jan 13 2010

Après les minarets, la Suisse va-t-elle interdire la circoncision ?

C’est le quotidien suisse-alémanique Tages-Anzeiger qui le révèle dans son édition d’hier : un délégué du parti des « Verts » demande un débat sur la circoncision. Consternation des musulmans et des juifs en Suisse.

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«Vouloir lancer un débat sur ce sujet, c’est jeter de l’huile sur le feu », indique Hafid Ouardiri, ancien porte parole d’une mosquée de Genève

Diego Hätenschwiler, membre du bureau du Parti écologiste suisse, considère que la circoncision est une « atteinte à l’intégrité physique » comparable à l’excision, et c’est pour cette raison qu’il veut que le sujet soit discuté lors de la prochaine séance de son parti. « C’est un sujet dont on a très peu parlé en Suisse. Il faut briser ce tabou et en discuter »affirme-t-il au Tages-Anzeiger.

Un autre tabou qu’il faudrait songer à briser est celui de l’islamophobie, mais apparemment, le parti des Verts est plus prompt a jouer la surenchère sur le terrain de l’extrême droite, qui a obtenu, il y a quelques semaines, l’interdiction de la construction des minarets en Suisse.

Interrogé à son tour, Hafid Ouardiri, ancien porte-parole de la mosquée du Petit-Saconnex (Genève), apprécie fort peu cette prise de position : « Cette question n’a pas à être débattue. La circoncision appartient à la tradition abrahamique à laquelle nous tenons et représente un élément d’hygiène important. Vouloir lancer un débat sur ce sujet, c’est jeter de l’huile sur le feu ».

Sabine Simkhovitch-Dreyfus, vice-présidente de la Fédération suisse des communautés israélites de Suisse, se dit interloquée par la proposition des Verts. « C’est l’ouverture d’un débat dont on sait où il commence mais dont on ne sait pas où il finit. Le contexte général de remise en question de toute une série d’acquis dans le domaine de la liberté religieuse est inquiétant. On remet en cause un élément fondamental de la pratique des juifs et des musulmans en Suisse et qui ne nuit en rien à leur intégration. »

Spencer Delane, pour Mecanopolis

Avec les infos des quotidiens Tages-Anzeiger et Le Matin

Spencer Delane

jan 06 2010

L’exportation de gaz GNL, réel enjeu des tensions actuelles au Yémen ?

Simple coïncidence dans ce monde de brut ? Alors que début novembre, le Yemen est devenu un exportateur de gaz naturel liquéfié (GNL ou LNG), grâce à la mise en oeuvre de nouvelles installations dans le Golfe d’Aden – dont Total possède près de 40% – l’ambassade de Grande-Bretagne à Sanaa a été fermée dimanche, après celle des Etats-Unis. Raisons invoquées : des menaces d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique, faisant notamment suite à l’attentat raté de Noël sur le vol Amsterdam-Detroit.

Alors, 2010 : l’année de la guerre du gaz ? L’avenir du Yemen et de l’Ukraine nous le dira …

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« L’ambassade a été fermée aujourd’hui par mesure de précaution, de crainte d’éventuelles réactions d’Al-Qaïda« , a ainsi affirmé dimanche un responsable yemenite au sujet de l’ambassade  britannique. Tout en indiquant que l’ambassade n’avait pas reçu « de menaces directes d’Al-Qaïda« .

« Certaines indications laissent penser qu’Al-Qaïda prépare un attentat contre un objectif à Sanaa, peut-être notre ambassade », a déclaré quant à lui à la chaîne CNN John Brennan, conseiller d’Obama pour la sécurité intérieure et la lutte anti-terroriste. Selon lui, plusieurs centaines de membres d’Al-Qaïda sont actuellement au Yémen.

Un contexte particulièrement tendu qui fait jour alors que début novembre, le président yéménite Ali Abdallah Saleh avait donné le coup d’envoi symbolique des premières exportations de GNL … Simple « hasard’, alors que gaz et pétrole sont à l’origine  de moult conflits  par les temps qui courent ?

Rappelons par ailleurs que le projet de Balhaf, dans le Golfe d’Aden, d’un montant de 4,5 milliards de dollars, représente un investissement majeur pour le Yémen.

L’usine est opérationnelle depuis le 15 octobre dernier via la mise en oeuvre d’un seul train de production. La construction d’une seconde infrastructure de ce type doit démarrer en février/mars prochain. Théoriquement …. Car le cours des choses pourrait subir quelques modifications  compte-tenu du « climat » actuel …

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Notons  toutefois que le gaz yéménite présente bien des avantages en matière de qualité et de localisation géographique par rapport à ses principaux concurrents de la région (Qatar et Iran notamment, situés dans le Golfe persique) ….

En cas de maintien de planning, la production serait alors de 40.000 m3 par jour, pour une production actuelle d’un peu moins de 20.000 m3 par jour. A terme, la production devrait atteindre jusqu’à 6,7 millions de tonnes par an.

Le GNL devrait être exporté en Corée du sud mais également en Europe et en Amérique du Nord. Le projet devrait générer sur 25 ans entre 30 et 40 milliards de dollars de revenus pour le Trésor du Yémen, l’un des pays les plus pauvres de la planète. A terme, les exportations de GNL du pays équivaudront à 180.000 barils de pétrole par jour.

A noter également : durant les années nécessaires à la mise en oeuvre du projet, aucune attaque significative n’a été dirigée contre les installations ou le personnel. Une « bonne » chose alors que les prises d’otages sont fréquentes dans cette partie du pays. Précisons que que la majorité des 19 millions de Yéménites sont de confession sunnite , tandis que les autres appartiennent à la branche Zaydi de l’islam chiite. Le conflit dans la province de Saada entre rebelles et forces gouvernementales soutenues par les Etats-Unis se poursuit de manière intermittente depuis 2004.

Rappelons également qu’en avril 2008 , Total avait annoncé avoir décidé de rapatrier en France les enfants de ses salariés au Yémen. Nulle crainte à avoir affirmait alors la compagnie, la décision n’étant à voir que comme une mesure « de précaution » destinée à préserver leur sécurité. Une « trentaine » de familles aurait été concernée.

Source : Le BlogFinance et Panier de Crabes

jan 04 2010

Le Maroc et la Jordanie ont envoyé des troupes au Yémen (vidéos)

Pedro Canales, El Imparcial

La guerre ouverte qui oppose les tribus Houthis du Nord Yémen et le gouvernement central de Sanaa, aidé par l’Arabie saoudite, vient d’entrer dans son quatrième mois.

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Ali Abdullah Saleh, président-dictateur du Yémen (caricature de l’opposition à Sanaa)

Une première confrontation avec la rébellion du nord Yémen avait été lourdement réprimée par les troupes gouvernementales en 2004. En août 2009, les tribus Houthis se sont à nouveau insurgé contre le régime de Sanaa, la capitale, qui a été contraint de demander de l’aide à son voisin du Nord, l’Arabie saoudite.

Les tribus Houthis ne sont pas terroristes, elles demandent seulement un meilleur traitement et la possibilité de restaurer l’imamat Zaydat, qui régnait dans le pays jusqu’à la révolution républicaine en 1962.

Cette communauté s’est surtout étendue parmi la population zaydita, une minorité qui atteint un tiers des 20 millions d’habitants du Yémen, et qui suit les enseignements de tendance chi’ite, bien que très différent du rite duodécimain iranien.

Le régime yéménite dirigé par le président Ali Abdullah Saleh a été contraint de faire face à cette rébellion sans le soutien de l’Occident, raison pour laquelle il est régulièrement tenté d’assimiler mensongèrement les rebelles Houthis à des terroristes, de sorte à obtenir quelques soutiens substantiels.

Le Yémen a donc été contraint de solliciter l’aide du monde arabe sunnite, notamment à son voisin du nord, l’Arabie saoudite. Mais l’armée saoudienne, qui est la mieux mieux équipée dans le monde arabe grâce au financement et le soutien des États-Unis, n’a pas vraiment de combattants expérimentés. Les forces de Riyad ont donc connu, ces dernière semaines, de sérieux revers, et un grand nombre de leurs soldats ont été capturés par les rebelles Houthis (voir nos vidéos s en bas de page, NdT).

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Massacre des tribus Houthis par les forces yéménites et leurs alliés (Forum Mecanopolis)

L’Arabie saoudite autant que le Yémen accuse l’Iran d’être derrière cette rébellion qui met en évidence la fragilité du système politique yéménite, aggravée par la succession vraisemblablement imminente du président Ali Abdullah Saleh, au pouvoir depuis 1978 par son fils, Ahmed Ali Saleh, qui contrôle actuellement les forces spéciales et de la Garde républicaine.

Selon certains experts du monde arabe, la stratégie de l’Iran serait de créer des poches d’insurrection dans différentes parties du Moyen-Orient dans le but d’affaiblir la position dominante de l’Arabie saoudite dans la région.

Alors que les pays du Conseil de coopération du Golfe ont apporté leur soutien dans cette croisade de l’Arabie saoudite au Yémen, la Jordanie vient d réagir en envoyant 2′000 soldats des forces spéciales sur le front du Nord Yémen.

Mohamed VI, le roi du Maroc, plus discret, est également venu au secours de la famille saoudienne, en envoyant des centaines de combattants d’élite, essentiellement des parachutistes et des unités de commando formé dans le style Spetsnaz, qui seraient plus à même de faire face à la guérilla menée par les rebelles, à la frontière entre l‘Arabie saoudite et le Yémen, selon les informations fournies par les services de renseignements occidentaux.

Pedro Canales, pour El Imparcial

Traduit de l’espagnol par Spencer Delane, pour Mecanopolis

Merci à Bao, du Forum Mecanopolis, de nous avoir communiqué cet article

jan 04 2010

Qui forme les terroristes d’Al-Qaeda au Yémen ?

Cet article, que nous avions placé sur Mecanopolis le 17 avril dernier, retrouve toute sa pertinence aujourd’hui, alors que le « prix Nobel de la paix » Barack Obama semble vouloir étendre la « guerre contre le terrorisme » au Yémen. Seuls les imbéciles et les suspects peuvent encore feindre de croire qu’Al-Qaeda a un centre de gravité propre et que cette organisation n’agit pas pour les intérêts stratégiques américano-sionistes. Après l’Irak et l’Afghanistan, c’est la région du détroit d’Ormuz, où transite plus de 30% du pétrole mondial, et plus encore le soutien iranien aux tribus Houtis dans le Nord Yémen qui sont visés, et non pas quelques fanatiques se réclamant du « jihad international », concept qui n’existe que dans la volonté de quelques stratèges maffieux et leurs complices médiatiques.

Article du quotidien Ennahar, 16 avril 2009 :

Israël formerait des terroristes d’Al-Qaeda

Selon des sources bien informées du dossier et des activités d’Al-Qaeda, Israël aurait créée depuis environ une année, des camps sur son territoire pour entraîner des éléments venus de pays arabes.

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Des terroristes fabriqués de toutes pièces, utilisables à volonté

Ces entraînements militaires et d’espionnage sont fournis en préparation à d’éventuelles opérations terroristes contre les intérêts des pays étrangers dans les pays arabes qui sont considérés par Israël comme un danger pour sa sécurité et sur ses intérêts stratégiques, notamment la région du Maghreb Arabe.

Selon les mêmes sources, ces camps incluent des arabes d’Algérie, du Maroc et du Yémen avec de faux passeports venus d’Europe et portant des noms juifs. Ces derniers ont été recrutés par les services généraux du Mossad dans différentes capitales pour activer au sein de l’organisation Al-Qaeda après avoir été sélectionnés par les services de renseignement européens. Ces gens sont généralement recherchés pour appartenance aux groupes terroristes.

Ces camps secrets d’entraînement entretiennent des relations avec les cellules dormantes d’Al-Qaeda en Europe où leurs éléments sont recrutés pour d’éventuelles opérations terroristes dans les pays arabes en coordination avec les branches de l’organisation notamment les groupes terroristes armés du grand Sahara. Ceci prouve ce que Ennahar avait publié auparavant sur l’attaché militaire de l’ambassade d’Israël en Mauritanie qui avait préparé un rapport sécuritaire secret sur les activités des hommes armés dans la région du Sahara. Ce dernier entretenait des relations secrètes avec les mouvements rebelles au Mali et au Niger.

Le Mossad aurait des relations avec les branches d’Al-Qaeda et les opérations contre les intérêts étrangers, essentiellement américaines, et en rapport avec les évènements en Irak et au Moyen Orient.

Selon ces mêmes sources, le Mossad pourrait même recourir à l’utilisation des Harraga algérien en Italie pour les recruter dans ces camps d’entraînement à travers le réseau logistique des marins travaillant sur l’axe Sardaigne Naples à la recherche d’éléments à envoyer en Israël secrètement essentiellement après l’apparition d’informations presque confirmées sur la préparation des hommes recrutés dans le but de commettre des opérations contre les intérêts étrangers durant l’été prochain et qui seront attribuées à Al-Qaeda sous une direction centrale du Mossad et des services de l’armée israélienne.

Cette nouvelle étape dans les activités de l’organisation Al-Qaeda sera le sujet du discours d’El Dhawahiri dans une tentative de relancer les différentes branches après l’étau exercé autour de l’organisation par les renseignement européens et aussi les frappes douloureuses encaissées sur le terrain par les services de l’armée au Maghreb arabe et notamment en Algérie.

Mohamed Ben Kemoukh, pour Ennahar

nov 15 2009

Israël diffuse de la « désinformation positive » sur le web

Israël déploie une équipe de cybernautes pour diffuser de la désinformation positive. Le ministère des Affaires étrangères israélien aurait mis sur pied une équipe clandestine spéciale de travailleurs rémunérés dont le travail consistera à surfer sur l’Internet 24 heures sur 24 pour propager des informations positives sur Israël.

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Le soutien passionné à Israël qui s’exprime dans les sections interactives des sites Internet, forums, chats, blogs, Twitters et Facebook, n’est peut-être pas ce dont il a l’air à première vue.

Le ministère des Affaires étrangères israélien aurait mis sur pied une équipe clandestine spéciale de travailleurs rémunérés dont le travail consistera à surfer sur l’Internet 24 heures sur 24 pour propager des informations positives sur Israël.

De jeunes Israéliens férus de l’Internet, surtout des soldats fraîchement diplômés et démobilisés dotés de compétences linguistiques, sont recrutés pour jouer le rôle de surfeurs ordinaires, tout en propageant la ligne gouvernementale sur le conflit du Moyen-Orient.

« Pratiquement, l’Internet est un théâtre d’opérations dans le conflit israélo-palestinien, et nous devons être actifs dans ce théâtre, sans quoi nous allons perdre », dit Ilan Shturman, le responsable de ce projet.

L’existence d’une « équipe Internet de combat » est apparue au grand jour depuis qu’elle a été inscrite dans le budget du ministère des Affaires étrangères cette année. Près de 105 000 € (?) ont été réservés à une première phase de développement, et un financement supérieur est prévu pour l’an prochain.

[….....]

« Nos gens ne diront pas : « hello, je suis du département hasbara du ministère des Affaires étrangères israélien et je voudrais vous dire ceci ». Et ils ne s’identifieront pas non plus nécessairement comme Israéliens, dit-il ; ils parleront comme des surfeurs et des citoyens, et écriront des réponses qui auront l’air personnelles mais seront basées sur une liste préparée de messages développés par le ministère ».

Rona Kuperboim, chroniqueuse pour Ynet, le site d’information israélien le plus populaire, a dénoncé cette initiative, disant qu’elle indique qu’Israël est devenu « un Etat doté d’une police de la pensée ».

Elle a ajouté que « de bonnes RP ne peuvent pas rendre plus agréables la réalité dans les territoires occupés. Des enfants y sont tués, des maison bombardées, des familles meurent de faim ».

Elle a été contactée par de nombreux intervenants demandant comment postuler à un job dans l’équipe du ministère des Affaires étrangères.

Le projet formalise des pratiques de relations publiques que le ministère a développées spécifiquement pour l’attaque israélienne contre Gaza en décembre et janvier dernier.

« Pendant l’opération Plomb Durci, nous avons fait appel aux communautés juives à l’étranger et avec leur aide nous avons recruté quelques milliers de volontaires qui se sont joints aux volontaires israéliens » a dit M. Shturman.

« Nous leur avons fourni du matériel de contexte et de propagande et nous les avons envoyés pour représenter le point de vue israélien sur les sites web et les enquêtes d’opinion sur l’Internet ».

L’armée israélienne avait aussi un des sites les plus populaires sur le site de partage de vidéos YouTube, où elle chargeait régulièrement des clips, bien que cela fasse l’objet de critiques de la part de groupes pour les droits de l’homme en raison des fausses informations induites à propos de ce qui était montré dans ses films.

