore, le retrait volontaire (?) d’Eltsine et la nomination de Poutine comme son successeur sont encore entourés de bien des mystères. Par exemple, comment se fait-il que Poutine ait été contraint de gouverner avec l’ancienne équipe d’Eltsine (Volochine, Kaznaïov, Christenko, Jvudkoï, etc.) ? Qui a raboté si fortement les prérogatives présidentielles dont Poutine aurait dû normalement jouir ? La composition du pouvoir en Russie n’est pas naturelle parce que des représentants de l’ancienne équipe d’Eltsine occupent des postes gouvernementaux et gardent leur présence dans la sphère de la présidence. Comme leurs protecteurs américains, ils sont fermement décidés à conserver intactes les structures de propriété établies dans les années 90, de même que le nouvel ordre économique, et sabotent systématiquement les mesures importantes prises par Poutine.

La « dictature de la loi »

6a00d8341c840853ef00e553b11d828833-800wi

Depuis son accession au pouvoir, Vladimir Poutine n’a cessé d’œuvrer au renforcement de l’autorité de l’Etat, conformément à ses premières déclarations d’intention. Dans ses discours, ce thème constitue un objectif primordial, la condition sine qua non de tout dessein politique à long terme. Il s’agit d’imposer aux divers détenteurs de pouvoir susceptibles de contester l’autorité présidentielle (milieux d’affaires, gouverneurs, hauts fonctionnaires, journalistes) des limites à leurs prérogatives, ainsi que des règles gouvernant les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Dans les années 1990, les sources de la richesse et du pouvoir se trouvaient fréquemment à la portée de réseaux associant entrepreneurs et hauts fonctionnaires, y compris au sein des institutions répressives. Dans certains cas, ces réseaux, situés à la fois dans la fonction publique et l’économie privée, cherchaient à posséder leurs propres médias, afin de gagner en influence et, éventuellement, intervenir dans les débats politiques.

Pour Vladimir Poutine, de telles collusions sont intolérables : l’Etat doit être capable d’imposer des normes formelles et impersonnelles, d’établir et de faire respecter des frontières entre le licite et l’illicite, l’économique et le politique, le public et le privé.

La réalisation de ce projet passe par un important programme de réformes, mais également par l’usage de la force et de l’intimidation. La guerre menée en Tchétchénie souligne la détermination gouvernementale et place l’usage de la violence au coeur de la politique menée.

On peut d’ailleurs considérer que le chef de l’Etat, en employant publiquement l’expression de «dictature de la loi », peu après son élection au suffrage universel, n’a jamais réellement souhaité s’en cacher. Dans ses discours, la priorité accordée au renforcement de l’Etat renvoie souvent dans un avenir lointain – une seconde phase – tout objectif de démocratisation. Si l’on renverse ce raisonnement, il apparaît que la réalisation de la première phase du projet présidentiel ne peut être conciliée avec des méthodes démocratiques. Les méthodes employées par les dirigeants du pays afin d’éliminer leurs adversaires confirment ce constat. La « dictature de la loi » consiste à exploiter l’état de vulnérabilité légale qui caractérise l’ensemble des élites afin de réserver, de manière éminemment sélective, la stricte application du droit à quelques ennemis emblématiques.

En d’autres termes, ceux qui contestent l’autorité présidentielle s’exposent à de lourdes sanctions, alors que ceux qui coopèrent suscitent l’indulgence, même s’ils recourent à des pratiques tout aussi illicites dans le cadre de leur activité. Pour l’heure, la maîtrise de l’espace audiovisuel national constitue la plus flagrante victoire présidentielle, puisqu’il n’existe plus de chaînes de télévision indépendantes du pouvoir politique fédéral et capables d’émettre sur la totalité du territoire russe. Dans le cas des relations avec les « oligarques », c’est-à-dire avec l’élite des milieux d’affaires, on ne peut parler d’une victoire, mais l’élimination de quelques figures emblématiques n’a pas conduit à dégrader les relations établies entre les grands patrons et les principaux dirigeants politiques du pays.

Sous Poutine, entre 1999 et 2005, la Russie a connu une croissance économique moyenne supérieure à 6%. Grâce aux prix de plus en plus élevés de l’énergie qui assure une rente en devise, la demande intérieure se développe rapidement et une croissance du PIB de l’ordre de 6 à 8% par an se maintient jusqu’en 2008. Le pays est désormais la huitième puissance économique mondiale, et dispose de ressources naturelles inégalées.

En 2007, le FMI tablait sur le maintien de la croissance russe dans les années à venir. Mais la crise économique mondiale née aux États-Unis, en 2008, annonce une baisse de la consommation mondiale d’hydrocarbures. Ceci entraîne inéluctablement une baisse des cours des matières premières stratégiques, et sans doute un coup d’arrêt pour la longue période de croissance russe.

Poutine se retourne contre les oligarques pour s’affranchir de l’ingérence économique occidentale

Normalement, un président nouvellement élu ne gouverne pas avec l’équipe de son prédécesseur. La constellation des forces au sein du gouvernement russe actuel indique qu’il y a dualité du pouvoir. L’opinion publique a bien perçu que Poutine cherche à se libérer du pouvoir des eltsinistes. Il a réussi à placer ses hommes à la tête de l’armée (Sergueï Ivanov), du ministère de l’intérieur (Boris Gruslov) et des services de sécurité fédéraux (Nikolaï Patruchev).

Poutine a également réussi à mettre hors d’état de nuire et à forcer à l’exil des oligarques comme Berezovski et Goussinski, qui se mêlaient ouvertement de la politique et tentaient d’imposer leurs vues au gouvernement. Mais leur tâche a été reprise, début juillet 2003, par le plus riche des oligarques russes, Mikhaïl Khodorkovski, qui possède le consortium du pétrole Jukos. M. Khodorkovski s’est vanté d’avoir pu bloquer à la Douma des projets contraires à ses intérêts. Il finance toutes les oppositions afin de pouvoir tuer dans l’œuf la législation préparée par le gouvernement pour augmenter les taxes sur les industries extractives au profit des PME et d’autres producteurs stratégiques comme l’agriculture et la défense. Non contents de privatiser le Parlement, les oligarques en font autant avec les services publics en finançant hôpitaux, écoles et transports de leur choix au lieu de payer leurs impôts. Il a aussi déclaré ouvertement ses intentions de financer l’ »alliance des forces justes » (Nemzov, Tchoubaï, Gaidar, etc.) lors des prochaines élections pour la Douma et la Présidence. La réaction de Poutine ne s’est pas faite attendre. Le Procureur Général de la Fédération de Russie a lancé une procédure judiciaire contre la Jukos, à cause des activités délictueuses de son directeur Lebedev, qui se serait approprié frauduleusement 280 millions de dollars en 1994. Fait significatif : l’ambassadeur des Etats-Unis à Moscou a déclaré être prêt à prendre Khodorkovski et Lebedev sous sa protection !

Le président Poutine ne refuse pas l’entrée massive du capital étranger dans un secteur vital, mais il n’a pas encore choisi entre ExxonMobil et TexacoChevron. Et surtout le Kremlin veut que l’État contrôle l’opération : pas question de laisser un oligarque légitimer les milliards qu’il a acquis.

M. Poutine a d’ailleurs confirmé la prochaine privatisation des secteurs des transports et de la distribution d’énergie, à l’exception des oléoducs et gazoducs, qu’il veut maintenir sous contrôle de l’Etat – car le développement de ce vaste pays dépend de son infrastructure. Déjà M. Khodorkovski avait déclaré son intérêt pour Gazprom. Bref, faute d’un tournant, les oligarques allaient encore consolider leur pouvoir, contrariant les tentatives de diversification et l’un des grands enjeux de la seconde présidence de M. Poutine : réduire un tant soit peu le fossé entre riches et pauvres.

En fait, le boom économique contraint le pays à diversifier une économie trop dépendante des matières premières et impose un choix entre « étatistes » et « libéraux ». Selon l’expression du ministre des finances et vice-premier ministre Alexeï Koudrine, il serait dangereux que la Russie continue à « dépendre des oligarques, du prix élevé du pétrole, de banques artificiellement dopées et de fausses faillites ».

Services secrets contre oligarchie :

Dans ce bras de fer, le président souffre de son passé. Il a accédé au pouvoir sans « base », ni parti, ni cercle personnel. M. Eltsine lui a fait promettre de ne pas s’attaquer à ses proches. Manquant de cadres, lui qui ne fait confiance à personne s’entoure d’hommes dont l’origine le rassure, anciens de Saint-Pétersbourg et des services secrets. Une réserve de gens dévoués à leur pays, dotés d’un sens du devoir, détestant la corruption, mais dont le monolithisme projette cette image de clan qu’il voulait éliminer avec la « famille ». Fuyant les conflits ouverts, il tarde à se débarrasser d’officiels hérités de son prédécesseur.

Il faudra attendre l’affaire Ioukos pour qu’il limoge M. Alexandre Volochine, le chef de l’administration présidentielle, dont le départ symbolise le changement des élites. Ce n’est pas, en soi, le signe que le président s’est rallié à un clan, que ce soit celui des siloviki (les hommes de la sécurité) ou celui des démocrates libéraux. La nomination à sa place de M. Dimitri Medvedev, secondé par Dimitri Kozak, révèle le poids de jeunes juristes de Saint-Pétersbourg sans passé dans les services secrets. Il n’empêche que les anciens de ces derniers ont des contacts privilégiés avec les entreprises de la défense. Cette composante de l’élite économique – la troisième avec l’énergie et la grande industrie – était restée à l’écart des premières privatisations et entend profiter de la prochaine vague.

L’aide américaine aux oligarques :

20080616MCainOligarchieAmericaineDroitsHommeÀ ce jour, une dizaine d’oligarques basés en Russie et en Ukraine profitent depuis trois ou quatre ans des  » recommandations  » d’avocats américains issus aussi bien du parti républicain que du parti démocrate.

En lisant les journaux financiers des États-Unis, on découvre ainsi qu’un proche de Vladimir Poutine, Leonid Reiman, un oligarque en chasse pour accaparer le contrôle des Télécommunications en Russie, en rivalité avec le groupe d’affaires Alfa, et dont le fisc américain et le FBI savent qu’il est impliqué dans de vastes trafics d’argent sale, est défendu par le cabinet d’avocats Barbour, Griffiths & Rogers.

Barbour est l’ancien gouverneur du Mississipi, le « Wall Street Journal » relève qu’un de ses anciens collaborateurs, Mark d’Atanasio, était un ami de Reiman, plus ou moins « mouillé » avec lui dans des combines douteuses. Reiman a versé au cabinet de Barbour plusieurs centaines de milliers de dollars. Il est même question de deux millions de dollars. En échange de quoi, Reiman peut circuler librement aux États-Unis, malgré son dossier pendant au FBI.

De son côté, M. Khodorkovski a toujours cru que son profil international le protégerait en cas de conflit avec le Kremlin – d’où les efforts de ses avocats pour impliquer la communauté internationale. Ses amis américains brossent le tableau apocalyptique d’une Russie retombant dans le totalitarisme, sous la botte d’un tchékiste et de ses sbires. Largement aux mains des oligarques, les journaux nationaux relaient les prises de position des ultraconservateurs ; l’influent Richard Perle, président du Defense Policy Board, propose d’expulser la Russie du G 8 ; M. Bruce Jackson, initiateur de la fameuse « Lettre des Dix de Vilnius » en faveur de l’intervention en Irak, déclare que M. Poutine menace les intérêts des Etats-Unis dans la Communauté des Etats indépendants (CEI). Même M. Soros appelle à la défense de la démocratie russe.

Un journal américain révélera les coûteux efforts de l’oligarque pour s’introduire dans les cercles fermés de Washington : il aurait dépensé au minimum 50 millions de dollars par an depuis 2001, y compris 1 million donné à la Librairie du Congrès et 500 000 dollars à la fondation Carnegie. Courtisé par les instituts de recherche sur la Russie qu’ont délaissés les étudiants brillants à la mode, il finance généreusement plusieurs institutions néoconservatrices américaines et ouvre le conseil d’administration de sa fondation à des hommes influents, de l’ancien sénateur démocrate Bill Bradley à M. Henry Kissinger aux Etats-Unis, en passant par lord Rothschild en Grande-Bretagne.

Qui l’emportera dans la lutte entre les eltsinistes et les forces autour de Poutine ? De mon point de vue, ces derniers ont toutes les chances de leur côté d’emporter la victoire à la Douma et pour la Présidence. Malgré les avantages dont a bénéficié son parti tout au long de la campagne, les pressions exercées sur certains candidats, et malgré les fraudes, Vladimir Poutine et le « parti du pouvoir » ne se sont pas imposés seulement par la force, mais ont aussi bénéficié du consentement d’une grande partie de la population.70% de la population les soutiennent. 70% de la population réclament aussi la révision de la politique des privatisations, qui a conduit à la criminalisation de la société.

Sources: Viatcheslav Dachitchev (article paru dans DNZ, München, n°33/2003, transmis par le bureau de traduction de Synergies européenne)

La stratégie du choc, Naomi Klein

Le monde diplomatique

Recherches sur le terrorisme

Cairn

Chers amis, le forum Mecanopolis est maintenant ouvert, et nous vous invitons a y placer vos   réfléxions, articles et analyses.

FORUM MECANOPOLIS

juil 23 2009

Expérience bolivienne et sud-africaine de l’ultralibéralisme

Par Naomi Klein

Quand la guerre économique supplante la dictature

On peut comparer la situation de la Bolivie à celle d’un malade atteint du cancer. Le pays sait qu’il fait face à l’intervention dangereuse et douloureuse que la stabilisation monétaire et un certain nombre d’autres mesures ne manqueront pas de constituer. Et pourtant, il n’a pas d’autre choix.

Cornelius Zondag, conseiller économique américain en Bolivie, 1956.

L’utilisation du cancer dans le discours politique encourage le fatalisme et justifie des mesures « rigoureuses » – tout en renforçant l’idée largement répandue que cette maladie est obligatoirement mortelle. Le concept même de la maladie n’est jamais innocent. Mais on pourrait répondre que les métaphores liées au cancer portent en elles, et implicitement, l’idée de génocide.

Susan Sontag, « La maladie comme métaphore », 1993.

naomi_klein

En 1985, la Bolivie était entraînée par la vague démocratique qui déferlait sur les pays en voie de développement. Au cours de dix-huit des vingt et une années précédentes, les Boliviens avaient vécu sous une forme ou une autre de dictature. Ils avaient enfin l’occasion de choisir leur président dans le cadre d’élections générales.

À l’époque, cependant, gagner le contrôle de l’économie bolivienne tenait davantage de la punition que de la récompense : l’endettement était si astronomique que les intérêts dus excédaient le budget national dans son entier. Un an plus tôt, en 1984, l’administration de Ronald Reagan avait précipité le pays dans la crise en finançant une attaque sans précédent contre les producteurs de coca, arbrisseau dont les feuilles vertes peuvent servir à la fabrication de la cocaïne. Le siège, qui eut pour effet de transformer une grande partie du pays en zone de guerre, ne fit pas qu’anéantir le commerce de la coca. Il priva la Bolivie d’environ la moitié de ses revenus d’exportation, d’où la débâcle économique. Le New York Times expliqua la situation ainsi : « Lorsque l’armée entra dans le Chapare en août et ferma à cette hauteur le pipeline des macrodollars, l’onde de choc se fit aussitôt sentir sur le marché noir, où les transactions s’effectuaient en dollars. Moins d’une semaine après l’occupation du Chapare, le gouvernement fut contraint de réduire le cours du peso de plus de moitié. » Quelques mois plus tard, l’inflation s’était multipliée par dix, et des milliers de Boliviens quittaient leur pays à destination de l’Argentine, du Brésil, de l’Espagne ou des Etats-Unis, dans l’espoir de trouver du travail.

C’est dans ce contexte hautement instable, alors que l’inflation s’élevait à 14 000%, que la Bolivie s’engagea dans les élections nationales historiques de 1985. S’y affrontaient deux personnages bien connus des citoyens : Hugo Banzer, leur ex-dictateur, et Victor Paz Estenssoro, leur ancien président élu. Le résultat du vote était très serré, et il reviendrait au Congrès de désigner le vainqueur, mais l’équipe de Banzer était sûre de l’avoir emporté. Avant l’annonce officielle, le parti retint les services d’un économiste peu connu de trente ans, Jeffrey Sachs, à qui il confia le mandat d’élaborer un plan de lutte contre l’inflation. Étoile montante du département des sciences économiques de Havard, Sachs, qui accumulait les prix universitaires, était l’un des plus jeunes professeurs permanents de l’université. Quelques mois plus tôt, une délégation de politiciens boliviens avait visité Harvard et vu Sachs à l’œuvre. L’assurance du jeune professeur les avait impressionnés – il avait affirmé qu’il lui suffirait d’une journée pour régler la crise inflationniste de leur pays. Sachs n’avait aucune expérience des pays en voie de développement, mais, écrivit-il, « je croyais savoir tout ce qui méritait d’être su » au sujet de l’inflation.

Sachs avait été marqué par les réflexions de Keynes sur le lien entre l’hyperinflation et l’essor du fascisme en Allemagne au lendemain de la Première Guerre mondiale. L’accord de paix imposé à l’Allemagne avait plongé le pays dans une grave crise économique – il affichait un taux d’hyperinflation de 3,25 millions de % en 1923 -, laquelle avait été aggravée, quelques années plus tard, par la Grande Dépression. Le pays, qui faisait face à un taux de chômage de 30% et à la colère généralisée inspirée par ce qui était perçu comme une conspiration mondiale, fut pour le nazisme un terreau fertile.

Sachs se plaisait à citer la mise en garde de Keynes : « Il n’y a pas de moyen plus ingénieux et plus sûr de saper les fondements de l’ordre social que d’avilir la monnaie. Toutes les forces cachées des lois économiques oeuvrent fatalement dans ce sens. » Sachs partageait le point de vue de Keynes, pour qui les économistes avaient le devoir sacré de supprimer à tout prix ces forces de destruction. « Ce que j’ai trouvé chez Keynes, dit Sachs, c’est une profonde tristesse et le sentiment que tout risque de se détraquer complètement. Sans oublier que nous avons commis une incroyable bêtise en laissant l’Allemagne tomber en ruine. » Sachs déclara également à des journalistes que Keynes, économiste et globe-trotter engagé, était pour lui un modèle.

Bien qu’il fut d’accord avec Keynes pour dire qu’il fallait utiliser la force de l’économie pour combattre la pauvreté, Sachs était un pur produit de l’Amérique de Reagan. Sous l’influence de Friedman, cette dernière, en 1985, rejetait bruyamment tout ce que Keynes représentait. Dans les départements de sciences économiques des universités de l’Ivy League, dont Harvard fait partie, les préceptes de l’école de Chicago quant à la suprématie des marchés étaient rapidement en voie de devenir l’orthodoxie incontestée, et Sachs suivit le mouvement. Chez Friedman, il admirait « la foi dans les marchés, l’importance accordée à la bonne gestion monétaire », qu’il considérait comme « beaucoup plus précise que les arguments structuralistes ou pseudo-keynésiens flous qu’on entend fréquemment dans les pays en voie de développement ».

Ces arguments « flous », c’étaient ceux qui, une décennie plus tôt, avaient été violemment étouffés en Amérique latine – la conviction que le continent, pour échapper à la pauvreté, devait rompre avec les structures coloniales de la propriété au moyen de politiques interventionnistes telles que la réforme agraire, les mesures protectionnistes et les subventions au commerce, la nationalisation des ressources naturelles et la création de coopératives de travail. Ces changements structurels n’intéressaient nullement Sachs. Sans rien savoir (ou presque) de la Bolivie, de l’exploitation coloniale dont elle était depuis longtemps victime, de l’élimination de ses habitants autochtones et des gains obtenus de haute lutte lors de la révolution de 1952, il était persuadé que le mal de la Bolivie, outre l’hyperinflation, relevait d’ « une vision romantique du socialisme », en somme le genre de lubie développementaliste qu’une génération antérieure d’économistes formés aux Etats-Unis avait tenté d’éliminer du cône sud.

Même si le principe central du keynésianisme est que les pays aux prises avec une grave récession devraient dépenser pour stimuler l’économie, Sachs retint l’approche contraire. Il conseilla au gouvernement d’opter pour l’austérité et de majorer les prix, malgré la crise – bref, il leur resservit la recette employée au Chili, laquelle avait produit, selon Business Week, « un monde à la docteur Folamour où la dépression est provoquée volontairement ».

Le conseil de Sachs à Banzer était sans équivoque : seule une thérapie de choc sortirait la Bolivie de la crise de l’hyperinflation. Il proposa de multiplier par dix le prix du pétrole et recommanda une série d’autres déréglementations des prix et de compressions budgétaires. Dans un discours prononcé devant la chambre de commerce américano-bolivienne, il affirma une fois de plus que l’hyperinflation pouvait être éliminée en une seule journée, évoquant « la surprise et le ravissement de la foule à cette idée », dit-il.

À l’époque où Sachs faisait ces audacieuses promesses, l’issue des élections boliviennes demeurait incertaine. L’ancien dictateur Hugo Banzer agissait comme s’il en était le vainqueur, mais son rival, Victor Paz Estenssoro, n’avait pas pour autant renoncé au pouvoir. Pendant la campagne électorale, ce dernier avait fourni peu de détails sur les mesures qu’il entendait prendre pour juguler l’inflation. Cependant, il avait été élu à la présidence à trois reprises, la dernière en 1964, avant d’être renversé par un coup d’État. C’était celui qui avait incarné la transformation développementaliste de la Bolivie en nationalisant de grandes mines d’étain, en commençant à distribuer des terres aux paysans autochtones et en défendant le droit de vote de tous les Boliviens. À l’instar de l’Argentin Juan Perón, Paz, qui changeait souvent d’allégeance pour s’accrocher au pouvoir ou pour effectuer un retour, était un personnage complexe et omniprésent dans le paysage politique. Pendant la campagne de 1985, l’homme vieillissant que Paz était alors se réclama de son passé « nationaliste révolutionnaire » et fit de vagues déclarations à propos de la « responsabilité budgétaire ». Paz n’était pas un socialiste, mais il n’était pas non plus un néolibéral de l’école de Chicago – du moins, c’est ce que croyaient les Boliviens.

Comme la désignation du président revenait finalement au Congrès, toute cette période fut marquée par des jeux de coulisses et des négociations serrées entre les partis, le Congrès et le Sénat. Un sénateur nouvellement élu finit par jouer un rôle déterminant : Gonzalo Sánchez de Lozada (connu en Bolivie sous le nom de Goni). Il avait vécu aux Etats-Unis pendant si longtemps qu’il parlait l’espagnol avec un fort accent américain ; à son retour en Bolivie, il était devenu l’un des hommes d’affaires les plus riches du pays. Il était propriétaire de Comsur, la deuxième mine privée en importance de la Bolivie, bientôt appelée à devenir la première. Jeune, Goni avait étudié à l’université de Chicago. Sans être économiste, il était fortement influencé par les idées de Friedman, susceptibles d’avoir des répercussions extraordinairement rentables pour le secteur minier qui, en Bolivie, était largement contrôlé par l’État. Lorsque Sachs exposa son programme de choc pour la Bolivie, Goni fut impressionnée.

Les détails entourant les négociations tenues en coulisses demeurent secrets à ce jour, mais les résultats ne se firent pas attendre. Le 6 août 1985, c’est Paz qui était assermenté comme président de la Bolivie. Quatre jours plus tard à peine, il nommait Goni à la tête de l’équipe bipartisane ultrasecrète chargée de mener tambour battant une restructuration radicale de l’économie. Le groupe utilisa la thérapie de choc proposée par Sachs comme point de départ, mais il alla beaucoup plus loin. En fait, il recommanda le démantèlement de tout le modèle économique centré sur l’État que Paz en personne avait construit des décennies auparavant. À l’époque, Sachs était de retour à Harvard, mais il dit qu’il « fut heureux d’entendre que l’ADN (le parti de Banzer) avait fourni une copie de son plan de stabilisation au nouveau président et à son équipe.

Le parti de Paz ignorait tout de l’accord que son chef avait conclu. À l’exception du ministre des Finances et du ministre de la Planification, qui faisaient partie du groupe secret, Paz ne révéla même pas au conseil des ministres l’existence de l’équipe économique d’urgence.
Pendant dix-sept jours d’affilée, celle-ci se réunit dans le salon du véritable palais où habitait Goni. « Nous nous sommes terrés là-haut de façon prudente, presque clandestine », dit le ministre de la Planification de l’époque, Guillermo Bedregal, dans une interview donnée en 2005, au cours de laquelle des détails furent révélés pour la première fois. Il s’agissait en fait d’un projet de d’un projet de restructuration de l’économie nationale si radical et si vaste qu’aucune démocratie n’avait encore fait l’objet d’une tentative de ce genre. Le président Paz était convaincu que la seule façon de l’imposer consistait à agir le plus vite et le plus soudainement possible. Ainsi, les syndicats et les groupes de paysans, connus pour leur militantisme, seraient pris au dépourvu et n’auraient pas le temps d’orchestrer une riposte. C’est du moins ce qu’il espérait. Selon Goni, Paz répétait : « Si vous devez agir, faites-le tout de suite. Je ne pourrai pas opérer deux fois. » Les raisons de la volte-face de Paz demeurent encore aujourd’hui nébuleuses. Il mourut en 2001 sans dire s’il avait accepté d’adopter la thérapie de choc de Banzer en échange de la présidence ou s’il avait subi une conversion idéologique sincère. Edwin Corr, ambassadeur des Etats-Unis en Bolivie à l’époque, m’a fourni quelques indices à ce sujet. Il avait rencontré tous les partis, me dit-il, et établi clairement que la Bolivie, si elle s’engageait sur la voie du traitement de choc, bénéficierait de l’aide des Etats-Unis.

Après dix-sept jours, le ministre de la Planification, Bedregal, avait en main un projet de thérapie de choc. Au programme : élimination des subsides alimentaires, suppression quasi-totale de la réglementation des prix et augmentation de 300% du prix du pétrole. Même si le coût de la vie allait monter en flèche dans un pays terriblement pauvre, le projet s’assortissait d’un gel d’un an des salaires déjà très bas des fonctionnaires de l’État. Il exigeait enfin d’importantes compressions des dépenses gouvernementales, l’ouverture complète des frontières de la Bolivie aux importations et la rationalisation des sociétés d’État, signe avant-coureur de leur privatisation. La Bolivie avait échappé à la révolution néolibérale imposée au reste du cône sud dans les années 1970 ; elle allait maintenant rattraper le temps perdu.

