déc 21 2009

Qu’en est-il de la libertĂ© de la presse en France ?

Par Régis Mex, pour Mecanopolis

La libertĂ© de la presse est l’un des principes fondamentaux des systèmes dĂ©mocratiques, qui reposent sur la libertĂ© d’opinion, la libertĂ© mentale et d’expression. En France, elle a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©e pour la première fois dans la DĂ©claration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Il y est stipulĂ© que « La libre communication des pensĂ©es et des opinions est un des droits les plus prĂ©cieux de l’Homme : tout citoyen peut donc parler, Ă©crire, imprimer librement, sauf Ă  rĂ©pondre Ă  l’abus de cette libertĂ© dans les cas dĂ©terminĂ©s par la Loi ». S’il est habituellement consensuel de dire que la libertĂ© de la presse est fortement bridĂ©e dans la plupart des pays du monde, nous pourrions lĂ©gitimement Ă©mettre de sĂ©rieuses interrogations quant au respect de cette dernière dans nos pays dits dĂ©mocratiques que nous considĂ©rons habituellement comme un havre de civilisation qui se doit de dispenser ses inĂ©galables lumières au reste du globe. Pour disposer d’une vue d’ensemble sur la question, nous allons aborder trois points essentiels, qui sont les censures de la libertĂ© d’expression en France, le fonctionnement gĂ©nĂ©ral des mĂ©dias et leur financement, pour terminer par une vue globale de la nature de ces derniers.

Libertédelapresse

La notion même de liberté est passablement floue dans la langue française. Si le plus grand nombre de gens s’accorderait à dire que la liberté consiste à faire ce que l’on veut quand on le veut sans être entravé par quelque contrainte que ce soit, le bon sens dirait plutôt qu’être libre, c’est savoir agir de la meilleure manière possible dans l’observance des règles auxquelles notre marge d’action est soumise. En somme, c’est dans l’accroissement de ses responsabilités que l’on trouve plus de liberté. Dans le cas de la presse, donc, il s’agit de repérer les responsabilités et les règles que l’on impose aux journalistes pour pouvoir se faire une idée un tant soit peu pertinente de sa marge de manœuvre.

Pour ce qui est de la presse écrite, il est essentiel de savoir que la matière première des quotidiens est fournie par la majeure agence de presse, l’Agence France-Presse (AFP). Elle a donc une influence considérable, car beaucoup de journaux se contentent souvent de récupérer ses nouvelles pour toucher leur public. L’AFP était un établissement d’État jusqu’en 1957. Elle dispose aujourd’hui d’un nouveau statut censé garantir son indépendance rédactionnelle, mais ses recettes proviennent pour moitié de ses clients, pour moitié de l’État. Les batailles homériques qui entourent la nomination très politique de son président ont tendance à montrer que l’AFP n’est pas réellement neutre.

D’autre part, le travail des journalistes de tous bords est soumis au contrôle de leur rédacteur en chef, qui veille au respect de la ligne éditoriale d’une publication ou d’un journal audiovisuel. S’il juge qu’une partie de la production qui lui est présentée est indécente, il peut la supprimer, ce qui est une forme de censure indirecte. Le contrôle des rédactions passe par la réduction de leur nombre. On a assisté à une concentration sans précédent de la presse quotidienne depuis la Libération. Les journalistes, s’ils sont enregistrés par la Commission de la carte où siègent des représentants du Premier ministre, ou si l’administration le décide discrétionnairement, font bénéficier leurs employeurs de cotisations sociales réduites et en bénéficient eux-mêmes, ainsi que d’une déduction fiscale supplémentaire. Les journaux doivent, eux, être enregistrés par la Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP, instance dont le travail est peu médiatique mais qui a pourtant un rôle capital) où siègent d’autres représentants du Premier ministre pour bénéficier du taux réduit de TVA à 2,1% au lieu de 19,6%. Ils bénéficient alors aussi de tarifs ultra-préférentiels à La Poste. À ce subventionnement indirect s’ajoute un subventionnement direct par les services du Premier ministre des quotidiens nationaux. Le refus ou le retrait d’un de ces agréments vaut toutes les censures : il condamne généralement le journal concerné à la faillite immédiate. Et s’il survit, il est réduit à la marginalité sur un marché assisté où ne s’appliquent pas les règles de la libre concurrence.

Dans le cas de la publication de livres, il ne suffit pas de trouver un éditeur : encore faut-il qu’il soit mis à la disposition des libraires, ce qui est le travail des diffuseurs. Les sociétés assurant ce service peuvent très bien refuser d’afficher l’éventuel livre dans leur catalogue, condamnant ledit ouvrage à être distribué quasiment sous le manteau par des réseaux improbables.