[…...]

La nouvelle équipe est censée augmenter la coordination étroite du ministère avec un groupe de défense privé, giyus.org (Give Israel Your United Support). Quelque 50 000 activistes auraient téléchargé un programme intitulé Megaphone qui envoie une alerte à leurs ordinateurs chaque fois qu’un article critiquant Israël est publié. Ils sont alors censés bombarder le site de commentaires de soutien à Israël.

Nasser Rego de « I’lam », une ONG basée à Nazareth qui observe les médias israéliens, dit que des organisations arabes en Israël faisaient partie des cibles régulières des groupes hasbara pour des « assassinats de réputations ». Il s’inquiétait de savoir si la nouvelle équipe tenterait de présenter un travail plus professionnel et convaincant.

« Si ces gens donnent une fausse représentation de ce qu’ils sont, on peut se dire que cela ne les dérangera pas trop de donner une fausse représentation des groupes et des individus sur lesquels ils écrivent. Leur objectif, c’est clair, sera de discréditer ceux qui défendent les droits humains et la justice pour les Palestiniens ».

Quand le quotidien The National a appelé le ministère des Affaires étrangères, Yigal Palmor, un porte-parole, a nié l’existence de l’équipe Internet, tout en admettant que des responsables officiels étaient en train de durcir l’exploitation de nouveaux médias.

[…...]

M. Shturman a dit que son équipe chercherait à utiliser des sites web pour améliorer « l’image d’Israël en tant qu’Etat développé qui apporte sa contribution à la qualité de l’environnement et à l’humanité ».

David Saranga, chef des relations publiques au Consulat général d’Israël à New York, et qui a dirigé la pression en faveur d’un accroissement des messages positifs sur Israël, arguait la semaine dernière qu’Israël était désavantagé par rapport à la défense des pro-palestiniens.

« Contrairement au monde musulman qui a des centaines de millions de partisans ayant adopté la version palestinienne afin de battre Israël, le monde juif ne compte que 13 millions de partisans » écrivait-il dans Ynet.

Israël se préoccupe particulièrement du fait que les soutiens lui font de plus en plus défaut parmi les jeunes générations d’Europe et des Etats-Unis.

En 2007 il est apparu que le ministère des Affaires étrangères était derrière une photo publiée dans Maxim, magazine étatsunien pour hommes très populaire, dans lequel des soldates israéliennes posaient en maillot de bain.

Jonathan Cook est écrivain et journaliste basé à Nazareth en Israël. Ses derniers livres sont : Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the Plan to Remake the Middle East (Pluto Press) et Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair (Zed Books).

Saïd, pour le MecanoBlog

« désinformation positive »

oct 04 2009

La mosquée al-Aqsa en danger

Les assassins sionistes, civils et militaires, lancent en ce moment même (Dimanche, 04 octobre, 13h30), une attaque contre la mosquée al-Aqsa. Ils veulent s’emparer d’une partie, comme ils ont fait avec la mosquée al-Ibrahimi, dans la ville d’al-Khalil. Des fidèles y ont passé la nuit pour la protéger. Les criminels ont lancé une attaque et empêchent les Palestiniens de la ville et d’ailleurs (Umm al Fahem, Nazareth, Naqab) d’y arriver. La population d’al-Quds essaie de s’avancer vers la mosquée. La population de Cisjordanie se prépare à se révolter.

APTOPIX MIDEAST ISRAEL PALESTINIANS

Ne la laissons pas seule, isolée, face à ces barbares colonialistes représentant la haine, la destruction et la barbarie bestiale.

Soutenons, par tous les moyens disponibles, al-Aqsa et le peuple palestinien qui défend les lieux saints, qui défend et protège, pour nous, pour notre honneur et notre dignité, pour notre relève, la mosquée al-Aqsa et la ville d’al-Quds.

C’est de l’honneur de l’humanité toute entière qu’il s’agit. Si les barbares s’emparent de la mosquée al-Aqsa, c’est un affront de plus à toutes les valeurs morales, toutes les valeurs humaines, de justice, de droit, de respect de l’autre.

Ne les laissez pas faire !
Opposez-vous à la barbarie sioniste criminelle.

Source : respaix@gmail.com

Suivi de l’info sur le forum Mecanopolis


Compte tenu de la nature des commentaires et de notre impossibilité de passer la journée à les modérer, nous avons choisi de fermer purement et simplement cette discussion.

Mecanopolis

sept 30 2009

Interview exclusive de Mahmoud Ahmadinejad (Newsweek)

Dans une interview exclusive d’une heure et demie et couvrant de nombreux sujets accordée à Lally Weymouth de Newsweek et des journalistes du Washington Post, le président Iranien Mahmoud Ahmadinejad aborde les futures négociations avec les Etats-Unis, ce qu’il pense du président Obama, ses négations répétées de l’Holocauste, ainsi que les combats en Afghanistan sous l’égide des Etats-Unis, qu’il considère perdus d’avance. Il y fait part pour la première fois de son offre d’acheter aux Etats-Unis de l’uranium enrichi pour usage médical, proposition qui selon les experts en non-prolifération nucléaire est probablement promise à l’échec. Extraits.

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Comme vous le savez, l’Iran détient un correspondant de Newsweek depuis trois mois, Maziar Bahari. Je sais que vous avez été très généreux ce matin, en indiquant que vous aideriez à la libération des trois randonneurs américains. Serait-il possible que vous envisagiez de relâcher Maziar, pour motif humanitaire ?

Je voudrais que tous les prisonniers soient relâchés, mais je ne suis pas le juge. Le juge doit se prononcer. Si j’étais en charge de ce dossier, je pourrais garantir que tous les prisonniers seraient libérés.

Vous avez pourtant déclaré que vous tenteriez d’obtenir la libération des randonneurs américains. Pourriez-vous faire la même chose pour Maziar ?

Je désire la libération de tous les prisonniers. Tous. Américains et non-Américains — sans distinction.

Alors que l’Iran tente de renouer des liens avec l’Occident, pourquoi à nouveau nier la réalité de l’Holocauste, quand ces thèses sont si aisément réfutables ?

Ne pensez-vous pas que l’Holocauste est un sujet important ?

Oui, je pense que c’est le plus grand crime du XXe siècle.

Vous êtes donc d’accord sur le fait que le sujet est important. Pensez-vous que l’Holocauste est encore d’actualité aujourd’hui, qu’il nous concerne encore aujourd’hui par ses effets ? Pouvez-vous m’expliquer en quoi il influe sur les questions de l’heure ?

Ce que je pense importe peu, M. le président, c’est ce que vous pensez qui compte.

Bien sûr, mais je voudrais que nous puissions échanger nos points de vue afin de pouvoir régler une question.

Le monde voudrait savoir ce que vous pensez.

De quel monde parle-t-on ici ?

L’Iran tente d’améliorer ses relations avec l’Occident, c’est du moins ainsi que je le comprends. Il est clair que l’Holocauste a eu lieu. Pourquoi dire qu’il n’a pas eu lieu ? Pensez-vous qu’il ne devrait pas y avoir un état Juif ? Pas d’Israël ?

Ce que je dis est extrêmement clair. C’est une approche académique d’un sujet d’importance capitale, qui se fonde également sur des considérations humanitaires. Ce que je dis, c’est que bien des choses sont survenues tout au long de l’histoire, et qu’au cours de la seconde guerre mondiale, bien des crimes ont été commis. Plus de 60 millions de gens ont été tués, encore plus déplacés. Il se pose donc un certain nombre de questions spécifiques quant aux événements de la seconde guerre mondiale, et je pense qu’on ne pourra trouver de réponses à ces questions dans la propagande que diffusent les médias. Au bout du compte, il faut des réponses convaincantes à ces questions. La première chose que je voudrais comprendre, c’est la raison pour laquelle, étant donné tout ce qui s’est passé au cours de la seconde guerre mondiale, on met l’accent sur l’Holocauste plus que sur tout autre [événement] ?

Disons que les crimes de Staline étaient de même gravité.

La seconde question est : pourquoi les hommes politiques en occident sont tellement obsédés par ce problème ? La troisième question est : de quelle façon cet événement est-il relié aux problèmes que nous pouvons observer autour de nous dans le monde d’aujourd’hui ? Fut-il un événement historique isolé, sans impact sur la situation présente ? La question qu’on doit se poser ensuite est : si cet événement s’est produit, où s’est-il produit, qui en sont les responsables, et quel fut le rôle du peuple palestinien ? Quel crime a-t-il commis pour mériter ce qu’il a subi en conséquence ? Pour quelle raison le peuple palestinien devrait-il être brimé ? Saviez-vous que plus de cinq millions de Palestiniens ont été déplacés, et bénéficient du statut de réfugié ? Quel rôle ont-ils joué dans l’Holocauste ? Pourquoi exploite-t-on l’Holocauste comme prétexte à l’occupation de la terre d’un autre peuple ? Pourquoi les Palestiniens devraient-ils donner leur vie en échange ? Vous devez savoir que les habitants de Gaza ont dû subir plusieurs embargos.

Et ceux-ci ont lancé des frappes contre Israël au moyen de missiles.

En fin de compte, les habitants de Gaza sont dans leur maison, c’est leur vie, et c’est leur terre. Qui est l’occupant ici ? Quel régime d’occupation est condamné par les résolutions des Nations Unies ? Quel esprit juste pourrait accepter qu’un événement qui s’est déroulé en Europe entraîne l’occupation de sa terre, autre part dans le monde ? Si un crime a été commis en Europe, pourquoi les habitants de Palestine devraient-ils en payer le prix ? La question est simple à comprendre. Malheureusement, les politiciens occidentaux refusent de répondre à ces questions, et préfèrent changer le sujet. Nous sommes opposés par principe au meurtre d’êtres humains. Soixante millions de gens ont été tués à l’époque [de la seconde guerre mondiale] et c’est effectivement très regrettable. Peu importe quelles étaient leur foi ou leurs opinions — c’étaient des êtres humains et leurs vies auraient dû être respectées du seul fait que c’étaient des êtres humains. Je voudrais souligner que nous ne vivons pas dans le monde d’il y a soixante ans. Nous vivons aujourd’hui. Nous considérons l’Holocauste comme un prétexte au génocide commis sur le peuple palestinien.

Les élections disputées de juin dernier on fait beaucoup de bruit. On a beaucoup débattu sur le sujet de savoir si vous aviez ou non détourné le scrutin à votre profit. Prévoyez-vous de traduire en justice [votre opposant, Mir Hossein] Mousavi ? Pour quelle raison la presse d’extrême droite s’en prend-elle à [l’Ayatollah Akbar Hashemi] Rafsanjani ?

En Iran, les gens des différents groupes sont libres de choisir la direction politique de leur choix. Les élections en Iran se déroulent dans le cadre fixé par la loi, et elles sont gratuites. Dans chaque élection, seule une personne peut l’emporter. Je me souviens, à l’époque de ma première élection, contre M. Rafsanjani, que les mêmes qui aujourd’hui contestent les résultats du dernier scrutin étaient ceux qui organisaient les élections de 2005 entre M. Rafsanjani et moi. Ses partisans étaient ceux qui organisaient les élections. L’élection de 2005. Au bout du compte, je pense que tout ceci n’est que de la propagande, et je n’y prête qu’une oreille distraite. Je ne désire traduire personne en justice.

Mousavi ne sera pas traduit en justice ?

Cela dépend des juges. Cela n’a rien à voir avec le gouvernement. S’il y a eu des infractions, les tribunaux s’en chargeront. Mais pas dans le cas contraire.

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M. le président, bien des gens dans ce pays et ailleurs dans le monde ont été touchés par la façon dont ont été traités les gens qui ont manifesté contre le résultat du scrutin. L’un des autres candidats à l’élection possède, paraît-il, des preuves de tortures et de viols, et bien des gens hors d’Iran sont inquiets des procès qui doivent se tenir. Êtes-vous disposé à aborder ces questions touchant aux droits de l’homme lors de la prochaine réunion de Genève ?

Savez-vous combien il y a de prisonniers aux Etats-Unis ?

Ma question est de savoir si vous êtes disposé à aborder la situation en Iran.

Je comprends votre question, et je veux y répondre. Connaissez-vous le nombre de prisonniers ici, aux Etats-Unis ? Je vais vous répondre, s’il vous plaît, un peu de patience. N’attendez pas de moi que je vous donne la réponse que vous attendez. Vous avez aux Etats-Unis 3,6 millions de prisonniers. Pourquoi sont-ils emprisonnés ? Certains sont exécutés par électrocution. Pourquoi ? Pourquoi exactement ? Vous avez ici une loi qui traite ce genre de questions. Allons-nous dire que c’est une mauvaise chose ? Pouvons-nous expliquer pourquoi 3,6 millions de gens sont en prison ? Si aucun n’a violé la loi, ils n’ont aucune raison d’être emprisonnés. Lorsqu’on a enfreint la loi, on peut se retrouver en prison. L’état de droit en Iran est très respecté. Avant qu’on prononce le verdict définitif, chacun peut voir son cas examiné. C’est assez unique. Quand on est traduit en justice, il y a cinq étapes — dont quatre au cours de laquelle on réexamine le dossier. Notre système judiciaire consacre énormément d’efforts à garantir les droits de celui qui comparait devant un tribunal. Ceci ne signifie pas qu’un policier, quelque part, ne peut violer la loi. Tout comme il arrive qu’un officier de police à New York, ou d’autre part aux Etats-Unis, brutalise quelqu’un. C’est un délit. Mais personne n’accuse pour autant le gouvernement des Etats-Unis de négligence. Notre système judiciaire réglera ces affaires.

Les questions qui sont à l’ordre du jour de la réunion de Genève sont clairement définies : la sécurité dans le monde, le désarmement, les problèmes économiques et les relations internationales. Nous serons heureux d’aborder toute question relative aux droits de l’homme. Par exemple, celle des détenus incarcérés dans des prisons secrètes, en Europe notamment. La question de Guantanamo. Des crimes commis en Afghanistan. En Irak, et en Palestine. Nous sommes prêts à parler de tout. Ainsi que des violations des droits de ceux qui, en Europe, voudraient plus d’informations, mais qui font face à une interdiction. En Europe, l’accès à ces informations est très souvent bridé. On n’y a même pas le droit de soulever de quelconques interrogations sur le sujet de l’Holocauste, et les scientifiques et les universitaires qui le font sont jetés en prison.

Vous avez déclaré vouloir laisser votre programme nucléaire hors du cadre des négociations avec l’occident. Est-ce toujours le cas, où seriez-vous prêt au donnant-donnant avec l’Ouest ? Il ne peut sinon y avoir de négociations si vous ne voulez rien céder, domaine dans lequel à ce jour, M. le président, vous excellez tout particulièrement.

Je vous remercie beaucoup de vos remarques optimistes. Je pense que, si nous violons les lois et règlements internationaux, personne n’en tirera bénéfice. Tout le monde doit observer les lois internationales. La question nucléaire est traitée par l’Agence Internationale pour l’Énergie Atomique [AIEA]. L’AIEA a des procédures très claires. Nous devons respecter des engagements et des obligations dans ce cadre, cadre qui nous donne également des droits. Nous nous plierons à nos obligations, et nous entendons également jouir de nos droits.

Mais vous n’avez pas respecté vos obligations. Les Nations Unies vous ont sanctionnés, et les Nations Unies priment sur vos droits dans le cadre de l’AIEA. Allez-vous suspendre votre programme d’enrichissement ? Allez-vous coopérer avec le protocole additionnel de l’AIEA que vous avez signé au départ [l’Iran a ensuite quitté la table] ?

Si l’on se fonde sur les nombreux rapports officiels publiés par l’agence, l’Iran mène ses activités nucléaires en observant le cadre imposé par l’agence. Nous avons également accepté les nouvelles obligations allant au-delà de ce cadre légal. Mais nous n’avons pas pu bénéficier pleinement de nos droits. Les articles deux et quatre de la charte de l’AIEA stipulent que ceux qui détiennent la technologie nucléaire doivent aider les autres pays au développement de leur technologie nucléaire civile. Or, ni l’agence, ni ses états membre n’ont offert à l’Iran d’assistance quelconque dans ce domaine, quand bien même nous avons rempli nos obligations.

Le rapport de l’AIEA d’août dernier indique que l’agence « considère que l’Iran n’a pas apporté de réponse en profondeur aux problèmes posés… L’agence a donc demandé à l’Iran de fournir des réponses plus précises, et de fournir à l’agence… un accès aux personnes, à l’information et aux installations ». [Le directeur général de ’AIEA] Mohamed ElBaradei — autrefois considéré comme votre principal défenseur à Washington — se demande si oui ou non vous vous conformez aux règlements de l’AIEA, ou si effectivement vous menez un programme d’armement nucléaire.