Même une fois la rédaction des nouveaux textes de loi terminée, les membres de l’équipe d’urgence se gardèrent bien d’en dévoiler le contenu aux représentants élus de la Bolivie et encore moins aux électeurs, qui n’avaient pas entériné une telle initiative. Il leur restait une ultime tâche à mener à bien. Ils se rendirent en délégation au bureau du représentant du Fonds monétaire international en Bolivie pour lui faire part de leur intention. La réponse de ce dernier fut à la fois enthousiaste et troublante : « C’est l’accomplissement du rêve de tous les fonctionnaires du FMI. En cas d’échec, heureusement, je bénéficie de l’immunité diplomatique et je n’aurai qu’à sauter dans un avion pour m’enfuir. »

Les auteurs du projet n’avaient pas une telle porte de sortie à leur disposition, et quelques-uns étaient terrifiés à l’idée de la réaction de leurs concitoyens. « Ils vont nous tuer », prédit Fernando Prado, le cadet du groupe. Bedregral, l’auteur principal, s’efforça de raffermir la détermination de ses collègues en les comparant à l’équipage d’un avion de chasse lancé contre l’ennemi : « Nous devons agir comme le pilote d’Hiroshima. Lorsqu’il a lâché la bombe, il ne savait pas ce qu’il faisait, mais en voyant la fumée, il a dit : « Oh ! Pardon ! ». Et nous devons faire exactement la même chose : lâcher les mesures prévues par le plan et dire « Oh ! Pardon ! ».

L’idée qu’un changement de politique doit être mené comme une attaque militaire surprise est un thème cher aux apôtres de la thérapie de choc économique. Dans Shock and Awe. Achieving Rapide Dominance, doctrine militaire des Etats-Unis de 1996 qui servit de fondement à l’invasion de l’Irak en 2003, les auteurs affirment que l’envahisseur devrait « investir l’environnement de l’adversaire et paralyser ou surcharger ses perceptions et sa compréhension des événements pour le rendre incapable de résister ». Le choc économique opère de la même façon : l’hypothèse de base, c’est que les gens sont en mesure de réagir à un changement progressif – un programme de santé supprimé par-ci, une entente commerciale signée par là -, mais que, quand des dizaines de changements arrivent en même temps, de tous les côtés, ils ont le sentiment que leurs efforts seront futiles et ils baissent les bras.

Dans l’espoir de créer un tel sentiment d’impuissance, les planificateurs boliviens exigèrent l’adoption simultanée de toutes leurs mesures radicales, dans les cent jours de la création du nouveau gouvernement. Au lieu de présenter chacun des volets du projet et le texte de loi s’y rapportant (le nouveau code des impôts, la nouvelle loi sur les prix, etc.), l’équipe de Paz insista pour que la révolution au grand complet tînt dans un seul et unique décret gouvernemental, le D.S (Decreto Supremo) 21060. Ce dernier renfermait 220 lois régissant tous les aspects de la vie économique du pays. Du point de vue de l’ampleur et de l’ambition, il était l’égal de la « brique », le volumineux projet préparé par les Chicago Boys en prévision du coup d’État de Pinochet. Selon ses auteurs, le projet devait être approuvé ou rejeté en bloc : pas de modifications possibles. Sur le plan économique, c’était l’équivalent de la doctrine du « choc et de l’effroi ».

Une fois le document achevé, l’équipe en fit cinq copies : une pour Paz, une pour Goni et une pour le ministre du Trésor. L’identité des destinataires des deux autres – le chef de l’armée et le chef de la police – montre que Paz et les membres de son équipe savaient parfaitement que le projet serait considéré comme un acte de guerre. Les ministres de Paz, eux, restaient dans l’ignorance : ils avaient encore la fausse impression de travailler pour l’homme qui, des années auparavant, avait nationalisé les mines et redistribué les terres.

Trois semaines après son assermentation comme président, Paz réunit enfin son conseil des ministres pour lui faire part de la surprise qu’il lui réservait. Il ordonna qu’on fermât les portes des chambres du pouvoir et « donna aux secrétaires la consigne de retenir tous les appels des ministres ». Bedregal lut les soixante pages du document à haute voix devant un auditoire médusé. Il était si nerveux, confessa-t-il, que son « nez s’est mis à saigner quelques minutes plus tard ». Paz précisa que le décret n’était pas ouvert à la discussion. En vertu d’une autre entente conclue en coulisses, il s’était déjà assuré l’appui du parti d’opposition de droite dirigé par Banzer. Les dissidents n’avaient qu’à démissionner. « Je ne suis pas d’accord », déclara le ministre de l’Industrie. « Alors, partez », répondit Paz. Le ministre n’en fit rien. Comme l’inflation continuait de flamber et que les Etats-Unis avaient laissé entendre qu’ils verseraient une aide financière considérable en cas d’application de la thérapie de choc, nul n’osa faire d’opposition. Deux jours plus tard, dans le cadre d’un discours présidentiel télévisé intitulé « La Bolivie se meurt », Paz lâchait « la brique » bolivienne sur une population sans méfiance.

Sachs avait eu raison de prédire que les majorations de prix mettraient un terme à l’hyperinflation. Moins de deux ans plus tard, l’inflation avait été réduite à 10%, résultat objectivement très impressionnant. En revanche, les autres éléments de l’héritage néolibéral bolivien sont beaucoup plus problématiques. Tous les économistes s’entendent pour dire qu’une inflation galopante cause de graves préjudices, qu’elle entraîne une situation intenable et qu’elle doit être jugulée – démarche qui, pendant la période d’ajustement, engendre des souffrances considérables. Le débat a plutôt trait aux méthodes de mise en œuvre d’un programme crédible et à l’identité des personnes qui, dans une société donnée, auront à assumer l’essentiel du fardeau. Ricardo Grinspun, professeur de sciences économiques de l’université York et spécialiste de l’Amérique latine, explique que, dans la tradition keynésienne ou développementaliste, on cherche à mobiliser des appuis et à répartir le fardeau « grâce à une négociation à laquelle sont associés les principaux groupes touchés – le gouvernement, les employeurs, les agriculteurs, les syndicats et ainsi de suite. De cette manière, les parties s’entendent sur des politiques relatives aux revenus, par exemple les prix et les salaires, au moment même où des mesures de stabilisation sont adoptées ». À l’opposé, poursuit Grinspun, « l’approche orthodoxe consiste à transférer tous les coûts sociaux sur les pauvres au moyen de la thérapie du choc ». C’est exactement ce qui arriva en Bolivie, me dit-il.

Comme Friedman l’avait promis pour le Chili, la libéralisation des échanges commerciaux devait se solder par la création d’emplois pour les nouveaux chômeurs. Il n’en fut rien. Le taux de chômage qui était de 20% au moment des élections se situait entre 25 et 30% deux ans plus tard. La société minière d’État – celle que Paz avait nationalisée dans les années 1950 – vit ses effectifs passer de 28 000 à 6 000 employés.

Le salaire minimum ne recouvra jamais sa valeur initiale. Deux ans après l’entrée en vigueur du programme, le salaire réel avait diminué de 40%. Pendant un certain temps, la baisse fut même de 70%. En 1985, année de l’imposition de la thérapie de choc, le revenu moyen par habitant s’élevait à 845$ : deux ans plus tard, il n’était plus que de 789$. C’est le système de mesure utilisé par Sachs et le gouvernement qui aboutit à ces résultats. Malgré l’absence de progrès dont il témoigne, il ne rend absolument pas compte de la dégradation de la qualité de vie de nombreux Boliviens. On établit le revenu moyen en additionnant les revenus totaux du pays et en divisant la somme par le nombre d’habitants, méthode qui permet de faire l’impasse sur le fait que la thérapie de choc eut sur la Bolivie les mêmes répercussions que sur le reste de la région : une petite élite s’enrichit considérablement, tandis que de très nombreux membres de ce qui avait été la classe ouvrière furent carrément exclus de l’économie et considérés comme excédentaires. En 1987, les paysans boliviens, les campesinos, gagnaient en moyenne 140$ par année, soit le cinquième du revenu moyen. C’est le problème quand on calcule une moyenne : les écarts profonds sont gommés.

Un des dirigeants du syndicat des paysans expliqua que « les statistiques du gouvernement ne rendent pas compte du nombre croissant de familles contraintes de vivre dans des tentes, des milliers d’enfants victimes de la malnutrition qui ne reçoivent qu’un bout de pain et une tasse de thé par jour, des centaines de campesinos venus dans la capitale à la recherche d’un emploi et qui finissent par faire la manche dans les rues. » Telle était l’histoire cachée de la thérapie de choc en Bolivie : des centaines de milliers d’emplois à plein ouvrant droit à pension furent remplacés par des emplois précaires n’offrant aucune protection. Entre 1983 et 1988, le nombre de Boliviens admissibles à la sécurité sociale diminua de 61%.

Sachs, qui revint en Bolivie comme conseiller au milieu de la transition, s’opposa à une majoration des salaires proportionnelle à l’augmentation du prix de la nourriture et de l’essence. Il préconisa plutôt la constitution d’un fonds d’urgence pour venir en aide aux personnes les plus durement touchées – en d’autres termes, un sparadrap sur une plaie désormais béante. Revenu en Bolivie à la demande de Paz Estenssoro, Sachs travaillait directement sous les ordres du président. On se souvient de lui comme d’un homme inflexible. Selon Goni (qui deviendrait plus tard président de la Bolivie), Sachs encouragea les dirigeants à rester fermes malgré la grogne engendrée par les coûts humains de la thérapie de choc : « Lors de ses visites, Sachs disait : « Écoutez l’approche progressive ne marche pas. Lorsque la situation devient incontrôlable, on doit tout arrêter, comme quand on administre un médicament. Il faut prendre des mesures radicales, sinon le patient risque de mourir. »

L’une des conséquences immédiates de cette détermination fut que de nombreux Boliviens parmi les plus pauvres se tournèrent vers la culture de la coca, qui rapportait en gros dix fois plus que les autres récoltes (ironique évolution quand on songe qu’au départ, la crise économique fut déclenchée par le siège des Etats-Unis contre les producteurs de coca). En 1989, selon certaines estimations, un travailleur sur dix était, d’une manière ou d’une autre, associé soit à la culture de la coca, soit aux industries liées à la cocaïne. Parmi ces travailleurs figuraient les membres de la famille d’Evo Morales, futur président de la Bolivie et ex-dirigeant du syndicat des producteurs de coca, connu pour son militantisme.

L’industrie de la coca joua un rôle déterminant dans la reconstruction de l’économie bolivienne et dans la maîtrise de l’inflation (fait aujourd’hui admis par les historiens, même si Sachs n’en dit mot quand il raconte comment ses réformes ont eu raison de l’inflation). Deux ans à peine apr§s l’explosion de la « bombe atomique », les exportations de drogues illicites généraient plus de revenus pour la Bolivie que le total de ses exportations licites, et on estime que 350 000 personnes gagnaient leur vie dans l’un ou l’autre des secteurs de ce négoce. « Pour le moment, fit observer un banquier étranger, l’économie de la Bolivie est accro à la cocaïne. »

Quand la démocratie naît dans les chaînes
La liberté étranglée de l’Afrique du Sud

La réconciliation, cela veut dire que ceux que l’histoire a ignorés doivent sentir qu’il existe une différence qualitative entre la répression et la liberté. Pour ceux-là, la liberté se décline comme suit : avoir l’eau potable, l’électricité, un logement décent et un bon emploi, pouvoir envoyer ses enfants à l’école et bénéficier de services de santé. À quoi bon la transition si la qualité de vie des gens ne s’améliore pas ? Dans le cas contraire, le droit de vote ne sert à rien.

Monseigneur Desmond Tutu, président de la commission de la vérité et de la réconciliation de l’Afrique du Sud, 2001.

Avant de céder le pouvoir, le Parti nationaliste tient à l’émasculer. Il tente de négocier une sorte de troc en vertu duquel il renonce au droit de diriger le pays comme il l’entend en échange de celui d’empêcher les Noirs de le diriger comme ils l’entendent.

Allister Sparks, journaliste sud-africain.

En janvier 1990, Nelson Mandela, âgé de 71 ans, s’assit dans sa cellule pour écrire un message à l’intention de ses partisans. La missive avait pour but de clore le débat entourant la question de savoir si 27 années d’emprisonnement, la plupart passées à l’île Robben, au large du Cap, avaient émoussé la volonté du chef de transformer l’économie de l’apartheid. Le message, qui ne comportait que deux phrases, trancha la question une fois pour toutes : « Nationaliser les mines, les banques et les industries en situation de monopole fait partie du programme de l’ANC, et tout changement ou toute modification à cet égard apparaît inconcevable. Nous soutenons et nous encourageons l’habilitation économique des Noirs, et celle-ci passe inévitablement par l’appropriation de certains secteurs de l’économie par l’État. »

Contrairement à la prévision de Fukuyama, on n’avait pas encore assisté à la fin de l’histoire. En Afrique du Sud, la plus importante économie du continent africain, certaines personnes semblaient encore d’avis que le droit de confisquer et de redistribuer les biens mal acquis par leurs oppresseurs était essentiel à la liberté. Cette conviction constituait le fondement de la politique du Congrès national africain (ANC) depuis 35 ans, depuis, en somme, son inclusion dans la déclaration des principes fondamentaux du parti, la Charte de la Liberté. En Afrique du Sud, l’élaboration de ce document relève de la légende populaire. Et pour cause. Tout débuta en 1955, au moment où le parti dépêcha 50 000 volontaires dans les townships et les
campagnes.

Ces derniers avaient pour tâche de recueillir auprès des gens les « conditions de la liberté » – vision d’un monde sans apartheid dans lequel tous les Sud-Africains exerceraient des droits égaux. Les revendications étaient notées à la main sur des petits bouts de papier : « Des terres pour ceux qui n’en ont pas », « Un salaire décent et des heures de travail réduites », « L’éducation gratuite et obligatoire pour tous, sans égard à la couleur, à la race ou à la nationalité », « Le droit de s’établir et de se déplacer librement », et ainsi de suite. Les dirigeants du Congrès national africain firent la synthèse des exigences dans un document final, adopté officiellement le 26 juin 1955 à l’occasion du Congrès du Peuple organisé à Kliptown, township servant de « zone tampon » entre les Blancs de Johannesburg et les multitudes de Soweto. Environ 3 000 délégués – des Noirs, des Indiens, des Métis et quelques Blancs – s’installèrent dans un terrain vague pour voter les articles du document. Selon le compte rendu que fait Nelson Mandela du rassemblement, « la Charte fut lue à haute voix, chapitre après chapitre, en anglais, en sesotho et en xhosa. À chaque pause, la foule hurlait son approbation aux cris de Afrika ! et de Mayibuye ! ».

L’article premier, d’un air de défi, proclame : « Le peuple gouvernera ! ». Au milieu des années 1950, on était encore à des décennies de la réalisation de ce rêve. Le deuxième jour du Congrès, le rassemblement fut brutalement interrompu par la police, qui prétexta que les délégués fomentaient une trahison. Pendant 30 ans, le gouvernement de l’Afrique du Sud, dominé par les Afrikaners blancs et les Britanniques, interdit l’ANC et tous les partis politiques qui projetaient d’abolir l’apartheid. Au cours de cette période de répression intense, la Charte de la Liberté, qui conservait sa capacité d’inspirer l’espoir et l’esprit de résistance, circula de main en main dans les cercles révolutionnaires clandestins. Dans les années 1980, une nouvelle génération de jeunes militants nés dans les townships s’en empara. Lassés de la patience et de la sagesse, prêts à tout pour mettre un terme à la domination des Blancs, les jeunes radicaux effrayaient leurs parents par leur intrépidité. Sans se faire d’illusions, ils envahirent les rues en scandant : « Ni les balles ni les gaz lacrymogènes ne nous arrêteront. » Ils subissaient des massacres, enterraient leurs amis, continuaient à chanter et à défiler. Interrogés sur l’identité de leur ennemi, les militants répondaient « l’apartheid » ou « le racisme » ; interrogés sur la cause qu’ils défendaient, ils étaient nombreux à répliquer « la liberté » et, souvent, « la Charte de la Liberté ».

Le document revendique le droit au travail, à un logement décent, à la liberté d’opinion et, aspect particulièrement radical, au partage de la richesse du pays le plus prospère d’Afrique, qui possède notamment les plus importants champs aurifères du monde. « La richesse nationale de notre pays, l’héritage de tous les Sud-Africains, sera rendue au peuple ; la propriété des richesses minérales enfouies dans le sol, des banques et des industries en situation de monopole sera transférée au peuple dans son ensemble ; le reste de l’industrie et du commerce sera contrôlé pour qu’il concoure au bien-être du peuple », proclame la Charte. Au moment de sa rédaction, le document fut considéré par certains membres du mouvement de libération comme franchement centriste et, par d’autres, d’une inadmissible mollesse. Les panafricanistes reprochèrent à l’ANC de faire trop de concessions aux colonisateurs blancs. (Pourquoi l’Afrique du Sud appartiendrait-elle à tous, Noirs et Blancs ? demandèrent-ils. Les auteurs du manifeste auraient dû exiger, à l’exemple de Marcus Garvey, nationaliste noir de la Jamaïque, « l’Afrique aux Africains ! ») Les marxistes convaincus rejetèrent les revendications, jugées « petites-bourgeoises ». Il était contraire à l’esprit de la révolution de répartir la terre entre tous les citoyens ; selon Lénine, c’était la propriété privée elle-même qu’il fallait abolir.

Malgré leurs divergences, toutes les factions du mouvement de libération s’entendaient pour dire que l’apartheid n’était pas uniquement un système politique régissant le droit de vote et la liberté de mouvement. C’était aussi un système économique qui se servait du racisme pour imposer un ordre extrêmement lucratif en vertu duquel une petite élite blanche tirait d’énormes profits des mines, des exploitations agricoles et des usines de l’Afrique du Sud parce que les membres de la vaste majorité noire n’avaient pas le droit de posséder la terre et devaient fournir leur travail à une fraction seulement de sa valeur – en cas de rébellion, ils étaient battus et emprisonnés. Dans les mines, les Blancs gagnaient jusqu’à dix fois plus que les Noirs ; comme en Amérique latine, les grands industriels comptaient sur l’armée pour faire disparaître les ouvriers récalcitrants. La Charte faisait état d’un consensus bien établi au sein du mouvement de libération, à savoir que la liberté ne serait pas assurée le jour où les Noirs prendraient les rênes du pouvoir. Il fallait aussi que les richesses enfouies dans le sol, confisquées de façon illégitime, fussent redistribuées à la société dans son ensemble. L’Afrique du Sud ne pouvait pas continuer à offrir un niveau de vie comparable à celui de la Californie aux Blancs et à celui du Congo aux Noirs, selon une description en vogue pendant l’apartheid. Au nom de la liberté, il faudrait trouver une sorte de moyen terme entre les deux. C’est précisément ce que confirmaient les deux phrases écrites par Mandela dans sa prison : l’homme demeurait convaincu qu’il n’était pas de liberté possible sans redistribution. Comme de nombreux pays étaient « en transition », la déclaration avait d’énormes répercussions potentielles. Si l’ANC de Mandela prenait le pouvoir et nationalisait les banques et les mines, le précédent compliquerait la tâche aux économistes de l’école de Chicago qui, dans d’autres pays, écartaient d’emblée les propositions de cette nature, qualifiées de vestiges du passé, et soutenaient que seule la libéralisation complète des marchés était en mesure de corriger les inégalités criantes. Le 11 février 1990, deux semaines après avoir écrit le texte en question, Mandela quittait la prison en tant qu’homme libre. Plus que quiconque dans le monde, il avait la stature d’un saint. Les townships de l’Afrique du Sud explosèrent de joie et réaffirmèrent que rien n’entraverait la marche vers la liberté.

Au contraire de celui qui avait pris forme en Europe de l’Est, en proie à l’abattement, le mouvement sud-africain avait le vent en poupe. Pour sa part, Mandela subit un choc culturel aux proportions épiques. Devant le micro d’une caméra, il se demanda « si l’on n’avait pas inventé une arme dernier cri pendant que j’étais en prison ». Le monde avait assurément beaucoup changé par rapport à celui qu’il avait quitté 27 ans auparavant. Au moment de son arrestation, en 1962, le continent africain était balayé par une vague de nationalisme tiers-mondiste ; à présent, il était déchiré par la guerre. Pendant sa détention, des révolutions socialistes s’étaient allumées et éteintes : Che Guevara avait été tué en Bolivie en 1967 ; Salvador Allende était mort pendant le coup d’État de 1973 ; le héros de la libération et président du Mozambique, Samora Machel, avait péri dans un mystérieux accident d’avion en 1986. La fin des années 1980 et le début des années 1990 avaient été marqués par la chute du mur de Berlin, la répression de la place Tiananmen et l’effondrement du communisme. Malgré tous ces changements, Mandela n’eut guère l’occasion de se mettre à jour. Dès sa libération, il dut guider son peuple vers la liberté tout en évitant des dangers bien réels : la guerre civile et la débâcle économique. S’il existait une troisième voie entre le communisme et le capitalisme – une manière de démocratiser le pays et de redistribuer la richesse en même temps -, l’Afrique du Sud sous l’ANC était idéalement placée pour donner corps à ce rêve tenace. Pas seulement en raison de l’immense capital d’admiration et de soutien dont bénéficiait Mandela.

La forme qu’avait prise la lutte contre l’apartheid au cours des années précédentes était tout aussi déterminante. Dans les années 1980, le mouvement avait acquis une dimension véritablement mondiale. En dehors de l’Afrique du Sud, son arme la plus efficace fut le boycott issu des produits non seulement des entreprises nationales, mais aussi des entreprises internationales qui faisaient des affaires avec l’État de l’apartheid. La stratégie avait pour but d’exercer sur le secteur privé des pressions suffisantes pour qu’il fût lui-même contraint d’exiger la fin de l’apartheid auprès de l’intransigeant gouvernement sud-africain. La campagne comportait également un volet moral : de nombreux consommateurs étaient d’avis que les sociétés qui avaient profité des lois instaurant la suprématie des Blancs devaient subir des sanctions financières. Telle est justement l’attitude qui permit à l’ANC de rejeter l’orthodoxie néolibérale en vogue à l’époque. Comme on s’entendait de façon générale pour dire que les entreprises partageaient la responsabilité des crimes de l’apartheid, Mandela n’eut pas de mal à expliquer pourquoi certains secteurs de l’économie sud-africaine devaient être nationalisés, conformément aux prescriptions de la Charte de la Liberté. Il aurait pu invoquer le même argument pour montrer que les dettes accumulées sous l’apartheid représentaient un fardeau placé de façon illégitime sur les épaules du nouveau gouvernement élu au scrutin populaire. Face à une telle indiscipline, le FMI, le Trésor des États-Unis et l’Union européenne auraient poussé les hauts cris, certes, mais Mandela était une figure de la sainteté – l’appui populaire aurait malgré tout été considérable. Nous ne saurons jamais qui l’aurait emporté.

En effet, entre le moment où Mandela écrivit sa lettre de prison et l’éclatante victoire électorale de l’ANC, en 1994, à la faveur de laquelle il devint président, la hiérarchie du parti décida qu’elle ne devait pas utiliser le prestige dont elle bénéficiait auprès des couches populaires pour saisir et redistribuer les richesses volées. Au lieu d’un compromis entre la Californie et le Congo, l’ANC adopta donc des politiques qui creusèrent les inégalités et aggravèrent le problème de la criminalité à un point tel que les écarts qu’on observe aujourd’hui en Afrique du Sud se rapprochent plutôt de ceux qui séparent Beverly Hills de Bagdad. Le pays est à présent l’illustration vivante de ce qui se produit lorsque la réforme économique est dissociée de la transformation politique. Sur le plan politique, les Sud-Africains ont le droit de vote, bénéficient de libertés civiles et vivent selon la règle de la majorité. Sur le plan économique, pourtant, l’Afrique du Sud a supplanté le Brésil au titre de nation où les inégalités sont les plus prononcées au monde.

En 2005, je me rendis en Afrique du Sud dans l’espoir de comprendre ce qui avait pu convaincre Mandela, dans les années charnières de 1990 à 1994, d’opter pour une voie qu’il avait sans la moindre équivoque qualifiée d’« inconcevable ». Lorsqu’il entama des négociations avec le Parti national, qui détenait alors le pouvoir, l’ANC avait la ferme intention d’éviter le genre de cauchemar qu’avait connu le Mozambique voisin lorsque le mouvement indépendantiste avait mis fin à la domination coloniale du Portugal en 1975. Avant de partir, les Portugais, vindicatifs, piquèrent une dernière crise : ils déversèrent du béton dans les cages d’ascenseur, démolirent les tracteurs et emportèrent tout ce qu’ils purent. L’ANC, lui, réussit à négocier une passation des pouvoirs relativement paisible. Cependant, il ne fut pas en mesure d’empêcher les anciens dirigeants de semer le désordre en se dirigeant vers la sortie. Au contraire des Portugais, les membres du Parti national ne sabotèrent pas les cages d’ascenseur. Leurs tactiques, tout aussi dévastatrices, furent beaucoup plus subtiles : tout était dans le détail des négociations historiques.

Les pourparlers sur les modalités de la fin de l’apartheid se tinrent suivant deux axes qui se recoupaient fréquemment, l’un politique, l’autre économique. Les sommets politiques auxquels participèrent Nelson Mandela et F. W. de Klerk, chef du Parti national, monopolisèrent évidemment une grande partie de l’attention. Dans ces négociations, la stratégie de de Klerk consistait à préserver le plus de pouvoir possible. Il ne ménagea aucune tentative : faire du pays une fédération, garantir un droit de veto aux partis minoritaires, réserver aux minorités ethniques un certain nombre de sièges au sein des structures gouvernementales – n’importe quoi pour éviter la majorité simple, qui, croyait-il, se traduirait forcément par des expropriations massives des terres et par la nationalisation de nombreuses sociétés. Comme le résuma plus tard Mandela, « le Parti national essayait de préserver la suprématie des Blancs avec notre consentement ». De Klerk avait des armes et de l’argent à l’appui de ses prétentions, mais son opposant jouissait du soutien de millions d’individus. Mandela et son négociateur en chef, Cyril Ramaphosa, l’emportèrent sur presque tous les fronts.

Parallèlement à ces sommets souvent explosifs se tenaient des négociations économiques beaucoup plus discrètes, dirigées, du côté de l’ANC, par Thabo Mbeki, étoile montante du parti qui allait devenir président de l’Afrique du Sud.