La liberté de la presse ne peut s’apprécier qu’au regard de l’appareil judiciaire qui en garantit l’harmonieux fonctionnement. Au XIXe siècle, Georges Clémenceau se battit pour que les journaux ne soient pas jugés en correctionnelle par des magistrats nommés par l’État, mais par des jurys populaires. Cette procédure indispensable a été supprimée par le Gouvernement provisoire et jamais rétablie. Là encore, si les chambres spécialisées sont tenues par de fins juristes, il suffit d’observer les batailles qui entourent la nomination de ces magistrats pour mesurer le caractère politique de leur fonction.

Les journaux et Ă©missions tĂ©lĂ©visĂ©es, de leur cĂ´tĂ©, sont contrĂ´lĂ©s par le CSA, Conseil SupĂ©rieur de l’Audiovisuel, qui est un organisme de l’État français. Jouissant d’un statut d’autoritĂ© indĂ©pendante, il dĂ©livre des autorisations d’Ă©mettre aux radios privĂ©es et aux chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision privĂ©es, nationales, rĂ©gionales ou locales selon le bon vouloir de ses neuf conseillers nommĂ©s par l’État. En guise d’aperçu de ce que le CSA est capable de faire, il faut savoir qu’en avril 2002, le CSA a Ă©crit Ă  France TĂ©lĂ©visions après le passage du journaliste Thierry Meyssan dans une Ă©mission de Thierry Ardisson et lui a ordonnĂ© de ne plus lui donner la parole Ă  propos des attentats du 11 septembre, dont il infĂ©rait la responsabilitĂ© au gouvernement des États-Unis. Une copie de cette lettre a Ă©tĂ© adressĂ©e Ă  tous les mĂ©dias audio-visuels sous convention. Depuis, Meyssan n’a plus Ă©tĂ© invitĂ© sur une chaĂ®ne française, y compris lorsque Arte a consacrĂ© une soirĂ©e complète Ă  le mettre en cause.

Bien que les médias privés soient importants aujourd’hui, il n’en a pas toujours été ainsi en France. Charles De Gaulle entrant dans Paris promulgue, le 26 août 1944, une ordonnance rédigée à Alger qui nationalise toute la presse écrite et audiovisuelle. La France est le seul État non communiste à avoir jamais procédé de la sorte. L’idée de l’époque est que pour être objective, la presse doit être un service public. L’État devient le garant de la Vérité à défaut d’être celui de l’esprit critique. Ce n’est qu’en 1954 que Pierre Mendès-France privatisera la presse écrite. Il faudra attendre 1982 pour que François Mitterrand, devenu président de la République, privatise partiellement la radio, et 1986 pour que Jacques Chirac privatise partiellement la télévision.

Au niveau du fonctionnement et du financement des agences de presse, nous allons à nouveau opérer une distinction entre presse écrite et audiovisuelle en prenant des exemples éloquents de médias privés.

Prenons l’exemple du Figaro pour la presse Ă©crite : Le Figaro est une filiale de la Socpresse dont le prĂ©sident est l’industriel et sĂ©nateur Serge Dassault. En 2009, selon le magazine Forbes, il est le 90e homme le plus riche du monde avec une fortune estimĂ©e Ă  plus de cinq milliards de dollars. Serge Dassault a expliquĂ©, en 2004, que les journaux doivent diffuser des « idĂ©es saines », car « nous sommes en train de crever Ă  cause des idĂ©es de gauche ». « J’espère que vous allez cesser de former des journalistes de gauche ! » avait-il ainsi lancĂ© Ă  des responsables du Centre de formation des journalistes. Il refuse que son journal publie, en aoĂ»t 2004, un entretien avec Andrew Wang, dans le cadre de l’Affaire des frĂ©gates de TaĂŻwan (l’entretien est finalement publiĂ© dans le magazine Le Point du 9 septembre 2004). Ă€ la suite de ses propos sur la subordination du journal Ă  son propriĂ©taire, des troubles surgissent pendant quelques mois au sein de la rĂ©daction. En octobre 2008, le journal Le Monde rapporte des tĂ©moignages de journalistes du Figaro qui se plaignent de la pression exercĂ©e par Serge Dassault sur la rĂ©daction. En fĂ©vrier 2008, Pascale Pascariello, journaliste de France Inter, est prise Ă  partie par le service d’ordre, après avoir posĂ© des questions lors d’une rĂ©union publique organisĂ©e par Serge Dassault. Le 19 juin 2008, Serge Dassault dĂ©clenche une nouvelle polĂ©mique en dĂ©clarant qu’il juge « anormal » d’aider les chĂ´meurs, « des gens qui ne veulent pas travailler ». Sur iTĂ©lĂ©, en juillet 2008, il avait Ă©galement fait part de son admiration pour l’organisation chinoise du travail, a vantĂ© les mĂ©rites des ouvriers chinois « qui travaillent 45 heures par semaine et dorment dans leurs usines », s’est dĂ©solĂ© de l’existence des grèves et des syndicats et a dit soutenir une plus grande flexibilitĂ© pour les entreprises. Nous sommes en droit de nous demander quelle part de libertĂ© et d’objectivitĂ© existe dans un mĂ©dia qui est sous la coupe de quelqu’un comme Serge Dassault…

