juil 13 2009

Le monde survivra-t-il Ă  la mort de Michael Jackson ?

Par Alain de Benoist

C’est la question qu’on peut se poser après avoir vu dĂ©ferler Ă  l’Ă©chelle planĂ©taire une vague de « Jacksonmania » en comparaison de laquelle l’« Obamania » de ces derniers mois ne fut qu’une plaisanterie. Dès l’annonce de la mort du chanteur, toutes les chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision du monde, ou peu s’en faut, se sont transformĂ©es en « Jackson channels » – « breaking news » oblige. Certaines d’elles, depuis, ne diffusent plus que des clips de l’inventeur du Moonwalk. En France, les grandes chaĂ®nes gĂ©nĂ©ralistes ont elles aussi immĂ©diatement changĂ© leurs programmes, faisant disparaĂ®tre pendant plusieurs jours toute information qui n’Ă©manait pas de Neverland. Plus un mot sur la situation en Iran, sur la guerre en Afghanistan, sur les attentats en Irak. PrioritĂ© Ă  Michael Jackson !

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Depuis, les reportages et les hommages se succèdent en boucle tandis que, de Los Angeles Ă  Tokyo en passant par Paris, Buenos Aires ou Nairobi, des rassemblements spontanĂ©s rĂ©unissent des centaines de milliers d’hallucinĂ©s munis de leurs tĂ©lĂ©phone portables et de leurs lecteurs de mp3. On saura tout sur Jackson, ses origines, sa carrière, ses changements de peau, ses succès (750 millions de disques vendus), ses ultimes rĂ©pĂ©titions, ses derniers instants, ses enfants, ses finances, son hĂ©ritage. On saura tout parce qu’il faut tout savoir. Le tout noyĂ© dans un dĂ©luge de dithyrambes et d’hyperboles. Le plus grand chanteur, les plus grosses ventes, le plus gĂ©nial, le plus crĂ©ateur, le plus, le plus…

Cet Ă©moi planĂ©taire laisse songeur. Le talent, rĂ©el ou supposĂ©, de Michael Jackson n’est pas en cause, pas plus que ses capacitĂ©s de chanteur (et surtout de danseur). Ce qui est en cause, c’est le traitement de l’information par les mĂ©dias. Car le fait est lĂ  : aucun Ă©vĂ©nement dans le monde n’a reçu une telle « couverture » mĂ©diatique depuis les attentats du 11 septembre 2001. Aucun. Si elles se produisaient demain, la mort d’Obama, celle de Poutine, celle du Pape, feraient dix fois moins de bruit. Beaucoup de journalistes professionnels en conviennent d’ailleurs : comment serait-il mĂŞme techniquement possible de donner plus de rentissement Ă  quoi que ce soit ?
D’oĂą la question : la mort de Michael Jackson est-elle vraiment ce qui s’est passĂ© de plus important dans le monde depuis dix ans ?

Les commentaires des « fans » les plus hystĂ©riques donnent eux aussi Ă  rĂ©flĂ©chir. Depuis la Californie, les tĂ©lĂ©visions les ont fait se succĂ©der devant la camĂ©ra pour rivaliser d’affirmations dĂ©lirantes : « Le plus grand chanteur de tous les temps », « L’homme le plus important depuis JĂ©sus-Christ », « C’est la mort d’un gĂ©nie », « Il faudra des annĂ©es pour surmonter ce deuil », etc. Pour les funĂ©railles de « Bambi », près d’un demi-milliard de demandes de tickets ont Ă©tĂ© enregistrĂ©es dans le monde. Les enchères sur e-Bay sont montĂ©es Ă  100 000 dollars pour un ticket. Aux Etats-Unis, oĂą l’hystĂ©rie semble ĂŞtre une composante de la vie sociale, on compte dĂ©jĂ  plusieurs dizaines de suicides. La planète vacille. Naissance d’une nouvelle religion !

Ce n’est certes pas d’hier que des foules immenses sont prĂŞtes Ă  traverser le monde pour assister Ă  un grand Ă©vĂ©nement sportif ou musical, alors que les partis politiques, les syndicats et les Eglises ne touchent plus grand monde – ce qui signifie aussi quelque chose. Mais lĂ , en matière de dĂ©mesure, toutes les frontières ont apparemment Ă©tĂ© franchies.

La distraction, c’est cela. La distraction au sens pascalien : ce qui distrait en dĂ©tournant du reste. Ce qui fait tout disparaĂ®tre sous l’agitation des paillettes, du bruit, des lumières multicolores et des clips. Le « diversity management » que seuls de pervers blasphĂ©mateurs peuvent vouloir troubler.

En septembre 1995, 500 hommes politiques et dirigeants Ă©conomiques de premier plan s’Ă©taient rĂ©unis Ă  San Francisco sous l’Ă©gide de la Fondation Gorbatchev pour confronter leurs vues sur le monde futur. La plupart tombèrent d’accord pour affirmer que les sociĂ©tĂ©s occidentales Ă©taient en passe de devenir ingĂ©rables et qu’il fallait trouver un moyen de maintenir par des procĂ©dĂ©s nouveaux leur sujĂ©tion Ă  la domination du Capital. La solution retenue fut celle proposĂ©e par Zbigniew Brzezinski sous le nom de « tittytainment ». Par ce terme plaisant, il fallait entendre un « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrĂ©e de la planète ».

« We are the world! », chantait Michael Jackson. Quel monde ? Le monde du tittytainment. Un monde sans issue de secours. Soyons franc : on ne se sent pas tellement heureux d’habiter un monde oĂą dĂ©sormais rien, strictement rien, ne compte plus que la mort d’un roi de la pop music.

Alain de Benoist