En observant l’évolution des pourparlers politiques, le Parti national comprit que le Parlement tomberait bientôt aux mains de l’ANC. En tant que représentant des élites sud-africaines, il investit donc son énergie et sa créativité dans les négociations économiques. Les Blancs de l’Afrique du Sud n’avaient pas réussi à empêcher les Noirs de prendre le pouvoir, mais ils ne renonceraient pas si facilement aux richesses qu’ils avaient accumulées sous l’apartheid.
Dans le cadre de ces négociations, le gouvernement de F. W. de Klerk adopta une stratégie en deux volets. S’inspirant du consensus de Washington, selon lequel il n’existe qu’une seule façon de diriger une économie, il qualifia les principaux secteurs décisionnels relatifs à l’économie – par exemple la politique commerciale et la banque centrale – de « techniques » ou d’« administratifs ». Il eut ensuite recours à un large éventail de nouveaux outils stratégiques – accords commerciaux internationaux, innovations dans le domaine du droit constitutionnel et programmes d’ajustement structurel – pour céder le contrôle de ces centres de pouvoir à des experts, économistes et fonctionnaires prétendument impartiaux du FMI, de la Banque mondiale, de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) et du Parti national – bref, n’importe qui sauf les combattants pour la liberté de l’ANC.

On assista donc à la balkanisation non pas du territoire géographique (que de Klerk avait tenté d’imposer), mais bien de l’économie. Le plan fut mené à bien sous le nez des dirigeants de l’ANC qui, naturellement, se préoccupaient davantage de la lutte pour le contrôle du Parlement. Ce faisant, l’ANC omit de se prémunir contre une stratégie beaucoup plus insidieuse – essentiellement, une police d’assurance complexe ayant pour effet d’éviter que les dispositions économiques de la Charte de la Liberté ne fussent inscrites dans les lois de l’Afrique du Sud. « Le peuple gouvernera » deviendrait bientôt réalité, mais la sphère sur laquelle il régnerait se rétrécissait comme peau de chagrin.

Pendant que se déroulaient ces négociations tendues entre rivaux, l’ANC préparait fébrilement ses membres à l’accession au pouvoir. Des équipes d’économistes et d’avocats du parti formèrent des groupes de travail chargés de définir les modalités précises de la transformation des promesses de la Charte de la Liberté, notamment dans les secteurs du logement et de la santé, en politiques concrètes. Le plus ambitieux de ces plans fut Make Democracy Work (Mettons la démocratie en marche), programme économique pour l’Afrique du Sud d’après l’apartheid préparé pendant les négociations au sommet. Ce qu’ignoraient les militants, c’est que, pendant qu’ils planchaient sur leurs plans audacieux, l’équipe chargée des négociations économiques faisait des concessions qui rendraient leur mise en application strictement impossible. « Le projet était mort avant même d’avoir vu le jour », me dit l’économiste Vishnu Padayachee à propos de Make Democracy Work. Lorsque l’ébauche fut terminée, en effet, « les règles avaient changé du tout au tout ».

L’un des rares économistes de l’ANC à posséder une formation classique, Padayachee avait été recruté pour jouer un rôle de premier plan au sein du projet (« je m’occupais des calculs », dit-il). La plupart des collègues avec qui il assista à ces longues réunions stratégiques accédèrent à des postes prestigieux au sein du gouvernement de l’ANC, mais pas lui. Il refusa toutes les propositions, préférant poursuivre une carrière universitaire à Durban, où il enseigne, écrit et exploite Ike’s Bookstore, établissement très apprécié nommé d’après Ike Mayet, premier libraire non blanc d’Afrique du Sud. C’est là, au milieu d’exemplaires préservés avec soin de vieux livres d’histoire sud-africaine épuisés, que nous nous sommes rencontrés pour discuter de la transition.

Padayachee entra dans la lutte pour la libération durant les années 1970 en tant que conseiller du mouvement syndical sud-africain. « À cette époque-là, nous avions tous la Charte de Liberté collée derrière notre porte », explique-t-il. Je lui demandai alors à quel moment il avait compris que les promesses économiques qu’elle renfermait ne seraient jamais réalisées. Il me répondit qu’il a commencé à s’en douter à la fin de 1993 lorsque lui-même et l’un de ses collègues de l’équipe Make Democracy Work avaient reçu un coup de fil de la part des négociateurs, qui en étaient au dernier stade de leurs tractations avec le Parti national. On avait besoin d’un document de travail sur les avantages et les inconvénients qu’il y avait à faire de la banque centrale d’Afrique du Sud une entité autonome, tout à fait indépendante du gouvernement élu – et on le voulait pour le lendemain matin.

« Nous avons vraiment été pris par surprise », déclara Padayachee, à présent quinquagénaire. Il avait fait des études supérieures à l’université Johns Hopkins de Baltimore. Même parmi les économistes néolibéraux des États-Unis, l’idée d’une banque centrale indépendante était considérée comme marginale, le dada d’une poignée d’idéologues de l’école de Chicago persuadés que les banques nationales devaient être gouvernées comme des républiques indépendantes à l’intérieur des États, loin de l’ingérence des législateurs élus. Pour Padayachee et ses collègues, convaincus que la politique monétaire devait au contraire être mise au service des « grands objectifs de croissance, de création d’emplois et de redistribution » du nouveau gouvernement, la position de l’ANC ne faisait aucun doute : « Pas de banque centrale indépendante en Afrique du Sud. »

Padayachee et l’un de ses collègues passèrent la nuit à rédiger un document dans lequel ils fournissaient à l’équipe de négociation des arguments à opposer à la proposition surprise du Parti national. Si la banque centrale (appelée Reserve Bank en Afrique du Sud) était détachée du reste du gouvernement, l’ANC ne serait peut-être pas en mesure de respecter les promesses de la Charte de la Liberté. Et si la banque centrale ne relevait pas du gouvernement de l’ANC, à qui, au juste, rendrait-elle des comptes ? Au FMI ? À la bourse de Johannesburg ? De toute évidence, le Parti national cherchait un moyen détourné de s’accrocher au pouvoir malgré sa défaite aux urnes – stratégie à laquelle il fallait résister à tout prix. « Le Parti national engrangeait le plus de concessions possibles, dit Padayachee. Ça, au moins, c’était clair. »

Padayachee faxa le document le lendemain matin et attendit des nouvelles pendant des semaines. « Puis, un jour, nous nous sommes informés de la situation. « Nous avons lâché ce morceau-là », nous a-t-on répondu. » Non seulement la banque centrale constituerait-elle une entité autonome au sein de l’État, son indépendance étant enchâssée dans la nouvelle Constitution, mais en plus, elle serait dirigée par l’homme qui la pilotait sous l’apartheid, Chris Stals. Et l’ANC n’avait pas renoncé qu’à la banque centrale : aux termes d’une autre concession majeure, Derek Keyes, ministre des Finances blanc sous l’apartheid, demeurerait en fonction – de la même façon que les ministres des Finances et les directeurs des banques centrales sous la dictature argentine avaient réussi à se maintenir en poste une fois la démocratie rétablie. Le New York Times fit l’éloge de Keyes, présenté comme « l’apôtre en chef d’un gouvernement frugal et sympathique à l’entreprise privée ».

« Jusque-là, dit Padayachee, nous étions optimistes. Nous menions une lutte révolutionnaire, bon sang ! Il allait forcément en sortir quelque chose de bon. » En apprenant que la banque centrale et le Trésor demeureraient aux mains de leurs anciens titulaires sous l’apartheid, il comprit que « le projet de transformation de l’économie allait tomber à l’eau ». Je lui demandai s’il croyait que les négociateurs avaient conscience de ce qu’ils avaient perdu. Après un moment d’hésitation, il répondit : « Franchement, non. » C’était le jeu de la négociation. « Dans un tel contexte, il faut céder des choses, et c’est ça que nous avons cédé. C’était du donnant-donnant. » Du point de vue de Padayachee, il n’y eut donc pas de trahison majeure de la part des dirigeants de l’ANC. Seulement, l’adversaire leur dama le pion à propos d’une série d’enjeux qui, à l’époque, semblaient accessoires. Il se révéla en fin de compte que la libération de l’Afrique du Sud en dépendait.

Les négociations conclues, l’ANC se trouva donc empêtré dans un filet d’un nouveau genre, fait de règles et de règlements obscurs, tous conçus pour confiner et restreindre le pouvoir des élus. Lorsque le filet se referma sur le pays, seules quelques personnes remarquèrent sa présence. Puis, une fois installé au pouvoir, le nouveau gouvernement essaya de manoeuvrer librement et de faire bénéficier ses électeurs des effets tangibles de la libération qu’ils escomptaient et en faveur desquels ils s’étaient prononcés. Mais alors les mailles du filet se resserrèrent et l’administration constata que ses pouvoirs étaient étroitement circonscrits. Patrick Bond, conseiller économique au bureau de Mandela pendant les premières années au pouvoir de l’ANC, se souvient de la blague que l’on se répétait en interne : « Nous avons l’État. Où est le pouvoir ? »

Lorsqu’il tenta de donner corps aux promesses de la Charte de la Liberté, le nouveau gouvernement se rendit compte que le pouvoir était bel et bien ailleurs. S’agissait-il de redistribuer les terres ? Impossible. À la dernière minute, les négociateurs avaient accepté qu’on inscrivît dans la Constitution une disposition protégeant la propriété privée sous toutes ses formes. La réforme agraire était dès lors pratiquement impossible. De créer des emplois pour des millions de chômeurs ? Hors de question.

Des centaines d’usines étaient sur le point de fermer leurs portes parce que l’ANC avait signé les accords du GATT, précurseur de l’Organisation mondiale du commerce, qui interdisaient le versement de subventions aux chaînes de montage de voitures et aux usines de textile. De distribuer des médicaments contre le sida dans les townships, où la maladie se propageait à un rythme affolant ? C’était contraire aux engagements relatifs à la protection des droits de propriété intellectuelle, auxquels l’ANC avait souscrit (sans débat public) dans le prolongement des accords du GATT. De construire des logements nouveaux et plus grands pour les pauvres ou de fournir de l’électricité gratuite dans les townships ? Hélas, la dette, que le gouvernement de l’apartheid avait refilée en douce au nouveau, grevait lourdement le budget. D’imprimer plus d’argent ? Il fallait en parler au président de la banque centrale, homme de l’apartheid. De rendre l’eau gratuite pour tous ? Peu probable.

Dans le domaine des services publics, la Banque mondiale, avec son vaste contingent d’économistes, de chercheurs et de stagiaires en résidence (une « banque de connaissances » autoproclamée), imposait la conclusion de partenariats avec le secteur privé. Le gouvernement voulait-il adopter des mesures de contrôle de la devise pour la prémunir contre la spéculation déchaînée ? Ce faisant, il contreviendrait à l’accord de 850 millions de dollars commodément conclu avec le FMI juste avant les élections. Pouvait-il hausser le salaire minimum pour réduire les écarts salariaux qui s’étaient creusés sous l’apartheid ? Pas question. L’accord signé avec le FMI prévoyait la « contrainte salariale ». Et il ne fallait surtout pas songer à se soustraire à ces obligations – toute entorse serait considérée comme la preuve d’une dangereuse duplicité nationale, d’un engagement vacillant envers la « réforme », d’une absence de « système réglementaire ». Il en résulterait l’affaissement de la devise, une réduction de l’aide et la fuite des capitaux.

En somme, l’Afrique du Sud était à la fois libre et captive. Les lettres d’acronymes sibyllins étaient autant de fils qui liaient les mains du nouveau gouvernement. Rassool Snyman, militant antiapartheid de longue date, me décrivit le piège en ces termes : « Ils ne nous ont jamais libérés. La chaîne que nous avions au cou, ils l’ont mise à nos chevilles. » Selon Yasmin Sooka, éminente militante pour les droits de l’homme, la transition, « c’étaient les entreprises qui disaient : « Nous allons tout garder et vous [l'ANC] n’aurez le pouvoir que pour la forme. » [...] Vous pouvez avoir le pouvoir politique, donner l’apparence de gouverner, mais c’est ailleurs que s’exerce la véritable gouvernance* ». Dynamique d’infantilisation fréquemment imposée aux pays dits en transition – on donne au nouveau gouvernement les clés de la maison, mais pas la combinaison du coffre-fort.

* Les Chicago Boys en poste au Chili furent, comme il convient, les précurseurs du capitalisme à l’épreuve de la démocratie ou de ce qu’eux-mêmes appelaient la « nouvelle démocratie ». Avant de céder le pouvoir au gouvernement élu après les dix-sept ans au pouvoir de la junte, les Chicago Boys chiliens remanièrent la Constitution et les tribunaux afin qu’il fût pratiquement impossible de rescinder les lois révolutionnaires. Ils avaient même plusieurs noms pour désigner cette démarche : construire une « démocratie technicisée », une « démocratie protégée » ou, pour reprendre l’expression de José Piñera, jeune ministre de Pinochet, l’« isoler contre la politique ». Alvaro Bardón, sous-secrétaire à l’Économie de Pinochet, expliqua le raisonnement classique de l’école de Chicago : « Si nous admettons que l’économie est une science, nous devons immédiatement convenir que le gouvernement ou la structure politique exerce moins de pouvoir, la responsabilité de prendre des décisions économiques leur échappant à tous deux. »

Naomi Klein, La Stratégie du Choc

juil 03 2009

Introduction à « La stratégie du choc » de Naomi Klein

Par Naomi Klein

Voici un premier extrait du livre La stratégie du choc de Naomi Klein que j’ai recopié pour vous, m’étant procuré cet ouvrage dernièrement et y ayant trouvé un intérêt profond en plus d’une quantité de sources tout à fait exceptionnelle (environ 100 des 671 pages sont destinées aux références).

sd_071001120057861_wideweb__300x453

INTRODUCTION

Éloge de la table rase: trois décennies à défaire et à refaire le monde.

La terre se pervertit au regard de Dieu et elle se remplit de violence. Dieu vit la terre : elle était pervertie, car toute chair avait une conduite perverse sur la terre. Dieu dit à Noé : « La fin de toute chair est arrivée, je l’ai décidé, car la terre est pleine de violence à cause des hommes et je vais les faire disparaître de la terre. » Genèse, 6:11 (Bible de Jérusalem).

Semer le choc et l’effroi engendre des peurs, des dangers et des destructions incompréhensibles pour certains éléments ou secteurs de la société à l’origine de la menace, ses dirigeants ou les citoyens en général. La nature, sous forme de tornades, d’ouragans, de tremblements de terre, d’inondations, d’incendies incontrôlés, de famines et de maladies, peut provoquer le choc et l’effroi. Shock and Awe. Achieving Rapid Dominance, doctrine militaire établie pour la guerre des États-Unis en Irak.

Je fis la connaissance de Jamar Perry en septembre 2005 au refuge de la Croix-Rouge de Baton Rouge, en Louisiane. De jeunes scientologistes au large sourire distribuaient des repas, et Jamar faisait la queue avec les autres sinistrés. Je venais juste de me faire houspiller pour avoir osé m’entretenir avec des évacués en l’absence d’escorte médiatique. Canadienne blanche perdue au milieu d’une mer d’Afro-Américains du Sud, je faisais de mon mieux pour passer inaperçue. Je me glissai dans la queue derrière Perry et lui demandai de me parler comme à une vieille amie, ce qu’il eut l’amabilité de faire. Né et élevé à La Nouvelle-Orléans, Jamar avait quitté la ville inondée une semaine plus tôt. On lui aurait donné dix-sept ans, mais il en avait vingt-trois, me dit-il. Lui et les siens avaient attendu longtemps les autocars d’évacuation promis. En fin de compte, comme ils ne venaient pas, les Perry avaient marché sous un soleil de plomb. Ils avaient abouti ici, dans un palais des congrès tentaculaire, où se tenaient normalement des foires commerciales organisées par l’industrie pharmaceutique ou des manifestations sportives, du type « Carnage dans la capitale : combats extrêmes en cage d’acier ». À présent, les lieux étaient envahis par 2 000 lits de camp et une foule d’évacués, épuisés et mécontents. Des soldats de la Garde nationale à peine rentrés d’Irak patrouillaient, l’air crispé. Ce jour-là, une nouvelle courait parmi les réfugiés selon laquelle un éminent congressman républicain de la ville, Richard Baker, avait tenu les propos suivants : « Nous avons enfin nettoyé les loge ments sociaux de La Nouvelle-Orléans. Dieu a réussi là où nous avions échoué. » Joseph Canizaro, l’un des promoteurs immo biliers les plus riches de la ville, avait exprimé un point de vue similaire : « Nous disposons maintenant d’une page blanche pour tout recommencer depuis le début. De superbes occasions se présentent à nous. » Pendant toute la semaine, l’Assemblée légis lative de la Louisiane à Baton Rouge, la capitale, avait grouillé de lobbyistes s’employant à verrouiller les « occasions » en question. Au menu : réductions des charges fiscales, allégements de la réglementation, main-d’oeuvre au rabais et création d’une ville « plus petite et plus sûre » – ce qui en pratique revenait à la démolition des logements sociaux et à leur remplacement par des immeubles en copropriété.

À force d’entendre parler de « nouveaux débuts » et de « pages blanches », on en oubliait presque les cloaques toxiques, débordant de débris, de rejets industriels et de restes humains, qui croupissaient à quelques kilomètres de là. Au refuge, Jamar, lui, ne pensait à rien d’autre. « Pour moi, la ville n’a pas été nettoyée. Tout ce que je sais, c’est que des tas de gens sont morts dans les quartiers populaires. Des gens qui devraient être encore en vie aujourd’hui. » Jamar s’était exprimé calmement, à voix basse. Pourtant, devant nous, un vieil homme qui avait surpris notre conversation se retourna vivement : « À quoi est-ce qu’ils pensent, ces types de Baton Rouge ? Des “occasions” ? Quelles “occasions” ? C’est une foutue tragédie, oui. Ils sont aveugles ou quoi ? » Une femme accompagnée de ses deux enfants se joignit au choeur : « Non, ils ne sont pas aveugles. Ils sont juste mauvais. Ils voient parfaitement clair. » Parmi ceux pour qui les eaux de crue de La Nouvelle- Orléans étaient synonymes de « superbes occasions » se trouvait Milton Friedman, grand gourou du mouvement en faveur du capitalisme sans entraves. C’est à lui qu’on attribue la paternité du credo de l’économie mondialisée contemporaine, caractérisée par l’hypermobilité.

Âgé de 93 ans et de santé fragile, « Oncle Miltie », ainsi que l’appelaient ses partisans, trouva malgré tout la force d’écrire un article pour la page d’opinions du Wall Street Journal, trois mois après l’effondrement des digues : « La plupart des écoles de La Nouvelle-Orléans sont en ruine, faisait-il observer, au même titre que les maisons des élèves qui les fréquentaient. Ces enfants sont aujourd’hui éparpillés aux quatre coins du pays. C’est une tragédie. C’est aussi une occasion de transformer de façon radicale le système d’éducation. » L’idée radicale de Friedman se résume comme suit : au lieu d’affecter à la remise en état et au renforcement du réseau des écoles publiques de La Nouvelle-Orléans une partie des milliards de dollars prévus pour la reconstruction de la ville, le gouvernement devrait accorder aux familles des « bons d’études » donnant accès à des écoles privées (dont bon nombre à but lucratif) subventionnées par l’État. Il était essentiel, selon Friedman, que ce changement fondamental constitue non pas une solution provisoire, mais au contraire une « réforme permanente5 ». Des think tanks (groupes de réflexion) de droite s’emparèrent de l’idée et prirent la ville d’assaut. L’administration de George W. Bush appuya leurs projets et versa des dizaines de millions de dollars destinés à convertir les écoles de La Nouvelle- Orléans en « écoles à charte », c’est-à-dire en établissements subventionnés par l’État, mais administrés par des entités privées n’obéissant qu’à leurs propres règles. Les écoles à charte soulèvent la controverse aux États-Unis, plus particulièrement à La Nouvelle-Orléans, où de nombreux parents afro-américains voient en elles une façon détournée de balayer les acquis du mouvement pour les droits civiques, qui garantissent à tous les enfants l’accès à des services d’éducation égaux.

Aux yeux de Milton Friedman, cependant, l’idée même d’un réseau d’écoles administré par l’État empeste le socialisme. Pour lui, l’État a pour unique fonction « de protéger notre liberté contre ses ennemis extérieurs et contre nos concitoyens eux-mêmes : il fait régner la loi et l’ordre, il fait respecter les contrats privés, et il favorise la concurrence ». En d’autres termes, il s’agit de fournir les policiers et les soldats – tout le reste, y compris l’éducation publique gratuite, n’est qu’ingérence au sein des marchés. Contrairement à la réfection des digues et au rétablissement du réseau électrique, la vente aux enchères du réseau scolaire de La Nouvelle-Orléans s’effectua avec une rapidité et une précision toutes militaires. Dix-neuf mois après les inondations, alors que la plupart des pauvres de la ville étaient encore en exil, presque toutes les écoles publiques de La Nouvelle-Orléans avaient été remplacées par des écoles à charte exploitées par le secteur privé. Avant l’ouragan Katrina, le conseil scolaire comptait 123 écoles ; il n’en restait plus que 4. Il y avait alors 7 écoles à charte ; elles étaient désormais 317. Les instituteurs de La Nouvelle-Orléans étaient représentés par un syndicat puissant ; leur convention collective était dorénavant réduite en lambeaux, et les quelque 4 700 membres du syndicat licenciés. Certains jeunes instituteurs furent réembauchés par les nouvelles écoles à charte, où ils touchaient un salaire nettement inférieur qu’auparavant. Bien d’autres n’eurent pas cette chance.

Selon le New York Times, La Nouvelle-Orléans servait à présent de « principal laboratoire des écoles à charte », tandis que l’American Enterprise Institute, groupe de réflexion inféodé à Friedman, s’émerveillait : « Katrina a accompli en un jour […] ce que les réformateurs du système d’éducation ont été impuissants à faire malgré des années de travail. » Pendant ce temps, les instituteurs du réseau public, témoins du détournement des fonds alloués aux victimes de l’inondation – qu’on utilisait pour anéantir le réseau public et le remplacer par un réseau privé –, qualifièrent le projet de Friedman de « spéculation immobilière appliquée au monde de l’éducation ». J’appelle « capitalisme du désastre » ce type d’opération consistant à lancer des raids systématiques contre la sphère publique au lendemain de cataclysmes et à traiter ces derniers comme des occasions d’engranger des profits. L’intervention de Friedman sur La Nouvelle-Orléans contenait son ultime recommandation publique : en effet, il mourut moins d’un an plus tard, le 16 novembre 2006, à l’âge de 94 ans. La privatisation du réseau d’écoles publiques d’une ville américaine de taille moyenne peut passer pour un enjeu modeste, s’agissant d’un homme considéré comme l’économiste le plus influent de la deuxième moitié du siècle dernier. Friedman comptait parmi ses disciples quelques présidents des États-Unis, des premiers 15 ministres britanniques, des oligarques russes, des ministres des Finances polonais, des dictateurs du tiers-monde, des secrétaires du Parti communiste chinois, des administrateurs du Fonds monétaire international et les trois derniers chefs de la Réserve fédérale des États-Unis. Pourtant, sa détermination à profiter de la crise de La Nouvelle-Orléans pour faire progresser une version fondamentaliste du capitalisme signait à merveille les adieux de ce professeur énergique d’un mètre cinquante-sept à peine qui, dans ses jeunes années, s’était décrit lui-même « comme un prédicateur à la mode d’autrefois en train de prononcer le sermon du dimanche11 ». Pendant plus de trois décennies, Friedman et ses puissants disciples avaient perfectionné leur stratégie : attendre une crise de grande envergure, puis, pendant que les citoyens sont encore sous le choc, vendre l’État, morceau par morceau, à des intérêts privés avant de s’arranger pour pérenniser les « réformes » à la hâte. Dans l’un de ses essais les plus influents, Friedman définit le remède universel que propose le capitalisme moderne et énonce ce que j’en suis venue à considérer comme la « stratégie du choc ». « Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements, fait-il observer. Lorsqu’elle se produit, les mesures à prendre dépendent des idées alors en vigueur. Telle est, me semble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquement inévitables. »

En prévision de désastres, certains stockent les boîtes de conserve et les bouteilles d’eau ; les disciples de Friedman, eux, stockent des idées relatives au libre marché. En cas de crise, le professeur de l’université de Chicago était convaincu qu’il fallait intervenir immédiatement pour imposer des changements rapides et irréversibles à la société éprouvée par le désastre. Ce n’est qu’à cette condition qu’elle échapperait durablement à « la tyrannie du statu quo ». Selon Friedman, « un nouveau gouvernement jouit d’une période de six à neuf mois au cours de laquelle il peut opérer des changements fondamentaux. S’il n’en profite pas pour agir avec détermination, une telle occasion ne se représentera plus ». Variation sur un thème cher à Machiavel, selon qui le mal devait « se faire tout d’une fois », cette idée constitue l’un des legs stratégiques les plus durables de Friedman. C’est au milieu des années 1970, à l’époque où il conseillait le général Augusto Pinochet, dictateur chilien, que Friedman eut pour la première fois l’occasion d’exploiter un choc ou une crise de grande envergure. Au lendemain du violent coup d’État orchestré par Pinochet, les Chiliens étaient sans contredit en état de choc. De plus, le pays était aux prises avec les traumatismes causés par une hyperinflation galopante. Friedman conseilla à Pinochet de procéder aussitôt à une transformation en profondeur de l’économie – réductions d’impôts, libéralisation des échanges commerciaux, privatisation des services, diminution des dépenses sociales et déréglementation. Bientôt, les Chiliens virent même leurs écoles publiques remplacées par des écoles privées auxquelles donnaient accès des bons d’études. C’était la métamorphose capitaliste la plus extrême jamais tentée. On parla désormais de la révolution de l’« école de Chicago », de nombreux économistes de Pinochet ayant étudié à l’université de Chicago sous la direction de Friedman. Ce dernier prédit que la soudaineté et l’ampleur des changements économiques provoqueraient chez les citoyens des réactions psychologiques qui « faciliteraient l’ajustement14 ». Friedman créa l’expression « traitement de choc » pour parler de cette douloureuse tactique. Au cours des décennies suivantes, les gouvernements qui imposèrent de vastes programmes de libéralisation des marchés eurent justement recours au traitement de choc ou à la « thérapie de choc ». Pinochet, lui, facilita l’« ajustement » au moyen d’une autre forme de chocs : dans les nombreuses salles de torture du régime, les corps qui se convulsaient sous l’effet de la douleur étaient ceux des personnes les plus susceptibles de s’opposer à la transformation capitaliste.