Même un journal à la réputation plus neutre comme Le Monde ne fait pas figure d’exception dans les critères de rentabilité. Dans l’essai « La face cachée du Monde », Pierre Péan affirmait, entre autres, que l’équipe dirigeante du journal avait pris le parti de s’orienter vers une logique commerciale, faisant fi des règles déontologiques et usant des techniques de désinformation. Les critiques pointaient également du doigt certains partis-pris éditoriaux. D’autre part, un employé du Monde avait été licencié peu de temps après cette publication pour « cause réelle et sérieuse » portant « atteinte à l’entreprise » dans laquelle il travaillait, pour avoir critiqué l’absence de réaction du Monde aux critiques de l’essai de Pierre Péan.

Le 9 novembre 2005, selon Le Canard enchaĂ®nĂ© du 16 novembre 2005, Nicolas Sarkozy convoque au ministère de l’IntĂ©rieur le prĂ©sident-directeur gĂ©nĂ©ral des Éditions First, Vincent Barbare, pour le menacer de « foudres judiciaires et variĂ©es ». Cette maison d’Ă©dition s’apprĂŞtait Ă  publier le 24 novembre l’ouvrage signĂ© de ValĂ©rie Domain, journaliste Ă  Gala, et intitulĂ© CĂ©cilia Sarkozy, entre le cĹ“ur et la raison. Dans une interview du Parisien publiĂ©e le 18 novembre 2005, CĂ©cila Sarkozy indique que c’est elle qui a alertĂ© son mari sur la sortie du livre. « Je ne souhaite pas que ma vie privĂ©e soit mĂ©diatisĂ©e », a-t-elle affirmĂ©. L’auteur affirme quant Ă  elle que CĂ©cilia Sarkozy Ă©tait parfaitement au courant de la teneur du livre. ValĂ©rie Domain souhaite que son ouvrage soit publiĂ© et est entrĂ©e en contact avec l’Ă©diteur Fayard. MalgrĂ© des pressions d’Arnaud Lagardère, directeur du groupe Hachette, sur Claude Durand, directeur de Fayard, la biographie de CĂ©cilia Sarkozy par ValĂ©rie Domain a Ă©tĂ© publiĂ©e le 8 fĂ©vrier 2006 et tirĂ©e Ă  100 000 exemplaires sous le titre Entre le cĹ“ur et la raison sous forme de roman aux Ă©ditions Fayard. CĂ©cilia avait donnĂ© son accord pour cette biographie avant de se raviser après de multiples entretiens avec l’auteur. Du fait des menaces de poursuites judiciaires par le couple Sarkozy, CĂ©cilia y apparaĂ®t sous le nom de « CĂ©lia Michaut-Cordier, Ă©pouse d’un homme politique influent ». « Une femme quitte un homme pour un autre. Homme de pouvoir, cet autre la voit Ă  son tour lui Ă©chapper pour un troisième. Dès lors, il n’a de cesse de la reconquĂ©rir » rĂ©sume l’auteur.