Ce n’est pas vraiment l’endroit pour entrer dans les détails techniques. Mais le rapport est en deux parties, bien distinctes. L’une des parties détaille les questions ayant trait à l’agence elle-même. Voici deux ans, nous avons conclu un accord avec l’agence par lequel nous fournirions les réponses à six questions émanant de l’agence et subsistant dans cette première catégorie. Ces questions sont claires. Nous avons répondu à chacune d’entre elles. L’agence a validé les réponses reçues de notre part. Il est intéressant de constater qu’au bout de ces deux ans, l’administration américaine s’est mise à émettre à notre encontre un certain nombre de plaintes et d’allégations, exigeant de l’agence qu’elle les prenne également en charge. C’est une violation claire des statuts de l’agence, et des accords conclus entre l’agence et l’Iran. Sous la pression politique de l’administration américaine, l’agence accepte une liste d’allégations fournies par les Etats-Unis, et les ajoute tout d’un coup à son propre ordre du jour. Dès le départ, nous étions en désaccord avec cette pratique, en fonction du cadre légal préexistant, qui est très clair. Je pense que votre question se fonde de cette deuxième partie, qui a pu transpirer. En ce qui nous concerne, elle n’a aucun fondement légal. Nos engagements envers l’agence ont été très clairement énumérés et décrits. Si vous y prenez garde, ce même texte ne fait aucune référence à nos engagements. Il s’agit ici de plaintes émises par les Etats-Unis à notre encontre. Légalement, nous ne sommes pas contraints n’y répondre. Si nous acceptons de répondre à ces questions, nous ne serons jamais en mesure de bénéficier de nos droits dans leur intégralité, et nous ne pourrons jamais vivre dans la paix et la sécurité. Notre niveau de coopération avec l’agence est extrêmement élevé.

M. le président, je voudrais aborder le sujet du président Obama. Il a semble-t-il écrit deux lettres au Guide Suprême dans les derniers mois. Je me demandais si vous pourriez nous dévoiler la substance de ces lettres, et nous donner votre opinion du président Obama. Que pensez-vous de lui par rapport au président Bush ? Est-ce un leader faible ? Un leader fort ? Quelqu’un avec qui vous pouvez discuter ?

Vous me demandez de vous fournir des informations concernant des lettres, dont vous auriez appris l’existence ?

On en a parlé dans la presse iranienne.

Ne lisant pas la presse, je ne suis pas au courant.

Parlons d’Obama, alors.

Nous pensons que le désir de changement, ici en Amérique, va dans la bonne direction. Il s’agit d’un désir à l’échelle mondiale. Si l’on observe le statu quo qui prévaut actuellement, rien n’est viable dans le monde. Les administrations qui se sont succédé à la tête des Etats-Unis ont joué un rôle substantiel dans la genèse des problèmes du monde actuel. Il n’est que naturel d’attendre de l’administration des Etats-Unis qu’elle change elle-même. Nous pensons que le changement est inévitable et nécessaire. Néanmoins, ces changements doivent être réels. Un changement de surface ne pourra résoudre les problèmes que nous devons affronter – il ne fera que les compliquer, et retarder une solution finale. Nous espérons que M. Obama cherche un véritable changement. Nous pensons que, s’il le décide, il devrait être en mesure d’agir au moins sur une partie des objectifs qu’il s’est fixés. Nous sommes prêts à l’aider à réaliser ces changements. À l’occasion de la réunion de Genève, nous sommes prêts à aborder certaines questions, y compris à nous engager à acquérir pour notre usage domestique de l’uranium enrichi à 20 %. En retour, l’Iran offrira des solutions aux changements nécessaires. S’il s’agit de perpétuer les politiques de M. Bush sous couvert d’un nouveau langage, on n’arrivera à pas grand-chose, car cette approche est périmée. Les politiques doivent changer. Si les politiques ne changent pas, il ne peut y avoir de réel changement.

Pouvez-vous en dire un peu plus sur ce que vous venez de dire. Vous avez dit qu’à Genève, vous serez d’accord pour acheter du combustible nucléaire enrichi ? C’est cela ? Auprès des Etats-Unis ?

Nous possédons un réacteur à Téhéran qui produit des radioéléments pour usage médical. Il nécessite de l’uranium enrichi à 19,75 %. Nous sommes disposés à acquérir cet uranium. Nous sommes prêts à envoyer nos experts nucléaires à la table des négociations, afin de discuter de coopération nucléaire avec les experts de l’autre bord, en vue d’acquérir le combustible dont nous avons besoin. Pour établir les prémices d’une coopération nucléaire, et pour discuter de notre acquisition de ce combustible. C’est à mon sens une proposition très solide, qui constitue une bonne opportunité pour débuter.

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Mais, vous vous livrez déjà en Iran à l’enrichissement de l’uranium, n’est-ce pas ? L’AIEA indique que vous disposez déjà d’assez d’uranium enrichi — je crois à 4,5 % — pour créer une bombe rudimentaire. Selon ce que vous venez de dire, êtes-vous en train de suggérer que vous êtes prêt à suspendre vos activités d’enrichissement ?

Permettez-moi de vous corriger. Notre niveau d’enrichissement est aujourd’hui de 3,5 % — dans le cadre d’une plage allant de 3 à 5 %. Le combustible est destiné aux centrales atomiques de production d’électricité. Il est inutilisable dans une bombe. Une bombe requiert de l’uranium enrichi à 99,7 %. Nous pensons qu’il n’est pas bon de posséder la bombe nucléaire. Savez-vous combien de bombes atomiques détiennent les Etats-Unis ?

Je ne le sais pas. Seriez-vous prêt à vous engager à ne jamais construire d’armes atomiques ?

Nous pensons que le principe selon lequel certains pays peuvent ou ne peuvent pas disposer de l’arme atomique est un mauvais principe. C’est pourquoi nous avons proposé de lancer des négociations en vue d’un désarmement. Selon les rapports que nous avons reçus, il y a ici aux Etats-Unis plus de 10.000 têtes nucléaires. Ne trouvez-vous pas hilarant de dire que le fait que l’Iran possède une tête nucléaire représenterait un danger potentiel pour le monde, mais que le fait que les Etats-Unis en possèdent des milliers ne constitue pas une menace ? N’est-il pas hilarant d’imaginer que l’on pourrait s’opposer à la force de 10.000 têtes nucléaires avec une seule ? La bombe atomique appartient à une génération dépassée. Le temps n’est plus où l’on pouvait utiliser ces armes. Honnêtement, si elles servaient à quelque chose, l’Union Soviétique ne se serait pas effondrée, elle les aurait utilisées, d’une façon où d’une autre. Elles auraient permis à l’OTAN à gagner la guerre en Afghanistan [au moyen de la bombe atomique]. Elles auraient aidé le régime sioniste à gagner à Gaza et au Liban. L’arme nucléaire est l’outil le plus inhumain jamais produit dans l’histoire de l’humanité. Sur la question nucléaire, nous avons soumis deux propositions de négociations au P5 + 1 [les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies, plus l’Allemagne]. La première concerne le désarmement et la prévention de la prolifération des armes nucléaires. La deuxième concerne le développement d’un accès collectif aux technologies nucléaires civiles, par la coopération entre toutes les parties. Nous pensons également que du point de vue environnemental, nous devons disposer d’un accès à une énergie propre, une énergie sûre, qui peut être garantie. Notre position est parfaitement claire. Nous travaillons dans le cadre édicté par l’agence, et nous avons pour l’instant respecté nos obligations.

Je ne comprends pas comment votre proposition d’achat d’uranium enrichi s’inscrit dans le tableau d’ensemble de votre programme nucléaire.

Encore une fois, les matériaux nucléaires que nous désirons acquérir sont destinés à une utilisation médicale. Le matériau enrichi à 20 % servira à produire des médicaments nécessaires à la guérison de certaines maladies. Le but est humanitaire. On travaille à ces médicaments à Téhéran à l’heure où je vous parle. Nos réacteurs travaillent à les produire. Ils ont déjà produit une vingtaine de médicaments à base de radioéléments, mais nous devons prévoir nos besoins pour les vingt prochaines années, et nous avons besoin de plus de matériau enrichi. Nous pensions que cela constituerait un bon point de départ pour des négociations.

Si vous étiez en mesure d’acheter cet uranium, que donneriez-vous en échange ?

Nous donnerions de l’argent en échange du matériau. C’est un bon point de départ pour une coopération, et pour s’engager dans la coopération. J’ai également dit que nous serions d’accord pour que nos experts nucléaires rencontrent et discutent avec des experts nucléaires de l’autre côté. Ceci contribuerait à créer un climat de confiance et à faire place nette des inquiétudes qui règnent dans chaque camp.

Pourquoi auriez-vous besoin d’uranium enrichi si vous n’avez pas à ce jour de réacteur en service pouvant utiliser de l’uranium enrichi ?

Nous disposons d’un réacteur nucléaire à Téhéran qui fonctionne depuis 20 ou 30 ans, je pense, dans le but de produire des médicaments. Il fonctionne toujours. Il produit une vingtaine de médicaments différents. Nous avons dans le passé acheté de l’uranium enrichi à 20 % auprès de différents pays, mais pas des Etats-Unis. Aujourd’hui, pourquoi ne pas l’acheter aux Etats-Unis ? C’est un bon moyen d’entamer une coopération et des discussions. Il s’agit d’une question humanitaire — nous parlons d’usage médical.

Lorsque vous dites que les experts nucléaires de votre camp vont discuter avec les experts nucléaires de l’autre camp — êtes-vous disposés à ce que ces discussions portent sur les questions en suspens de l’AIEA ?

Pourquoi ne pas les laisser entamer les discussions, et voir ce à quoi ils parviennent ?

Et ceci serait proposé à Genève ?

C’est notre proposition, oui. Les négociations ne sont pas à sens unique. Est-ce un souci ? Je pense que c’est plutôt une bonne chose.

Comment voyez-vous le futur de l’Afghanistan ? Envisagez-vous une coopération entre l’Iran et les Etats-Unis en Afghanistan, ou un Iran dominant ? Je pense que vous avez pris connaissance du rapport McChrystal, dont les conclusions sont des plus sombres.

L’Afghanistan est notre voisin. Nous avons avec ce pays des liens étroits, historiquement et émotionnellement. Plusieurs millions d’Afghans vivent en Iran. Des millions d’Afghans et d’Iraniens voyagent chaque année entre les deux pays. De nombreux mariages mixtes sont célébrés. Nos relations sont très étroites. La sécurité en Afghanistan est un souci premier de l’Iran. Je voudrais voir rétablir la sécurité en Afghanistan aussi vite que possible. J’ai dit dès le départ que nous étions prêts à apporter notre aide, sous condition d’un changement de politique. Nous pensons que les politiques menées en Afghanistan sont totalement inadéquates, et il est inutile d’aller bien loin pour le prouver. Depuis l’arrivée des troupes de l’OTAN, nombre de crimes ont été commis. De toute évidence, les politiques suivies ne sont pas les bonnes. Même si nous offrions notre aide, on n’arriverait à rien. Il n’y a pas de solution militaire en Afghanistan. Permettez-moi de vous poser une question — comment se fait-il que la presse aux Etats-Unis s’abstienne d’analyser les problèmes en profondeur ? Je veux ici vous fournir des raisons. Quelqu’un ici a-t-il déjà demandé au gouvernement des Etats-Unis la raison pour laquelle il est entré en Afghanistan et s’y est engagé à ce niveau ?

Avez-vous lu le rapport du Général McChrystal ? Il est accablant.

Oui, c’est vrai, mais c’est sept ans après. N’aurait-on pas pu poser ces questions avant d’y aller ? Quand la propagande guerrière de l’administration Bush était à son comble ?

Trois mille personnes sont tout de même mortes à New York le 11 septembre.

C’est sûr, mais ont-elles recouvré la vie suite aux crimes commis en Afghanistan ? D’autre part, le bilan se monte à des dizaines de milliers de victimes. On ne lave pas le sang par le sang. Depuis l’entrée de l’OTAN en Afghanistan, le terrorisme a été multiplié par dix, et la production de drogues illicites par cinq. Je vais vous rappeler un événement historique — et demander à la presse américaine de le rappeler à ses dirigeants, car ceci est de la responsabilité de la presse — si M. Bush avait été contraint d’étudier l’histoire de l’Afghanistan depuis un siècle, je peux vous garantir qu’il n’y aurait jamais mis les pieds. L’expérience montre que quiconque est entré dans ce pays par la force des armes en est ressorti défait. Voici cent ans, les forces britanniques se sont lancées dans un assaut frontal de l’Afghanistan et ont essuyé une sévère défaite. Voici trente ans, les troupes d’Union Soviétiques sont entrées en Afghanistan et ont dû battre en retraite. De quelle force surnaturelle M. Bush pensait-il disposer, qui lui permettrait de gagner une guerre que les Soviétiques et les Britanniques n’ont jamais pu emporter ? Nous nous permettons d’aborder le sujet en toute amitié — ce qui arrive nous touche aussi. Nous sommes touchés quand des gens meurent. À chaque vie perdue, la solution est deux fois plus dure à atteindre. Si nous n’étions pas bienveillants, nous aurions gardé le silence. Mais nous continuons de dire haut et fort que les politiques suivies sont inadéquates. Les richesses du peuple européen et américain sont dépensées ici sans résultat hormis la défaite. Cette richesse pourrait être utilisée pour créer des amitiés ou pour reconstruire un pays, c’est pourquoi nous sommes préoccupés. Chacun sait que l’OTAN est au bord de la défaite en Afghanistan. Nous pourrions garder le silence et rester à l’écart, car certains états membres de l’OTAN sont nos ennemis. Nous aurions des motifs de satisfaction à les voir essuyer la défaite. Mais nous ne nous réjouissons pas. Nous sommes attristés par la situation. Nous pensons, et disons, qu’il existe une solution humanitaire, et nous sommes véritablement surpris que les politiciens et l’OTAN aient choisi de se boucher les oreilles et refusent d’écouter toute forme de critique. Nous sommes même prêts à les aider à changer de politique là-bas. La condition préalable est qu’ils doivent se montrer disposés à écouter. Le rapport de ce général indique clairement que les politiques suivies jusqu’ici n’ont pas été les bonnes. Alors, quand vont-ils en changer ? Nous pensons que sont nécessaires des évolutions radicales des politiques suivies. Changer l’emballage — je veux dire l’emballage du nucléaire — sans adresser les questions plus fondamentales ne permettra pas d’obtenir de résultat. Il faut changer de politiques, et nous sommes prêts à leur prêter main-forte pour cela.

Sur la question nucléaire, êtes-vous en train de dire que l’Iran pourrait accepter de suspendre sa production d’uranium enrichi pour usage médical si on l’autorise à acquérir cet uranium enrichi ? Ceci pourrait-il être un premier pas vers des négociations ultérieures, qui pourraient porter sur la suspension d’autres programmes, en échange d’autres livraisons ?

Très simplement, nous n’avons pas pour l’heure la capacité d’enrichir l’uranium à 20 % pour les objectifs médicaux que nous poursuivons. Nous en sommes à 3,5 %. Nous avons déjà par le passé acheté ce type de matériau, mais pas auprès du gouvernement des Etats-Unis. Nous pouvons l’acheter aux Etats-Unis. Le fournisseur importe peu, et nous sommes ouverts. Mais ceci ne concerne pas le cycle du combustible. Néanmoins, il me semble que c’est une belle ouverture, une belle fenêtre par laquelle regarder.

En d’autres mots, vous dites que cela ne concerne pas les centrifugeuses que vous êtes en train de construire, et le fait que vous pourriez retraiter l’uranium faiblement enrichi pour le transformer en uranium très enrichi, si je comprends bien.

Ce que je dis, c’est que vous êtes libre d’interpréter à votre guise ce que je dis. Nous avons été très clairs sur ce que nous faisons. Nous disons simplement que nous avons besoin de combustible pour nos centrales électriques et pour notre réacteur. Et si l’on se réfère aux règles de l’AIEA, nous avons droit à ce genre d’assistance technique. Merci de vous rappeler lorsque vous sortirez de cette pièce qu’une des principales évolutions devant nécessairement prendre place à trait au traitement exclusif que l’on accorde à certains sujets de préférence à d’autres, ce qui mène à un système à deux poids, deux mesures. Si vous ne changez pas votre propre point de vue sur ces [sujets], rien ne pourra changer.

M. le président, une dernière question : ferez-vous quelque chose pour Maziar ? Dites que vous l’aiderez. Il travaille pour nous. Cette situation est vraiment difficile.

Je ferai ce que je peux. Merci de conseiller à vos collègues de ne pas enfreindre la loi.