En Amérique latine, nombreux sont ceux qui établirent un lien direct entre les chocs économiques qui se soldèrent par l’appauvrissement de millions de personnes et l’épidémie de tortures qui punirent dans leur chair des centaines de milliers de personnes qui rêvaient d’une autre forme de société. D’où la question posée par l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano : « Comment préserver cette inégalité autrement que par des décharges électriques ? » Exactement trente ans après que ces trois formes de chocs eurent frappé le Chili, la formule reprend du service en Irak, de façon beaucoup plus violente. Il y eut d’abord la guerre, qui, selon les auteurs de la doctrine militaire des États-Unis Shock and Awe (parfois traduite par « choc et effroi »), avait pour but « de contrôler la volonté, les perceptions et la compréhension de l’adversaire et de le priver de toute capacité à agir et à réagir ». Vint ensuite la thérapie de choc économique, imposée, à l’heure où le pays brûlait toujours, par l’émissaire chef des États-Unis, L. Paul Bremer : privatisations massives, libre-échange sans restrictions, taux d’imposition uniforme de 15 %, réduction spectaculaire de l’appareil d’État. Le ministre du Commerce par intérim de l’Irak, Ali Abdel-Amir Allaoui, déclara à l’époque que ses compatriotes en avaient « assez de servir de cobayes à des expériences. Après tous les chocs auxquels le système a été soumis, ils n’ont pas du tout envie que l’économie subisse le même sort ». En cas de résistance, les Irakiens étaient arrêtés et jetés dans des prisons où leur corps et leur esprit subissaient d’autres chocs, ceux-ci beaucoup moins métaphoriques. C’est aux premiers jours de l’occupation de l’Irak par les États- Unis, il y a quatre ans, que je commençai à m’intéresser à la dépendance du libre marché à l’égard des chocs en tous genres. Après avoir rendu compte depuis Bagdad de la tentative avortée de Washington de faire suivre la phase « choc et effroi » de celle du traitement de choc, je me rendis au Sri Lanka, quelques mois après le tsunami dévastateur de 2004.

Là, je fus témoin d’une autre version de la même manoeuvre. En effet, des investisseurs étrangers et des prêteurs internationaux s’étaient ligués pour exploiter le climat de panique et céder le magnifique littoral à des entrepreneurs qui s’étaient empressés d’ériger de vastes stations balnéaires, empêchant ainsi des centaines de milliers de pêcheurs de reconstruire leurs villages au bord de l’eau : « Par un coup cruel du destin, la nature a offert au Sri Lanka une occasion unique. De cette grande tragédie est née une destination touristique d’exception », claironna le gouvernement. Lorsque l’ouragan Katrina s’abattit sur La Nouvelle-Orléans et que les politiciens, les groupes de réflexion et les promoteurs immobiliers républicains se mirent à parler de « page blanche » et d’occasions en or, il apparut clairement que telle était désormais la méthode privilégiée pour aider l’entreprise privée à réaliser ses objectifs : profiter des traumatismes collectifs pour opérer de grandes réformes économiques et sociales. La plupart des survivants d’une catastrophe souhaitent l’exact contraire d’une page blanche : ils veulent sauver tout ce qui peut l’être, remettre en état ce qui n’a pas été entièrement détruit et renforcer les liens qui unissent les citoyens aux lieux qui les ont façonnés. « En participant à la reconstruction de la ville, j’ai l’impression de me reconstruire moi-même », déclara Cassandra Andrews du Lower Ninth Ward, quartier lourdement endommagé de La Nouvelle-Orléans, en enlevant des débris au lendemain de la tempête. En revanche, rétablir l’ordre ancien n’intéresse nullement les tenants du capitalisme du désastre. En Irak, au Sri Lanka et à La Nouvelle-Orléans, on entreprit le processus faussement qualifié de « reconstruction » en parachevant le travail du cataclysme initial (guerre ou catastrophe naturelle) : on effaça les derniers vestiges de la sphère publique et des communautés profondément enracinées afin de les remplacer par une sorte de Nouvelle Jérusalem des grandes entreprises – le tout avant que les victimes n’eussent eu le temps de se ressaisir et d’affirmer leurs droits de propriété. Mike Battles résuma la situation à merveille : « La peur et le désordre nous ont admirablement servis. »

Âgé de 34 ans, l’ex-agent de la CIA faisait référence au chaos consécutif à l’invasion de l’Irak : malgré son inexpérience et sa nouveauté, son entreprise de sécurité, Custer Battles, profita de la situation pour arracher au gouvernement fédéral des contrats d’une valeur d’environ 100 millions de dollars21. Les propos de Battles pourraient servir de slogan au capitalisme du désastre – la peur et le désordre sont les moteurs du progrès. Lorsque j’entrepris mon enquête sur les liens entre mégaprofits et mégadésastres, je crus assister à une transformation radicale de la façon dont les marchés étaient « libérés » un peu partout dans le monde. Ayant fait partie du mouvement de lutte contre l’accroissement démesuré des pouvoirs du secteur privé qui avait été propulsé sur la scène internationale à Seattle en 1999, je connaissais bien les politiques, hautement favorables aux entreprises, qu’on imposait lors de sommets de l’Organisation mondiale du commerce ou encore comme conditions assorties aux prêts du Fonds monétaire international. Les trois exigences traditionnelles – privatisation, déréglementation et réduction draconienne des dépenses sociales – étaient en général très impopulaires auprès des citoyens, mais, au moment de la signature des accords, on pouvait au moins invoquer comme prétexte le consentement mutuel des gouvernements participant aux négociations et l’existence d’un consensus chez les prétendus experts. Désormais, on imposait le même programme idéologique par les moyens les plus ouvertement coercitifs qui soient : lors d’une occupation militaire étrangère ou encore dans le sillage immédiat d’une immense catastrophe naturelle.

Après les attentats du 11 septembre, Washington s’estima dispensé de demander aux pays concernés s’ils voulaient bien « du libre-échange et de la démocratie » à la mode états-unienne ; il recourut simplement à la force militaire inspirée de la doctrine « choc et effroi ». En réfléchissant à la progression de cette vision des marchés qui règne désormais un peu partout sur la planète, je me rendis toutefois compte que l’idée d’exploiter les crises et les désastres était le modus operandi du mouvement de Milton Friedman depuis ses débuts – de tout temps, cette forme de capitalisme fondamentaliste a dû compter sur les catastrophes pour progresser. Les catastrophes « facilitatrices » se font maintenant plus destructrices et plus horribles, sans doute, mais la situation observée en Irak et à La Nouvelle-Orléans n’est pas le fruit d’une nouvelle invention consécutive au 11 septembre. Au contraire, l’exploitation effrontée des crises est l’aboutissement de trois décennies d’application stricte de la stratégie du choc. Vues sous cette optique, les trente-cinq dernières années apparaissent sous un jour sensiblement différent. On avait jusque-là tendance à voir certaines des violations les plus flagrantes des droits de l’homme comme des actes sadiques dont se rendaient coupables des régimes antidémocratiques. En fait, il s’agissait plutôt de mesures prises dans le dessein de terroriser la population et de préparer le terrain à l’introduction de « réformes » radicales axées sur la libéralisation des marchés. Dans l’Argentine des années 1970, la junte fit « disparaître » 30 000 personnes, pour la plupart des militants de gauche, afin d’imposer les politiques de l’école de Chicago ; à la même époque, le Chili eut recours à la terreur pour accomplir sa métamorphose économique. Dans la Chine de 1989, le massacre de la place Tiananmen et l’arrestation de dizaines de milliers de personnes permirent aux communistes de transformer une bonne partie du pays en une gigantesque zone d’exportation, où travaillent des salariés trop terrifiés pour faire valoir leurs droits. Dans la Russie de 1993, la décision prise par Boris Eltsine de lancer les chars d’assaut contre le Parlement et de faire emprisonner les chefs de l’opposition pava la voie à la privatisation précipitée qui engendra les célèbres oligarques du pays. Au Royaume-Uni, la guerre des Malouines, survenue en 1982, eut le même effet : le désordre et l’élan nationaliste nés de la guerre permirent à Margaret Thatcher de recourir à une force extraordinaire pour étouffer la grève des mineurs du charbon et lancer la première vague de privatisations effrénées en Occident. En 1999, les bombardements de Belgrade par l’OTAN créèrent des conditions favorables à des privatisations rapides en ex-Yougoslavie – objectif du reste antérieur à la guerre. La politique économique ne fut pas le seul facteur à l’origine de ces conflits, bien sûr, mais chacun de ces chocs collectifs servit à préparer le terrain au traitement de choc économique. Les traumatismes ayant servi à affaiblir les résistances ne furent du reste pas toujours ouvertement violents.

En Amérique latine et en Afrique, dans les années 1980, c’est la crise de l’endettement qui obligea les pays « à privatiser ou à crever », selon la formule d’un ex-représentant du FMI22. Minés par l’hyperinflation et trop endettés pour dire non aux exigences dont s’assortissaient les nouveaux prêts, des gouvernements acceptèrent le traitement de choc dans l’espoir qu’il les préserverait de l’effondrement. En Asie, c’est la crise financière de 1997-1998 – presque aussi dévastatrice que la Grande Dépression – qui affaiblit les « tigres » asiatiques et les obligea à ouvrir leurs marchés à ce que le New York Times appela la « plus grande vente de faillite du monde23 ». Bon nombre de ces pays étaient des démocraties, mais les transformations radicales visant la libéralisation des marchés ne furent pas imposées de façon démocratique. En fait, ce fut exactement le contraire : conformément aux prévisions de Friedman, le climat de crise généralisée permettait de faire fi de la volonté des électeurs et de céder le pays aux « technocrates » de l’économie. Dans certains cas, bien entendu, l’adoption des politiques de libéralisation des marchés se fit de façon démocratique, quelques politiciens ayant été portés au pouvoir malgré des programmes draconiens : l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis et, plus récemment, celle de Nicolas Sarkozy en France en constituent des exemples frappants. Dans de tels cas, cependant, les croisés du libéralisme économique se heurtent à l’opposition du public et doivent adoucir ou modifier leurs projets radicaux, accepter les changements à la pièce plutôt qu’une reconversion totale. On voit bien que le modèle économique de Friedman, s’il est en partie compatible avec la démocratie, a besoin de conditions totalitaires pour être imposé dans son expression la plus pure. Pour que le traitement de choc économique soit appliqué sans contrainte – comme ce fut le cas au Chili dans les années 1970, en Chine à la fin des années 1980, en Russie dans les années 1990 et aux États- Unis au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 –, on doit compter sur un traumatisme collectif majeur, lequel entrave ou suspend provisoirement l’application des principes démocratiques. Cette croisade idéologique prit naissance au sein des régimes autoritaires d’Amérique du Sud ; dans les territoires nouvellement conquis – la Russie et la Chine –, elle cohabite encore aujourd’hui, sans difficulté et de façon rentable, avec un régime à la poigne de fer.

LA THÉRAPIE DE CHOC RENTRE AU BERCAIL

Depuis les années 1970, l’école de Chicago, sous la coupe de Friedman, ne cesse de conquérir de nouveaux territoires ; jusqu’à tout récemment, cependant, la vision de l’économiste n’avait encore jamais été pleinement appliquée dans son pays d’origine. Certes, Reagan avait réalisé des percées, mais les États-Unis conservaient l’assistance publique, la sécurité sociale et des écoles publiques, où les parents, pour reprendre les mots de Friedman, nourrissaient « un attachement irrationnel au socialisme24 ». Lorsque les républicains prirent le contrôle du Sénat, en 1995, David Frum, Canadien expatrié aux États-Unis et futur rédacteur de discours pour George W. Bush, était au nombre des « néoconservateurs » qui réclamaient pour les États-Unis une révolution économique inspirée de la stratégie du choc : « Voici, à mon avis, comment on devrait procéder : au lieu de sabrer çà et là dans les programmes, de façon graduelle, on devrait, en plein été, éliminer d’un seul coup trois cents programmes d’environ un milliard de dollars chacun. Les changements ne seraient peut-être pas spectaculaires, mais je vous jure que le message passerait. Et rien ne nous empêche de le faire tout de suite25. » À l’époque, Frum ne put faire imposer le traitement de choc dont il rêvait pour les États-Unis, notamment parce qu’aucune crise ne vint préparer le terrain. Puis, en 2001, la situation changea du tout au tout : au moment des attentats du 11 septembre, la Maison-Blanche était pleine à craquer de disciples de Friedman, dont son grand ami Donald Rumsfeld. L’équipe de Bush profita de cet instant de vertige collectif avec une ahurissante célérité – non pas parce que l’administration avait sournoisement orchestré la crise, comme certains le laissaient entendre, mais bien parce que les principaux ténors de cette administration, vétérans de l’imposition du capitalisme du désastre en Amérique latine et en Europe de l’Est, appelaient une crise de tous leurs voeux, de la même façon que les agriculteurs frappés par une sécheresse implorent la pluie de tomber et que les sionistes chrétiens, convaincus que la fin du monde est proche, rêvent du jour du Ravissement.

Quand arrive le désastre tant attendu, ils savent que leur heure est enfin venue. Pendant trois décennies, Friedman et ses disciples exploitèrent de façon méthodique les chocs subis par d’autres pays – pendants, à l’étranger, du 11 septembre 2001, à commencer par le coup d’État de Pinochet du 11 septembre 1973. À partir de la chute des tours jumelles, l’idéologie née dans des universités américaines et nourrie par les grandes institutions de Washington eut enfin l’occasion de rentrer au bercail. L’administration Bush profita de la peur suscitée par les attentats non seulement pour lancer sans délai la « guerre contre le terrorisme », mais aussi pour faire de cette dernière une entreprise presque entièrement à but lucratif, une nouvelle industrie florissante qui insuffla un dynamisme renouvelé à une économie chancelante. C’est ce qu’il convient d’appeler le « complexe du capitalisme du désastre », entité tentaculaire beaucoup plus vaste que le complexe militaro-industriel contre lequel Dwight Eisenhower avait mis les Américains en garde à la fin de sa présidence : on a ici affaire à une guerre totale, menée à tous les niveaux par des sociétés privées dont les interventions sont financées à même les fonds publics. Ces dernières ont pour mandat perpétuel de protéger le sol américain tout en éliminant le « mal » là où il se manifeste à l’extérieur. Au bout de quelques années seulement, le complexe a déjà pénétré de nouveaux marchés : ne se contentant plus de lutter contre le terrorisme, il participe à des missions internationales de maintien de la paix, organise des polices municipales et répond aux catastrophes naturelles, de plus en plus fréquentes. L’objectif ultime des grandes sociétés qui forment le coeur du complexe, c’est d’introduire le modèle du gouvernement à but lucratif – qui progresse rapidement dans des circonstances extraordinaires – dans le fonctionnement ordinaire, au jour le jour, de l’État. Autrement dit, il s’agit de privatiser le gouvernement. Pour stimuler le complexe du capitalisme du désastre, l’administration Bush externalisa, sans débat public, bon nombre des fonctions les plus délicates du gouvernement, de la prestation de soins de santé aux soldats aux interrogatoires de prisonniers, en passant par la collecte et l’analyse en profondeur (data mining) de données sur chacun d’entre nous.

Dans le contexte de cette guerre sans fin, le gouvernement agit non pas comme l’administrateur d’un réseau de fournisseurs, mais plutôt comme un investisseur de capital-risque à la bourse bien garnie qui fournit au complexe les fonds d’amorçage dont il a besoin et devient le principal client de ses services. Voici quelques chiffres qui donnent une idée de l’ampleur de la transformation : en 2003, le gouvernement des États-Unis passa 3 512 marchés avec des sociétés chargées d’exécuter des fonctions liées à la sécurité ; au cours de la période de 22 mois ayant pris fin en août 2006, la Sécurité intérieure (Department of Homeland Security) attribua à elle seule plus de 115 000 contrats du même ordre. L’industrie de la sécurité intérieure au sens large – d’une importance économique négligeable avant 2001 – vaut aujourd’hui 200 milliards de dollars. En 2006, les dépenses du gouvernement des États-Unis dans le domaine de la sécurité se chiffraient à environ 545 $ par foyer. Et il n’est ici question que de la guerre au terrorisme en sol américain. Les gros bénéfices viennent des guerres menées à l’étranger. Sans tenir compte des fournisseurs d’armements, dont les profits ont monté en flèche grâce à la guerre en Irak, la prestation de services à l’armée des États-Unis est aujourd’hui l’une des économies tertiaires qui connaît la croissance la plus rapide au monde. « Jamais deux pays ayant des restaurants McDonald sur leur territoire ne se sont fait la guerre », écrivit avec assurance le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman, en décembre 1996. Les événements lui donnèrent tort deux ans plus tard.

De plus, en vertu du modèle de la guerre à but lucratif, l’armée américaine part désormais en campagne avec Burger King et Pizza Hut dans son sillage. Ces entreprises exploitent en effet des franchises destinées aux soldats américains dans des bases militaires, en Irak comme dans la « mini-ville » de Guantánamo Bay. Il ne faut pas oublier non plus l’effort de reconstruction et d’aide humanitaire. Peu après leur apparition en Irak, la reconstruction et le secours à but lucratif constituent déjà le nouveau paradigme mondial, que la destruction initiale résulte d’une guerre préemptive, comme l’attaque lancée par Israël contre le Liban en 1996, ou d’un ouragan. Comme les ressources se font rares et que le changement climatique provoque un flot ininterrompu de nouvelles catastrophes, les interventions d’urgence représentent un marché émergent trop prometteur pour qu’on l’abandonne aux seules organisations caritatives. Pourquoi l’UNICEF devrait-elle reconstruire des écoles quand Bechtel, l’une des plus grandes sociétés d’ingénierie des États-Unis, peut s’en charger ? Pourquoi installer les personnes déplacées du Mississippi dans des logements sociaux vacants quand on peut les loger dans des paquebots de Carnival ? Pourquoi déployer des casques bleus de l’ONU au Darfour lorsque des entreprises de sécurité privées comme Blackwater sont à la recherche de nouveaux clients ? C’est d’ailleurs ce qui a changé au lendemain des attentats du 11 septembre : auparavant, guerres et catastrophes offraient des débouchés à un secteur restreint de l’économie – les fabricants d’avions de chasse, par exemple, ou encore les entreprises de construction chargées de rebâtir les ponts bombardés. Les guerres avaient pour rôle principal d’ouvrir de nouveaux marchés jusque-là inaccessibles et, une fois la paix revenue, de générer des booms économiques. De nos jours, les interventions en cas de guerre et de catastrophe sont à ce point privatisées qu’elles constituent en soi le nouveau marché. Pour le boom, inutile d’attendre la fin de la guerre. Le médium, c’est le message.

L’un des avantages propres à cette approche postmoderne, c’est que, du point de vue commercial, elle ne peut pas échouer. Comme le fit remarquer un analyste des marchés à propos des gains réalisés par Halliburton, entreprise de services énergétiques, au cours d’un trimestre particulièrement rentable : « L’Irak a donné de meilleurs résultats que prévu. » C’était en octobre 2006, jusque-là le mois le plus meurtrier de la guerre : on avait dénombré 3 709 victimes chez les civils irakiens. Pourtant, rares étaient les actionnaires qui ne se montrèrent pas impressionnés par une guerre qui, pour cette seule société, avait généré des revenus de vingt milliards de dollars. De tous ces éléments – commerce des armes, soldats privés, reconstruction à but lucratif, industrie de la sécurité intérieure et traitement de choc administré par l’équipe de Bush au lendemain des attentats du 11 septembre –, il émerge une économie nouvelle redéfinie de A à Z. Née sous le règne de Bush, elle jouit désormais d’une existence indépendante de toute administration et demeurera solidement en place jusqu’au jour où l’idéologie des suprématistes du secteur privé sera reconnue pour ce qu’elle est, en proie à l’isolement et à la contestation. Bien que dominé par des sociétés américaines, le complexe est mondialisé : des entreprises britanniques mettent à profit leur expérience dans le domaine des caméras de surveillance, désormais omniprésentes ; des sociétés israéliennes exploitent leur expertise dans la construction de clôtures et de murs de haute technologie ; l’industrie canadienne du bois d’oeuvre vend des maisons préfabriquées à un prix plusieurs fois supérieur à celui des maisons produites localement, et ainsi de suite. « À ma connaissance, personne n’avait encore considéré les efforts de reconstruction consécutifs à une catastrophe en tant que marché immobilier à part entière, dit Ken Baker, PDG d’un groupe industriel forestier du Canada. C’est pour nous une stratégie de diversification à long terme. »

Du point de vue de son ampleur, le complexe du capitalisme du désastre vaut bien le « marché émergent » et les progressions enregistrées par les technologies de l’information dans les années 1990. En fait, certains initiés déclarent que les marchés conclus sont encore plus intéressants qu’aux beaux jours des « point com » et que la « bulle de la sécurité » occupe le terrain abandonné à la suite de l’éclatement des bulles antérieures. Assorties des profits astronomiques de l’industrie des assurances (qui, en 2006, devraient avoir atteint un seuil record de 60 milliards de dollars aux États-Unis seulement) comme des superprofits de l’industrie pétrolière (qui croissent à chaque nouvelle crise), l’économie du désastre a peut-être sauvé les marchés mondiaux de la menace de récession complète qui pesait sur eux à la veille du 11 septembre 2001. Lorsqu’on cherche à reconstituer l’histoire de la croisade idéologique ayant conduit à la privatisation radicale des guerres et des catastrophes, un problème surgit : l’idéologie en question est un caméléon qui change sans cesse de nom et d’identité. Friedman se qualifiait de « libéral », tandis que ses disciples américains, qui associaient ce vocable aux impôts et aux hippies, se considéraient plutôt comme des « conservateurs », des « économistes classiques », des « tenants du libre marché » et, plus tard, comme des partisans de la Reaganomics ou du « laisser-faire ». Dans la majeure partie du monde, leur orthodoxie est connue sous le nom de « néolibéralisme », même si on parle souvent de « libre-échange » ou simplement de « mondialisation ».

Ce n’est que depuis le milieu des années 1990 que le mouvement intellectuel, sous l’impulsion des groupes de réflexion de droite auxquels Friedman fut longtemps associé – la Heritage Foundation, le Cato Institute et l’American Enterprise Institute –, s’autodésigne au moyen de l’expression « néoconservateur », vision du monde en vertu de laquelle toute la puissance de l’armée américaine est mise au service des entreprises privées. Dans toutes ces incarnations, cette idéologie suppose l’adhésion à la trinité stratégique – élimination de la sphère publique, déréglementation totale des entreprises et réduction draconienne des dépenses publiques –, mais aucun des noms qu’elle a empruntés ne semble lui convenir tout à fait. Friedman considérait son mouvement comme une tentative de libérer les marchés du joug de l’État, mais les résultats obtenus, lorsque sa vision puriste en passe par l’épreuve des faits, sont d’un tout autre ordre. Dans tous les pays où les politiques inspirées de l’école de Chicago ont été appliquées au cours des trois dernières décennies, on a assisté à la formation d’une puissante alliance entre de très grandes sociétés et des politiciens pour la plupart riches – les lignes de démarcation entre les uns et les autres demeurant floues et changeantes. En Russie, on appelle « oligarques » les milliardaires qui font partie de cette élite régnante ; en Chine, ce sont les « principicules » ; au Chili, les « piranhas » ; pendant la campagne électorale Bush-Cheney, les « pionniers ».

Loin de soustraire les marchés aux griffes de l’État, ces membres de l’élite politique et commerciale se contentent de fusionner leurs activités et de s’échanger des faveurs afin de s’approprier les précieuses ressources qui appartenaient jusque-là au domaine public – des champs pétrolifères de la Russie aux terres collectives de la Chine en passant par l’octroi (sans appels d’offres) de contrats pour la reconstruction en Irak. Le mot qui convient le mieux pour désigner un système qui gomme les frontières entre le Gouvernement avec un G majuscule et l’Entreprise avec un E majuscule n’est ni « libéral », ni « conservateur », ni « capitaliste ». Ce serait plutôt « corporatiste ». Il se caractérise au premier chef par d’immenses transferts de ressources publiques vers le secteur privé, démarche qui s’accompagne souvent d’une explosion de l’endettement, d’un accroissement de l’écart entre les riches à outrance et les pauvres sans importance et d’un nationalisme exacerbé qui justifie des dépenses colossales dans le domaine de la sécurité. Pour ceux qui font partie de la bulle d’extrême richesse ainsi créée, il n’y a pas de moyen plus rentable d’organiser la société. Étant donné les désavantages manifestes pour la vaste majorité des citoyens, condamnés à rester en marge, l’État corporatiste doit adopter d’autres tactiques : le resserrement de la surveillance (le gouvernement et les grandes sociétés s’échangeant une fois de plus des faveurs et des contrats), le recours massif aux emprisonnements, le rétrécissement des libertés civiles et, souvent (mais pas toujours), la torture.

LA TORTURE COMME MÉTAPHORE

Du Chili à la Chine en passant par l’Irak, la torture a été le partenaire silencieux de la croisade mondiale en faveur de la libéralisation des marchés. Cependant, elle n’est pas qu’un simple moyen utilisé pour forcer des citoyens rebelles à accepter des politiques dont ils ne veulent pas. On peut aussi y voir une métaphore de la logique qui sous-tend la stratégie du choc. La torture, ou l’« interrogatoire coercitif » comme on l’appelle à la CIA, est un ensemble de techniques conçues pour plonger les prisonniers dans un état de choc et de désorientation grave et les forcer à faire des concessions contre leur gré. La logique de la méthode est exposée dans deux manuels de l’agence qui ont été déclassifiés à la fin des années 1990. On y explique que la façon de vaincre les résistances des « récalcitrants » consiste à provoquer une fracture violente entre le prisonnier et sa capacité à comprendre le monde qui l’entoure. D’abord, on « affame » les sens (au moyen de cagoules, de bouchons d’oreilles, de fers et de périodes d’isolement total) ; ensuite, le corps est bombardé de stimuli (lumières stroboscopiques, musique à tue-tête, passages à tabac, électrochocs). Cette phase d’« assouplissement » a pour but de provoquer une sorte d’ouragan dans la tête des prisonniers, qui régressent et ont peur au point de perdre toute capacité à penser de façon rationnelle et à protéger leurs intérêts.

C’est dans cet état de choc que la plupart des détenus donnent à leurs interrogateurs ce qu’ils veulent – des informations, des aveux, l’abandon d’anciennes croyances. On trouve dans un des manuels de la CIA une explication particulièrement succincte : « Il existe un intervalle – parfois extrêmement bref – d’apathie, de choc ou de paralysie psychologique. Cet état est causé par un traumatisme ou un traumatisme secondaire qui fait en quelque sorte voler en éclats le monde familier du sujet et l’image qu’il a de lui-même. Les interrogateurs chevronnés reconnaissent ce moment et savent que le sujet est alors plus ouvert à la suggestion et beaucoup plus susceptible de coopérer qu’avant le choc. » La stratégie du choc imite la démarche en tentant de reproduire, à l’échelle d’une société, les résultats obtenus avec un seul détenu dans une cellule de prison. À cet égard, l’exemple le plus probant est le choc du 11 septembre, qui, pour des millions de personnes, fit voler en éclats le « monde familier ». Il déclencha du même coup une période de désorientation et de régression que l’administration Bush exploita de main de maître. Soudain, nous nous retrouvions en quelque sorte en l’an zéro. Tout ce que nous savions du monde relevait d’« avant » la catastrophe. Nous, les Nord- Américains, qui de toute façon connaissions mal notre histoire, formions désormais un État vierge, une « feuille blanche » sur laquelle « on peut écrire les mots les plus beaux et les plus nouveaux », ainsi que Mao le dit à propos de son peuple. Une nouvelle armée de spécialistes se chargea aussitôt d’écrire des mots beaux et nouveaux sur la table rase de notre conscience traumatisée : « choc des civilisations », « axe du mal », « islamo-fascisme », « sécurité intérieure ».