Reprise d’un article de Yann Chollet, journaliste indĂ©pendant et auteur du livre « 7 jours sur 7 Ă  votre service »Â : « La censure existe sous couvert d’une relation allĂ©chante du genre « j’achète une campagne de pub dans ton journal et tu me protèges sur cette affaire ». Et je comprends mieux pourquoi des journalistes de journaux dits de gauche (Canard EnchaĂ®nĂ©, libĂ©ration…) prĂ©fèrent dĂ©molir la SNCF ou critiquer les mĂ©chantes multinationales US plutĂ´t que de s’attaquer Ă  nos gentilles multinationales françaises, toutes socialement responsables et Ă©thiques. Fin 2002, une journaliste dite  » d’investigation  » du magazine Capital, m’explique vouloir parler de mon livre et rĂ©vĂ©ler l’affaire des 60 procès dont la chaĂ®ne Formule 1 est la mire. Au final, cette journaliste passera par la Tour Montparnasse, siège du PDG ACCOR et Ă©crira un article exposant une image très positive du groupe. Mon livre n’est mĂŞme pas citĂ©, les arguments contradictoires invisibles. Je prĂ©viens la rĂ©daction du magazine que la mĂ©thode utilisĂ©e par leur journaliste ne respecte pas la dĂ©ontologie de la profession. Je menace de rĂ©vĂ©ler cette erreur et rapidement le rĂ©dacteur en chef m’offre un droit de rĂ©ponse. D’autres exemples identiques suivront concernant mon ouvrage, dans la presse française. Nicolas Beau du Canard EnchaĂ®nĂ©, me dira de façon dĂ©daigneuse au tĂ©lĂ©phone :  » On ne se paye pas ACCOR comme ça « . Surprenant ! Le rĂ©dacteur en chef de  » Nouvel Ouest  » m’expliquera clairement, sans dĂ©tour, ĂŞtre en tractation  » partenariat publicitaire  » avec le groupe ACCOR et qu’il ne pourra pas parler de mon livre. Par Yann Chollet. Journaliste indĂ©pendant et auteur du livre  » 7 jours sur 7 Ă  votre service « . A travers un exemple simple et concret, exposons la subtilitĂ© de cette dĂ©rive. En 2002, j’Ă©cris un livre  » 7 jours sur 7 Ă  votre service  » aux Ă©ditions du Vent, qui dĂ©voile l’exploitation des humains dans l’hĂ´tellerie Ă©conomique. A travers mon tĂ©moignage, mes propres souffrances vĂ©cues, j’expose en 287 pages une rĂ©alitĂ© dĂ©nonçant l’esclavage des temps modernes. A plus de 80 heures par semaine pour un SMIC, le mot n’est peut-ĂŞtre pas assez fort. Comme contre-attaque,  » le groupe ACCOR, impliquĂ© dans l’ouvrage sous l’anagramme du groupe ROCCA  » comme l’expose Philippe Cohen dans un article publiĂ© dans Marianne, ne tente rien contre le livre directement, en connaissance de cause. Par contre, c’est Ă  travers une vĂ©ritable campagne de dĂ©sinformation que ce groupe impose le silence autour de mon ouvrage, qui par ailleurs se vend hors rĂ©seau traditionnel, Ă  plus de 1.800 exemplaires. Des dizaines de gĂ©rants me tĂ©moignent leur reconnaissance après lecture. »

FondĂ© sous l’Ă©gide de Jean-Paul Sartre, le premier numĂ©ro paraĂ®t le 18 avril 1973. PositionnĂ© Ă  l’extrĂŞme gauche Ă  ses dĂ©buts, LibĂ©ration Ă©volue vers la gauche sociale-dĂ©mocrate au dĂ©but des annĂ©es 1980, suite au dĂ©part de Jean-Paul Sartre. En 1978, le journal n’a dĂ©jĂ  plus rien de maoĂŻste : Serge July le dĂ©crit alors comme « libĂ©ral-libertaire ». Le journal reprend le titre d’un journal de la RĂ©sistance, LibĂ©ration qui Ă©tait dirigĂ© par Emmanuel d’Astier de la Vigerie. En proie Ă  de graves difficultĂ©s financières et Ă  une baisse de sa diffusion depuis le dĂ©but du XXIe siècle, LibĂ©ration a aujourd’hui pour actionnaire de rĂ©fĂ©rence Édouard de Rothschild (38,87%), ancien membre de la commission exĂ©cutive du CNPF et grande fortune française. Son siège social est au 11 rue BĂ©ranger Ă  Paris, dans le 3e arrondissement.

Au niveau de la presse télévisée, parlons de TF1, dont l’actionnaire principal est le groupe Bouygues, qui situe ses services dans les télécoms/médias et la construction (routes, immobilier…). L’ancien PDG de TF1, Patrick Le Lay, expliquait la mission de sa chaîne ainsi : « Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » Au vu du programme nettement commercial de TF1, on ne peut douter que c’est effectivement cette stratégie-là que la première chaîne de France met en application. Or, on peut se demander quelle est la crédibilité d’un journal télévisé paraissant sur une chaîne qui affirme un tel état d’esprit, d’autant plus qu’une personne qui a été divertie avant de regarder un journal parlé sera sans doute plus susceptible d’en avaler tout le contenu sans faire appel à la réflexion.