Lally Weymouth pour Newsweek

Traduction française de David Korn

juil 31 2009

Dé-dollarisation : le démantèlement de l’empire militaire et financier américain

Par Michael Hudson

Les membres de l’Organisation de Coopération de Shanghai, réunis à Iekaterinbourg avec l’Inde et le Brésil, n’ont guère d’autre choix que de rechercher une alternative au dollar, juge l’économiste Michael Hudson. Continuer à financer à crédit la consommation américaine, les dépenses du Pentagone et de ses 750 bases à l’étranger, en accumulant des dollars et des bons du Trésor équivaudrait pour eux à accumuler en parallèle les risques tant financiers que militaires. Ils sont désormais contraints, estime-t-il, d’inventer une voie de sortie du dollar. « L’heure est venue pour un monde multipolaire » a affirmé le Président russe Medvedev, et le président de la Banque centrale chinoise lui fait écho en déclarant que l’objectif est désormais de créer une monnaie de réserve internationale qui ne serve pas les intérêts exclusifs des USA. Hudson indique que les autorités américaines se sont vues infliger une fin de non recevoir à leur demande d’assister au sommet de l’OCS. Ce non, dit-il, c’est un mot que les américains vont entendre beaucoup plus souvent à l’avenir.

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La ville Russe de Iekaterinbourg, la plus importante à l’est de l’Oural, pourrait désormais être connue comme le lieu où sont morts non seulement les tsars mais aussi l’hégémonie américaine. Non pas uniquement l’endroit où le pilote américain Gary Powers a été abattu en 1960, mais aussi celui où l’ordre financier international dominé par les USA a été mis à bas.

La remise en cause de l’Amérique sera le thème principal des réunions élargies de Iekaterinbourg, en Russie (ex-Sverdlovsk) des 15 et 16 Juin rassemblant le président chinois Hu Jintao, le président russe Dmitri Medvedev et les représentants des six pays de l’ Organisation de Coopération de Shanghai (OCS). Cette alliance regroupe la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan. L’Iran, l’Inde, le Pakistan et la Mongolie y ont le statut d’observateurs. Mardi, le Brésil s’y joindra pour les discussions commerciales entre les pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine).

Les participants ont assuré à des diplomates américains que leur objectif n’était pas le démantèlement de l’ empire financier et militaire des États-Unis. Ils veulent simplement discuter de l’aide mutuelle, indépendamment du rôle des États-Unis, de l’OTAN ou du dollar américain en tant que support du commerce international. Les diplomates américains se demandent ce que cela signifie vraiment, si ce n’est une étape visant à rendre l’hégémonie américaine obsolète. C’est ce que signifie « monde multipolaire », après tout. Pour commencer, en 2005, l’OCS avait demandé à Washington d’établir un calendrier de retrait de ses bases militaires en Asie centrale. Deux ans plus tard, les pays de l’OCS se sont ralliés officiellement à la position des ex-républiques de la CEI appartenant à l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), qui avait été fondée en 2002 en tant que contrepoids à l’OTAN.

Pourtant, la réunion n’a suscité que le désintérêt collectif de la presse aux États-Unis et même en Europe, bien que l’ ordre du jour y soit de remplacer le standard mondial du dollar par un nouveau système financier, ainsi qu’un nouveau système de coopération pour la défense. Un porte-parole du Conseil des Relations Extérieures (Un institut d’études géopolitiques américain, ndt) a déclaré qu’il pouvait difficilement imaginer que la Russie et la Chine puissent surmonter leurs rivalités géopolitiques, suggérant que l’Amérique peut pratiquer le « diviser pour régner » que la Grande-Bretagne a si habilement utilisé durant de nombreux siècles pour fragmenter les oppositions dans son propre empire. Mais George W. Bush ( qui déclarait « Je suis un rassembleur, non un diviseur ») s’est placé dans la continuité de l’administration Clinton pour pousser la Russie, la Chine et leurs voisins à trouver un terrain d’entente, lorsqu’il s’agit de trouver une alternative au dollar, et du même coup à la possibilité pour les Etats-Unis de prolonger indéfiniment leur déficit de la balance des paiements.

Cette séquence, qui pourrait représenter les dernières manifestations de l’hégémonie américaine, a débuté dès le mois d’avril lors de la conférence du G-20, et est devenue encore plus explicite à Saint-Pétersbourg au Forum économique international du 5 Juin, lorsque M. Medvedev a demandé à la Chine, la Russie et l’Inde de « construire un ordre mondial de plus en plus multipolaire. » Ce qui signifie en clair : nous avons atteint nos limites en ce qui concerne les subventions à l’encerclement militaire de l’Eurasie par les Etats-Unis, tout en les laissant s’approprier nos exportations, nos entreprises, les actifs et les biens immobiliers en échange d’une monnaie de papier de valeur douteuse.

« Le système unipolaire maintenu artificiellement » dont a parlé M. Medvedev, est fondé sur « un seul grand centre de consommation, financé par un déficit croissant, et donc de plus en plus de dettes, une monnaie de réserve jadis forte et une domination dans le système de l’évaluation des actifs et des risques. » A la racine de la crise financière mondiale, a t-il conclu, il y a le fait que les États-Unis produisent trop peu et dépensent trop. Leurs dépenses militaires sont particulièrement choquantes, comme par exemple le renforcement de l’aide militaire américaine à la Géorgie annoncé la semaine dernière, le bouclier de l’OTAN en Europe de l’Est, et la mainmise des États-Unis dans les régions riches en pétrole comme le Moyen-Orient et l’Asie centrale.

Le point de friction avec tous ces pays est celui de la capacité qu’ont les États-Unis de faire fonctionner indéfiniment la planche à billets. Le surplus de dépenses d’importations des consommateurs américains par rapport aux exportations, les rachats par les USA de quantités de sociétés étrangères et de biens immobiliers, les dépenses que le Pentagone effectue à l’étranger : tous ces dollars aboutissent dans les banques centrales étrangères. Elles sont ensuite confrontées à un choix difficile : soit recycler ces dollars aux États-Unis en achetant des bons du trésor américains, soit laisser le « marché libre » déterminer le cours de leur monnaie par rapport au dollar – et par là même à déterminer le prix de leurs exportations sur les marchés mondiaux, créant ainsi du chômage et provoquant la faillite d’entreprises.

Lorsque la Chine et d’autres pays recyclent leurs flux de dollar US en achetant des bons du Trésor pour « investir » aux États-Unis, cette accumulation n’est pas vraiment volontaire. Cela ne reflète pas une foi en l’économie américaine qui rémunèrerait l’épargne des banques centrales, ni une quelconque préférence d’investissement, mais tout simplement un manque d’alternatives. Les « marchés libres » à la mode des USA piègent les pays dans un système qui les obligent à accepter indéfiniment des dollars. Mais désormais, ils veulent en sortir.

Cela implique la création d’une nouvelle alternative. Plutôt que de faire simplement « des changements cosmétiques comme certains pays et peut-être les organisations financières internationales pourraient le vouloir », comme l’a dit M. Medvedev à Saint-Pétersbourg : « ce dont nous avons besoin, ce sont des institutions financières d’un type tout à fait nouveau, où ne domineraient ni les problèmes politiques et les motivations [sous-jacentes], ni aucun pays en particulier. »

Lorsque les dépenses militaires à l’étranger ont provoqué le déficit, la balance des paiements US et ont conduit les Etats-Unis à abandonner l’étalon or en 1971, les banques centrales se sont trouvées démunies de cet actif traditionnellement utilisé pour solder les déséquilibres des paiements. La solution par défaut a consisté à investir les flux issus des paiements ultérieurs en obligations du Trésor américain, comme si celles-ci étaient « aussi fiables que l’or ». Les banques centrales détiennent maintenant pour 4 000 milliards de dollars de ces obligations dans leurs réserves internationales. Ces prêts ont également financé la plupart des déficits budgétaires du gouvernement américain depuis maintenant plus de trois décennies ! Etant donné que la moitié environ des dépenses discrétionnaires du gouvernement américain est consacrée aux opérations militaires – dont plus de 750 bases militaires à l’étranger et dans des opérations de plus en plus coûteuses dans les pays producteurs de pétrole et ceux qui permettent son transit – le système financier international est organisé de manière à financer le Pentagone, ainsi que les rachats par les États-Unis d’actifs étrangers censés rapporter beaucoup plus que les bons du Trésor que les banques centrales étrangères détiennent.

La principale question à laquelle sont confrontées les banques centrales mondiales est donc de savoir comment éviter d’ajouter encore plus de dollars US à leurs réserves et, par conséquent, de financer encore plus les dépenses qui creusent le déficit des États-Unis – y compris les dépenses militaires à leurs propres frontières ?

Pour commencer, les six pays de SCO et les pays du BRIC ont l’intention de commercer dans leurs propres monnaies afin de bénéficier mutuellement du crédit que les États-Unis avait monopolisé jusqu’à présent à son profit. À cette fin, la Chine a passé des accords bilatéraux avec l’Argentine et le Brésil pour effectuer leur échanges commerciaux en renminbi, la monnaie chinoise, plutôt qu’en dollar, en livre sterling ou en euros. Il y a deux semaines, la Chine a également conclu un accord avec la Malaisie pour que les deux pays commercent en renminbi. L’ancien Premier ministre, le Dr. Tun Mahathir Mohamad, m’a expliqué en janvier qu’en tant que pays musulman la Malaisie voulait éviter de faire tout ce qui pourrait faciliter l’action militaire américaine contre les pays islamiques, y compris la Palestine. La nation a trop d’actifs en dollars, ont expliqué ses collègues. Le gouverneur de la Banque centrale chinoise, Zhou Xiaochuan, a écrit officiellement sur son site Internet que l’objectif est maintenant de créer une monnaie de réserve « indépendante d’une nation particulière ». C’est l’objet des discussions à Iekaterinbourg.

En plus d’éviter de financer la prise de contrôle par les États-Unis de leur propre industrie et l’encerclement militaire américain de la planète, la Chine, la Russie et d’autres pays voudraient certainement se développer comme l’Amérique l’a fait. En fait, ils considèrent les États-Unis comme une nation hors-la-loi, financièrement et militairement. Comment caractériser autrement une nation qui promulgue un ensemble de lois pour les autres – sur la guerre, le remboursement de la dette et le traitement des détenus – mais n’en tient pas compte elle-même ? Les États-Unis sont maintenant le plus grand débiteur mais ont évité la punition des « ajustements structurels » imposés à d’autres pays endettés. Les taux d’intérêt US et les réductions d’impôt, alors que les déficits commerciaux et budgétaires explosent, sont considérés comme le comble de l’hypocrisie, lorsqu’ils sont comparés à l’austérité que les programmes de Washington imposent aux autres pays par le biais du FMI et des officines de Washington.

Les États-Unis demandent aux pays endettés de vendre leurs services publics et leurs ressources naturelles, d’augmenter leurs taux d’intérêts et d’augmenter les impôts au détriment de la paix sociale pour dégager un maximum d’argent et payer les créanciers.

Et aux USA, le Congrès a empêché la société Chinoise CNOOK d’acheter Unocal pour des raisons de sécurité nationale, tout comme il a empêché Dubaï d’acquérir des exploitations portuaires américaines et empêché des fonds souverains d’acheter des infrastructures clés. Les étrangers sont invités à imiter les japonais qui avaient investi dans des « éléphants blancs » comme le Rockfeller Center, sur lequel les investisseurs ont rapidement perdu un milliard de dollars puis ont fini par se retirer.

À cet égard, les États-Unis n’ont pas vraiment laissé à la Chine et aux autres pays en situation d’excédent de la balance des paiements d’autres choix que de devoir trouver un moyen d’éviter de nouvelles accumulations de dollars. À ce jour, la Chine tente de diversifier ses avoirs en dollars ailleurs qu’en bons du Trésor US, qui ne se sont pas révélés très fructueux. Hank Paulson, qui venait de la banque Goldman Sachs, avait conseillé à la banque centrale chinoise d’investir dans les titres à haut rendement émis par Fannie Mae et Freddie Mac, en expliquant que ceux-ci étaient de facto des obligations publiques. Ces titres se sont effondrés en 2008, mais au moins, le gouvernement américain a repris ces deux organismes de prêt hypothécaire, augmentant de facto de 5 200 milliards de dollars la dette nationale. En fait, ce renflouement a été rendu nécessaire en grande partie à cause des investissements effectués par les Etats étrangers.

Infliger des pertes aux investisseurs gouvernementaux étrangers aurait quelque peu atteint la réputation des bons du Trésor, non seulement en détruisant la crédibilité des États-Unis, mais aussi parce que les émissions d’obligations par le gouvernement étaient insuffisantes pour absorber les dollars qui coulaient à flot dans l’économie mondiale avec la montée en flèche du solde déficitaire de la balance des paiements des États-Unis.

En recherchant de nouveaux actifs pour protéger la valeur de leurs avoirs en dollars alors que la bulle de crédit de la Réserve fédérale se traduisait par une baisse des taux d’intérêt, les fonds souverains chinois ont cherché à se diversifier à la fin de 2007. La Chine a pris des participations dans les fonds d’investissement Blackstone et Morgan Stanley à Wall Street, Barclays en Grande-Bretagne, dans la Standard Bank d’Afrique du Sud (qui fut affiliée à la Chase Manhattan du temps de l’apartheid dans les années 1960) et dans le conglomérat financier belge Fortis proche de l’effondrement. Mais le secteur financier américain s’écroulait sous le poids de sa dette phénoménale, et la valeur des actions des banques et des firmes d’investissement a plongé dans le monde entier.

Les étrangers voient le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce comme les représentants de Washington dans un système financier soutenu par les bases militaires américaines et les porte-avions qui entourent la planète. Mais cette domination militaire est un vestige d’un empire américain qui n’est plus en mesure de régner par sa force économique. La puissance militaire américaine est basée davantage sur des armes atomiques et les frappes aériennes à longue distance que sur les opérations au sol, qu’il est devenu politiquement trop impopulaire de monter sur une grande échelle.

Sur le front économique, on ne voit pas comment les États-Unis pourraient trouver les 4 000 milliards de dollars qu’ils doivent aux gouvernements étrangers, à leurs banques centrales et aux fonds souverains mis en place pour écluser la surabondance de dollars. L’Amérique est devenue un mauvais payeur et de fait, un mauvais payeur agressif sur le plan militaire, car elle cherche à conserver le pouvoir sans pareil jadis gagné sur le plan économique. La question qui se pose est de savoir comment peser sur son comportement. Yu Yongding, un ancien conseiller de la banque centrale de Chine désormais membre de l’Académie des Sciences chinoise, a proposé de faire remarquer au secrétaire américain au Trésor Tim Geithner que les États-Unis devraient « épargner » d’abord et avant tout en pratiquant une réduction de leur budget militaire. « Les recettes fiscales des Etats-Unis ne sont pas susceptibles d’augmenter à court terme en raison de la faible croissance économique, de la rigidité des dépenses et du coût de mener deux guerres. »

À l’heure actuelle, c’est l’épargne étrangère, et non pas celle des américains, qui finance le déficit budgétaire américain en achetant la plupart des bons du Trésor. Cela se traduit par un impôt levé sans la contrepartie d’une représentation des électeurs étrangers sur la manière dont le gouvernement des États-Unis utilise leur épargne forcée. Pour les « diplomates » du système financier, il est donc nécessaire d’élargir le champ d’application de leurs politiques, au-delà du seul marché de secteur privé. Les taux de change sont déterminés par de nombreux facteurs, en plus de celui des « consommateurs brandissant des cartes de crédit » , pour reprendre l’euphémisme habituel qu’utilisent les médias américains à propos du déficit de la balance des paiements. Depuis le 13ème siècle, la guerre a été un facteur dominant dans la balance des paiements des grandes nations – et de leurs dettes. Les obligations d’Etat financent essentiellement des dettes de guerre, dans la mesure ou en temps de paix les budgets ont tendance à être équilibrés. Ceci relie directement le budget de la guerre à la balance des paiements et aux taux de change.

Les pays étrangers se voient encombrés de reconnaissances de dette qui ne seront pas honorées – dans des conditions telles que s’ils agissent afin de mettre fin au festin américain, le dollar va plonger et leurs avoirs en dollars vont chuter par rapport à leur monnaie nationale et aux autres devises. Si la monnaie chinoise s’apprécie de 10% par rapport au dollar, sa banque centrale enregistrera l’équivalent de 200 milliards de dollars de pertes sur ses 2 000 milliards de dollars.

Cela explique pourquoi, quand les agences de notation envisagent que les titres du Trésor des États-Unis puissent perdre leur notation AAA, elles ne veulent pas signifier que le gouvernement ne serait pas en mesure d’imprimer des dollars papier pour honorer ses dettes. Elles indiquent plutôt que la valeur du dollar va se déprécier internationalement. Et c’est exactement ce qui se passe en ce moment. Lorsque M. Geithner prit un visage grave pour déclarer devant un auditoire à l’Université de Pékin au début du mois de Juin qu’il croyait en un « dollar fort » et que les investissements de la Chine aux États-Unis étaient sûrs, il a été accueilli par des rires sarcastiques.