Pendant que les citoyens étaient mobilisés par de nouvelles guerres culturelles aux conséquences mortelles, l’administration Bush accomplit ce dont elle n’aurait pu que rêver sans les attentats du 11 septembre : lancer des guerres privatisées à l’étranger et créer un complexe de la sécurité assujetti au contrôle du privé à l’intérieur des frontières des États-Unis. Voici donc comment fonctionne la stratégie du choc : le désastre déclencheur – le coup d’État, l’attentat terroriste, l’effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l’ouragan – plonge la population dans un état de choc collectif. Le sifflement des bombes, les échos de la terreur et les vents rugissants « assouplissent » les sociétés, un peu comme la musique tonitruante et les coups dans les prisons où se pratique la torture. À l’instar du prisonnier terrorisé qui donne le nom de ses camarades et renie sa foi, les sociétés en état de choc abandonnent des droits que, dans d’autres circonstances, elles auraient défendus jalousement. Jamar Perry et les autres évacués entassés dans le refuge de Baton Rouge devaient renoncer à leurs logements sociaux et à leurs écoles publiques. Après le tsunami, les pêcheurs sri-lankais devaient céder aux hôteliers leurs précieuses terres du bord de la mer. Si tout s’était passé comme prévu, les Irakiens, eux, auraient dû être sous le coup du choc et de l’effroi au point d’abandonner aux bases militaires américaines et aux zones vertes la maîtrise de leurs réserves de pétrole, de leurs sociétés d’État et de leur souveraineté.

LE GROS MENSONGE

Dans le déluge de mots écrits en hommage à Milton Friedman après sa mort, on souligna à peine l’importance que revêtent les chocs et les crises pour l’avancement de sa vision du monde. Le décès de l’économiste fut plutôt l’occasion de récrire l’histoire officielle et de rappeler que le capitalisme radical qu’il prônait faisait désormais figure d’orthodoxie gouvernementale dans presque tous les coins du monde. C’était un véritable conte de fées, débarrassé des violences et des contraintes si intimement mêlées à cette croisade. Elle représente à n’en pas douter la campagne de propagande la mieux réussie des trois dernières décennies. L’histoire va comme suit.

Pendant toute sa vie, Friedman livra une pacifique bataille d’idées à ceux qui soutenaient que les gouvernements avaient la responsabilité d’intervenir au sein des marchés afin d’en émousser les aspérités. Il était d’avis que l’Histoire avec un grand H avait « commencé du mauvais pied » lorsque des politiciens avaient prêté l’oreille à John Maynard Keynes, l’intellectuel à l’origine du « New Deal » et de l’État-providence moderne. À la suite du krach de 1929, un solide consensus avait émergé: le laisser-faire était un échec et les gouvernements avaient l’obligation d’intervenir dans l’économie afin de redistribuer la richesse et de réglementer les entreprises. Pendant ces années sombres pour la doctrine du laisser-faire – durant lesquelles le communisme faisait la conquête de l’Est, que l’Occident misait sur l’État-providence et que le nationalisme économique s’enracinait dans le Sud post-colonial -, Friedman et son maître à penser, Friedrich Hayek, entretinrent patiemment la flamme du capitalisme à l’état pur en la défendant contre les tentatives keynésiennes de mettre les richesses en commun pour créer des sociétés plus justes.

« Selon moi, écrivait Friedman dans une lettre adressée à Pinochet en 1975, l’erreur principale fut de croire qu’il était possible de faire le bien avec l’argent des autres. » Peu l’écoutèrent; la plupart des gens étaient d’avis que les gouvernements pouvaient et devaient faire le bien. Dans un article dédaigneux du magazine Time de 1969, on décrivit Friedman comme un « lutin ou un enquiquineur », un prophète adulé par une poignée d’élus. Friedman passa donc des décennies dans une sorte d’exil intellectuel. Vinrent enfin les années 1980 et les règnes de Margaret Thatcher (qui qualifia l’économiste de « combattant pour la liberté intellectuelle »), et de Ronald Reagan (qu’accompagnait, pendant la campagne présidentielle, un exemplaire de Capitalisme et liberté, véritable manifeste de Friedman). Enfin, des dirigeants politiques avaient le courage d’imposer dans le vrai monde des marchés libres de toute entrave. Selon cette histoire officielle, la libéralisation pacifique et démocratique de leurs marchés respectifs par Reagan et Thatcher fut suivie d’une période de prospérité et de liberté si enviables que, au moment de l’effondrement des dictatures, de Manille à Berlin, les masses exigèrent la doctrine économique de Reagan en plus de leurs Big Macs.

Lorsque l’Union soviétique s’effondra enfin, les habitants de l’ »Empire du mal » se montrèrent eux aussi empressés de participer à la révolution ourdie par Friedman, au même titre que les communistes devenus capitalistes de la Chine. Plus rien ne s’opposait donc à la création d’un véritable marché mondial, au sein duquel les entreprises nouvellement libérées auraient les coudées franches à l’intérieur de leurs pays respectifs, et, de surcroît, seraient libres de franchir les frontières sans contraintes et de répandre la prospérité partout dans le monde. Concernant le fonctionnement de la société, un double consensus s’affirmait à présent: il convenait que les dirigeants politiques fussent élus et que les économies fussent administrées selon les préceptes de Friedman. C’était, ainsi que l’écrivit Francis Fukuyama, « la fin de l’histoire », « le point final de l’évolution idéologique de l’humanité ». Au moment de la mort de Friedman, on écrivit dans le magazine Fortune qu’il « avait entraîné à sa suite la marée de l’histoire ». Le Congrès des États-Unis adopta une résolution dans laquelle Friedman était présenté comme « l’un des plus grands défenseurs de la liberté, non seulement dans le domaine économique, mais sur tous les plans ». Le gouverneur de la Californie, Arnold Schwarzenegger, fit du 29 janvier 2007 la « journée Milton Friedman » dans tout l’État, et plusieurs villes, petites ou grandes, l’imitèrent. Un titre du Wall Street Journal résuma à merveille ce récit épuré: « Monsieur Liberté ».

Naomi Klein, La stratégie du choc

juin 03 2009

De l’abâtardissement des masses occidentales par la culture américaine

Par Régis Mex

« Tu seras solitaire parce que la culture est aussi une prison. »
Aldous Huxley

epok_248x309

Souvent, nous sommes habitués à n’envisager que les menaces que nous percevons dans notre environnement extérieur. Nous craignons souvent que nos sociétés occidentales soient surclassées par les nouvelles puissances orientales, que des tensions ne nous précipitent dans un conflit avec une faction étrangère, que nos élites financières et politiques ne nous envoient elles-mêmes dans le gouffre. Nous méprisons, et à juste titre, les guerres quelles qu’elles soient et ceux qui les provoquent. Mais nous sous-estimons trop souvent l’ampleur dévastatrice de ce que les américains appellent le « soft power », qui est défini comme la capacité d’un acteur politique – comme un État, une firme multinationale, une ONG, une institution internationale (comme l’ONU ou le FMI) voire un réseau de citoyens (comme le mouvement altermondialiste) – d’influencer indirectement le comportement d’un autre acteur ou la définition par cet autre acteur de ses propres intérêts à travers des moyens non coercitifs (structurels, culturels ou idéologiques). Cette séduction du citoyen par des moyens culturo-idéologiques, que son effet soit perçu consciemment ou non, est principalement encouragée par les Etats-Unis, et ce de façon croissante depuis une trentaine d’années.

Le problème est que la culture que nous vendent les américains est souvent des plus… infectes. Et plus elle l’est, mieux elle semble passer auprès de la moyenne du public européen, les jeunes étant les plus concernés. Au fur et à mesure que nos sociétés « s’américanisent », nous sommes non seulement plus vulnérables à la perte de notre identité nationale et de nos valeurs séculaires, mais la gangrène intellectuelle qui règne aux Etats-Unis nous contamine de également de plus en plus gravement. Voici le résumé semi-amusant semi-inquiétant d’une étude à propos du niveau moyen de géographie des jeunes américains :

Dépêche de l’AFP du 3 mai 2006 :

« La majorité des jeunes Américains sont nuls en géographie et sont incapables, par exemple, de situer l’Irak sur une carte, selon une étude effectuée pour la revue National Geographic.

Cette étude, réalisée par l’Institut Roper auprès de 510 jeunes âgés de 18 à 24 ans, montre également que les jeunes Américains connaissent assez mal leur propre pays, la moitié d’entre eux étant incapables d’identifier sur une carte New York ou l’Etat de l’Ohio et 30% estimant que les Etats-Unis comptent entre 1 milliard et 2 milliards d’habitants.

La moitié des personnes interrogées estiment qu’il est « important mais pas absolument nécessaire » de savoir situer un pays ou de parler une langue étrangère, a indiqué l’Institut Roper mardi. La majorité des personnes interrogées, a également relevé l’Institut, ne se montrait pas préoccupée par ces lacunes en géographie.

Alors que des soldats américains se trouvent en Irak depuis mars 2003 et que ce pays fait la Une des médias américains depuis maintenant plus de trois ans, 63% des personnes interrogées sont incapables de situer ce pays sur une carte. 75% ne savent pas non plus où se trouvent Israël et l’Iran. »

La situation intellectuelle et culturelle aux Etats-Unis est malheureusement bien plus grave encore que ce que montre cet article. Pour ceux qui comprennent l’anglais, la vidéo ci-dessous où des américains sont interrogés au hasard dans la rue est éloquente :

Quant à l’enseignement primaire et secondaire, qui est l’un des plus mauvais du monde (il y a en fait un grand contraste avec l’enseignement universitaire américain, qui, lui, est réputé excellent) et dont la qualité a souffert d’une dégradation stupéfiante sous la présidence de George Bush. Voici un graphique tiré de Zeitgeist et quelques chiffres :

enseignementusa-zeitgeist2

« Au début des années 1980, l’enseignement primaire et secondaire souffrait de graves défauts : le niveau des élèves était plutôt mauvais et la violence faisait partie du quotidien. Les inégalités liées au statut social et à l’origine ethnique étaient très marquées. On accusait fréquemment le corps professoral pour ces mauvais résultats. C’est le rapport Nation at Risk (1983) qui fait prendre conscience des échecs du système éducatif américain. »

« En 2000, 68 millions d’américains étaient scolarisés. En 1967, la moitié des adultes avaient fait des études secondaires ; le chiffre est passé à 61 % en 2000, 61% des adultes avaient fait des études secondaires. »

Qui plus est, comme nous l’avons dit précédemment, l’adoption de la culture américaine par les pays européens leur font petit à petit perdre leur identité, du fait qu’ils intègrent des éléments d’une culture étrangère mais ne redynamisent pas la leur pour qu’elle puisse s’imposer tant sur le sol national qu’au niveau international. Elle a donc tendance à mourir à petit feu, en emportant avec elle une certaine partie de l’âme du pays dont elle provient. En atteste cet article de Vigile.net:

« La nouvelle a été sur toutes les lèvres depuis que le magazine Time en a fait l’annonce : la culture française décline. La littérature française n’a plus d’impact, quasiment nulle en littérature, guère plus, tout bien pesé, que son théâtre ou son cinéma. Et l’article énonce son verdict. La culture française décline car elle est désormais indigne d’intérêt.

Le Time magazine a aussi fait ample écho au cours de l’année à la fameuse scène lors du Miss America Pageant. On a demandé à une concurrente, miss Upton, comment se faisait-il que les Américains, dans leur vaste majorité, étaient incapables de situer les Etats-Unis d’Amérique sur une carte.

« C’est sans doute parce qu’ils n’ont pas de carte », a-t-elle répondu.

On pourrait ajouter au commentaire de la belle madame Upton : « S’ils jugent indignes d’intérêt de situer leur pays sur une mappemonde, ils ne doivent pas trouver d’énergie supplémentaire pour apprécier la culture française. »

Il faut noter également que le prototype de sensibilité a changé depuis trente ans et que cela touche aussi le cinéma. À force d’être hyper-stimulé, le public a perdu des façons plus subtiles de percevoir. On a fait une expérience par exemple en présentant de vieux films de Jean-Luc Godard à de jeunes publics de vingt à trente-deux ans. Tous habitués aux jeux vidéo, aux sonogrammes qui signalent les bons coups dans les joutes, aux trames sonores des films, plusieurs se dirent effarés par les silences utilisés par ce cinéaste. »

C’est dans ce contexte de surstimulation que le Time annonce le déclin de la culture française. L’auteur de l’article a presque l’air de s’en féliciter comme si après la dinde on ne pouvait pas souhaiter mieux. »

« Le fait que les hommes tirent peu de profit des leçons de l’Histoire est la leçon la plus importante que l’Histoire nous enseigne. »

Aldous Huxley

Une chose est sûre : la dignité humaine la plus élémentaire n’est pas innée chez tout un chacun, et le seul moyen d’y remédier en partie est de vivifier la vie intellectuelle de son pays et en ressuscitant la culture en lui donnant de nouvelles formes de noblesse. Mais comme tout le monde le sait, c’est l’inverse qui a lieu. La culture émane bien plus, de nos jours, des multinationales que des initiatives d’un État et de ses intellectuels. De fait, celle-ci se résume au « McDonald and Coca-Cola’s way of life ». Elle ne se contente pas seulement de faire perdre au citoyen les sens plus subtils que les cinq organiques, mais s’applique également à atrophier ces derniers en encourageant les gens à manger de plus en plus mal, ce qui rend leur santé plus fragile pour le plus grand bonheur des industries pharmaceutiques et leur personnalité plus grossière encore. On est ce que l’on pense tout comme on est ce que l’on mange.

En outre, les nouvelles générations semblent de plus en plus apprécier de faire vanité de leurs vices, et adopter les aspects les plus grossiers et égoïstes de l’homme comme seule réalité de l’existence. Le rejet des anciennes valeurs, qu’elles soient liées à la hiérarchie dans la famille ou à la religion, est le principal responsable de cela. Certaines coutumes ridicules disparaissent à juste titre, mais les valeurs conduisant au respect, à la lucidité, à la volonté de dépassement de soi-même et autre ont aussi fortement tendance à subir cet aveugle processus. Le mouvement de masse n’est effectivement pas doté d’assez de subtilité pour distinguer ce qui est bon de ce qui ne l’est pas, et se contente de rejeter tout en bloc parce qu’il assimile certains éléments d’une mentalité au restant de tous les aspects de cette dernière. Il se bâtit ensuite sur les valeurs opposées à celles qu’il a détruit.

Désormais, on ne respecte plus celui qui aime connaître et comprendre les choses de la vie, mais on le discrédite et le craint, car le mouvement de masse considère comme plus approprié de profiter seulement de l’excitation des sens que procure certaines choses de la vie. De fait, on passe du réfléchi au pur ressenti, et on tente d’accentuer ce dernier de la façon la plus forte et la plus grossière qui soit, c’est-à-dire en recourant aux alcools et aux drogues pour pimenter les joies d’une existence qui s’avère dès lors bien inutile…

La discipline, la pudeur et la sagesse sont abandonnées au profit de ce qui procure plus de sensations. Les chances d’accéder à la sagesse et à une attitude digne sont elles-mêmes réduites à néant par la destruction des facultés plus subtiles de percevoir les réalités du monde, puisqu’on ne considère désormais plus que ce qui est purement tangible et matériellement accessible, soit ce que l’on peut voir, toucher, sentir, entendre et goûter comme seule réalité.

Les générations passées considéraient volontiers l’argent comme source première de pouvoir, même si l’on peut se demander avec justesse quelle importance a le moyen d’avoir du pouvoir si l’on ne dispose pas des connaissances appropriées pour savoir comment bien s’en servir. Or, les jeunes d’aujourd’hui semblent se sentir peu concernés par les dignes perspectives d’avenir ; leur personnalité est si affaiblie par leur environnement extérieur que la majorité d’entre eux est plus que jamais disposée à embrasser une mentalité d’esclave. Ce n’est pas tant que la volonté de pouvoir leur manque, mais ils sont tellement perdu dans le tourbillon de leurs sens qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’avoir sa destinée en main signifie vraiment.

« Ce n’est pas un gage de bonne santé que d’être bien intégré dans une société profondément malade.« 

J.Krishnamurti

Les nouveaux courants culturels sont également nombreux à réclamer plus de « liberté ». Après tout, ne sommes-nous pas en démocratie ? Mais qu’est-ce au juste que la liberté ? D’après le Larousse 2007, la liberté est l’état de quelqu’un qui n’est pas soumis à la servitude, et peut donc agir sans entraves. Mais ne naît-il pas un certain danger en officialisant une définition aussi vague ?

En effet, si les conditions dans lesquelles nous nous sentons libres sont celles où nous pouvons faire ce que nous voulons, exaucer le moindre de nos désirs, peut-on considérer qu’une telle liberté appliquée chez tous aura des effets bénéfiques sur la société ? Il paraît clair que non, car cette « liberté » serait synonyme de chaos et conduirait rapidement à une forme de servitude des plus perverses.

Comme le dit le dicton populaire « ta liberté s’arrête là où commence celle d’autrui », on ne peut plus parler de liberté si l’exercice des désirs d’une personne empêche un autre individu d’être en condition de garder son confort et sa propre liberté. Pour prendre un exemple simple, on ne pourra pas parler d’exercice de la liberté si un habitant empêche son voisin de dormir en faisant hurler de la musique en pleine nuit pour contenter son simple plaisir.

Il paraît donc bien plus réaliste de dire que la liberté est la faculté qui permet à un individu de faire des choix qui permettent la satisfaction des besoins qui garantissent sa dignité, tout en respectant la dignité d’autrui. Karl Jaspers disait que « Lorsqu’on mutile la liberté de l’homme, cette liberté que Dieu a créée et qui se rapporte à lui, on mutile précisément ce par quoi Dieu, indirectement, s’annonce. ». Il n’en reste pas moins que des conditions d’existence aussi fragiles sont difficiles à faire appliquer au plus grand nombre…

Et c’est bien parce que cette difficulté relève carrément de l’impossibilité que notre société est plongée dans un plus grand chaos civil qu’autrefois. La majorité des gens confondent malheureusement les deux façons d’aborder la liberté que nous avons citées ; une liberté plus chaotique et égoïste, et une autre respectueuse des lois de la vie et de son entourage, qui est la seule qui soit digne de porter le nom de liberté. Une liberté qui a pour seul objectif la satisfaction sans entraves de tous les désirs de l’individu n’est effectivement pas une liberté, mais une forme de servitude. En effet, en s’habituant à répondre systématiquement à leurs moindres envies sans considération morale, les gens qui agissent ainsi deviennent esclaves d’eux-mêmes, de leurs propres pulsions. Ainsi, en plongeant dans l’esclavage du désir et de l’égoïsme, ils deviennent de plus en plus incapables d’avoir recours à des façons plus subtiles de percevoir que les cinq sens, telles que la réflexion, l’empathie ou l’intuition.

Dans leur addiction, ils exigent de plus en plus de « libertés », qui les rendront encore plus esclaves d’eux-mêmes, alors qu’ils ne se sont même pas attachés à cultiver leurs libertés fondamentales, comme le disait Sören Kierkegaard : « Que les gens sont absurdes ! Ils ne se servent jamais des libertés qu’ils possèdent, mais réclament celles qu’ils ne possèdent pas ». Mais puisqu’ils ont de la liberté la définition qu’elle est ce qui permet d’agir sans entraves, ils se pensent libres. Or, comme le disait Johann Wolfgang Von Goethe, « Nul n’est plus désespérément esclave que celui qui croit le plus faussement être libre ». Alors, ces « esclaves » empoisonnent la société qui devient de plus en plus chaotique au fur et à mesure qu’elle est rongée par ce type de pensée. Ces nouveaux « esclaves » sont si déconnectés des réalités du monde et de la nature qu’un profond malaise finit par accompagner leur existence dépravée, malaise qui s’exprime par de nouveaux faits de criminalité et de délinquance de même qu’une consommation accrue de drogues et d’alcools dans l’optique d’échapper aux souffrances causées par sa propre perdition au lieu de les affronter.

Ces conditions sont alors un terreau fertile à l’établissement d’une dictature implicite. Les « esclaves » sont perdus dans une cécité si profonde et une bestialité telle qu’ils n’ont cure des problèmes de leur pays et encore moins de ceux du monde. Ils se contentent alors de faire tourner le moteur de la société de consommation en achetant de façon compulsive une quantité de choses dont la majorité d’entre elles ne servira qu’à les pousser encore plus profondément dans le matérialisme dans lequel ils se confortent et dont ils ne veulent surtout pas sortir car il serait trop douloureux de prendre conscience qu’ils ont bâti leur vie sur une erreur. Repoussant par instinct de survie tout ce qui pourrait le leur faire apparaître clairement, ils deviennent plus malléables que jamais par tous les décideurs en matière de politique et d’économie qui emmènent ce troupeau dans le sens qu’ils désirent en lui promettant de conserver son innocence en n’inondant les moutons qui constituent ce troupeau que de mensonges qui concordent avec leur simplicité d’esprit. André Maurois disait que « Les abus de la liberté tueront toujours la liberté ». Un dictateur bien connu, Benito Mussolini, avait lui-même déclaré « Il y a des libertés ; la liberté n’a jamais existé ». Rabindranàth Tagore, lui, a dit tout aussi justement que « Il est aisé d’écraser, au nom de la liberté extérieure, la liberté intérieure de l’homme ». Platon écrivait déjà à son époque, dans « La République », que « si les citoyens n’ont plus de respect envers la société dans laquelle ils vivent, si les enfants ne respectent plus l’autorité de la hiérarchie familiale, alors, un pas décisif vers la tyrannie a été franchi ».

« Les conséquences de nos actions sont des épouvantails pour les lâches, et des rayons de lumière pour les sages. »

Aldous Huxley

Pour ce qui est de l’enseignement, il semble que ceux qui en ont la responsabilité soient désireux d’établir un certain fossé entre l’enseignement primaire/secondaire et l’enseignement supérieur. L’écart s’agrandit donc entre les 15% de la population qui ont eu accès à des études universitaires et les 85 autres %, ce qui contribue à faciliter la domination implicite ou explicite des 15% sur les 85%. En effet, cette majorité de la population aura été bien peu éduquée lors de leurs études secondaires, car même dans la section générale, le programme proposé est plus infantilisant qu’instructif. Ainsi, nombre d’élèves qui terminent leurs humanités à 18 ans restent très insuffisamment formés à la citoyenneté et ont un niveau de culture médiocre, car les programmes scolaires n’ont jamais prétendu les éduquer sur ces sujets pourtant importants, mais avaient plutôt pour objectif d’en faire de bonnes machines à travailler réceptives aux attentes de l’État et des entreprises. Seuls ceux qui se sont cultivés sur le côté et ceux qui ont eu accès par la suite à des études universitaires ont pu atteindre un bon niveau d’instruction. Malgré tout, le niveau de notre enseignement reste l’un des plus élevés au monde… Et c’est presque inquiétant puisque bien peu de matières abordées contribuent réellement à construire la personnalité de l’élève sur de bonnes bases. En outre, ne doutons pas que les résultats de sondages sur les connaissances géographiques de jeunes français ne varieraient pas significativement des médiocres résultats américains… Comment pourrait-on arriver à une société juste et bien bâtie si 85% de la population ne comprend pas suffisamment notre société et n’en connaît pas assez d’aspects décisifs ? Comment faire en sorte que ces 85% de la population ne soient pas extrêmement malléables et ne se laissent toujours manipuler par les politiciens et les entreprises pour en arriver à un résultat qui réjouit ces derniers mais désavantage tout à fait les gens qui leur ont permis d’en arriver là ?

« L’idéalisme est la noble toge dont les hommes politiques drapent leur volonté de puissance. »

Aldous Huxley

Par Régis Mex, pour Mecanopolis

mai 30 2009

Historique des événements importants de manipulation monétaire

Régis Mex

La création monétaire par le crédit commercial est la forme la plus importante de création monétaire et l’escompte est le mécanisme qui accompagne automatiquement l’essentiel de la création de biens réels. Ainsi, l’équation fondamentale monnaie = richesses réelles est assurée. La création monétaire opérée lors des opérations d’escompte est bel et bien parallèle à la création de richesses réelles. Car derrière toute traite émise et escomptée, il ne peut y avoir que production de biens. Par ce biais, d’un côté on met donc en circulation les produits pendant que de l’autre côté on crée l’argent nécessaire pour les faire circuler.

hold-up_planetaire_web

Mais cette égalité, qui a toujours été au coeur de l’équilibre économique, et qui l’est chaque jour davantage, est bien fragile. Si elle est rompue, les pires catastrophes peuvent se produire, notamment l’inflation ou la déflation. On parle d’inflation (du latin inflare, gonfler) lorsque la masse monétaire augmente plus vite que la production. Il y a trop de monnaie par rapport aux biens: les prix augmentent (ou, ce qui revient au même, la monnaie se déprécie). La déflation est au contraire une contraction, un « dégonflement » de la masse monétaire. Dans ce cas, les prix baissent.

La brouette et les poireaux: l’hyperinflation allemande

L’exemple le plus spectaculaire d’inflation eut lieu dans l’Allemagne de Weimar, dans les années 1920. Tout au long de l’après-guerre, les prix augmentent en Allemagne plus qu’ailleurs. Au cours de l’été et de l’automne 1923, la hausse des prix connaît une envolée hyperbolique. Les prix flambent de jours en jours, puis d’heure en heure. La Banque centrale allemande n’a même pas le temps d’imprimer de nouveaux billets: on les surcharge avec des zéros supplémentaires à coups de tampon. Les ménagères vont faire les courses avec des brouettes remplies de billets et reviennent avec quelques poireaux. Les ouvriers sont payés deux fois par jour: ainsi, à midi, ils peuvent faire quelques courses et éviter l’inflation de l’après-midi.

On raconte l’histoire d’un journaliste américain arrivant en Allemagne: il n’a qu’un dollar en poche et désire dîner. Il entre dans un restaurant et demande si on peut lui servir quelque chose pour un dollar. On lui sert un repas gargantuesque. Après le dessert, alors qu’il est en train de fumer un cigare, il est surpris de voir le garçon lui apporter une entrée. Étonné, il demande la raison de cette prolongation curieuse de son repas. « Le dollar vient encore d’augmenter », répondit simplement le garçon. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 1919, 1 dollar valait 14 marks. Fin novembre 1923, ce même dollar valait la bagatelle de 4 200 000 000 000 marks. Oui, vous avez bien lu: quatre mille deux cent milliards de marks !