Toutes les autres chaĂ®nes privĂ©es connues et une multitude d’autres de moindre importance sont, comme TF1, possĂ©dĂ©es par des entreprises puissantes qui ont diversifiĂ© leurs actions dans plusieurs secteurs rentables, comme Bouygues. Par exemple, les chaĂ®nes de radio et de tĂ©lĂ©vision RTL font partie de RTL Group, le plus grand groupe de tĂ©lĂ©vision et radiodiffusion europĂ©en et premier producteur d’Ă©mission du monde, avec 45 chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision et 33 rĂ©seaux de radio dans onze pays europĂ©ens. Ce groupe est lui-mĂŞme dĂ©tenu par le gĂ©ant des mĂ©dias allemand Bertelsmann. Cette mĂŞme multinationale est spĂ©cialisĂ©e dans la presse Ă©crite, et possède notamment Random House, la première maison d’édition au monde. Barack Obama a notamment choisi Random House comme Ă©diteur pour ses mĂ©moires intitulĂ©es « Les rĂŞves de mon père ». Il est aussi bon de savoir que le n°2 mondial de l’édition, Hachette, est dĂ©tenu par le groupe Lagardère, dont les deux principales sociĂ©tĂ©s sont Lagardère MĂ©dia (Europe 1, Virgin Radio, Virgin 17, Hachette Filipacchi MĂ©dias, MCM, RFM, …) et EADS, qui occupe la deuxième place mondiale dans l’industrie spatiale, aĂ©ronautique et de dĂ©fense). Bertelsmann possède aussi une cinquantaine de magazines dont Stern, Capital, Geo, Gala.

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À la lumière de toutes ces informations, nous pouvons nous faire une idée pertinente de la nature de la presse, et si je devais la résumer en deux principes, je les nommerais rentabilité et justification du pouvoir en place. Pour ce qui est de la première assertion, suivons une réflexion élémentaire qui nous fait effectivement savoir que personne ne se lance dans une activité qui ne lui rapporte rien ou qui le fait travailler à perte, et que les grands vecteurs de la presse doivent assurément bénéficier de bases financières solides pour bénéficier des moyens qu’ils possèdent. Et il se trouve qu’en effet, comme nous l’avons dit, les plus grands médias, ceux qui touchent le plus grand nombre de personnes et qui jouissent de la plus grande estime, sont soit détenus par des entreprises qui recherchent bel et bien le profit, soit par l’État, et lorsqu’il s’agit de chaînes de télévision, cela implique le contrôle du type d’informations qui apparaît dans leurs journaux parlés et du recrutement de ses journalistes. En plus de cela, nous avons vu que de multiples processus de censure plus ou moins directs existent tant dans la presse écrite que dans le domaine de l’audiovisuel. Il faut donc que l’information diffusée ait, d’une part, une teneur commerciale, ce qui implique qu’elle fasse part à son public de messages destinés à le toucher, comme de la vulgarisation de l’information fortement axée sur l’émotivité, des faits divers de toutes sortes, ainsi que des nouvelles sur les sports ou même sur des célébrités. Cette stratégie commune à tous les médias importants sert leur deuxième but essentiel : la justification du pouvoir en place. On aurait effectivement tort de penser que le secteur privé permet plus de liberté d’expression que l’État : si l’État a intérêt à dissimuler les informations qui sont susceptibles de remettre en cause la politique qu’il mène, il n’en va pas différemment avec les entreprises qui possèdent des pans de l’information. Ce qu’elles font est tout à fait similaire, à la seule différence que le résultat est pire encore. L’orientation clairement pro-capitaliste de leur ligne éditoriale a également pour but de défendre l’élite des ultra-libéraux et de ne pas permettre de critiques significatives du système en place. La presse d’État et la presse privée partagent donc le même intérêt existentiel, qui est la préservation des politiques économiques et sociétales sur lesquelles les secteurs public et privé s’entendent parfaitement. Elles détournent alors majoritairement l’attention de leurs lecteurs et de leur auditoire sur des faits et des problèmes futiles, vulgarisés ou déformés à coups de propagande, ce dont ces derniers raffolent par ailleurs le plus.

De ce système discrètement verrouillé, il résulte une presse fade et révérencieuse dont le public se désintéresse, préférant souvent s’informer par d’autres moyens. On estime que 57% de la population lit les journaux. Ces mêmes journaux en sont réduits à combler leurs colonnes par des faits divers des plus courants aux plus sordides, choisis arbitrairement parmi tant d’autres, ou encore par des rubriques entières consacrées aux sports, pour compenser toute la rétention d’informations et le manque cruel d’analyse qui concernent les sujets politique et économique qui devraient être l’une des préoccupations majeures des citoyens dignes de ce nom. Malheureusement, l’écrasante majorité de la population n’a cure de ce qui se fait d’important : elle se moque éperdument des idéaux de justice et d’équité, et réagit très peu aux injustices qui la frappent de plein fouet, même lorsqu’elle voit nettement les droits pour lesquels ses ancêtres se sont battus si longtemps et si ardemment leur échapper. Les gens préfèrent se laisser aller au cortège d’émotions et de niaiseries par lesquelles on les dirige aisément dans le sens que l’on désire, et qui est l’instrument principal sur lequel se sont toujours appuyées les propagandes de tous bords.