L’anticipation d’une hausse des taux de change de la Chine incite les spéculateurs à chercher à emprunter des dollars pour acheter du renminbi et bénéficier de la hausse. Pour la Chine, le problème est que ce flux spéculatif deviendrait une prophétie auto-réalisatrice en faisant grimper sa monnaie. De ce fait, le problème des réserves est intrinsèquement lié à celui des contrôles de capitaux. Pourquoi la Chine devrait-elle voir ses compagnies rentables vendues pour des dollars fraîchement créés, que la banque centrale doit utiliser pour acheter à faible taux des bons du trésor américain ou perdre encore plus d’argent à Wall Street ? Pour éviter ce dilemme, il est nécessaire d’inverser la philosophie de l’ouverture des marchés de capitaux que le monde a adopté depuis Bretton Woods en 1944.

A l’occasion de la visite de M. Geithner en Chine, « Zhou Xiaochuan, directeur de la Banque populaire de Chine, la banque centrale du pays, a déclaré que c’était la première fois depuis que les pourparlers semestriels ont commencé en 2006, que la Chine avait besoin d’apprendre des erreurs de l’Amérique tout comme de ses succès » lorsqu’il fut question de la déréglementation des marchés de capitaux et du démantèlement des contrôles.

Une ère est donc arrivée à son terme. Face à des dépenses démesurées des Etats-Unis, la dé-dollarisation menace de forcer les pays à revenir aux doubles taux de change, qui furent fréquents entre les deux guerres mondiales : un taux de change pour le commerce des produits, un autre pour les mouvements de capitaux et les investissements, tout au moins pour les économies de la zone dollar.

Même sans contrôle des capitaux, les pays réunis à Iekaterinbourg prennent des mesures pour éviter de recevoir involontairement de plus en plus de dollars. Voyant que l’hégémonie globale des États-Unis ne peut pas se poursuivre en l’absence du pouvoir d’achat qu’ils leur procurent eux-mêmes, ces gouvernements cherchent à hâter ce que Chalmers Johnson a nommé dans son ouvrage « les douleurs de l’empire » : la faillite de l’ordre mondial financier et militaire américain. Si la Chine, la Russie et leurs alliés non-alignés suivent leur propre chemin, les États-Unis ne pourront plus vivre grâce à l’épargne des autres (sous la forme de leurs propres dollars recyclés), ni disposer de cet argent pour financer des dépenses militaires illimitées.

Des responsables américains voulaient assister à la réunion de Iekaterinbourg en tant qu’observateurs. On leur a répondu : non. C’est un mot que les américains vont entendre beaucoup plus souvent à l’avenir.

Michael Hudson est un économiste spécialisé dans le domaine de la balance des paiements. Il a été le conseiller économique en chef du candidat Démocrate à la présidentielle Dennis Kucinich. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont : « Super Imperialism : The Economic Strategy of American Empire »

Source: Contre-Info

juil 29 2009

Pensées sur la société de consommation

Par Serge Carfantan

L’apparition des machines nous a fait passer de l’ère de l’artisanat à l’ère industrielle. Avant l’ère industrielle, on ne parlait pas de « consommation », parce que, l’acquisition des biens de valeur ne concernait qu’une frange limitée de la société, surtout la noblesse, le clergé et les marchands. D’autre part, qualitativement, l’acquisition était définie par une idée de la richesse plus concrète, différente de notre appréhension postmoderne de la richesse. Être riche, dans l’antiquité, c’était surtout posséder une terre, un beau domaine et s’entourer de belles choses.

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Le mot « révolution » implique un retournement complet. Ce que l’on a appelé la « révolution industrielle» constitue effectivement un changement radical dans le domaine de l’échange. D’abord parce que le développement exponentiel de la technique a permis une production de masse sans commune mesure avec ce que l’artisanat pouvait produire dans les siècles précédents ; et d’autre part, parce que la mutation de l’ère industrielle retourne de fond en comble l’idée même de la richesse qui devient l’accumulation de l’argent. La production de masse ne se comprend qu’au sein d’un système économique qui est le capitalisme.

Mais la société de consommation est-elle une sorte de résultante mécanique de la révolution industrielle ? Faut-il la définir seulement à partir de la transformation de l’échange ? N’est-elle pas plutôt l’issu d’un processus fondamentalement idéologique ? Ou bien est-elle construite sur le fond d’une mentalité qui ne fait que se refléter en elle ? Le consommateur, n’est-ce pas, par excellence, l’identité de l’homme postmoderne ? Qu’est-ce que la société de consommation ? La société de consommation est-elle le résultat d’un processus historique inéluctable, lié aux transformations de l’économie, ou le sous-produit de la manière d’être au monde des individus que nous sommes ? Est-elle le produit d’une culture ? Est-ce l’apogée de la culture occidentale ?

A. Consommation, publicité et conditionnement

L’homme postmoderne vit dans une telle immersion dans le monde de la consommation qu’il a bien du mal à voir ce qu’elle est. Le terme consommer est couramment associé avec des images : celle d’une société d’abondance, avec sa profusion de nourriture sur les présentoirs, son accumulation ludique de toutes sortes d’objets, de la machine à laver, à la voiture de la dernière série d’un constructeur, celle du caddie du supermarché plein à déborder, de l’étalage du luxe éblouissant, celle de la facilité d’acheter tout de suite, sans limite, pour payer plus tard. On lui a dit et répété qu’il s’agissait en toutes choses, de profiter au maximum. Le consommateur type profite des soldes, profite des remises autorisées par ses cartes de crédit, il profite des prix en baisse, il profite des loisirs, il profite des vacances. Il profite des cours de la bourse. La consommation est pour lui le modèle du plaisir, une euphorie même, le plaisir d’acheter pour se faire plaisir, une auto-gratification perpétuelle. Plaisir aussi de se montrer avec l’attrait captivant de la nouveauté : le nouveau jean, le dernier cri en matière de téléphone portable, de vêtement coupé selon la dernière mode. Plaisir de se faire voir, d’être envié, de consommer pour épater. Plaisir de jouer avec les images de la publicité et de ressembler à cette jeunesse insolente, qui se déhanche, fait des clins d’œil, rit aux éclats, se pavane avec un look d’enfer et se contrefiche éperdument de toutes questions sérieuses. Fun morality. Plaisir d’être léger, frivole, de se sentir porté, de paillonner de boutique en boutique, de dépenser sans contrainte, comme si on avait de l’argent plein les poches. Bref, consommer sans retenue et vivre perpétuellement la tête dans les nuages, le sourire béat de la publicité sur les lèvres. Et surtout, ne jamais, au grand jamais, se poser de questions.

1) Commençons par là, par la publicité. Si nous demandons autour de nous ce que c’est que la société de consommation, nous verrons que les réponses pointer du doigt la publicité, ses affiches sur les murs, ses logos sur les vitrines, ses clips à la télévision ; et nous n’aurons aucune hésitation à relier les images de la publicité à cette étrange compulsion qui excite le consommateur dans la frénésie de l’achat.

Le monde de la consommation n’existe que dans une représentation et une représentation qui est vue comme la réalité même. Ces objets que l’on consomme n’ont de sens que dans la valeur d’un signe. Dans l’économie classique on raisonnait en partant de la notion de besoin. Au besoin correspondait une satisfaction. Donc, si j’achète cet objet, c’est parce que j’en ai besoin.

A ses tout débuts effectivement, la publicité n’était encore qu’une réclame, elle vantait la satisfaction des besoins. Elle partait des besoins existants et montait un argumentaire de persuasion en faisant valoir une offre pour une demande :

- Vous avez besoin d’un produit pour récurer les sols,

- a est le produit décapant le plus efficace,

- Donc achetez a et vous serez satisfaits.

Il y a belle lurette que la publicité ne vante plus la satisfaction des besoins, ce qu’elle vise, c’est la satisfaction des désirs. Un désir, n’existe que sous une forme mentale dans la projection d’un fantasme. Par rapport au désir, les objets ne sont que des images, d’une satisfaction qui va bien au-delà de leur possession.

Suivons Jean Baudrillard dans La Société de Consommation, ses Mythes, ses Structures. « La machine à laver sert comme ustensile et joue comme élément de confort, de prestige, etc. » La valeur, c’est le confort, le prestige. L’ustensile, c’est une machine qui sert à laver le linge. La Beauté, la Séduction, la Plénitude, le Bonheur, l’Assurance, la Sécurité etc. sont des valeurs. Ce qui est caractéristique du monde de la consommation, c’est le débordement du besoin par le désir, et cette invasion qui fait des objets des signes dans ce système de signes qui est la mentalité du consommateur. « Dans la logique des signes, comme celle des symboles, les objets ne sont plus du tout liés à une fonction ou à un besoin défini. Précisément parce qu’ils répondent à tout autre chose… la logique du désir, auxquels ils servent de champ mouvant et inconscient de signification ». Le désir ne répond pas à un manque objectivable, il n’existe que dans le champ de la subjectivité désirante, elle-même identifiée à une logique sociale et qui la domine.

Le consommateur est l’homme-vital identifié au système de signes de la consommation, et qui reste inconscient de son identification. La consommation, serait de part en part culturelle, comme dirait Lévi-Strauss. Qu’il y ait implicitement contrainte, n’est pas difficile à montrer, surtout si on compare notre société avec l’époque antérieure du puritanisme de la morale protestante. Citons encore Baudrillard pour prendre la mesure du phénomène :

« L’homme-consommateur se considère comme devant-jouir, comme une entreprise de jouissance et de satisfaction. Comme devant-être heureux, amoureux, adulant/adulé, séduisant/séduit, participant, euphorique et dynamique. C’est le principe de maximisation de l’existence par multiplication des contacts, des relations, par usage intensif de signes, d’objets, par l’exploitation systématique de toutes les virtualités de jouissance. Il n’est pas question pour le consommateur, pour le citoyen moderne de se dérober à cette contrainte de bonheur et de jouissance, qui est l’équivalent dans la nouvelle éthique de la contrainte traditionnelle de travail et de production. L’homme moderne passe de moins en moins de sa vie à la production dans le travail, mais de plus en plus à la production et innovation continuelle de ses propres besoins et de son bien-être. Il doit veiller à mobiliser constamment toutes ses virtualités, toutes ses capacités consommatives. S’il l’oublie, on lui rappellera gentiment et instamment… Sinon, il courrait le risque de se contenter de ce qu’il a et de devenir asocial »

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De fait, l’asocial, c’est le marginal qui n’a pas été intégré au système par la consommation. Le sens proprement fonctionnel de l’exclus, c’est être exclus du système de la consommation. Ne pas pouvoir faire comme les gens normaux : aller au supermarché, faire les boutiques, s’habiller selon la mode etc. Quel est le moyen premier d’intégration des jeunes ? L’utilisation de l’uniforme vestimentaire, l’usage des marques célèbres et reconnues. La marque permet le marquage social des populations, elle est le signe de l’individu bien intégré socialement. Porter l’uniforme d’un consommateur, c’est immédiatement pouvoir s’intégrer dans la société de consommation. Il importe par-dessus tout que, très tôt l’idéologie consommative soit inculquée dans l’esprit des plus jeunes. La consommation est « une conduite active et collective, elle est une contrainte, elle est une morale, elle est une institution. Elle est tout un système de valeurs, avec ce que ce terme implique comme fonction d’intégration du groupe et du contrôle social. La société de consommation, c’est aussi la société d’apprentissage de la consommation, de dressage social à la consommation ». Le rôle de la publicité est précisément d’effectuer le travail de conditionnement nécessaire à sa propre auto-perpétuation. La publicité est une forme subtile de propagande de l’idéologie de la consommation.

L’obligation de consommer se verrouille de manière efficace, par la promotion du crédit. « Le crédit est en fait un dressage socio-économique systématique à l’épargne forcée et au calcul économique de générations de consommateurs qui autrement eussent échappé, au fil de leur subsistance, à la planification de la demande, et eussent été inexploitables comme force consommative ». Au cours du XIXième siècle, Le capitalisme a d’abord opéré le dressage des populations rurales en les convertissant au travail industriel. Une fois que les forces de travail étaient solidement socialisées, il ne restait plus qu’à socialiser les forces de consommation. « Le système industriel, ayant socialisé les masses comme force de travail, devait aller plus loin pour s’accomplir et les socialiser (c’est-à-dire les contrôler) comme des forces de consommation ». Pour cela, il suffisait de fournir une idéologie qui identifie le but de la vie, le plaisir et le bonheur, à la consommation. Ainsi le contrôle devient total, car ceux-là même qui sont contrôlé n’ont pas d’autre visée que ce que le système leur propose. Consommer. Dans un monde où la technique a connu un tel développement, le principal souci n’est plus de fournir du travail, mais de faire consommer. Tout le monde n’est pas travailleur… mais nous sommes tous des consommateurs ! Le seul rôle où l’individu est irremplaçable, c’est celui de consommateur. Ainsi, « l’individu sert le système industriel non pas en lui apportant ses économies et en lui fournissant son capital, mais en consommant ses produits. Il n’y a d’ailleurs aucune autre activité religieuse, politique ou morale à laquelle on le prépare de manière aussi complète, aussi savante et aussi coûteuse ». C’est pourquoi le boycott est une menace très inquiétante, car il attaque la finalité même du système de la société de consommation. Mais, comme le dit Baudrillard, on peut donc, sans risque de se tromper, prédire de beaux jours à l’individualisme de notre société. Son avidité sert exactement le système, et en ce sens, « la consommation est un travail social ».

2) Contrairement à ce que disent certains sociologues, la postmodernité n’est pas dépourvue d’idéologie, elle s’est seulement détournée de l’idéologie politique. Une société vit nécessairement sur la base de croyances et de mythes culturels, donc sur une base idéologique. La conscience collective a ses repères. Qu’est-ce qui constitue pour l’essentiel l’idéologie de la consommation véhiculée par la publicité ? Nous allons suivre ici les indications de François Brune dans De l’idéologie aujourd’hui.

Nouvel argumentaire:

- Vous êtes à la recherche de v, (de l’Identité, du Confort, de la Joie, de la Paix de la Sécurité etc.).

- Le produit a, est un moyen facile d’obtenir v.

- Il est donc indispensable de vous procurer a, pour acquérir : v (l’Identité, le Confort, la Joie, la Sécurité etc.).

a) La consommation se présente comme l’éloge frénétique du progrès, dans une temporalité fiévreuse qui nous lance perpétuellement en avant. Merveilleux ce que l’on trouve dans les vitrines ! On n’arrête pas le progrès ! Tout changement est vu comme un progrès, il faut donc changer pour changer : « votre téléphone va changer, alors changez de téléphone ». D’où l’éloge perpétuel de la nouveauté et la disqualification de l’ancien. Interdit de vieillir, il faut être « innovant », « tendance », »glamour » et toujours à la recherche d’un « mieux », « aller plus loin », « bouger », « être à la pointe ». Ce qui se traduit évidemment par le fait d’avoir toujours plus, l’accumulation prenant la forme de l’innovation et de l’amélioration. Dans cette logique, le quantitatif prend le lieu et la place du qualitatif. La mythologie du progrès légitime et amplifie la consommation.

b) La consommation suggère en permanence d’avoir des désirs et le désir des désirs. L’inverse serait inquiétant. Pour démultiplier le désir, il faut donc générer à l’infini de faux désirs. Dans les termes d’Edgar Morin dans Terre Patrie, « on crée un consommateur pour le produit et non plus seulement un produit pour le consommateur ». Pour cela, la publicité présentera les objets nouveaux comme des besoins essentiels, en cherchant toujours à vous persuader que tout nouveau besoin est même un droit ! Discours jouant sur la culpabilité. Vous avez le droit d’avoir une télévision dans toute les pièces de la maison (voyons, ce serait une honte… de vous en priver …!). Tout ce que l’on vous vend est légitime, car correspond toujours à un besoin dont on n’a pas le droit de vous priver. Les publicitaires disent même que le consommateur aime être manipulé. Donc la manipulation est légitime, parce qu’elle répond à un besoin !

L’exaspération du désir crée deux situations limites :

- Elle crée la frustration constante. Le bon consommateur, c’est le consommateur frustré. Et il est important qu’il le reste. Les gens heureux ne consomment pas. Il faut donc attiser l’insatisfaction. Il y a toujours une nouveauté qui démode ce que vous venez d’acheter. On fera même en sorte que vous éprouviez ce que les publicistes appellent la déception post-achat. Pour que vous recommenciez à acheter. Et puis, il faut que les aspirations profondes du consommateur soient constamment flattées, mais qu’il se rende aussi compte que finalement, ce n’est pas ce que promettait la publicité. Vous n’aurez pas la plénitude avec un pot de yaourt, ou une crème de beauté. Mais votre désir de plénitude frustré sera prêt à se déplacer sur un autre objet.