Étalon monétaire ou talon d’Achille ? (Les problèmes monétaires internationaux)

Admettons que, grâce à la puissance de l’État et à sa crédibilité, une monnaie soit acceptée et utilisée dans un pays. Mais que se passe-t-il dès qu’on sort des frontières et qu’on achète ou vend des produits à l’étranger ? Il est évident qu’un vendeur ne voudra accepter un paiement que s’il est effectuée dans sa monnaie, la seule qu’il connaisse. L’acheteur, lui, n’aura pour payer que la monnaie utilisée dans son pays. Un problème épineux se pose donc: celui du change.

Écartons pour le moment l’existence d’un moyen de paiement commun à l’acheteur et au vendeur, ou reconnu par les deux. Cela a existé et cela existe: le pétrole se paie aujourd’hui en dollars, mais c’est une exception. La règle veut plutôt que les contrats soient signés dans la monnaie du vendeur et que l’acheteur paie dans cette même monnaie. Il doit donc s’adresser à sa banque pour une opération de change.

On voit immédiatement la question délicate qui doit être réglée: quelle est la valeur de l’autre monnaie ? Dans l’histoire, on a connu trois systèmes réglant le problème du change ou de la parité entre monnaies: l’étalon-or, l’étalon change or et les changes flottants.

L’étalon-or

Le Royaume-Uni promulgue en 1817 le Gold Standard Act. La loi stipule que chaque livre vaut quelque 8 grammes d’or. Ce système, appuyé par la domination incontestée de l’Angleterre dans les domaines économique, monétaire et financier s’étend au monde entier comme référence. Dès lors, le problème du change et de la parité entre monnaies trouve une solution simple. Chaque pays possède une masse monétaire et un stock d’or. Le rapport masse monétaire/stock d’or donne la parité or de la monnaie. Le taux de change entre monnaies est fixé par une simple règle de trois: si la livre vaut 8 grammes d’or et que le franc en vaut 4, alors la livre vaut 2 francs. Enfantin.

Parité or et échanges commerciaux

Dans ces conditions, les échanges se déroulent sans encombre. Imaginons que France et Angleterre aient des échanges équilibrés: dans ce cas, l’entreprise anglaise qui importe demande à sa banque mettons 200 francs, qui vont lui coûter 100 livres. De l’autre côté de la Manche, l’entreprise française qui importe demande 100 livres qui lui coûtent 200 francs. Si les échanges sont équilibrés, deux autres entrepriss expriment une demande contraire de même montant. Dans ce cas, les banques à qui les entreprises s’adressent ont exactement de quoi satisfaire les demandes en devises de leurs clients.

Imaginons qu’il n’y ait qu’une banque. Lorsque le client anglais, importateur de produits français, vient lui demander 200 francs, elle lui donne les 200 francs que le client français, acheteur de produits anglais, lui a donné pour acheter les 100 livres dont elle a besoin.

Ainsi, offre et demande de devises dans les deux pays sont identiques. Les francs restent en France et les livres en Angleterre. Les masses monétaires des deux pays ne varient pas, ni leurs réserves en or. Masses monétaires stables, stock d’or stables: la parité entre les deux monnaies reste la même. Tirons-en cette conclusion: si les échanges extérieurs d’un pays sont équilibrés, la parité de sa monnaie ne varie pas.

Que se passe-t-il si ce n’est pas le cas ? Simplifions: si un pays achète plus qu’il ne vend, la mécanique ci-dessus ne joue qu’à hauteur de la partie des importations couverte par des exportations. Et le reste ? Et le déficit ? Là, il n’y a qu’une possibilité: sortir de l’or. Soit pour payer le vendeur directement, soit pour acheter sa devise et le payer avec celle-ci. Mais la sanction est immédiate: le pays déficitaire a moins d’or et sa monnaie est dépréciée, dévaluée. Pourquoi ? Parce ce que dans le pays il y a autant de monnaie en circulation, mais cette monnaie est désormais garantie par moins d’or: sa parité or baisse. Et si le pays a un excédent commercial, c’est le contraire. Tirons-en cette conclusion: lorsqu’un pays a un déficit commercial, sa monnaie se dévalue; lorsqu’il a un excédent, elle se réévalue.

Gardons en tête ce principe, car il est valable pour tous les systèmes monétaires.

Punition et rééquilibrage

Ces mécanismes ont un sens économique précis. Un pays qui a un déficit commercial est sanctionné par la baisse de sa monnaie. Concrètement, cela signifie qu’il est « puni ». Punition immédiate, impitoyable. Avec la baisse de sa monnaie, tous les produits étrangers lui coûtent plus cher. Parallèlement, ses produits deviennent moins chers pour les étrangers. En clair, le pays s’appauvrit. Pour avoir la même quantité de produits étrangers, il doit céder une plus grande quantité de ses produits. Son travail, ses terres, son patrimoine, toutes ses richesses sont dépréciées. Mais quelle faute est la sienne ? Une faute impardonnable: il a moins donné qu’il n’a pris aux autres: il a eu plus besoin des autres que les autres n’ont eu besoin de lui. En clair, il a vécu au-dessus de ses moyens.

C’est la dure loi du marché. Mais si le marché est dur il sait se monter magnanime. La punition de ce pays frivole est aussi le moyen de sa rédemption. S’il comprend la leçon et sait en tenir compte, tout devrait rentrer dans la normalité. Les produits étrangers sont devenus plus chers ? Qu’à cela ne tienne: le pays devra en consommer moins. Ses produits sont devenus moins chers ? Tant mieux: il pourra en vendre plus. Ainsi, si la logique est respectée, la balance commerciale devrait se rééquilibrer.

Au cours de la Première Guerre mondiale, le système de l’étalon-or, qui s’était bâti au XIXe siècle autour de la puissance britannique, vole en éclats et un autre système se met en place.

Des monnaies pivots

Les pays européens ont connu au cours de la guerre, en sus des autres, un double malheur monétaire: leurs masses monétaires, exagérément gonflées par le recours massif des États au crédit, ont littéralement explosé. Parallèlement, leurs stocks d’or ont fondu. Les Américains avaient beau être les alliés de la France et de l’Angleterre, ils n’acceptaient en paiement de leurs armes, de leur nourriture et de leurs marchandises que de l’or en barres. Au début des années 1920, la vérité apparaît dans toute sa cruauté: les deux tiers de l’or mondial qui, avant la guerre, se trouvait en Europe sont désormais aux États-Unis. En Europe, il ne reste que la moitié de l’or de 1914, mais les masses monétaires sont multipliées par sept ! Dans ces conditions, plus question d’étalon-or (sauf pour les États-Unis, bien sûr).

Une drôle de conférence monétaire se tient à Gênes en 1922, qui va donner naissance à un drôle de système. Á Gênes, les Américains sont absents. Depuis la victoire des républicains aux élections, le mot d’ordre est à l’isolationnisme: les affaires du monde ne les intéressent plus. Á l’inverse, la Russie soviétique est là, on se demande pourquoi. Dans le désarroi ambiant, on imagine un système palliant l’impossibilité de bon nombre de pays de revenir à la parité or et à la convertibilité de leur monnaie: ils n’ont qu’à utiliser les devises convertibles en or comme garantie et étalon de valeur de leur monnaie. Ainsi, toutes les monnaies se trouvent rattachées à l’or; certaines directement, d’autres indirectement, en passant par des monnaies pivots.

C’est ce système qu’on appelle alors l’étalon change or (Gold Exchange Standard). Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce système bâtard ne satisfait personne. Surtout pas la France et l’Angleterre qui, ayant gagné la guerre et étant à la tête de deux empires coloniaux s’étendant sur la planète entière, se voyaient mal ravalées au rang de puissances monétaires de banlieue. Lénine n’avait-il pas d’ailleurs dit: « La dévaluation est l’arrêt de mort du capitalisme ? ». Et la dévaluation était bien là. La livre et le franc n’étaient que l’ombre de ce qu’elles étaient en 1914.

« La décision la plus catastrophique »

Dans le système de Gênes, tout pays en ayant les moyens pouvait revenir à la convertibilité de sa monnaie. L’égoïsme et la prétention des vainqueurs fit le reste. En 1925, Churchill décréta le retour de la livre à la parité or et, qui plus est, avec la même valeur qu’en 1914. J.K. Galbraith devait dire que ce fut « la décision la plus radicalement désastreuse des temps modernes en matière monétaire ».

Un tel jugement mérite quelques explications. Pour revenir à la parité or de 1914, le gouvernement britannique a dû pratiquer une politique durement déflationniste. Compte tenu de la situation anglaise de l’après-guerre, cela signifiait « dégonfler » la masse monétaire, la réduire. Comment s’y est-il pris ? En augmentant les taux d’intérêt d’abord, en pratiquant un strict équilibre budgétaire ensuite, c’est-à-dire en limitant les dépenses de l’État et en augmentant les recettes, ce qui veut dire alourdir impôts et taxes. Socialement, cette politique s’est traduite par des conflits sociaux très durs, notamment la célèbre grève des mineurs de 1926, le conflit le plus ravageur de l’histoire britannique. Mais le jugement sévère de Galbraith sous-entend que la décision de Churchill eut un impact bien plus dévastateur encore que cela.

Probablement faut-il chercher là une des causes essentielles d’une des crises les plus dramatiques de l’histoire: la crise de 1929. L’attachement à la parité or des monnaies fut en effet le dogme le mieux partagé des années 1920. Les États-Unis s’y sont tenus avec rigueur, les Anglais y ont sacrifié leur croissance dès 1925 et la France n’a pas été en reste publique dès 1926 elle s’est lancée dans la même politique aboutissant au retour de la parité or avec le franc Poincaré en 1928. Or, la crise de 1929 a été une crise déflationniste, caractérisée par la contraction de la masse monétaire, la baisse des prix, des salaires, de la production et de l’emploi. Les politiques de rigueur monétaire des années 1920 ont probablement fait le lit de la catastrophe de 1929. Milton Friedman lui-même qualifie la politique monétaire des États-Unis à la veille de la crise d’ »ineptie ». C’est dire…

Bretton Woods et l’étalon dollar

Après la Deuxième Guerre mondiale, les vainqueurs absolus, les États-Unis, ont visiblement retenu la leçon. Le système qu’ils mettent en place en 1944 à la conférence de Bretton Woods sous entend la volonté, totalement exclue en 1919, d’assumer pleinement leur rôle de puissance dominante. Le projet du représentant britannique, un certain J.M. Keynes, est rapidement écarté. Ce projet était fondé sur la création d’une monnaie internationale: le bancor. Fi de la monnaie internationale spécifique, cette monnaie existe déjà: c’est le dollar.

Le système mis en place est encore un étalon change or, mais cette fois-ci, la seule monnaie convertible en or est le dollar. La devise américaine devient ainsi le pilier d’un système solide, tenu par des règles strictes, enfin en accord avec la situation réelle.

Les parités fixes

Le dollar est convertible en or sur la base d’une parité de 35 dollars l’once et les autres monnaies sont théoriquement rattachées à l’or par l’intermédiaire du dollar. Le système de change entre monnaies est un système de parités fixes. La valeur du change est définie une bonne fois pour toutes: seule une variation de + ou -1% est autorisée. Au-delà, les pays doivent entamer une procédure complexe de dévaluation ou de réévaluation. Les banques centrales des différents pays sont tenues d’intervenir sur le marché des changes pour éviter des variations excessives, c’est-à-dire supérieures à 1%. Comment font-elles ? C’est simple: si leur monnaie a tendance à monter, elles doivent en vendre. Si elle a tendance à baisser, elles doivent en acheter.

Concrètement, si le mark monte au-delà de 1%, la Bundesbank doit vendre des marks; si le franc baisse au-delà de 1%, la Banque de France doit acheter des francs. Ainsi l’équilibre entre l’offre et la demande sera rétabli et la parité de la monnaie préservée. Mais un problème se pose ici: où les banques centrales vont-elles chercher les devises nécessaires pour ces interventions ? Si tout va bien, elles peuvent puiser dans leurs réserves de change constituées par l’accumulation des devises issues d’un commerce extérieur excédentaire. Sinon, elles doivent demander des prêts à un organisme ad hoc: le Fonds monétaire international (FMI).

Le roi dollar

Dans ce système, le dollar a un rôle privilégié. Seule monnaie convertible en or, il devient as good as gold (aussi bon que l’or). Le système des parités fixes fait par ailleurs de la monnaie américaine l’outil privilégié des interventions sur le marché des changes. Deux bonnes raisons pour faire du dollar la monnaie de réserve privilégiée.

Ce n’est pas tout. Étant la monnaie pivot, le dollar jouit de deux prérogatives princières: la première est que le risque de change si on utilise le dollar pour les paiements internationaux est moindre. Voyons comment. Le risque de change est la possibilité de payer plus cher que prévu un produit acheté à l’étranger. Dans le commerce international, comme dans toute forme de commerce entre entreprises, les paiements se font par traite. On signe un contrat aujourd’hui, on paie dans un mois, deux mois, plus éventuellement. Le contrat étant stipulé dans la monnaie du vendeur, l’acheteur peut, au moment où il va à la banque acheter des devises, payer ces devises plus cher si leur cours a augmenté.

Dans le système de Bretton Woods, chaque monnaie peut, sur une période donnée, varier de + ou -1% par rapport au dollar. Si on compte bien, en tout, on a une possibilité de variation de 2%. Si, pour les besoins du commerce, on doit passer, par exemple, du franc au mark, le risque de change est de 4% (2% de baisse totale du franc +2% de hausse totale du mark). Si on utilise le dollar, le risque est limité à 2%, c’est-à-dire la variation maximale autorisée entre une monnaie quelconque et le dollar. Cette raison, avec d’autres, a fait du dollar la monnaie la plus utilisée dans les échanges internationaux.

L’autre privilège du dollar est également lié à sa nature de pivot du système. Les États-Unis, en effet, font l’économie d’interventions dispendieuses sur le marché des changes pour garantir la parité du dollar. Comment est-ce possible ? Si le franc baisse, par exemple, la Banque de France achète des francs. Avec quoi ? Des dollars entre autre. La Banque de France évite ainsi que le dollar ne s’apprécie exagérément. Si le mark monte, la Bundesbank va en vendre. Contre quoi ? Des dollars probablement. La Banque centrale allemande empêche donc que le dollar baisse. Ce sont ainsi les banques centrales du monde entier qui s’occupent de la sale besogne. C’est tout bénéfice pour la FED, la Banque centrale américaine !

Eurodollars et capitaux fébriles

La conséquence de ce système ne s’est pas fait attendre. Le dollar est devenu, et reste, la monnaie la plus utilisée dans les échanges internationaux, bien au-delà des échanges américains. Le pétrole, c’est bien connu, se paie en dollars. il est devenu également une monnaie de réserve pour bon nombre d’États et, in fine, s’est en quelque sorte émancipé de son créateur pour devenir eurodollar. Les eurodollars sont des dollars qui circulent en dehors des États-Unis. On doit leur nom au code d’une banque soviétique ( »eurobank ») qui la première a détenu des comptes en dollars (le rouble n’ayant jamais été accepté pour les échanges avec l’Occident).

Ainsi, une masse colossale de billets verts s’est mise à circuler à travers le monde, se déplaçant d’un pays à l’autre au grès d’opérations légales ou illégales (la drogue et les armes se paient en dollars) dans un but qui s’est affirmé comme définitivement prioritaire: la spéculation. Le système a parfaitement fonctionné pendant une vingtaine d’années. Il a notamment permis une extraordinaire croissance des échanges mais, à partir de la fin des années 1960, Bretton Woods s’est transformé en un monstre ingérable. Pour les États-Unis et pour le monde.

Fluctuat et agitatur: les changes flottants

Ce qui était arrivé aux monnaies européennes à cause de la guerre arrive également aux États-Unis, en pleine paix. la masse de dollars, gonflée par l’essor des échanges et par une demande toujours inassouvie, finit par dépasser allégrement sa couverture en or. Dans le deuxième moitié des années 1960, des esprits malins ou clairvoyants, dont la France du général de Gaulle, comprennent que la parité or du dollar ne va pas pouvoir être maintenue éternellement. Ils se sont mettent donc à demander la conversion de leurs dollars en or. Les États-Unis doivent faire face à une véritable hémorragie. Et une ultime et calamiteuse tentative de retour à la parité or de la livre (décidément…) fait basculer le monde dans le cauchemar.

En 1971, pour la première fois, la balance commerciale américaine devient déficitaire. Le dollar ne peut que baisser. Sa parité or devient intenable. Le 15 août, Nixon proclame l’inconvertibilité du dollar. Tous ceux qui s’étaient accrochés à une monnaie as good as gold sont servis.

Le désordre monétaire international

Les années 1970 commencent par la longue agonie du système monétaire qui avait scellé la domination américaine. Elles s’achèvent par la réaffirmation de cette même domination, mais de manière bien plus perverse.

Le système de Bretton Woods est attaqué de toutes parts. Son pilier, le dollar, s’effrite: détaché de l’or, il plonge au fur et à mesure que les États-Unis sombrent dans une des périodes les plus noires de leur histoire. Chocs pétroliers, défaite au Vietnam, Watergate et, pour finir, la révolution iranienne. Les parités fixes ne tiennent pas face aux mouvements spéculatifs puissants. Le FMI n’a plus de devises à prêter, on essaie de lui inventer une nouvelle monnaie de référence: les droits de tirages spéciaux (DTS): c’est l’échec.

En 1973, on effectue un replâtrage du système: les marges de variations sont élargies (+ ou – 2,25%), mais ça ne fait qu’exciter la spéculation. Les monnaies faibles (livre, franc, livre) sont dévaluées à répétition. Les monnaies fortes (mark, yen, franc suisse) s’envolent. En 1976, à la conférence de la Jamaïque, on prend le taureau par les cornes: les parités fixes sont abandonnées, l’or est définitivement démonitisé. Il faut dire que sur le marché, il ne se négocie plus à 35 mais à 500 dollars l’once !

Les changes flottants

Bretton Woods est mort et enterré. Les gouvernements abandonnent une partie perdue d’avance: on ne peut plus contrôler le cours des monnaies. Le professeur Friedman et les économistes libéraux tiennent là leur première victoire: désormais, c’est le marché, et lui seul, qui va fixer la valeur des monnaies. Leur cours va varier quotidiennement selon les variations de l’offre et de la demande. La marché des changes brasse désormais quotidiennement plus de capitaux que la Bourse elle-même. Le dollar touche le fond: en 1979, il vaut moins de 4 francs.

Avec l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan, les choses vont prendre une toute autre tournure. De stricte obédience libérale, le nouveau Président s’en prend violemment à l’inflation et à l’État. Pour terrasser l’inflation, la FED augmente les taux d’intérêt de manière plus que conséquente: on n’est pas loin de 20%. Par ailleurs, libérés de toute contrainte, les salaires s’effondrent, ainsi que les dépenses sociales de l’État. L’inflation est vite jugulée par cette cure violente. Sur le marché des changes, le dollar s’envole. Attirés par les taux américains, les capitaux fébriles se ruent sur le billet vert, d’autant plus que la politique étrangère de Reagan restaure très vite la crédibilité américaine mise à mal par ses prédecesseurs. Le dollar se hisse à plus de 10 francs.

Un droit de cuissage planétaire

Tout va bien donc. La politique de Reagan est efficace: l’économie américaine repart, l’inflation baisse, le chômage également. Le dollar est fort. Le président américain se permet même de narguer ses collègues. Á François Mitterrand (1916-1996) qui lui fait remarquer que le dollar est trop haut, Reagan répond: « Ce n’est pas le dollar qui est trop fort, ce sont les autres monnaies qui sont trop faibles. »

Reste un détail. La libération du marché des changes aurait dû rendre les devises à la vérité des prix, si chère aux libéraux. On l’a vu, ce qui devrait établir la valeur d’une monnaie, c’est la situation du commerce extérieur d’un pays: à déficit commercial, monnaie faible, et à excédent commercial, monnaie forte, avec les rééquilibrages automatiques que l’on sait. Une monnaie faible devait permettre de vendre plus et obliger à acheter moins et le contraire pour une monnaie forte.

Qu’en est-il des États-Unis ? Depuis 1971, ce pays a un commerce extérieur chroniquement déficitaire. Bon an mal an, les Américains achètent au minimum 100 milliards de dollars de plus qu’ils ne vendent. Cela fait trente ans que ça dure. Dans une telle situation, n’importe quel autre pays aurait été réduit à la faillite. Sa monnaie ne devrait même pas valoir le prix du papier sur lequel elle est imprimée. Rien de tel ne s’est produit pour les États-Unis. Comment est-ce possible ? Même détaché de l’or, le dollar reste le moyen de paiement et de réserve le plus utilisé au monde. Les dollars avec lesquels les Américains paient leurs déficits ne reviennent pas aux États-Unis. Cela veut dire qu’ils ne paient pas leur déficit. C’est exactement comme si vous payiez vos achats avec des chèques que personne n’aurait l’idée d’encaisser.

Tant que la confiance règne, tout cela ne pose guère de problèmes. Lorsque les États-Unis n’ont plus d’argent pour payer leurs importations ou le déficit de leur budget, ils émettent des bons du trésor. Le monde souscrit avec empressement. On leur prête leurs dollars. Depuis 1971, les États-Unis vivent des crédits que leur fournissent les autres pays. Un gigantesque plan Marshall à l’envers, dont le colossal endettement américain donne la mesure: quelques 10 000 milliards de dollars si on additionne la dette publique et la dette externe, 30 000 milliards de dette total, soit 31% du produit mondial brut. Une paille.

Du serpent à l’euro: la construction d’une alternative monétaire

Le désordre monétaire international qui s’est généralisé dans les années 1970 ne pouvait laisser l’Europe indifférente. Sur le Vieux Continent, l’abolition des frontières au sein de la Communauté économique européenne (CEE) n’était pas un vain mot: les pays européens sont les pays les plus ouverts au commerce international; l’instabilité monétaire est pour eux particulièrement insupportable. On comprend donc que l’Europe se soit lancée très vite dans la mise en place d’un système monétaire rompant avec les mouvements erratiques des monnaies. Dès 1969, au sommet de La Haye, les Six s’étaient donné comme objectif la réalisation globale d’une union monétaire.

En 1972 d’abord, avec le « serpent monétaire » puis en mars 1979, avec le Système monétaire européen (SME), on réinstaure en Europe ce qui avait progressivement disparu au niveau mondial: un système de parités fixes avec des marges de variation limitées. Mais les problèmes s’accumulent: choc pétrolier, entrée de nouveaux pays dans le CEE… Pratiquement tous les ans, telle monnaie est dévaluée, telle autre réévaluée. Certaines monnaies ne rentrent pas dans le système. D’autres y rentrent pour en sortir aussitôt. Les marges de flottement flottent-elles mêmes allègrement: selon le moment et la monnaie, elles sont élargies à 6% ou ramenées à 1%.

Mais au-delà de ces difficultés, la véritable nouveauté du SME est que, désormais, les taux pivots sont fixés en une unité de compte européenne: l’ECU (Européen Currency Unit), une sorte de synthèse des monnaies européennes, où chaque devvise compte pour un pourcentage tenant compte du poids économique et monétaire de chaque pays.

L’idée d’une Europe monétaire progresse. En 1986, l’Acte unique réaffirme l’objectif de l’union monétaire. Le traité de Maastricht, en 1992, fixe les critères de convergence et les conditions à remplir pour accéder à la monnaie unique. Il s’agit de mesures strictes visant à limiter l’inflation, les déficits budgétaires et l’endettement. La même année, une tempête s’abat sur les monnaies européennes les plus faibles: franc, peseta, lire, livre sterling. Le processus continue malgré tout. En 1995, on choisit le nom de la future monnaie européenne: le nom ECU est abandonné (notamment à cause d’une assonance désagréable en allemand avec die kuh, la vache) au profit de « euro », plus digeste dans les différentes langues.

Le lancement de la nouvelle monnaie a lieu officiellement le 1er janvier 1999. Á cette date, onze pays sont « éligibles ». Les Britanniques ne sont pas de l’aventure, ni les Danois et les Suédois qui refusent par référendum de l’adopter. Les Grecs, qui ne remplissaient pas alors les conditions d’adhésion, rejoignent les onze élus en 2000. Le 1er janvier 2002, l’euro entre physiquement en circulation dans douze pays.

Euro qui comme Ulysse…

La monnaie européenne n’en est qu’au début d’un long voyage, mais déjà on ne peut que constater sa réussite. Elle est d’abord la manifestation la plus tangible de la construction européenne. L’Europe passe dans nos mains quand nous payons une baguette avec une pièce allemande ou espagnole. Nous nous sentons moins à l’étranger quand nous payons un café au Portugal (0,50 euro…) avec la monnaie qu’on nous a rendu à Paris.

Mais le plus important n’est pas là. C’est avec l’euro que l’Europe est devenu réellement un grand marché unique. Les entreprises y ont réalisé des économies colossales et le marché est devenu réellement transparent (voir le prix du café portugais). C’est avec l’euro que nos pays se sont soustraits au désordre monétaire international et à l’emprise du dollar; C’est grâce à l’euro que le dernier choc pétrolier, pourtant violent, a pu être encaissé sans trop de dégats. Ose-t-on imaginer ce que seraient devenus le franc ou la lire dans les grandes tempêtes de ce début de millénaire ? C’est par (et pour) l’euro que nous profitons de faibles taux d’inflation et de faibles taux d’intérêt.

Déjà deuxième monnaie mondiale après le dollar pour les échanges, la monnaie européenne est utilisée par des pays tiers pour libeller contrats et emprunts. Des accords spécifiques la lient aux monnaies d’Europe de l’Est et de la Méditerranée. Une alternative vitale pour les temps qui courent.

Le coût de l’euro

Pourtant, des voix s’élèvent régulièrement pour protester contre la monnaie unique et ses sous-entendus. Le sous-entendu le plus évident, c’est que l’Europe, qui a tant de difficultés à s’accorder sur une quelconque politique commune, s’est livrée pieds et poings liés à une politique de rigueur pour atteindre l’objectif de la monnaie unique. Le choix fait par François Mitterrand en 1983 d’abandonner la politique de relance de Pierre Mauroy (né en 1928) vaut désormais pour tout le monde. Contrôle sévère des dépenses publiques, limitation des déficits, privatisations: le pacte de stabilité n’est pas fait pour plaire à tout le monde.

La philosophie de base de l’euro est toute allemande et la localisation de la Banque centrale européenne à Francfort n’est pas fortuite. On a voulu une monnaie forte, on a voulu terrasser l’inflation, cette vieille phobie allemande: tout cela passe par de la rigueur, encore et toujours. C’est pour cela qu’on reproche à l’euro la croissance molle et éventuellement le chômage, qui sévit sur le Vieux Continent. Un pays semble particulièrement touché: l’Italie.