Ils ont besoin que l’on pense pour eux, de se rassurer de la logique manichéenne internationale qui leur est si abondamment diffusée et qui leur dit qu’il y a, dans le monde, un axe du bien, dans lequel ils ont la chance inestimable de vivre, et de l’autre un axe du mal, peuplé de méchants qui ne rêvent que de détruire leur joli paradis. Ils ont besoin de voir un homme providentiel faire son apparition soudaine pour résoudre miraculeusement tous les problèmes, qu’ils acclament avec véhémence pour le mettre au pouvoir mais pour se désintéresser ensuite de ce que leur messie y fait, et ne se rendent alors pas compte que, comme tous ses prédécesseurs, il trompe les serments qu’il leur avait tenus. Cette bêtise permet à la censure de la presse de se radicaliser. Depuis l’accession de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, la France est devenue le premier pays européen en termes de perquisitions dans les rédactions et de journalistes mis en examen ou placés en garde-à-vue. Mais évidemment, la population accorde trop peu d’importance à ses acquis et à sa liberté pour daigner les défendre. Ce n’est pas que la liberté d’expression ne soit pas absolue qui est choquant, car il serait normal de laisser, en toutes circonstances, des règles de base qui empêcheraient la diffusion d’idées haineuses, diffamatoires ou extrémistes. Mais au vu de tout ce dont nous avons parlé, il est clair que la liberté de la presse se trouve aujourd’hui si limitée qu’elle est devenue un vecteur de propagande où seules les idées utiles à l’appui d’idéologies sélectionnées sont autorisées. Pourtant, la subtilité de notre système est de faire croire que le fait que des scandales liés à la corruption de politiciens puissent faire la une des journaux, ou encore que chacun soit en mesure de critiquer la personne du président sont autant de preuves de liberté d’expression. Cela rassurera alors les gens, et les esprits petits bourgeois diront alors : « Vous voyez que nous sommes libres, puisque nous pouvons nous exprimer ainsi. » On trouvera nos dirigeants bien bons de tolérer de telles excentricités, qui sont en réalité aussi futiles que vaines. Nous ne manquerons pas non plus de voir moult personnages réputés proposer des solutions humanistes et miraculeuses aux problèmes qui surviennent en temps de crises (qui, rappelons-le, ne sont dues qu’aux aléas incontrôlables d’un système et non pas aux élites dirigeants qui n’ont soi-disant plus été maîtres de la situation). Mais cela n’en restera jamais qu’au stade de proposition hypothétique, car aucune information ou idée qui pourrait réellement changer le système, et donc menacer les privilèges auxquels ceux qui en bénéficient s’agrippent, ne pourra filtrer ou être appliquée sans leur consentement. On ne peut donc plus parler de liberté, et ceux qui sont encore séduits par l’argument d’autorité et la preuve sociale qui sont associées aux médias puissants et à leurs éminents journalistes sont soit mal informés, soit très naïfs.

Régis Mex, pour Mecanopolis

sept 20 2009

Crise économique et délires médiatiques

Un an après la crise de subprime et la faillite retentissante des grandes banques américaines, notamment la banque Lehmann Brothers, les mass medias des pays capitalistes, euphoriques, pavoisent et exultent. Ça y est, le pire a été évité, on voit enfin le bout du tunnel et la crise est derrière nous. Comme pour nous convaincre que la crise est surmontée et que tout ou à peu près tout est rentré dans l’ordre, les mass medias en France qui, rappelons le au passage, sont contrôlées par deux marchands d’armes (Lagardère et Dassault) et par un entrepreneur en travaux publics (Bouygues) recourent ostensiblement à l’argument d’autorité en citant des noms d’experts et d’économistes célèbres, Stieglitz, Fitoussi, Cohen & CO. Puisque ces soi-disant sommités intellectuelles nous disent que la crise est finie et que l’on s’achemine vers une sortie imminente de crise, nous leur demandons de produire leurs preuves et leurs critères sur lesquels ils se fondent pour nous faire croire que le monde capitaliste est enfin sorti d’affaire.