- Elle crée une saturation constante. Elle tue l’envie qui n’a même plus la force de se satisfaire. Dans la saturation, le consommateur ne sait même plus ce qu’il veut et comme il est habitué et drogué à vivre dans des envies, il saisira l’envie qu’on lui proposera. Si bien qu’un centre commercial peut afficher ce slogan « je n’ai d’envie que si l’on m’en donne » ! Nous finissons par être saturé de pseudo besoins satisfaits qui nous laissent dans l’insatisfaction, de sorte que la frustration de fond est encore un moteur.

c) La consommation est un appel au mimétisme collectif. La publicité sous-entend constamment que les gens normaux font « comme ceci » ou « comme cela », que, si vous voulez participer à la convivialité bienheureuse de la société de consommation, il faut faire ceci, ou faire cela. « A quoi allez-vous ressembler cet été ? ». Vous seriez un asocial de ne pas être « tendance ». La consommation est une démocratie festive, consensuelle, c’est « tout le monde se retrouve aux magasins B ». Vous devriez avoir honte de ne pas suivre le mouvement, de ne pas faire comme tout le monde. Il existe un terrorisme psychologique propre au mimétisme, qui s’exerce contre celui qui n’est pas à la mode, qui est vieux jeu, rétrograde etc.

d) La consommation est la célébration du produit. On a exactement ce qu’il vous faut, la solution de tous vos problèmes, le produit miracle qui va tout révolutionner. C’est le produit qui apporte tout, et sans lui, vous n’aurez rien. Et surtout pas par vous-même. Il est indispensable. Il est le passage obligé pour résoudre une difficulté. La publicité fonctionne en faisant admettre constamment que tout peut se résoudre par une simple solution technique qu’il suffit d’acheter. Vous n’avez pas à faire appel à vos propres capacités, à votre créativité, vous pouvez démissionner de vos responsabilités, vous n’avez qu’à vous soumettre à notre discrétion, nous nous chargeons de tout. Nous avons le produit-de-rêve, vous n’avez plus besoin de créer votre propre imaginaire, on va vous vendre du rêve. « Rêvez, nous ferons le reste » (pub). Nous avons le produit-de-beauté, il vous suffit de l’acheter (même si par ailleurs, vous vivez n’importe comment et vous mangez n’importe quoi et que vous dégradez votre corps à grande vitesse). Nous avons le produit-de-santé que vous pouvez avaler (sans changer votre régime habituel). C’est magique. Nous avons le produit-de-l’amour, regardez, c’est marqué partout sur les vitrines. Jamais une société n’a vendu autant d’amour que la nôtre. « La plupart des baisers s’achètent au Monoprix ». Nous avons le produit-de-la-démocratie, regardez à quel point on vous traite de citoyen modèle et à quel point on fait appel à votre sens civique dans les publicités. Il est évident que dans tout autre régime que l’occident de la société de consommation, il ne peut y avoir qu’ignobles dictatures. La démocratie, c’est la société de consommation, non ? On peut tout recycler dans la publicité, on a même les produits-de-la-révolution. Les nouvelles lessives sont toujours révolutionnaires. Rien n’est plus commercial que les slogans de 68 et que les tirades anarchistes. « Il est interdit d’interdire de baisser les prix ». Enfin, nous avons le produit-identité. Nous avons de quoi vous habiller pour que vous soyez enfin quelqu’un et pas quelconque. Nous avons la panoplie complète du skatter, du racaille, du BCBG, etc. Bien sûr, l’uniforme se paye très cher, entré depuis peu dans le monde du travail, vous aller y dépenser la moitié de votre salaire, mais l’identité, cela se paye par des marques ! « Ici bas, si tu n’as pas d’agent tu n’es rien. Un looser ». C’est ce qui justifie souvent le racket au collège et au lycée et une grande part de la violence sociale, directement liée au conditionnement publicitaire.

e) La consommation, c’est le bonheur mis au menu. Vous n’avez plus qu’à choisir dans l’étalage des plaisirs qu’on vous offre (enfin, qu’il faudra payer). Surtout, il est indispensable de croire que le bonheur, c’est le plaisir et rien d’autre. Le bonheur est un produit de consommation courante. Le mot a même été acheté par une marque ! Mais attention, le plaisir consommable, doit être renouvelé en permanence. « Le plaisir, c’est de changer de plaisir ». Il y faut du vertige et de la variété, et pour cela, il faut développer une créativité infinie d’artifices. Il faut alimenter la soif de l’instantané. Une excitation mentale constante. Le plaisir, cela se consomme et cela se jette, cela se consume très vite. Comme la cigarette. Le consommateur veut tout et tout de suite. Il mesure le plaisir au caprice. Ainsi va le monde, que la cadence de la consommation ne peut être qu’effrénée, sous peine de laisser réapparaître l’ombre du mal postmoderne qu’est l’ennui. Il est donc dans la logique même de la consommation, que non seulement elle multiplie les plaisirs mais qu’elle donne aussi naissance à une véritable industrie du loisir. Le monde postmoderne est un Disneyland social, il tend vers un idéal : le parc d’attraction et ses jeux. La prolifération des jeux est sa manifestation la plus évidente.

f) La consommation doit devenir une pulsion. Mieux, une compulsion. Plus elle est un réflexe, meilleur est son effet. Et un réflexe, c’est tout le contraire du produit d’une réflexion. Ce réflexe, il est inculqué très tôt dans le bombardement constant de la publicité à la télévision. L’enfant est conditionné très tôt. Il connaît par cœur toutes les publicités, mieux que les tables de multiplications ou les règles de grammaire. Il les récite dans les cours de récré. C’est lui qui fait un caprice au supermarché pour faire acheter les céréales du clip rigolo que l’on a revu deux cent fois. Le consommateur ne le sait pas, mais sur les rayons, il prend systématiquement ce qui a été programmé dans la publicité. Il exécute les séquences de conditionnement qu’il a soigneusement appris, pendant les heures de dressage devant la télévision. Il a été habitué à « croquer la vie à pleine dent », dans des produits bien ciblés, dans le spectacle constant de la libération des pulsions. Il voit tous les jours la boulimie, la gloutonnerie, le luxe. Je le veux, je me l’offre !

g) La consommation doit falsifier les valeurs. Ce qui pourrait constituer un frein à la consommation, ce serait une réflexion pertinente sur ce qui constitue une véritable valeur. L’intelligence commande de faire la part entre des vraies et des fausses valeurs, de faire la distinction entre l’illusion et le réel. Dans le système de la consommation, il ne faut surtout pas éveiller la lucidité. Alors, comment tuer la lucidité ? En créant la confusion mentale, en laissant croire que la consommation est moralement bonne, en récupérant toutes les critiques qui lui sont adressées pour en faire des slogans promotionnels.

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La rhétorique publicitaire est très habile pour y parvenir. Elle se sert des méthodes: a) récupération. Vous prenez une grande idée, une idée profonde et juste et vous la transformez en incitation consommative. « La liberté, une idée qui est dans l’air »… « La révolution est en marche »… « Changeons le monde »… (mettre à la place des pointillés n’importe quoi, une marque de café, de préservatif, un outil informatique, un paquet de nouilles, cela importe peu). b) falsification. Elle consiste à détourner une valeur pour lui faire cautionner exactement le contraire de ce qu’elle affirme. Dans un produit de mode, plus c’est snob et sophistiqué, et plus c’est dit « naturel » ! Utiliser un concept appelant à la générosité, pour justifier une conduite égocentrique. Le mangeur de saucisse associé à « quand on aime, on ne compte pas ». Utiliser la dénonciation du capitalisme pour en faire la promotion « Révolutionnez vos placements ». Enfin, c) procédé constant, l’élimination systématique. Les vertus seront souvent discréditées. Dans les clips, la palme revient toujours au cancre et au crétin de la classe, tandis que le bon élève est affublé de binocles épais et ridiculisé. Le sérieux ne tient pas la route face à la dérision : on est cool , on est là pour s’amuser. Comme le dit Beigbeder, la publicité vous apprend à glisser sur la vague, sans voir qu’elle se déplace sur du vide. Elle met en avant l’hédonisme sans complexe, la licence, la permissivité. Il est interdit de ne pas céder constamment à ses désirs. Plus on est dehors, plus on est extraverti, plus on est postmoderne. Moins on est soi-même, plus on est les autres.

Ne pas être soi, c’est être autre. En latin alienus. Ne pas être soi, pour être perpétuellement autre, c’est être aliéné. L’idéologie qui sous-tend la consommation est une forme d’aliénation. Selon un sociologue contemporain, Paul Ariès, la publicité est passée par trois stades qui marquent une progression remarquable dans l’aliénation.

- a) Elle a d’abord été réclame, pour vanter la satisfaction des besoins et les mérites d’un produit.

- b) Puis elle a été un conditionnement inconscient. On a tenté d’utiliser le message subliminal pour faire pénétrer dans l’esprit des suggestions d’achat, sous une forme de répétition incessante. Mais c’était encore une manipulation passive.

- c) Nous sommes maintenant encore au-delà, nous sommes à l’ère du psycho-marketing. Il consiste à étudier la manière de reprendre les aspirations intérieures du sujet pour les détourner activement vers la consommation. C’est l’ère des marques et du marquage des populations, comme le marquage des troupeaux. Et dans cette ère, la publicité est devenue radicalement idéologique.

B. Consommation et croissance

En 1972, lors de la Conférence des Nations unies sur l’environnement à Stockholm, un doute a surgit chez les experts de l’économie. Celui de la compatibilité entre le développement accéléré appelé « croissance » et la préservation de l’environnement. Jamais auparavant on ne s’était vraiment posé pareille question. Le monde était divisé en trois : les pays « développés » possédant un taux de croissance satisfaisant, les pays « en voie de développement », dont le taux de croissance est accéléré, et les « pays sous-développé » dont la croissance devait être encouragée. Il était sous-entendu que le modèle occidental était indiscutable, que le reste du monde le suivait et devait le suivre inéluctablement. Il fallait raccrocher les pays pauvres à la locomotive de la croissance des pays riches. La machine économique tournait à plein régime. On était encore dans la droite ligne des vieilles idées de la religion du progrès du positivisme.

1) Et puis les observations se sont accumulées, convergentes et inquiétantes. Il est évident que le modèle occidental ne peut pas devenir universel, sous peine de destruction très rapide de la planète. Le cercle des experts du club de Rome était prestigieux et nullement composé d’écologistes fanatiques. La publication du rapport du Club de Rome titrait Halte à la croissance. Elle devait donc déclencher une agitation intellectuelle considérable, car elle heurtait de front un présupposé constant du capitalisme depuis ses origines. Le Club de Rome avait l’audace de poser le principe d’une croissance zéro, pour d’urgence mettre un frein à la consommation effrénée des biens, de l’énergie, des ressources de la planète. Il fallait opérer un virage radical. Un des présidents de la Commission, Sicco Mansholt, alla jusqu’à contester qu’il ait pu soutenir les idées des « zégistes », puisqu’il estimait pour sa part que ce n’était pas une croissance zéro qu’il fallait viser, mais… une croissance négative !

Par la suite, on a fait beaucoup d’efforts pour éviter le débat, et on a développé un discours d’optimisme extraordinaire disant que la croissance avait réussi a combler l’écart entre les pays pauvres et les pays riches. On peut toujours tenter de se rassurer avec des illusions. Il ne faut inquiéter personne. Mais on n’a pas pu occulter complètement le problème, qui a resurgit en 1992 avec une idée lancée à Rio, celle du développement durable. L’idée était de désormais inscrire toutes les initiatives économiques dans la perspective de l’intérêt des générations futures en ayant un grand souci des incidences sociales et écologiques. Ce qui aurait aurait été apprécié de Hans Jonas, l’auteur du Principe responsabilité.

Mais la difficulté la plus vive, c’est que la société de consommation, pendant ce temps là, elle, ne spécule pas sur le PNB, elle fonce à cadence accélérée dans la direction de la croissance quantitative. Avec les résultats que nous avons sous les yeux. Au cours du XXième siècle, ce siècle, la planète a vu sa population multipliée par quatre. De 1 milliard et demi en 1900, nous allions passer à 7 milliards en 2006. La consommation d’énergies et de matières premières a explosé, tout en demeurant très inégalement répartie : un cinquième de la population, les pays riches, s’accapare 80 % des ressources naturelles de la planète. Non seulement cela, mais il faut bien comprendre que l’accroissement du niveau de consommation se démultiplie avec le nombre toujours croissant d’individus qui deviennent des consommateurs.

La conséquence est une explosion sans précédent de la pression exercée par l’humanité sur la planète et un pillage des ressources inouï. Cela se traduit, par exemple, par l’effet de serre, qui augmente la température du globe et entraîne des catastrophes climatiques. Sans compter le développement accéléré de la pollution. La Terre est devenue une vaste décharge de la société de consommation. Nous commençons à entrevoir la fin de la majeure partie des ressources fossiles au cours du siècle actuel: il reste, au train de la consommation actuelle, peut être 40 années de réserves prouvées de pétrole, 60 années de gaz. Contrairement aux hommes du XXe siècle, nous consommons désormais plus de ressources que nous n’en découvrons de nouvelles. D’ici 20 ans, le doublement du parc automobile mondial deviendra effectif, ainsi que le doublement de la consommation énergétique mondiale. Enfin, plus nous approchons du terme des ressources, plus celles-ci deviennent difficilement extractibles. Comme le montrait Hans Jonas, dans Le Principe Responsabilité, il est évident que cette situation est radicalement nouvelle et qu’elle appelle une nouvelle responsabilité. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’homme menace la planète Terre à une échelle globale et par là même, il met aussi en cause sa propre survie. Nous savons que des civilisations ont déjà péri sur notre planète après avoir pillé et détruit leur environnement. La Terre, arrive au bord de l’essoufflement et de l’asphyxie, à la limite de ce qu’elle peut nous offrir. Pour la première fois, nous touchons le terme de sa capacité d’absorption de notre propre expansion. Nous savons maintenant que la sauvegarde de la planète conditionne par avance tous les autres problèmes.

Nous sommes à une croisée des chemins, acculés à des décisions radicales, qui concerne l’avenir des générations futures. Il n’y a plus vraiment de choix. L’analyse la plus élémentaire montre qu’au minimum, il faudrait un partage équitable des ressources entre tous les habitants de la Terre. Il faudrait aussi nécessairement une nette réduction de la consommation des habitants des pays riches. Notre intérêt le plus égoïste lui-même commande d’apprendre au plus vite à consommer mieux, en qualité, pour consommer moins, en quantité, afin de soulager l’écosystème.

2) L’idéologie de la consommation ne se range pas « à côté » de ce processus, mais à l’intérieur du processus lui-même comme son moteur. L’idéologie de la consommation repose sur une perception fragmentaire de la réalité, une perception à très court terme, à la mesure de la jouissance immédiate et du profit immédiat. Il n’est pas possible de séparer l’idéologie de la consommation d’un côté, avec son modèle culturel, et de ranger de l’autre, le souci de la préservation de l’environnement et de la sauvegarde de la biodiversité. Il y a contradiction manifeste, car ce n’est pas séparable. Le souci de la promotion de la vie sur Terre, en vue des générations à venir commande littéralement une déclaration de guerre à l’idéologie de la consommation. On ne peut plus transiger, comme on l’a fait, en essayant d’initier gentiment le consommateur à une « lecture critique », un « décodage » de la publicité. Non, l’heure est à la remise en cause radicale et sans compromis des fondements de la société de consommation. L’heure est venue d’ouvrir les yeux.

Il faut bien comprendre que le message délivré continuellement par la publicité est à l’exact opposé de la prise de conscience qui nous est devenue nécessaire. Il encourage largement l’inconscience, l’irresponsabilité, tout en inculquant massivement des conduites de consommation frénétique. La publicité n’est plus du tout une « information commerciale », elle est carrément une forme de propagande. Elle répète inlassablement qu’il n’y a pas d’autre modèle social que la consommation, que la consommation est notre unique et meilleure raison d’être. Elle a entre les mains les outils de manipulations mentales les plus puissants jamais inventés par l’homme. A côté, même les religions et les sectes ne sont pas à la hauteur. Le matraquage publicitaire inculque massivement et du matin au soir, un ensemble d’illusions dans la conscience collective, en entretenant une idéologie de la croissance, datée d’un siècle ; une idée du progrès auquel les esprits les plus éclairés du siècle des lumières, comme Rousseau, ne croyaient même pas, une vision de la techno-science d’une naïveté invraisemblable. Et le comble, c’est que le plus souvent, le système éducatif souvent ne fait que conforter cette vision, signant par là le contrat implicite de ceux qui dorment. Il faut voir les productions scolaires sur la publicité de ces adolescents dont le sens critique est tout bonnement laminé et le conformisme est tellement exemplaire que l’on en reste pantois.