Le cas de ce pays est instructif: longtemps habitué aux délices d’une monnaie faible qui favorisait ses exportations, l’Italie est confrontée, avec l’arrivée de l’euro, à une perte catastrophique de compétitivité. Ses produits sont de plus en plus concurrencés par ceux des pays asiatiques, Chine en tête. Dès lors, le populisme des hommes politiques (dont certains ministres de Berlusconi) n’hésite pas à mettre sur le dos de l’euro tous les malheurs du pays, y compris la violente hausse du coût de la vie qui s’est manifestée lors de l’abandon de la lire. Le vrai problème de l’Italie, ce n’est pas l’euro, mais l’euro confronte l’Italie a ses vrais problèmes: énergie trop chère par refus du nucléaire, innovation insuffisante, système d’enseignement dépassé. Le vrai problème de l’Italie est de trouver d’autres arguments de vente que le prix de ses marchandises.

L’euro, quant à lui, a un seul vrai défaut: il condamne l’Europe à l’innovation, à la qualité et à l’excellence.

Grandeur et décadence du franc

C’est en 1360 que Jean le Bon fit frapper une pièce d’une livre tournois portant l’inscription « rex francorum ». Cette pièce devint, dans le langage courant, un franc. Le franc devint officiellement la monnaie de la France par la loi du 10 avril 1795. La loi du 17 germinal an XI (7 avril 1803) en fixe la parité or (0,2903225 gramme) et argent (4,50 grammes). C’est ce franc germinal qui assure la stabilité monétaire du pays jusqu’en 1914. L’inflation née de la guerre et la spéculation, notamment pendant le gouvernement du Cartel des gauches (1924-1926), mettent à mal la monnaie française, qui devient inconvertible en or. Poincaré, au prix d’une longue politique de rigueur, réussit à rétablir la valeur du franc et sa convertibilité, mais à un niveau bien plus faible qu’avant guerre (65,5 mg). Pendant le Front Populaire, le franc est de nouveau victime de la spéculation et du « mur de l’argent » (les milieux d’affaires, qui se méfient du gouvernement de gauche, exportent massivement des capitaux). Entre 1936 et 1938, le franc est de nouveau dévalué et devient encore une fois inconvertible. Dans l’après-guerre, après de sérieux efforts, le franc redevient une monnaie forte: en 1958, le passage au « nouveau franc » (valant 100 anciens francs) symbolise une nouvelle solidité monétaire, confortée par des excédents commerciaux qui provoquent des entrées de devises (notamment de dollars), dont de Gaulle demande habilement la conversion en or. Les événements de 1968 provoquent une crise passagère et une dévaluation (en 1969) qui en annonce bien d’autres, tout au long du dernier quart du siècle. Dans cette période, secoué par les chocs pétroliers, la crise ou l’arrivée de la gauche au pouvoir, le franc se démène entre dévaluations, flottement et ancrage dans les systèmes de stabilisation européens. Une dernière attaque spéculative contre le franc, fin 1992, est vaillamment repoussée par la Banque de France. Á partir de ce moment là, le sort du franc se joue dans le cadre du traité de Maastricht. La France en respecte d’emblée les critères et le franc se dissout dans la nouvelle monnaie européenne, l’euro, en 1999. En 2002, les francs sont rapidement retirés de la circulation.

Michel Musolino, professeur d’économie en classes préparatoires à HEC

mai 27 2009

Qui a peur de Claude Allègre ? (Vidéos)

Par Agatà Kovacs

Il y a une dizaine de jours, une polémique a été causée au sein de l’UMP par l’annonce d’une éventuelle nomination de l’ancien ministre socialiste Claude Allègre à la tête d’un ministère couvrant l’industrie, l’innovation et la recherche à l’occasion d’un futur remaniement en juin 2009. Or, beaucoup y offrent des résistances de plus en plus virulentes, qu’ils fassent partie de la droite ou des milieux écologistes.

ellepleure600x450

Ce qui est dérangeant pour ces personnes, ce sont les positions de Claude Allègre par rapport au réchauffement climatique. Présentons tout d’abord le principal intéressé en quelques mots: Claude Allègre, né le 31 mars 1937 à Paris, est un géochimiste et un homme politique français. Ses travaux scientifiques et sa carrière de chercheur ont notamment été récompensés par le Prix Crafoord en 1986 et la Médaille d’or du CNRS en 1994. Il a été ministre de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie dans le gouvernement Lionel Jospin de 1997 à 2000. Bien que militant depuis 1973 au PS, il décide de ne pas reprendre sa carte en janvier 2008. Nicolas Sarkozy, chez qui il avait été aperçu entre les deux tours de l’élection présidentielle, déclare en février 2008 qu’il aimerait bien travailler avec lui. Le 28 août 2008, Nicolas Sarkozy, président en exercice du Conseil européen, a confié à l’ancien ministre socialiste de l’Éducation nationale Claude Allègre le soin d’organiser les Assises européennes de l’innovation.

Quant questions environnementales, la prise de position publique de Claude Allègre est que le réchauffement climatique existe bel et bien, mais ne trouve pas son origine dans les activités humaines. Une illustration de son propos est donnée par ses déclarations sur le réchauffement climatique du 21 septembre 2006 dans la chronique hebdomadaire qu’il tient dans le magazine L’Express, et qui ont contribué les premières à faire naître la polémique. Il y écrit que la cause de la modification climatique contemporaine reste incertaine et n’est pas forcément due à l’activité humaine. Il stigmatise simultanément « l’écologie de l’impuissance protestataire [qui] est devenue un business très lucratif pour quelques-uns ».

En réaction aux prises de positions d’Allègre, certains scientifiques ont ainsi critiqué explicitement ses arguments. Le biologiste Pierre-Henri Gouyon parle de « négationnisme écologique » de la part d’Allègre. D’autres scientifiques, en revanche, le soutiennent, parfois partiellement. Ainsi, lors d’une séance de l’Académie des sciences en mars 2007 ses arguments ont été défendus par ses collègues géophysiciens de l’IPGP Jean-Louis Le Mouël et Vincent Courtillot, membres de l’Académie des sciences. Ces derniers ont été vivement critiqués par deux autres académiciens des sciences, spécialistes du climat, Hervé Le Treut et Édouard Bard (professeur au Collège de France).

Il vaut la peine de se pencher sur cette thèse « dissidente » de réchauffement climatique dû aux cycles naturels et non à l’homme. En effet, n’en déplaise à Al Gore et à son film « Une vérité qui dérange », douter de l’origine humaine du réchauffement n’est pas un crime commis contre la citoyenneté et l’honnêteté, mais bien un doute non seulement légitime à la base, mais d’autant plus renforcé par la mise au grand jour de plusieurs mensonges et exagérations d’Al Gore dans son fameux documentaire. Les responsables du système éducatif n’ont d’ailleurs pas toujours accueilli ce dernier avec l’enthousiasme le plus extraordinaire qui soit.

En effet, en octobre 2007, le film a fait l’objet d’un jugement de la justice britannique saisie par le chef d’établissement d’un lycée du Kent qui contestait la diffusion du film dans le cadre scolaire. Le directeur d’école, Stewart Dim-mock, a en effet porté plainte contre le gouvernement britannique en l’accusant de faire du lavage de cerveau. Notons que d’après la loi britannique, si les enseignants présentent le film sans le signaler clairement, ils peuvent se trouver en violation de la section 406 de l’ »Education Act 1996″ et être reconnus coupables d’endoctrinement politique.

Le tribunal ne s’est pas opposé à la diffusion du film dans les établissements scolaires du Royaume-Uni, à condition qu’il soit accompagné d’une documentation indiquant ce qui est de l’ordre du consensus scientifique, ce qui ne l’est pas et ce qui est un point de vue politique. Le tribunal a effectivement relevé plusieurs erreurs dans le documentaire, dont les sept que voici :

Le film prétend que la fonte des neiges au Mont Kilimandjaro est attribuable au réchauffement climatique alors que le consensus scientifique est qu’on ne peut rien affirmer de tel.

Le film suggère une interprétation des graphes montrant l’évolution des températures et du CO2 sur 650 000 ans, le jugement considérant que s’il y avait un large accord chez les scientifiques sur un lien entre les deux courbes, celles-ci ne prouvaient pas ce qu’affirme Gore.

Le film lie l’ouragan Katrina au réchauffement climatique alors que l’opinion scientifique est qu’il n’y a pas de preuves suffisantes.

Le film montre l’assèchement du Lac Tchad et prétend que c’est une conséquence du réchauffement climatique, alors que les preuves sont là aussi insuffisantes.

Le film prétend qu’une étude montre que des ours polaires se sont noyés à cause de la fonte des glaces arctiques. Il apparait que la seule étude scientifique trouvée sur le sujet parle de quatre ours polaires noyés à cause d’une tempête.

Le film suggère que les calottes de glace du Groenland et de l’Ouest Antarctique pourraient fondre et entraîner une hausse alarmante du niveau des mers. Alors que le film semble suggérer une fonte dans un proche avenir, le point de vue général est que le Groenland ne pourra pas fondre avant des millénaires.

Le film prétend que la hausse du niveau des mers a causé l’évacuation de certaines îles du Pacifique en direction de la Nouvelle-Zélande, alors qu’aucune preuve d’une telle évacuation n’existe.

D’autre part, à la fin de son « documentaire », Al Gore prétend que les seules publications ayant remis en doute l’origine humaine du réchauffement avaient paru dans des revues populaires, et étaient destinées à jeter un « doute mal intentionné », alors qu’aucune revue scientifique n’avait remis cette soi-disante vérité en cause. Or, il s’avère que les scientifiques expérimentés ne sont pas peu nombreux à se poser un certain nombre de questions…

Par exemple, alors que le débat sur le réchauffement climatique fasait plus que jamais les manchettes depuis le dépôt du rapport de Nicholas Stern, ex-économiste en chef de la Banque mondiale, lequel fait état du coût possible de cette crise autour de 7 000 milliards de dollars, un écrivain québécois autodidacte, Pierre de Châtillon affirmait dans son livre que le réchauffement du climat est un mythe, car selon lui, le climat n’est pas dans une période de réchauffement unique à l’époque à laquelle nous vivons mais a toujours répondu à des changements cycliques depuis la nuit des temps. Depuis la sortie du rapport Stern, qui compte tout près de 700 pages, tous les journaux de la planète ont relancé la nécessité de la mise en application du protocole de Kyoto. Selon de Châtillon, des bouleversements climatiques semblables à ceux qu’on observe aujourd’hui sont survenus à des périodes de l’histoire et ont provoqué la disparition de civilisations très avancées. L’auteur avance qu’il y a plus de 10 000 ans, des civilisations dont on a retrouvé les vestiges dans les océans sont disparues lors de catastrophes climatiques qui ont été répertoriées aussi bien par Platon qu’inscrites dans les annales chinoises. Selon lui, ces bouleversements climatiques réapparaissent dans l’histoire humaine avec la régularité d’une horloge.

Selon de Châtillon, les gaz à effet de serre ne peuvent expliquer le réchauffement climatique et cette théorie semble donner raison au président américain, qui a déclaré n’être pas convaincu de la relation entre réchauffement climatique et gaz à effet de serre. L’auteur ajoute que beaucoup de scientifiques sont incapables d’établir un lien de cause à effet entre le réchauffement climatique et les gaz à effet de serre et qu’ils ne comprennent tout simplement pas comment cette relation a pu être établie. Une chose est sûre: pas une semaine ne passe sans qu’on fasse état, quelque part sur la planète, de phénomènes extrêmes tels que sécheresses, incendies de forêts, tempêtes, ouragans, inondations et glissements de terrain. Sans parler de la fonte accélérée des glaciers et de la montée du niveau des mers. Pour Pierre de Châtillon, ces phénomènes sont trop rapides et généralisés pour n’être dûs qu’à l’effet de serre. L’auteur précise qu’à certains endroits, les hivers sont plus longs et plus rigoureux: on a vu tomber de la neige dans le désert d’Arabie et au Mexique. Bref, selon lui, on ne peut parler de «réchauffement» mais bien de «bouleversement climatique».

La crise du climat a commencé avec le gigantesque trou constaté il y a une vingtaine d’années dans la couche d’ozone, réputée protéger la planète contre le rayonnement solaire. Les fluorocarbones (CFC) utilisés dans les réfrigérateurs, les systèmes de climatisation et les contenants sous pressions furent désignés comme responsables de la déperdition de ce bouclier filtrant les rayonnements cosmiques. Puis on a accusé les Brésiliens qui coupent la forêt amazonienne, les courants El Niño et El Niña. Ensuite, ce fut au tour des millions de véhicules automobiles et leurs émanations de CO2 dans l’atmosphère. Malgré toutes les mesures prises, les changements climatiques se sont accélérés puis on a accusé les industries. Or, dit de Châtillon, si on fait abstraction des trois quarts de la planète qui sont recouverts par les océans, 3% par les calottes polaires, les marais, lacs, déserts et montagnes, il ne reste que 1,8% de la planète qui est peuplé d’êtres humains. Selon le National Geographic, la totalité des espaces peuplés et industriels de la Terre pourraient tenir dans un territoire grand comme l’Espagne. De Châtillon parle d’hystérie collective, d’autant plus que nombre de climatologistes ne croient pas au réchauffement climatique dû à l’accumulation des gaz à effet de serre. L’auteur croit qu’il est erroné ou au mieux signe de grande vanité de croire que l’activité humaine pourrait être la cause d’un réchauffement climatique global. Il avance qu’il suffirait d’une seule éruption volcanique comme il y en a déjà eu par le passé pour que la pollution engendrée dans l’atmosphère soit supérieure à toute celle causée par l’activité humaine.

De Châtillon cite les travaux du professeur Robert Pease, professeur de physique et de climatologie, selon qui la couche d’ozone se répare d’elle-même, alors que les molécules d’ozone dans l’atmosphère sont constamment reconstituées lorsque l’énergie de la lumière ultra-violette brise les liens des molécules d’oxygène. Selon les calculs du Pr Rowland, il y aurait une molécule de CFC pour 136 000 000 de molécules d’oxygène dans la couche d’ozone, à une hauteur de 25km d’altitude. Selon ce dernier, la théorie de la déplétion de l’ozone est inexistante, car elle est basée sur la supposition que les molécules de CFC grimperaient dans l’atmosphère sans difficulté… alors qu’elles sont plus lourdes que l’air. Quant au CO2, ce gaz ne représente que 0,035% de l’atmosphère et même si ce taux doublait, tout ce qui vit sur Terre pourrait s’en accommoder. Selon les scientifiques, plus de 99,9% du CO2 se trouve au niveau du sol ou en dessous et 71% de ce gaz est dissous dans l’eau de mer. Or, puisque le CO2 est un gaz plus lourd que l’air et qu’il se dissout dans l’eau de mer, il est donc impossible qu’il s’accumule dans les hautes couches de l’atmosphère et occasionne un quelconque effet de serre. Dès que le CO2 se manifeste dans l’atmosphère, il est aussitôt capté par les eaux de pluie et raméné au sol. De plus, l’augmentation de CO2 dans l’atmosphère devrait produire logiquement une explosion de la végétation, puisque ce gaz est utilisé par les plantes dans leur métabolisme, et on sait bien qu’il n’en est rien. Par ailleurs, l’atmosphère de la planète Vénus est entièrement composée de CO2 produit par l’activité volcanique. Mars possède des calottes polaires qui sont composées de CO2 solide (glace sèche). Or, dit l’auteur, si le CO2 était la cause d’un hypothétique réchauffement climatique, Mars serait beaucoup plus chaude qu’elle ne l’est actuellement. Selon lui, la Terre se réchauffe en fait depuis le début du siècle dernier, à un moment où la pollution automobile et industrielle était quasi inexistante. Bref, même si la simultanéité du bouleversement climatique et du CO2 connaissent un cycle similaire, rien ne permet de croire que l’un est la cause de l’autre. Alors quoi? Si les bouleversements climatiques ne sont imputables ni à une augmentation des gaz à effet de serre, ni à une déperdition de la couche d’ozone, ni aux courants El Niño et El Niña ni même aux gaz intestinaux des vaches, quelle en est la cause ?

Claude Allègre chez Ruquier

Pierre de Châtillon explique que les bouleversements climatiques vont de pair avec certains phénomènes, mais n’en sont pas la cause. L’auteur admet l’augmentation du nombre des tornades et l’explique par une montée des températures, lesquelles auraient débuté en 1860 (voir graphique). Comme il est possible de le constater, dit-il, déjà en 1920, la courbe de croissance est visible et l’augmentation de la température est de 1 degré sur 90 ans, en accélération depuis 1990 jusqu »à aujourd’hui. Ainsi est-on passé d’une moyenne annuelle de 150 tornades depuis 1920 pour atteindre 600 en 1955 et plus de 1200 en 1990.

Quant au niveau de la mer, selon Pierre de Châtillon, il est en augmentation depuis le début du siècle, tout en notant que l’escalade s’est accélérée depuis 1980. L’activité volcanique elle, est passée de 1500 journées d’activité en moyenne en 1940 au double en 1990, puis encore au double entre 1990 et 2004. Les tremblements de terre (voir graphique) de magnitude 2,5 et plus sont passés d’une moyenne de 500 par année de 1920 à 5000 par année en 1973 puis à 25 000 en 2004. Selon de Châtillon, le réchauffement climatique ne serait pour rien dans cette augmentation. Selon l’auteur, qui cite Schumann, la Terre se conduit comme un énorme condensateur électrique. La cavité entre la surface de la Terre et l’ionosphère agit comme un condensateur dans un circuit électrique en oscillant. Or, cette oscillation, qui se situait à 7,8 sur une échelle de 13 il y a dix ans, se situe aujourd’hui à 12. Bref, cette résonnance est en relation inverse directe de la puissance du champ magnétique de la Terre. Selon l’auteur, dans les temps anciens, cette situation a toujours précédé une modification importante du champ magnétique terrestre. Et si la Terre participe à cette résonnance, elle n’est pour rien dans sa création. Selon de Châtillon, l’énergie nécessaire à ces vagues provient de la haute troposphère. Bref, les sources des bouleversements climatiques actuels seraient extérieurs à la planète !

L’auteur démontre un accroissement de l’activité solaire. Voir à ce sujet la vidéo ci-dessous. En décembre 2001, la NASA a publié des photos de la planète Mars indiquant une fonte majeure de ses calottes polaires, tout comme sur la Terre. Un astronome russe, Pasichnyk, a rapporté qu’il semblait se développer sur Mercure des calottes polaires, ce qui est considéré comme impossible, vu sa faible distance du soleil. Sur Vénus, des observateurs ont observé en 1999 une luminosité verte typique d’une atmosphère composée d’oxygène, ce qui a causé une grande surprise. On a observé dans l’atmosphère de Mars la formation de nuages et le champ magnétique de Jupiter a doublé d’intensité depuis 1992. En 1997, on a observé la formation d’un gigantesque tube de plasma entre Jupiter et Io, une de ses lunes. L’énergie colossale nécessaire à ce phénomène est de l’ordre de plusieurs millions d’ampères. On a observé depuis quelques temps des aurores brillantes à la surface de l’atmosphère de Saturne, ce qui indique une augmentation de sa charge électrique. Même chose pour Uranus, soumise à de fortes luminosités et des aurores boréales. Bref, les scientifiques, tout en écoutant les propos alarmistes des environnementalistes, se grattent la tête en essayant de comprendre la relation entre tous ces événements. Selon Pierre de Châtillon, ce qui se passe est bien plus qu’un simple réchauffement climatique: il s’agit d’une véritable tempête d’ordre cosmique, à l’échelle de l’univers et nous serions sur le point de devoir y faire face, tout comme d’autres civilisations les ont subies il y a des milliers d’années, et qui ont disparu de la surface de Terre…

En outre, le chef du Laboratoire d’Études spatiales de l’Observatoire de Poulkovo et membre de l’Académie des Sciences russes, Khabiboullo Abdoussamatov et plusieurs scientifiques apparus récemment dans une émission de débat sur la BBC expliquent que malgré les pressions qu’ils subissent, ils continueront à affirmer que la production du CO2 serait l’effet et non pas la cause du réchauffement climatique. En fait, la hausse des températures, disent-ils, précèdent de plus de 800 ans la hausse de CO2 et est, de ce fait, une conséquence de la hausse de température. Bref, selon de plus en plus de scientifiques, la cause du réchauffement du climat de la Terre est complexe, et semble résulter d’une cascade d’événements qui se passent sur notre soleil.
La personnalité la plus médiatisée qui incarne la lutte contre le réchauffement climatique en France est sans doute Nicolas Hulot. En dehors de cela, il est également connu pour accepter des fonds de la part de grandes entreprises considérées comme polluantes à l’image d’EDF, L’Oréal ou Rhône-Poulenc. Vincent Cheynet a écrit à ce sujet: « En fait, le diable en personne proposerait à Nicolas Hulot de figurer dans son comité de soutien en lui promettant de fermer le robinet en se lavant les dents que l’hélicologiste accepterait aussitôt. Ce qu’il y a de magique avec le Pacte écologique, c’est qu’il n’y a plus ni pollueurs ni pollués, ni droite ni gauche, ni bien ni mal, ni exploiteurs ni exploités, mais seulement des gentils consommateurs qui cliquent sur Internet pour sauver la planète ».

12

Sur son site, Nicolas Hulot s’appuie entre autre sur ce graphique pour démontrer le rôle des citoyens dans la lutte contre la pollution et la trop grande émission de CO2, donc soi-disant contre le réchauffement climatique. Ces données sont sans doute correctes, mais est-il tout aussi correct de remettre la majorité de la faute du réchauffement climatique (qui n’est sans doute pas du tout d’origine humaine, d’après ce que nous avons vu) sur le pauvre citoyen ? Il paraît évident que non, car on ne leur propose aucune alternative permettant de continuer à vivre et à servir leur pays par le biais de leur travail aussi confortablement et efficacement avec des énergies renouvelables et non polluantes, car nos sociétés occidentales soient elles-mêmes loin d’être en mesure de s’auto-suffire en usant d’énergies vertes. Elles n’ont donc pas les moyens, pour l’instant tout du moins, de proposer des services assez efficaces pour permettre à une quantité significative de citoyens de remplacer leur mode de consommation d’énergie et d’obtenir ainsi des résultats non-négligeables sur l’émission totale de CO2. Il est d’ailleurs intéressant de mettre ceci en relation avec l’avant-dernier paragraphe de l’article de Régis Mex à propos du problème environnemental, dans lequel il dit ceci:

« Alors que le chemin devrait être tout ouvert devant ces alternatives, de nombreux lobbys dont les intérêts se trouvent dans le commerce des hydrocarbures rachètent les brevets des inventions qui pourraient causer du tort à leur entreprise, et freinent donc la recherche. Ils ne permettent pas que les événements les dépassent et qu’ils puissent perdre leur mainmise sur l’énergie à cause de l’une ou l’autre invention permise par le progrès, mais ils seront forcés, un jour ou l’autre, de se convertir à d’autres types d’énergie que ceux dans lesquels ils font actuellement fortune, car la disparition du pétrole et du gaz est bel et bien inéluctable. C’est pourquoi il est permis de chercher mais pas de trouver ni de mettre en place des projets vraiment significatifs trop tôt : il faudra attendre que ces magnats du monde financier soient prêts à faire migrer leurs intérêts vers les nouvelles énergies, de sorte à ne pas disparaître ni faire trop de pertes, pour que des nouvelles techniques puissent émerger sur le marché. Mais, étant donné qu’ils iront sans doute jusqu’au bout de leurs moyens, c’est-à-dire attendre aussi longtemps que ces 30-50 ans de longévité des ressources le leur accordent, beaucoup de mal qui aurait pu être évité sera fait à la planète. Malgré tout, l’hypocrisie et le manque de scrupules sont poussés jusqu’à ce que certains fonds d’investissement tentent de faire de l’écologie un business lucratif ; ces fonds se spécialisent dans l’achat et la vente de droits à polluer dans l’objectif de faire du profit avec ce type de produits, exactement comme ils le font avec le pétrole, avec les produits alimentaires, avec les crédits immobiliers, etc. Ces droits de polluer induits par les Protocoles de Kyoto semblent donc faire des heureux. Protocoles qui sont un retentissant échec, puisque outre le fait qu’ils n’ont même pas été ratifiés par la première puissance mondiale que sont les Etats-Unis, l’émission des gaz à effet de serre a augmenté de 35% au niveau mondial entre 1997 et 2007, et on conçoit mal ce que les États ont le pouvoir de faire pour contraindre des entreprises qui les dominent complètement à baisser leurs émissions de gaz à effet de serre. Ces derniers ont d’ailleurs été si généreux avec les entreprises que le prix de la tonne de carbone est quasiment d’un niveau 0, leur permettant ainsi de polluer autant que cela leur chante. »

L’hypocrisie consiste donc à donner l’illusion aux citoyens qu’ils ont le pouvoir d’avoir un impact sur la situation environnementale alors qu’en fait, ils ne l’auront que lorsque nos sociétés seront décidées à le lui donner. Pour l’instant, on semble préparer lentement la transition entre modes d’énergie basés sur les hydrocarbures et le nucléaire à des énergies vertes dans les mentalités. Mais tout laisse à penser que ce délai, qui s’annonce long, permet aussi aux magnats de l’énergie de se convertir petit à petit de sorte à conserver en définitive leur monopole, ne laissant la recherche s’effectuer qu’au rythme qu’ils veulent bien lui accorder.

L’idée est aussi de rejeter systématiquement la responsabilité des pires tragédies sur le pauvre citoyen. Ainsi, pense-t-on, si on arrive à faire en sorte qu’il croie sincèrement être celui qui doit faire changer les choses, on pourra instrumentaliser la façon dont il agira aux façons que l’on choisira, puisqu’il suit le chemin tout tracé par la propagande de masse. On pourra alors, entre autre, leur faire accepter plus facilement leur propre asservissement s’ils sont convaincus que c’est pour le bien de la planète. Joseph Goebbels, ministre du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande sous le Troisième Reich (1933-1945), indissolublement lié à l’emploi des techniques modernes de la manipulation des masses et de la démagogie, disait que la meilleure façon de persuader le public de la véracité de quelque chose, c’était de le lui répéter ce quelque chose de façon massivement répétitive. Continuellement. Et finalement, le public croit que ce quelque chose est vrai, même s’il n’est appuyé par rien de tangible. Le sujet du réchauffement climatique répond à ses critères, et sa diffusion est largement permise par des lobbys tels que le GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat). Á noter également que les fonds investis dans la recherche pour l’écologie et le climat sont passés de 170 millions de dollars par an avant Bush père à 2 milliards de dollars par an. D’où de nouveaux investissements et des créations d’emplois qui en ont fait un secteur rentable.