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À écouter ces économistes et experts attitrés, il n’y a pas eu effondrement de l’économie entraînée par une cascade de faillites de banques et de grosses entreprises comme les constructeurs automobiles. Ce redressement de la situation est dû à l’intervention rapide et efficace des États et de la banque Européenne et à une bonne et saine gestion de la crise. On oublie cependant une chose que ces économistes et ces experts attitrés qui occupent à longueur de journée l’espace médiatique et qui profèrent ce genre d’inepties sont d’abord et avant tout des individus organiquement liés aux intérêts des États et du Capital qui les nourrissent et qui les engraissent (comme l’engraissage des animaux d’élevage par les produits anabolisants) pour ensuite s’en servir comme une caution scientifique et comme instrument pour leur propagande politique. Il faut bien décortiquer et examiner à la loupe leurs discours et leurs arguments pour se rendre compte de leurs chamailleries et de leurs affabulations. Il est vrai que le pire a été évité de justesse mais la question qui se pose aussitôt : pour qui ? Le pire a en effet évité non pas pour les sociétés capitalistes qui elles, sont plongées comme toujours d’ailleurs depuis deux siècles dans des crises chroniques et endémiques mais seulement pour le grand Capital, les banques et les constructeurs d’automobiles. Le monde capitaliste est en crise profonde comme il n’en a jamais connu auparavant et la crise du capitalisme continue et s’aggrave jour après jour et rien ne semble arrêter cette descente en enfer. Dans cette crise, nous avons eu la preuve irréfragable que les États qui prétendent représenter l’intérêt général, sont sous les bottes du Capital et ils se sont révèles comme par le passé, les véritables serviteurs des monopoles. Nous avons pu remarquer que les États et la Banque Centrale Européenne se sont levés comme un seul homme pour venir en aide des banques et des constructeurs d’automobiles menacés de faillite en les renflouant à coup de milliards d’euros alors que les responsables politiques affirmaient quelques jours avant l’éclatement de la crise que les caisses étaient vides et que selon les termes de François Fillon, la France était en faillite imminente. Cette mobilisation sans précédent des États en faveur du grand Capital montre une fois de plus que les États dans un système capitaliste n’ont d’autres fonctions que de réprimer les classes exploitées et d’intervenir le moment venu pour servir les intérêts du Capital.

Ceux qui pensent que la crise est derrière nous et que le pire a été évité de justesse se trompent lourdement et prennent leurs désirs pour des réalités, car le système capitaliste est incapable de fonctionner par ses propres moyens endogènes et de surmonter par lui-même ses propres crises endémiques et permanentes selon la main invisible d’Adam Smith et la sacro sainte loi du marché. Pour surmonter ses crises chroniques endémiques, le système capitaliste a besoin de deux béquilles: un État répressif d’un côté et une myriade d’institutions spécialisées dans le lavage des cerveaux de l’autre. Si le système capitaliste est en crise permanente, cela est dû à des éléments structurels contradictoires qui empêchent son bon fonctionnement. Car le système capitaliste est fondé sur la logique de l’accumulation du capital et c’est justement cette logique de l’accumulation du capital qui le plonge dans des crises endémiques et permanentes sans fin et qui l’empêche de s’autoréguler par lui-même. Il faut savoir que l’économie capitaliste n’est pas une économie faite pour satisfaire les besoins humains mais pour générer des richesses et de l’argent pour une poignée de profiteurs et d’exploiteurs. C’est pourquoi l’économie capitaliste est traversée sans cesse par des contradictions insurmontables, celles de la surproduction et de la sous-consommation, de l’abondance et de la pénurie, et des richesses et de la paupérisation.

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Les crises endémiques du mode de production capitaliste sont engendrées par cette loi fondamentale, la baisse tendancielle du taux de profit. En effet, la surproduction inhérente au capital créateur de plus-value est par définition liée à la pénurie et à la sous-consommation. Le couple surproduction – pénurie est inscrit dans tout le cours du capital, car sa « productivité », c’est-à-dire sa capacité de faire des profits, est en diminution constante tout au long du cycle et au fur et à mesure de la baisse du taux de profit. Cela signifie concrètement que sur une composition organique déterminée du capital, une même somme de valeurs rapporte de moins en moins de profits de sorte que la masse énorme de capital se valorise toujours péniblement. Le capital qui est par définition production de plus-value ne peut plus alors fonctionner en tant que tel, se reproduire tout entier. Le capital non valorisé ou dévalorisé est un capital détruit, mort, un capital cadavérique. La crise est ainsi le tournant où la surproduction se mue en pénurie de capital. Ce renversement s’effectue lorsque la masse de plus-value extorquée(heures de travail non payés) ne suffit plus à valoriser la masse du capital accumulé. Surproduction ne signifie pas autre chose que surproduction de moyens de production qui entraîne à son tour chute du taux d’exploitation au-dessus d’un certain niveau, perturbations et arrêts du procès de production capitaliste.