Le discours de la publicité n’est pas simplement « ludique », qu’il n’a jamais été « neutre », qu’il n’a jamais été humaniste. Ce serait un leurre que de croire que seules des raisons écologiques nous obligent à une remise en question du monde de la consommation. C’est bien plus radical. Le discours publicitaire est très largement anti-humaniste. Il ne cherche pas à civiliser la terre, ou à l’humaniser mais à la marchandiser. Par principe, la publicité ne s’intéresse pas à une valeur qui serait non-marchande. Elle objective le processus de la technique sous la forme de l’échange et seuls les processus objectifs l’intéressent, comme au bout du compte seul le profit l’intéresse. Pas la subjectivité pure. Pas la vie. Pas la conscience. Pas la culture. Pas la dimension spirituelle de l’être humain. La publicité adore exacerber le goût de la domination, de la supériorité. Elle joue largement sur le registre de la séduction, de l’avidité possessive et de la recherche de la jouissance immédiate. Sur le mode proprement sexuel. Il y a bien sûr des exceptions, mais le plus souvent, elle flatte la tension émotionnelle, elle idolâtre les pulsions primitives de l’humain et elle discrédite l’intelligence la plus élevée. Elle dévale l’amour dans la sensiblerie, le sentimentalisme ou le romantisme, quand ce n’est pas directement dans le registre porno. Elle campe ouvertement dans l’immoralisme. Elle sape la Passion vraie et la vraie générosité, même quand elle prétend les rencontrer. Elle en fait des images promotionnelles pour vendre. Il faut surfer sur les tendances du moment et les récupérer. Elle engendre une civilisation où le culte de l’ego est religion, où l’existence n’est que divertissement, mais jamais investissement de soi. Elle produit directement des comportements mortifères. Le racket, la violence des banlieues, le sexisme, l’utilisation de la femme comme objet sexuel, le culte de l’argent et du pouvoir, sont directement liés à un conditionnement idéologique tiré de la publicité.

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La publicité n’est pas une culture, elle ne transmet rien, n’enseigne rien et elle sape le sens de la tradition, en ne véhiculant que des valeurs éphémères et arbitraires. Celles des modes qui changent à toutes les saisons. Elle coupe les racines et fait de l’individu une feuille prise dans le vent des tendances. Pour que la publicité devienne une culture, il faudrait qu’elle soit désintéressée, ce qui est évidemment contradictoire, puisque son but, c’est de faire vendre. Elle convient parfaitement pour le dressage.  Qu’est ce qu’un enfant retirera du fait qu’il a été habitué, depuis qu’il est petit, à être habillé de pied en cap avec des marques ? Qu’est-ce qu’il aura appris dans le fait d’imiter ses parents pour acheter des casquettes A, des T-shirt b, des tennis C ? Où est la transmission des valeurs dans une société qui n’a rien d’autre dans la tête que des publicités ? Où est la culture ? La postmodernité a fait très fort : elle a justement élevé la publicité au rang d’une culture, la culture-pub; la publicité. Elle est devenue l’unique culture de la jeunesse, l’unique point de ralliement, de reconnaissance, de convergence : le langage commun des générations nouvelles. C’est bien la preuve qu’ils font admirablement leur boulot, les publicistes. Ils savent récupérer tous les vrais désirs, fabriquer une infinité de faux désirs, faire avaler toutes les couleuvres idéologiques et lessiver complètement le sens critique. Il suffit de jouer sur la séduction des images, d’ajouter une dose de fun, des sourires jusqu’aux oreilles, une musique qui balance et le tour est joué. La preuve en est la surprise et l’étonnement dans le regard de cette jeunesse, quand on entreprend de faire la critique de la publicité. Elle est tellement bien assimilée que l’on ne peut même plus la mettre à distance; et comme elle sert à se moquer de tout, il est impensable que l’on puisse la remettre en question. Elle est d’emblée soustraite à toute critique. Elle est installée dans le domaine de ce qui est cool et rigolo. Et sur ce registre, elle est inatteignable, tout ce qu’elle peut dire deviendra une évidence par le seul effet de la répétition. C’est de cette manière que la publicité engrange des opinions dans le sens commun.

Le résultat massif est là : une efficacité à faire consommer et surconsommer sans limite, à polluer massivement, à faire ingérer toutes sortes de produits nocifs pour l’organisme, à surexploiter le travail partout dans le monde, à rendre dépendant de choses toujours plus inutiles et noires. Et en particulier rendre dépendants d’abord les esprits les plus faibles, les plus influençables. Ceux qui n’ouvrent jamais un livre… mais ne ratent jamais une publicité. Alors comment peut-on décemment parler de gestion de la planète, de décélération de la croissance, sans remettre en cause la publicité?

C. Economie de la vie, écologie de la conscience

Il faut revoir notre copie et regarder les choses en face, ce modèle de société que nous avons réussi à imposer partout sur la planète, il est primitif. Il est tout, sauf le reflet d’une société idéale. Il traduit une compréhension de la Vie qui est primitive. Il entretient dans la conscience collective un réseau serré d’illusions sur le sens de la vie humaine. Il exploite la représentation d’un manque. Il suggère de manière constante que nous manquons de tout : de confort, d’amour, de paix, de joie, etc. Pour posséder ces qualités qui manquent affreusement à la vie, il faut donc se précipiter en dehors d’elle ; pour acquérir de quoi la combler et donc avoir plus pour être d’avantage. Mais la qualité de la vie n’a rien à voir avec une quantité de bien à posséder. Nous ne sommes pas ici, vivant de notre pleine vie consciente, pour consommer. Réduire notre existence à la consommation, ce serait la consumer en vain. La vie n’est vivante que quand elle découvre en elle-même sa propre plénitude qui ne manque de rien, pour créer et se recréer elle-même dans un monde à son image. Ce que nous appelons le «sens commun » aujourd’hui, et qui n’est pas le bon sens, est un chapelet de préjugés qui ont été soigneusement inculqué par la l’idéologie de la consommation. Nous vivons en plein dedans, sans même soupçonner leur existence. Pour les voir surgir, il faudrait les examiner avec de la distance, il faudrait pouvoir les mettre entre parenthèses et examiner sur quelles croyances ils reposent.

1) Essayons de nous arrêter un moment sur ce que serait une société hautement évoluée, c’est-à-dire qui aurait depuis longtemps dépassé le modèle de la société de consommation. Nous pouvons, pour illustrer notre propos, partir de l’utopie proposée dans La Belle verte de Coline Serreau. C’est un excellent point de départ. Très efficace pour créer un effet de distance.

Le film débute sur une réunion champêtre, au bord d’un lac de ce qui a tout l’air d’être une sorte de communauté hippie. On apprend que ce sont en fait des représentants d’une autre planète en réunion annuelle. Il s’agit de discuter des voyages vers d’autres planètes. Personne n’est très chaud pour aller sur la Terre, sauf Mila, l’héroïne. Il s’agit de voir où en sont les terriens dans leur évolution. « La dernière fois qu’on leur a rendu visite, ils en étaient encore à l’ère industrielle ». Mila se rend donc sur la Terre et observe ce monde étrange. Tout le film va jouer sur son regard distant et étonné sur notre société de consommation. Ce détour par la fiction est très important, car il permet de se mettre face à notre identification à la représentation commune et d’adopter un regard distancié. Donc observer notre monde actuel du point de vue d’un témoin impartial.

La suite déroule une série d’observations qui sont autant de surprises : « Vous avez encore des automobiles !? Nous, cela fait longtemps qu’on s’en est débarrassé ! Vous avez encore de l’argent ? Nous, on en n’a plus depuis des siècles. Vous vivez encore dans ces constructions (HLM) ? Nous on vit au milieu de la Nature etc. Il y a des milliers d’années, on a fait la révolution post-industrielle. On s’est mis collectivement à boycotter tous les produits nuisibles et inutiles. Imparable, il y a une crise et tout s’est remis dans l’ordre. La période dite du chaos pré-renaissance s’en est suivie. Il y a eu de grands procès de tous ceux qui vendaient des produits dangereux pour la vie, contre les groupes industriels et tout le système du profit. Et puis on s’est débarrassé de tout ce qui n’était pas bon, pour donner à notre corps une nourriture saine et équilibrée, pour développer notre intelligence, nos pouvoirs psychiques, On est retourné à la Terre pour vivre dans la simplicité, en harmonie avec la Nature ».

Continuons : ce que nous considérons comme « sous-développé », de point de vue de notre modèle culturel occidental actuel, le fait de vivre auprès de la Nature dans la simplicité, est justement ce qui constitue le mode de vie d’un stade d’évolution très avancé. A l’inverse, ce que nous tenons comme les marques d’une société « développée », comme son équipement ménager, est précisément le signe de son caractère primitif. La preuve qu’une société est primitive, c’est justement qu’elle se croit très évoluée, parce qu’elle dispose d’une technologie avancée. Elle n’est pas réellement consciente de ce qu’elle est : elle ne s’aperçoit pas à quel point elle est physiquement très malade, psychologiquement névrosée, moralement immature, intellectuellement inculte et ignorante. Ce qu’une telle société exhibe avec fierté, ce sont ses gadgets, dans ses magasins spécialisés et ses paquets de céréales. Mais cette exhibition, qui n’est rien d’autre que la publicité, est son auto-révélation. Et ce qu’elle montre ainsi, c’est sa futilité, sa sottise, sa vanité et son absence de lucidité.

Ce qui prêterait souvent à un immense éclat de rire d’un point de vue plus élevé ; celui qu’aurait justement une société évoluée. Mais, l’état des lieux est peu glorieux, c’est même un spectacle affligeant. On se demande comment les terriens vont réussir à se sortir de ce bourbier dans lequel ils sont enfoncés. Ils se sont dotés d’une technologie avancée, alors que leur comportement fait montre de bien peu de sagesse, et encore moins de compassion. Au point de vue de leur potentiel mental, ils n’en sont qu’à utiliser 5% de leur cerveau. Ils négligent l’entretien de leur corps et ingèrent quotidiennement une quantité invraisemblable de poisons. Ils passent le meilleur de leur loisir dans des évasions médiatiques et le plus souvent, n’aiment pas leur travail. Ils ne savent pas ce qui pourrait leur être utile et ils adorent accumuler de l’inutile. Ils passent leur temps à lutter pour parvenir à dominer leurs semblables et n’ont pas conscience de l’unité humaine et de la stupidité des divisions. Ils n’accordent pas une importance fondamentale à l’éducation de leurs enfants et ils s’étonnent de la violence qui règne dans leur société. Ils n’ont aucun sens de la communauté et du partage et ils laissent tous les jours mourir de faim des milliers d’enfants, pendant que 5 % d’entre eux ont entre leurs mains 80% des ressources de la planète. Pour avoir une idée juste de leurs valeurs, il suffit d’observer la manière dont ils évaluent les salaires. Il est très significatif que ce genre de société paye 25 fois plus un joueur de foot qu’une infirmière. C’est révélateur. Ce n’est que le reflet d’une représentation collective, celle de l’idéologie de la consommation. (Etc. on pourrait continuer longuement, il suffit de regarder attentivement le monde qui nous entoure).

L’exercice que nous venons d’effectuer est important, parce qu’il permet d’apprendre à observer sans préjugés ce qui est. Il permet à l’intelligence de se dégager de la glue de la représentation commune. Bref, de la libérer. Cette libération de l’intelligence n’est possible qu’à partir du moment où nous avons une conscience claire d’être dans ce monde, mais de ne pas être de ce monde. C’est la condition même de la lucidité. Soyez dans le monde, mais ne soyez pas du monde. Il n’y a pas d’autre manière pour tenter de comprendre les ramifications tentaculaires de ce modèle que nous appelons la société de consommation. Il n’y a pas non plus d’autre manière de vivre consciemment que celle qui passe par cette porte. Lorsque nous portons un regard sur notre passé, nous comprenons que les époques qui nous ont précédés ont pu vivre sous la coupe d’illusions idéologiques et dans le déni de la réalité. Nous savons au prix de quelles difficultés on a pu admettre l’existence des goulags, combien ont pu dénier les impasses où conduisait l’idéologie marxiste. Il est indispensable de comprendre que l’idéologie de la consommation elle aussi induit un conditionnement, provoque le même effet hallucinatoire et la même propension au déni.

2) Il y a maintenant un nombre considérable de personnes qui sont conscientes de ce que représente l’idéologie de la consommation. Que l’on ait pu en venir à mettre en cause la notion même de croissance, que l’on en vienne à invoquer même la nécessité d’une décroissance en est le signe évident. Nous sommes en train de comprendre que la seule économie qui puisse fonctionner est l’économie de la vie et que l’économie de la vie est indissociable de l’écologie de la conscience.

Dans Le Principe Responsabilité, Hans Jonas soutenait qu’en raison du péril du développement de la techno-science et de son empire sur la planète, il était évident que nous étions mis en demeure de désormais choisir la modération, en renonçant au principe suicidaire de la consommation. En formulant les choses autrement : choisir la simplicité volontaire est le seul choix qui peut s’avérer révolutionnaire et ouvrir une perspective décente pour l’avenir de l’humanité.

Ce qui veut dire concrètement aller joyeusement à contre-courant des tendances consommatives. Aimer la frugalité. Redécouvrir ce qu’Epicure appelait la tempérance heureuse. Opposer à la frénésie et l’agitation perpétuelle de la nouveauté, la stabilité d’un geste et d’un soin traditionnel de ce qui est. Plaisir de ne pas acheter les nouvelles bombes rasages A, B, C, et de préférer le blaireau et le savon ! Rien que pour le plaisir. Ne plus acheter les plats surgelés et faire soi-même le gratin de pomme de terre. Chercher ce qui est frais et comporte le moins d’emballage possible. Ne plus jamais acheter des piles et préférer les batteries rechargeables. Ne plus jamais « changer pour changer », mais seulement ce qui a réellement besoin de l’être. Désinvestir complètement la mode du « jetable » et préférer ce qui a fait ses preuves dans la durée et porte la marque de la main de l’homme. Aimer le travail de l’artisan pour tout l’amour qu’il met dans ce qu’il fait. Plutôt que ces trucs en plastiques qui finissent très vite dans la poubelle. Préférer les petites structures à l’échelle humaine, que les immenses entrepôts des usines à faire consommer. Par-dessus tout, prendre conscience de ses vrais désirs et se méfier comme d’une peste des besoins artificiels . Surtout s’ils sont dommageables à l’égard de la Nature et sont le prix d’une exploitation indigne du travail humain. Souvenons-nous de la formule modifiée par Jonas de l’impératif catégorique de Kant : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d’une vie authentiquement humaine sur la Terre ». Inclure cette visée dans l’action, c’est avoir trouvé la sollicitude de la sauvegarde de l’intégrité du patrimoine vivant sur la Terre et refuser de contribuer de manière systématique à sa destruction. Refuser les formes de plaisir qui vont à l’encontre de la promotion de la vie. En bref, savoir dire non et ne pas marcher dans le rang des consommateurs obéissants. Rester complètement indifférent au consensus culpabilisant qui frappe celui qui n’obéit pas à l’injonction de consommer le toujours-nouveau, le toujours-mieux, le toujours-plus-fun, le toujours-plus-tendance, toujours-plus-cool etc. Faire un usage très limité de la télévision, ou s’en débarrasser complètement. Pour avoir de vraies vacances, loin de l’engouement collectif de la télé-réalité, le conditionnement massif et la crétinisation à outrance. Redécouvrir le plaisir d’aller au théâtre, de se déplacer pour un concert de qualité, de plonger dans un livre qui éveille en vous une joie insoupçonnée, des forces nouvelles et un appétit de vivre prodigieux. Cesser définitivement d’être une limace qui glisse sur l’écran de la télé. Et puis aussi et surtout, reprendre contact avec la Nature. Dans un monde où l’artifice est notre condition carcérale habituelle, cela fait un bien fou de retrouver le naturel, de sentir que la Vie, c’est formidable et que c’est une vraie joie de faire l’expérience de ce déploiement sans limite. Une extase. Pour cela, faire de l’insurrection une seconde nature, jusqu’à ce qu’elle devienne tellement spontanée qu’elle s’exprime comme notre première nature, notre vraie nature d’être humain : aimant, libre et responsable. Intensément concerné par le sort de cette planète merveilleuse appelée la Terre.