Tout ceci pour dire que notre cher Claude Allègre a bien des raisons de douter, et que ceux qui l’accusent de « négationnisme écologique » ont plus de scrupules à protéger une version de la réalité pour des raisons plus confortables économiquement et sociologiquement parlant que pour une réelle éthique scientifique et morale. Pas étonnant donc qu’on en vienne à utiliser le mot « négationnisme » comme si nier l’origine humaine du réchauffement climatique était aussi grave que de nier l’Holocauste. Tout est fait pour discréditer Claude Allègre par les façons les plus médiocres qui soient.
Mais qu’en est-il de ses chances de rentrer au gouvernement ? Jean-Marc Jancovici raisonne que «Si Nicolas Sarkozy veut se ridiculiser à huit mois du rendez-vous de Copenhague (le sommet sur le réchauffement climatique, NDLR), il peut nommer Claude Allègre». Notons que Jancovici est un proche de Nicolas Hulot, très influent dans l’univers du développement durable, et notamment auprès de Martin Bouygues, l’ami de toujours de Nicolas Sarkozy.

Mais les chances que Claude Allègre soit nommé au gouvernement sont, malgré tout, loin d’être inexistantes: Alain Juppé estime que l’arrivée de Claude Allègre constituerait un «contre-signal formidable» en raison des positions du scientifique sur le réchauffement climatique.
Nicolas Sar­kozy lui-même, malgré toutes les critiques que nous avons relevées, semble décidé à nommer cet homme, qu’il considère comme «très intelligent». «Il s’en fout de ce que pensent ses ministres, il veut s’entourer des plus intelligents», décrypte un ministre. Le président veut surtout maintenir et amplifier sa politique d’ouverture.

De plus, si le transfert de Xavier Darcos au ministère de la Justice ou à l’Intérieur se précise, Nicolas Sarkozy se trouve bien en peine de lui trouver un remplaçant. D’où la tentation de nommer un spécialiste du sujet, plutôt proche de la gauche. «Il est dans le schéma de réflexion du président», confirme l’un de ses collaborateurs.

On se demanderait bien quel mal prendrait le gouvernement Sarkozy pour refuser un homme qui a largement prouvé ses compétences sous le gouvernement Jospin et qui a le mérite d’aller dans le contre-courant de la pensée écologiste dominante pour affirmer sa propre conviction des choses, qui est, à n’en pas douter, la plus proche de la réalité. Sa nomination ne pourrait clairement être qu’un plus, ajoutant un ministre compétent et honnête dans ses opinions, préférant éviter la langue de bois, auprès de Nicolas Sarkozy. Mais il reste à ce que ce dernier fasse son choix…

Agatà Kovacs, pour Mecanopolis

Profil Facebook de Agáta Kovacs

Pour ceux qui voudraient approfondir le sujet du réchauffement climatique d’origine non-humaine, je conseille l’excellent documentaire que vous trouverez à ce lien

Extraits-résumés du documentaire:

« C’est dans les années 70 que la thèse du réchauffement climatique commença à se répandre. La première personnalité politique qui fut intéressée par le rôle que cette thèse pourrait jouer sur la scène politique fut Margaret Tatcher qui, après la grève des mineurs, voulait que son pays dépende le moins possible du charbon et du pétrole. Elle  privilègia alors le nucléaire. L’adoption de la thèse du réchauffement climatique dû à l’excès d’émission de CO2 d’origine humaine contribua à renforcer la crédibilité du nucléaire à la différence du charbon et du pétrole, réputés peu écologiques. »

« Après la chute de l’URSS, de nombreux anciens communistes se sont subtilement reconvertis dans une nouvelle idéologie qui allait naturellement contre le sens du capitalisme; l’écologie. Ils y distilèrent leurs principes néo-marxistes. »

mai 23 2009

La dégradation de l’environnement restera-t-elle un problème majeur du XXIème siècle ?

Par Régis Mex

De nos jours, le respect de l’environnement est l’un des sujets que nos postes de télévision et de radio nous rabâchent le plus. Or, je doute que beaucoup de citoyens pensent réellement qu’il leur incombe de remédier à la plus grande partie du problème écologique en préférant se rendre en bus plutôt qu’en voiture sur leur lieu de travail ou en ne laissant pas couler le robinet pendant qu’ils se brossent les dents. Nous devrions plutôt attendre de nos hommes politiques qu’ils prennent des décisions significatives à l’échelle nationale, voire mondiale, pour lutter contre la pollution. Comme le débat que l’écologie suscite part souvent dans divers sens confus et simplistes, dont la finalité culpabilisera souvent le petit citoyen, je vous propose ma propre réflexion sur le sujet.

futureearthwallpaper

La pollution est effectivement quelque chose qui est intrinsèque à notre monde, mais qui s’est manifestée sous des formes multiples à travers le temps. À la pollution animale, naturelle, a succédé la pollution humaine, irrespectueuse de l’équilibre. Celle-ci peut constituer un véritable danger du fait de son pouvoir de casser la fragile stabilité environnementale, mais ses conséquences peuvent-elles menacer la survie de l’humanité pendant tout le reste de son existence ?

Il convient tout d’abord de s’entendre sur ce que nous qualifions de pollution en fixant une définition bien précise à ce terme. Nous pourrions lui donner le sens communément admis qui décrit la pollution comme la « modification défavorable du milieu naturel qui apparaît en totalité ou en partie comme un sous-produit de l’action humaine, au travers d’effets directs ou indirects altérant les critères de répartition des flux d’énergie, des niveaux de radiation, de la constitution physico-chimique du milieu naturel et de l’abondance des espèces vivantes » ; c’est sous cet angle de vue que nous allons aborder les choses. Nous exclurons ainsi la pollution animale, terme qui sonne plutôt faux, car, bien que la vie des animaux comporte parfois des comportements nocifs à l’environnement ainsi que la nécessité de toujours consommer des produits issus des créations terrestres et d’en rejeter les déchets, cette façon de faire s’harmonise toujours totalement avec les lois naturelles, et elle ne crée donc en aucun cas de déséquilibre ni de souillure qui puisse avoir un quelconque impact contre-nature sur l’environnement. Les animaux font effectivement partie intégrante de la nature, et c’est pourquoi parler de pollution animale ne peut être dénué d’une consonance paradoxale, puisqu’elle ne modifie en rien le milieu naturel d’une façon défavorable qui n’aurait pas été prévue par les lois de la nature, contrairement à l’homme, et c’est de son cas que nous débattrons, puisqu’il est le seul qui cause une pollution qui soit significative. L’être humain est effectivement plus qu’un animal intelligent ; il a la capacité d’imaginer, de créer et de se mettre en phase avec des idées et principes qui dépassent les lois naturelles fondamentales desquelles les animaux peuvent s’écarter. De ce fait, il a réellement le pouvoir de faire deux choix extrêmes : vivre en osmose avec la nature ou la dominer. Il ne faut pas pour autant confondre être en symbiose avec son environnement et être soumis par lui, car pour parler de choix, encore faut-il avoir conscience de sa situation et de ses éventuelles alternatives ; ainsi les premiers hommes étaient-ils maîtrisés par les lois naturelles avant le début de la civilisation, moment auquel ils ont finalement pu s’extirper de cet état de simple animal intelligent, et être en mesure de faire ce fameux choix entre l’attitude harmonieuse ou l’exploitation irrationnelle de leur environnement.

Nous pouvons opposer deux types de sociétés sur base de ce modèle : les civilisations de type occidental, que ce soient les égyptiennes, mésopotamiennes, grecques, romaines, scandinaves et autres de l’antiquité, qui, bien que nettement plus spirituelles et respectueuses de la nature que notre société actuelle (qualité qui a paradoxalement diminué au cours du temps proportionnellement à l’amélioration des richesses matérielles et des moyens techniques), ne faisaient pas pour autant de leur environnement une réelle préoccupation, ayant plutôt tendance à se rapporter à des dieux échappant à toute tangibilité. En revanche, les civilisations vivant en Amérique (essentiellement du Nord) à la même époque et jusqu’à leur colonisation, de même que quelques peuples chinois, asiatiques plus généralement et plusieurs tribus africaines ont longtemps été, et continuent de l’être pour certains, animistes. Donc, ces peuples étaient baignés dans une civilisation, brillante au demeurant en ce qui concerne particulièrement les Indiens d’Amérique, mais bénéficiaient d’une conscience plus large de l’importance de leur milieu naturel et y vivaient avec plus de précautions. L’interprétation des forces naturelles majoritairement sous formes d’esprits plutôt que de dieux contribuait à les maintenir plus attentionnés aux réalités de leur monde ; en somme, les esprits qu’ils vénéraient, de façon semblable à ce que les autres civilisations faisaient avec leurs dieux, étant parties intégrantes de la nature, on ne peut que comprendre facilement la propension qui est née à entourer cette dernière de tous leurs soins. L’histoire nous a cependant montré que ce n’est pas cette vision du monde qui a primé et a été en mesure de survivre au cours du temps, car il semblerait que le point auquel ces peuples animistes se sont fondus et complais dans la nature a retardé les nécessités plus matérielles mais tout aussi vitales qui auraient contribué à l’avancement de leur civilisation, ce qui les a rendus de faciles proies pour les peuples moins pacifiques, le meilleur exemple étant l’extermination des Indiens d’Amérique du Nord à 95% par les colons britanniques/américains. Le modèle qui a survécu a donc été celui de notre société actuelle, celui qui suit la loi de la raison du plus fort ; effectivement, au fur et à mesure que les civilisations qui nous ont précédés et sur lesquelles reposent les fondations de notre société occidentale ont progressé, cela s’est fait sur le plan matériel, des techniques et des inventions, et bien moins du point de vue de la sagesse, une certaine lassitude étant éprouvée pour les anciens dieux farfelus, tout comme le dieu unique qui leur a succédé se retrouvera progressivement délaissé à cause des abus et des égarements du clergé qui lui était dédié. En vérité, il est nécessaire de se référer à ces éléments qui font partie des causes de la mentalité collective actuelle, puisqu’en effet, tout ceci nous permet de voir que plus une civilisation a évolué sur le plan matériel, plus elle a régressé sur le plan philosophico-spirituel. Ainsi les innovations techniques ont toujours contribué à détruire l’environnement, à cette « modification défavorable du milieu naturel qui apparaît comme un sous-produit de l’action humaine », en permettant une contrepartie d’amélioration du confort pour ceux qui en bénéficiaient, et de profit pour ceux qui en étaient à l’origine et les mettaient en oeuvre. Lorsque l’on trouvait de nouvelles ressources permettant d’améliorer à la fois la puissance, l’utilité et les rendements que permettaient la technologie, ces mêmes ressources étaient presque toujours plus polluantes que leurs prédécesseurs. Le point d’orgue de l’égarement dans le pur matérialisme est maintenant atteint avec la situation catastrophique dans laquelle nous sommes, que ce soit au niveau du réchauffement climatique, de la disparition des espèces, ou de la surconsommation… Mais si l’on se projette dans le futur, il semblerait que les choses soient destinées à changer.

En effet, les réserves de pétrole et de gaz mondiales n’ont plus qu’une durée de vie estimée à 33 et 56 ans, et il se fait de plus en plus difficile d’en trouver étant donné que, par exemple, la moyenne de l’importance des gisements de pétrole que l’on découvre devient de plus en plus petite. Le processus de disparition a donc déjà commencé, et ses effets se feront progressivement sentir pendant cette trentaine d’années qu’il reste à vivre au pétrole. La demande de pétrole, qui augmente de plus en plus, ne pourra donc pas être honorée, tout comme cela sera le cas avec le gaz plus tard. Il va donc devenir impératif de trouver des méthodes alternatives, et ces dernières ne pourront sans doute qu’être non polluantes.

Il est effectivement incontestable que l’on se penche de plus en plus sur des moyens « verts » de produire de l’énergie, que ce soit en utilisant l’énergie solaire, de l’eau, du vent… Autant de possibilités exploitant des ressources naturelles renouvelables et infinies. Il est cependant inquiétant de voir que certains voient dans les biocarburants une source viable d’énergie, alors qu’ils ne peuvent être confectionnés qu’en utilisant de manière massive des produits le plus souvent végétaux et qui peuvent servir d’aliments, ce qui contribue à détruire l’environnement encore plus qu’il ne l’est déjà, et à aggraver une famine qui existe déjà généralement dans les pays où a lieu cette exploitation. Nous pouvons illustrer ces catastrophes par l’exemple qui est probablement le plus connu à ce propos ; les fameuses cultures de soja brésiliennes, qui demandent une vaste déforestation de la forêt amazonienne pour créer des hectares d’espaces libres permettant la culture du soja. De surcroît, comme ces terrains appartiennent à de grosses entreprises, les petits cultivateurs indépendants subissent des pressions de leur part pour qu’ils quittent leur habitation et aillent s’installer ailleurs, dans des endroits où ils ne pourront souvent plus générer des revenus décents. Ajoutons à cette destruction de l’environnement et à cet appauvrissement de la population locale que tout ce qui est produit de la sorte pour créer des biocarburants est ce qui n’aura aucune chance d’arriver dans les assiettes des brésiliens souffrant de famine. Il s’agit donc d’une énergie qui, je l’espère, ne devrait pas réussir à s’imposer dans le futur.

La voie la plus crédible est donc bien celle des énergies vertes renouvelables, qui font de plus en plus l’objet d’études de viabilité et d’investissements.
Le soleil, la force de l’eau et du vent, l’hydrogène et la fusion nucléaire sont théoriquement capables d’engendrer toute l’énergie dont l’homme a besoin. L’homme dispose de ressources potentielles illimitées: le problème de leur utilisation est simplement technique. Dans les années 1970, le futurologue Herman Kahn (1922-1983) considérait que la Terre pourrait nourrir 20 milliards d’hommes avec un revenu moyen nettement supérieur à celui des pays développés de l’époque, sans sous-estimer aucunement les problèmes d’environnement et de pollution, avec en perspective l’idée que le volume de la population se stabiliserait vers le milieu du XXIème siècle. Les problèmes sont plus qualitatifs que quantitatifs.

Il demeure cependant un problème : alors que le chemin devrait être tout ouvert devant ces alternatives, de nombreux lobbys dont les intérêts se trouvent dans le commerce des hydrocarbures rachètent les brevets des inventions qui pourraient causer du tort à leur entreprise, et freinent donc la recherche. Ils ne permettent pas que les événements les dépassent et qu’ils puissent perdre leur mainmise sur l’énergie à cause de l’une ou l’autre invention permise par le progrès, mais ils seront forcés, un jour ou l’autre, de se convertir à d’autres types d’énergie que ceux dans lesquels ils font actuellement fortune, car la disparition du pétrole et du gaz est bel et bien inéluctable. C’est pourquoi il est permis de chercher mais pas de trouver ni de mettre en place des projets vraiment significatifs trop tôt : il faudra attendre que ces magnats du monde financier soient prêts à faire migrer leurs intérêts vers les nouvelles énergies, de sorte à ne pas disparaître ni faire trop de pertes, pour que des nouvelles techniques puissent émerger sur le marché. Mais, étant donné qu’ils iront sans doute jusqu’au bout de leurs moyens, c’est-à-dire attendre aussi longtemps que ces 30-50 ans de longévité des ressources le leur accordent, beaucoup de mal qui aurait pu être évité sera fait à la planète. Malgré tout, l’hypocrisie et le manque de scrupules sont poussés jusqu’à ce que certains fonds d’investissement tentent de faire de l’écologie un business lucratif ; ces fonds se spécialisent dans l’achat et la vente de droits à polluer dans l’objectif de faire du profit avec ce type de produits, exactement comme ils le font avec le pétrole, avec les produits alimentaires, avec les crédits immobiliers, etc. Ces droits de polluer induits par les Protocoles de Kyoto semblent donc faire des heureux. Protocoles qui sont un retentissant échec, puisque outre le fait qu’ils n’ont même pas été ratifiés par la première puissance mondiale que sont les Etats-Unis, l’émission des gaz à effet de serre a augmenté de 35% au niveau mondial entre 1997 et 2007, et on conçoit mal ce que les États ont le pouvoir de faire pour contraindre des entreprises qui les dominent complètement à baisser leurs émissions de gaz à effet de serre. Ces derniers ont d’ailleurs été si généreux avec les entreprises que le prix de la tonne de carbone est quasiment d’un niveau 0, leur permettant ainsi de polluer autant que cela leur chante.

Il est donc clair que la pollution en tant que modification du milieu naturel par l’action humaine existera toujours, mais ce n’en est pas pour autant une « fatalité » dans le sens où cela serait défavorable ; en effet, bien que cela blessera toujours la nature, il n’en est pas pour autant vrai que l’homme, pour vivre différemment d’un animal, doit obligatoirement sortir du cycle naturel avec les conséquences que cela engendre sur son environnement. Le problème avec l’être humain, c’est qu’il a toujours manqué de sagesse ; il a été conçu de sorte à être une force de la nature à part entière, ce qu’il est plus que jamais à l’heure actuelle, pouvant influencer le cours de bien des cycles naturels, mais il ne s’est pas encore montré capable d’assumer réellement cette responsabilité. En effet, les peuples animistes étaient trop proches de la nature et pas assez des préoccupations de leur civilisation, alors que faire progresser cette dernière est tout de même la raison d’être de l’homme ; en conséquence, ils ont quasiment disparu et ceux qu’il reste à l’heure actuelle ne vivent plus que dans un état primitif, de même que tous les autres modes de vie qui étaient certes porteurs des meilleures intentions, mais trop éloignés des nécessités du monde réel pour que leur existence ne soit pas éphémère. Actuellement, dans nos sociétés de consommation dégénérées qui ont perdu les meilleurs repères qui puissent guider l’être humain, comme Dieu, et qui ne jurent plus que par de futiles jouissances matérielles, nous sommes dans une optique extrême, dont le défaut est d’être si profondément ancré sur ce que l’on pense être les réalités du monde que l’on en oublie les choses autrement plus subtiles et utiles que ce qui est purement matériel, tangible, mais n’en est pas pourtant tout aussi nécessaire, réel et vital. Nul doute que cette stupide logique de court terme ne cause notre perte tout comme les égarements d’autres peuples, sociétés ou civilisations ont causé la leur. Mais il est encore possible de rectifier le tir. Il ne faut en aucun cas s’attendre à ce qu’un changement providentiel vienne de nos gouvernements irresponsables, mais cela n’empêche pas que l’on puisse avoir une certaine foi dans le destin, puisque comme nous l’avons vu, il semble que l’humanité soit obligée d’adopter des techniques d’énergie verte dans un avenir relativement proche. Cependant, bien que cela réglera peut-être le problème des gaz à effets de serre, qui seraient, bien que beaucoup de scientifiques en doutent encore, à l’origine du réchauffement climatique, et que cela contribuera à assainir l’environnement, il n’en reste pas moins que les problèmes de surconsommation qu’engendre la surpopulation, et qui causent une disparition affolante des espèces, persisteront. Cette surconsommation me semble d’ailleurs plus dramatique que le réchauffement climatique, et peut être également considéré comme une sorte de pollution. Reste à savoir si ce type de pollution sera, lui, non seulement une fatalité, mais également fatal au genre humain. Ce point relève donc plus de la spéculation que le premier, mais au vu du dérèglement climatique qui engendre des cataclysmes de plus en plus nombreux et violents, nous pouvons déduire que, si l’humanité ne règle pas bientôt ce problème d’elle-même, en trouvant une parade, la Terre s’en chargera d’elle-même. Cela ne causerait certainement pas une extinction du genre humain, mais un retour à l’équilibre qui ferait des centaines de millions, si ce n’est des milliards, de victimes. Cependant, si l’humanité veut échapper à cette tragédie, elle doit se débarrasser de son modèle de vie déséquilibré, voué à une mort certaine comme ceux qui l’ont précédé, et adopter enfin la sagesse du juste milieu, qui permette au genre humain de faire progresser ses particularités d’humain en utilisant ce qui lui est nécessaire dans la nature pour faire avancer sa civilisation, mais en veillant aux lois qui permettent l’équilibre de son environnement. Une sorte d’intermédiaire entre les caractéristiques des sociétés animistes et de celles de notre époque : une harmonie sans fusion, une exploitation sans domination. Tant que notre société n’aura pas atteint cet idéal, les pires types de pollution ne pourront qu’être des fatalités.

Régis Mex, pour Mecanopolis

mai 20 2009

La Trilatérale est au service du Nouvel Ordre Mondial, par Pierre Hillard

Par Pierre Hillard, pour Mecanopolis

Désireux d’en savoir plus au sujet du dernier ouvrage de Pierre Hillard, « La Fondation Bertelsmann et la gouvernance mondiale », paru le 17 avril dernier aux Éditions François-Xavier de Guibert, nous avons pris contact avec lui. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, Pierre Hillard est professeur de relations internationales à l’école supérieure de commerce extérieur de Paris. Historien de formation, diplômé de science politique et d’études stratégiques, spécialiste de l’Allemagne, des affaires européennes et de la question des minorités, il centre son étude sur le partenariat transatlantique et la gouvernance mondiale. Accédant à notre demande, il a accepté de rédiger, pour Mecanopolis, un article à propos de la Commission Trilatérale en guise de présentation de son livre qui, lui, porte sur la Fondation Bertelsmann.

hillard_pierre

La Trilatérale est une organisation méconnue du public français. Croyant que le suffrage universel représente l’arme décisive pour changer le cours des choses, les Français ignorent en fait que les véritables acteurs de la vie politique et économique se trouvent au sein de « centres de réflexion » nourris par des multinationales. Des groupes ultra puissants comme le Bilderberg, le Lucis Trust, le Council on Foreign Relations (le CFR pour les Etats-Unis concernant la politique étrangère), l’European Council on Foreign Relations (l’ECFR pour l’Union européenne), la Fondation Bertelsmann pour ne citer que ces cas représentent les relais du pouvoir mondial en gestation. Coopérant étroitement entre eux, ces groupes élitistes constituent les différents musiciens permettant à l’orchestre mondialiste de jouer une partition intitulée : « Vers une gouvernance mondiale ». Dans cette affaire, un groupe solidement implanté joue aussi son rôle en faveur d’une unification planétaire : la Trilatérale.

Créée en 1973 par Zbigniew Brzezinski (conseiller du président Obama) et David Rockefeller (ancien président du CFR pour ne citer que ce cas), la Trilatérale est constituée de trois entités : l’Amérique du Nord, l’Europe et le Japon. L’objectif de la Trilatérale comme l’affirme Brzezinski dans un article du Figaro est de permettre aux Etats de « faire face à des problèmes de plus en plus partagés – financiers, économiques et stratégiques – et qu’ils sont de moins en moins en mesure de régler, sans au moins se concerter plus étroitement dans leur propre intérêt et dans celui du reste du monde (…). D’où l’idée d’un groupe non gouvernemental de réflexion et de proposition, une centaine d’hommes et de femmes – d’Etat comme d’affaires, de syndicat comme d’université -, qui pourrait nous habituer à travailler ensemble et à mieux réconcilier nos politiques. Un groupe qui a eu le bonheur de compter dans ses rangs des Français tels que Paul Delouvrier, Robert Marjolin, Raymond Barre, Simone Veil, François de Rose, Hubert Védrine, parmi tant d’autres … (…). La Trilatérale a beaucoup fait en son temps pour nous rapprocher – nous Américains, Européens et Japonais (…). L’un de ses rejetons a été le groupe des Sept (le G-7)[1] » .

En fait, la Trilatérale œuvre en faveur d’une gouvernance mondiale en procédant par étape. Ainsi, l’une d’entre elle consiste à créer un bloc euro-atlantique unifié dans les domaines politiques, économiques et militaires. Les personnes clefs à la tête de cet institut le confirment aisément. Le président de la Trilatérale Europe est l’Irlandais Peter Sutherland[2]. Outre son passage à la tête de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), il est aussi le président européen d’un institut euro-américain ultra puissant oeuvrant en faveur d’une Union atlantique : le TPN (Transatlantic Policy Network, réseau politique transatlantique)[3]. Ce TPN soutenu par les grandes multinationales (Boeing, Michelin, Coca-Cola, Bertelsmann, Nestley, Microsoft, etc)[4] a affiché clairement ses objectifs : la création d’un seul bloc atlantique à l’horizon 2015[5]. Le rôle de Peter Sutherland à la tête de ces deux instituts est de mener à bien cette ambition. Face à ces objectifs, il n’est donc pas étonnant de relever le nom du vice-président de la Trilatérale Europe, Hervé de Carmoy[6]. En effet, ce dernier est l’auteur d’un ouvrage au titre explicite et résumant la finalité du projet transatlantique, Euramérique[7].

Dans ce travail de fond, la Trilatérale ne laisse rien au hasard. En effet, lors des travaux Giscard en 2003/2004 en faveur d’une constitution européenne, le véritable meneur fut l’Anglais Lord Kerr of Kinlochard, membre de la Trilatérale Europe. Ancien président de la société pétrolière Shell, ancien ambassadeur aux Etats-Unis, il fut aussi le secrétaire général à la Convention européenne auprès de Valéry Giscard d’Estaing[8]. Une telle fonction est logique puisqu’il s’avère nécessaire de créer un pilier politique européen associé au pilier nord-américain dans le but de donner naissance à une Union atlantique. Cet idéal était déjà affiché par le Fondateur de la Paneurope, Richard de Coudenhove-Kalergi qui, dans un discours de 1950, appelait à la naissance d’une « Union atlantique » aboutissant à une « fédération à trois », « l’Angleterre faisant le pont entre l’Europe et l’Amérique »[9].

Ces informations soulignent l’importance de la Trilatérale. Son action doit être dénoncée car elle participe à la formation d’une gouvernance mondiale destructrice des nations et des traditions.

Pierre Hillard, pour Mecanopolis

Dernier ouvrage paru : La Fondation Bertelsmann et la « gouvernance mondiale »

untitled

Notes :

[1] Le Figaro, 25 janvier 1999

[2] http://www.trilateral.org/memb.htm

[3] http://www.tpnonline.org/who.html

[4] http://www.tpnonline.org/business.html

[5] http://www.tpnonline.org/activities.html : voir “strategy to strenghten transatlantic partnership”. Ce travail a été présenté dans un ouvrage intitulé Deep Integration de Daniel Hamilton et Joseph Quinlan aux Editions Center for Transatlantic Relations.

[6] http://www.trilateral.org/membship/bios/hdc.htm

[7] Euramérique, Hervé de Carmoy, Editions PUF, 2007.

[8] http://www.trilateral.org/memb.htm La liste montre aussi que l’ancien ambassadeur français aux Etats-Unis, François Bujon de l’Estang, est membre de la Trilatérale.

[9] Voir notre livre La décomposition des nations européennes, aux Editions François-Xavier de Guibert, annexe 11.