Le système capitaliste est donc une économie qui est en crise permanente et il ne connaît aucun répit. Les schémas et les cycles Juglar, Schumpeter etc sont faux, car il est impossible de tracer des frontières entre les périodes de crises du capitalisme et celles où il ne l’est pas. Il est faux de dire qu’à telle période, il y a crise et qu’à telle autre période, il n’y en a pas. Les périodes de crise ou de non-crise correspondent en réalité à des crises de surproduction soit générales soit partielles. Les crises de surproduction généralisées ont trouvé leurs solutions dans deux guerres mondiales qui ont fait plus de cent millions de morts. Quels sont les critères qui délimitent les périodes de crises ou de non crises ? il n’y en a aucun, car on retrouve aussi bien pendant les crises ou que dans celles de non-crise, les mêmes effets immuables: licenciement massif de salariés jetés sur le pavé ; faillite de capitalistes qui, privés de la manne des profits, arrêtent leurs usines et leurs machines encore en état de fonctionner. Les crises partielles du capitalisme sont maquillées par le système de crédit qui a porté à l’éléphantiasis la production dans tous les secteurs. Le système de crédit a été conçu comme une solution alternative aux guerres sanguinaires et aux champs de bataille pour conjurer les crises en donnant un certain pouvoir d’achat aux salariés. Mais il ne suffit pas de distribuer de l’argent pour doper ou droguer l’économie, harmoniser production et consommation et remédier au déséquilibre entre la surproduction et la sous-consommation. Ce n’est pas parce que l’on met plus d’argent en circulation que l’on résorbera la surproduction, car l’argent est lié aux revenus et directement ou indirectement à l’emploi d’une part et à la masse et à la qualité de la production d’autre part. La surproduction et donc la mévente fait baisser les salaires et les profits entraînant licenciement dans telle branche ou dans telle autre.

INSTRUMENTALISATION DES CRISES DU CAPITALISME

Les crises endémiques du mode de production capitaliste sont du pain béni pour les classes dominantes et la propagande politique s’en sert comme arme psychologique pour domestiquer les classes exploitées et pour opérer des restructurations et délocalisations en vue de l’augmentation de la rentabilité et de la productivité du capital investi. Les crises du capitalisme sont instrumentalisées pour lutter contre cette inflexible et redoutable loi, qu’est la baisse tendancielle du taux de profit. La propagande politique dans les Etats capitalistes en crise joue sur la peur du chômage pour redonner légitimité au Capital et faciliter la mise en œuvre de plans libéraux d’austérité. La propagande capitaliste utilise le chômage de masse pour légitimer la surexploitation de la force du travail. Rappelons que les deux formes principales d’exploitation qui sont inhérentes au système capitaliste sont : l’augmentation de la durée de la journée de travail et la diminution du salaire. Le but de la propagande politique consiste à faire un bon usage de la crise pour paralyser la combativité des salariés et pour semer la peur et la panique psychique au sein des classes exploitées. Quand les classes exploitées sont gagnées par la peur, elles sont paralysées et elles sont incapables de mener des actions contre les politiques libérales visant à augmenter la durée du travail et à baisser les salaires. La crise doit être systématiquement exploitée pour cultiver la résignation populaire en jouant systématiquement sur la peur du chômage qui apparaît lui-même dans cette perspective comme un appui inappréciable pour les classes capitalistes. Exploité à bon escient, le chômage de masse, permanent et menaçant, est un rouage essentiel dans le fonctionnement du système capitaliste. Un vieil adage du capitalisme infantile doit être sans cesse présent à l’esprit de chaque salarié: si deux patrons courent après un ouvrier, le salaire monte mais si deux ouvriers courent après un seul patron, le salaire baisse. Hors de ce précepte, point de salut. Un chômeur de plus, c’est une véritable aubaine pour le capitaliste et le chômage apparaît comme le début de la sagesse sociale. L’insécurité de l’emploi et la hantise du chômage ont pour but d’affaiblir la résistance et la combativité des individus abattus moralement et psychologiquement. Les crises endémiques ont toujours été une aubaine pour les États et les classes capitalistes qui s’en servent comme un mode de gestion de la société. Il suffit tout simplement de faire un bon usage des crises du capitalisme pour domestiquer le peuple et les masses en leur apprenant le civisme économique et politique ainsi que l’obéissance aveugle aux ordres et aux injonctions de leurs maîtres et leurs donneurs d’ordre. À cet égard, les crises jouent un rôle pédagogique, car elles modifient la posture psychologique des peuples et des masses qui sont obligés de subir toute leur vie les effets ravageurs et destructeurs de la loi de la jungle capitaliste.

Faouzi ELMIR

Les caricatures sont issues du blog de Bench

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