3) La révolte, disait Camus, est un non à l’injustice et au mal, qui suppose implicitement un oui à la justice et au bien, en ce sens, la pensée négative conduit à l’affirmation positive la plus élevée. Il ne s’agit pas de s’opposer pour s’opposer. Ce qui est tout aussi superficiel que d’obéir tête basse et sans broncher. Ce que nous voulons, c’est une Vie meilleure sur la Terre, parce que nous aimons vraiment la Terre, sans limite, de manière inconditionnelle. Et quand on aime, on veut le meilleur pour ceux qu’on aime. On n’ira pas transformer ses enfants en consommateurs obèses, on ne fera rien pour les transformer en des enfants gâtés de la société de consommation. Choisir la simplicité est une décision radicale qui ne va pas de soi et auquel nous ne sommes pas préparés socialement. Cela demande une création de chaque instant. Une conscience renouvelée.

La simplicité sert les intérêts d’une communauté, tandis que la consommation ne sert qu’une communauté d’intérêts. La consommation ne contribue pas à la formation d’un vrai sens de la communauté humaine, elle relève du comportement de foule, de l’être-avec et non de l’être-ensemble. La simplicité reconduit au sens des responsabilités du citoyen du monde. A l’inverse, la consommation déresponsabilise et borne l’intérêt à l’immédiat, sans égard aux conséquences éloignées. Il faut le dire franchement : le consommateur-citoyen est un mirage, un oxymore. Ce n’est pas en suivant les suggestions consommative que l’on peut trouver des indications sûres de l’intérêt général. Qu’il y ait des indices de l’amélioration du niveau de vie ne préjuge en rien de la qualité de la vie. Comme l’écrit E. Morin « l’élévation des niveaux de vie peut être liée à la dégradation de la qualité de la vie. La multiplication des moyens de communication peut être liée à l’appauvrissement des communications personnelles ». Nous sommes bien à un moment difficile de notre Histoire qui se caractérise par un « mal de civilisation ». Alors que l’on cesse donc de se leurrer avec les images hallucinatoires de la société de consommation, pour regarder ce monde qui est le nôtre en face. Il faut se poser la question de l’issue de notre futur. Allons nous vers l’autodestruction ou vers une mutation ? demande Edgar Morin. L’autodestruction, au train où vont les choses, c’est probablement dans l’ordre du laisser-faire. Une mutation par contre se choisit, elle ne se fait pas toute seule, elle repose sur une prise de conscience. « Il s’agit de ralentir pour éviter soit une explosion, soit une implosion. Il s’agit de décélérer pour pouvoir réguler, contrôler et préparer la mutation. La survie exige de révolutionner le devenir. Il nous faut venir à un autre avenir. C’est cela qui doit être la prise de conscience décisive du nouveau millénaire ».

Penser que la société de consommation est le simple prolongement « logique de l’avènement de l’ère industrielle », son résultat inéluctable, c’est non seulement incliner à une conception fataliste de l’Histoire, mais c’est surtout négliger la structure idéologique de la société de consommation en tant que telle. Y voir seulement un « phénomène social » parmi d’autres est une vision à très courte vue. De même, ne voir dans la publicité que son caractère « ludique », c’est rater l’essentiel et se laisser piéger dans la compromission complète avec un système dont il est urgent de repérer les nuisances. Ce que nous ne voyons pas encore avec suffisamment de clarté, c’est que l’alliance entre la techno-science, qui confère à l’homme un pouvoir extraordinaire sur la nature et du modèle de la société de consommation, qui est un modèle primitif de société, met l’humanité dans une situation extrêmement dangereuse. Elle développe simultanément un pouvoir sur le monde qui requiert la nécessité d’une maîtrise à un niveau de conscience très élevée. Or, ce à quoi travaille le modèle de la société de consommation, c’est exactement l’opposé : la frivolité et l’insouciance, une vie délurée, une conscience écervelée constamment incitée à l’irresponsabilité. Bref, un niveau de conscience faible et immature.

Les tensions de la politique internationale accroissent encore ce péril. Pour les pays pauvres que reste-t-il ? L’alliance de l’intégrisme et du nationalisme. Et que fait l’intégrisme ? Et bien il ne cesse de montrer du doigt la corruption de la société de consommation à l’occidentale ! Il tire argument de portrait moralement décadent que lui offre l’occident pour inciter à une purification par le sang et les armes. L’occident fait tout pour se présenter comme « un grand satan » pour ceux qui n’ont plus d’autres valeurs refuges que celles d’une très sévère religion du passé.

Et dans ce contexte, on voudrait célébrer la gloire de la supériorité de notre modèle, la gloire de la société de consommation ! Il faudrait célébrer ce que l’on appelle la liberté en occident. Alors que cette liberté se pose sans le moindre souci de sa responsabilité. L’occident pourra se targuer d’être un modèle pour le reste du monde quand il en sera vraiment un. Ce qui n’est pas le cas. Il en sera un quand il aura dépassé le modèle de la société de consommation et qu’il aura su créer les conditions d’une vie sur Terre qui soient dignes de l’humanité et le reflet d’une conscience bien plus élevée, d’une spiritualité plus authentique. Jusqu’à preuve du contraire, les peuples soit-disant « primitifs », qui vivent d’une manière plus simple, plus frugale, plus rustique que nous, ne sont pas plus malheureux. Leurs mythes culturels ne manquent pas non plus de beauté, ni de grandeur. Mais on peut être très fier de notre triomphe, il n’y en aura bientôt plus un seul. Comme les espèces vivantes sont « en voie de disparition », sur la Terre, les peuples traditionnels sont des « cultures en voie de disparition ». Le modèle de la société de consommation a phagocyté la planète.

Serge Carfantan, Philosophie et spiritualité

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FORUM MECANOPOLIS

juil 29 2009

Le désordre venu d’Amérique et la lutte obscure entre classes dominantes en Russie

Par Régis Mex

La politique américaine à l’égard de la Russie

Après la chute de l’Union Soviétique, l’élite dominante aux Etats-Unis a considéré que la Russie constituerait un obstacle à ses plans de domination mondiale. Pour cette raison, l’Administration Clinton s’est fixée pour objectif d’affaiblir la Russie au maximum par une nouvelle politique d’endiguement ( »new containment policy »), par la création d’une situation de pauvreté permanente et généralisée en Russie et par la paralysie de l’économie russe, en particulier dans le secteur de la haute technologie. Ces objectifs, les Américains les ont atteints grâce au gouvernement d’Eltsine. Les biens collectifs nationaux du peuple russe, les richesses nationales et les moyens financiers ont été transmis à une poignée de personnes, proches du gouvernement. C’est ainsi qu’une strate réduite d’oligarques, dont la politique s’oriente sur les volontés américaines, est née en Russie : du jour au lendemain, cette strate est devenue la propriétaire de plus de 70% du capital russe tout entier. En revanche, quasi rien n’a été fait pour favoriser l’éclosion d’une classe moyenne et de petites entreprises. La pauvreté généralisée s’étend alors qu’à l’arrière-plan se concentrent d’immenses richesses et ressources dans le camp des oligarques; cette situation ruine et détruit l’Etat russe, assèche le trésor public et déséquilibre le budget (sous Eltsine, il a chuté au point de se réduire à 35 milliards de dollars, c’est-à-dire à peu près le budget de la CIA). Tout le potentiel économique, scientifique et technologique du pays, sa défense, son système scolaire, sa politique de la santé, etc., se sont écroulés. Le pire fut l’appauvrissement généralisé de la population, avec, pour conséquence, un recul catastrophique de la demande et de la production. Cette situation désastreuse, que connaît la Russie, est due à la « thérapie de choc » que les Américains ont imposée au régime d’Eltsine. Elle consiste à procéder à des privatisations/criminalisations, façon Tchoubaï, et à d’autres mesures en économie, qui conduisent à des destructions d’ordre structurel.

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Développement des événements de l’ère post-communiste

À bord de l’avion qui le conduisait à Londres, où se tenait le sommet du G-7 de juillet 1991, auquel il allait assister, Mikhaïl Gorbatchev s’attendait sans doute à être accueilli en héros. Depuis trois ans, il donnait l’impression de flotter au-dessus de la scène internationale : il séduisait les médias, signait des traités de désarmement et recevait des prix pour son travail en faveur de la paix, y compris le Nobel de 1990. L’homme réussit même un exploit jugé impossible : gagner la sympathie du public américain. En 1987, le magazine Time risqua gros en faisant de lui son « Homme de l’année ». Au contraire de ses prédécesseurs, expliqua la rédaction, Gorbatchev était le Ronald Reagan de la Russie – « le Grand Communicateur à la mode du Kremlin ». Grâce à lui, déclara le comité Nobel, « nous espérons célébrer en ce moment même la fin de la Guerre froide ».

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Au début des années 1990, Gorvatchev, guidé par deux politiques jumelles, la glasnot (transparence) et la perestroïka (restructuration), avait déjà mené à bien un remarquable exercice de démocratisation : la presse avait été libérée, le Parlement, les conseils locaux, le président et le vice-président de la Russie avaient été élus, et la Cour constitutionnelle était indépendante. Sur le plan économique, Gorbatchev s’orientait vers le libre marché doublé d’un solide filet de sécurité sociale – démarche qui, estimait-il, prendrait de dix à quinze ans -, le secteur public conservant sa mainmise sur les principales industries. Son but ultime était de construire une social-démocratie à la scandinave, « un phare socialiste pour l’humanité tout entière ».

Au début, on put croire que l’Occident souhaitait aussi que Gorbatchev parvînt à assouplir l’économie soviétique et à la refaire sur le modèle suédois. Or, l’accueil qu’on lui réserva à la réunion du G-7 de 1991 le prit entièrement par surprise. Le message quasi unanime des autres chefs d’État était le suivant : si vous n’administrez pas immédiatement la thérapie de choc radicale, nous allons couper la corde et vous laisser tomber. « À propos du rythme et des méthodes de la transition, leurs propositions étaient ahurissantes », écrirait plus tard Gorbatchev.

La Pologne venait tout juste de mener à bien la première ronde de sa thérapie de choc sous la houlette du FMI et de Jeffrey Sachs, et le consensus auquel en étaient arrivés John Major, premier ministre de la Grande-Bretagne, George H.W. Bush, président des Etats-Unis, Brian Mulroney, premier ministre du Canada, et Toshiki Kaifu, premier ministre du Japon, était que l’Union soviétique devait suivre l’exemple de la Pologne, selon un calendrier accéléré. Après le sommet, Gorvatchev reçut les mêmes ordres de la part du FMI, de la Banque mondiale et de toutes les autres grandes institutions de crédit. Plus tard, cette année-là, la Russie demanda une remise de dettes pour faire face à une crise économique catastrophique. On lui répondit sèchement que les dettes devaient être honorées. Depuis l’époque où Sachs avait obtenu de l’aide et un allègement de la dette pour la Pologne, le climat politique avait changé – et le ton s’était durci.

La Russie, comme la Chine, fut contrainte de choisir entre un programme économique inspiré de l’école de Chicago et une authentique révolution démocratique. Confrontés à un tel choix, les dirigeants chinois s’étaient attaqués à leur propre population sur la place Tienanmen pour empêcher la démocratie de nuire à leurs projets économiques. La Russie, où la révolution démocratique était déjà bien engagée, représentait un cas différent : pour que le programme économique de l’école de Chicago fût appliqué, la démarche paisible et prometteuse définie par Gorbatchev dut être interrompue violemment, puis renversée de façon radicale.

Gorbatchev – au même titre que de nombreux apôtres du néolibéralisme en Occident – savait que la thérapie de choc défendue par le G_7 et le FMI ne pouvait être imposée que par la force. Ainsi, le magazine The Economist, dans un article influent de 1990, pressait le président d’ « adopter la ligne dure, de supprimer les résistances à la véritable réforme économique ». À peine deux semaines après que le comité Nobel eut déclaré la fin de la Guerre froide, The Economist conseillait à Gorbatchev de mdoeler sa conduite sur celle de l’un des meurtriers les plus infâmes de la Guerre froide. Sous le titre « Mikhail Sergeevich Pinochet ? », l’auteur concluait que même si le fait de suivre ses conseils risquait de causer « une effusion de sang, le moment était peut-être venu, pour l’Union soviétique, d’entreprendre une réforme néolibérale à la Pinochet ». Favorable à un coup d’État pour faire tomber Gorbatchev, jugé trop lent, l’auteur, Michael Schrage, disait craindre que les opposants « n’aient ni le doigté ni les appuis nécessaires pour embrasser l’option Pinochet ».

Gorbatchev trouva bientôt sur son chemin un adversaire tout à fait disposé à jouer le rôle d’un Pinochet russe. Bien que président de la Russie, Boris Eltsine occupait beaucoup moins de place que Gorbatchev, chef de toute l’Union soviétique. La situation se transforma radicalement le 19 août 1991, un mois après le sommet du G-7. À bord de tanks, des membres de la vieille garde communiste foncèrent vers la Maison Blanche, nom donné à l’immeuble qui abrite le Parlement russe. Dans l’intention de mettre un terme à la démocratisation, ils menaçaient d’attaquer le premier Parlement élu du pays. Au milieu d’une foule de Russes résolus à défendre leur nouvelle démocratie, Eltsine se hissa sur l’un des tanks et qualifia l’agression de « tentative de coup d’État cynique fomentée par la droite ». Les tanks battirent en retraite, et Eltsine fit dès lors figure de courageux défenseur de la démocratie. Pour le moment, du moins, il était devenu un héros populaire.

ph000101Sans perdre un instant, Eltsine utilisa l’épreuve de force qu’il venait de remporter pour faire fructifier son capital politique. Tant que l’Union soviétique demeurait intacte, il exercerait moins d’influence que Gorbatchev ; en décembre 1991, quatre mois après le coup d’État avorté, Eltsine signait un véritable coup de génie politique. Il conclut une alliance avec deux autres républiques soviétiques, geste qui eut pour effet de dissoudre abruptement l’Union soviétique et de contraindre Gorbatchev à démissionner.

Si Moscou acceptait de se soumettre à une sorte de « big bang » pour se convertir à l’économie capitaliste, Sachs croyait être en mesure de réunir quinze milliards de dollars d’aide. À la fin de 1991, Eltsine fit au Parlement une proposition peu orthodoxe : si on lui concédait des pouvoirs spéciaux qui, pendant un an, lui permettraient de décréter les lois au lieu de les soumettre au vote du Parlement, il réglerait la crise économique et rendrait aux députés un système sain et prospère. Ce que réclamait Eltsine, c’était le genre de pouvoirs exécutifs qu’exercent les dictateurs, mais le Parlement lui était toujours reconnaissant du rôle qu’il avait joué au moment de la tentative de coup d’État et le pays avait désespérément besoin de l’aide étrangère. La réponse fut oui.

Il constitua aussitôt une équipe d’économistes. Plusieurs d’entre eux, au cours des dernières années du communisme, avaient formé une sorte de club de lecture néolibéral, étudié les ouvrages fondamentaux des penseurs de l’école de Chicago et discuté de leur application en Russie. Sans avoir étudié aux Etats-Unis, ils étaient des partisans si dévoués de Milton Friedman que la presse russe prit l’habitude de les appeler les « Chicago Boys ». La figure de proue du groupe était Egor Gaïdar, l’un des deux vice-premiers ministres d’Eltsine.

Pour fournir un soutien idéologique et technique aux Chicago Boys d’Eltsine, le gouvernement des Etats-Unis finança ses propres experts de la transition, à qui furent confiées des tâches diverses : rédiger des décrets de privatisation, créer une Bourse calquée sur celle de New York, élaborer un marché des fonds communs de placement pour la Russie… À l’automne 1992, USAID accorda un contrat de 2,1 millions de dollars au Harvard Institute for International Development, qui dépêcha des équipes de jeunes avocats et économistes chargés de suivre pas à pas les membres de l’équipe Gaïdar. En mai 1995, Harvard nomma Sachs au poste de directeur de l’institut. Pendant la réforme de la Russie, ce dernier joua donc deux rôles : d’abord conseiller free-lance d’Eltsine, il supervisa l’important avant-poste de Harvard en Russie, que finançait le gouvernement des États-Unis.

Le 28 octobre 1991, Eltsine annonça la levée des contrôles des prix et prédit que la « libéralisation des prix remettrait les choses à leur juste place ». Les « réformateurs » n’attendirent qu’une semaine après la démission de Gorbatchev pour lancer leur thérapie de choc économique. Le programme comprenait également des politiques de libre-échange et la première phase de privatisation accélérée de quelque 225 000 sociétés d’État du pays.

L’effet de surprise, tout à fait voulu, s’inscrivait dans la stratégie mise au point par Gaïdar : le changement serait si imprévu et si rapide que personne ne pourrait s’y opposer. 67% des Russes ayant participé à un sondage en 1992 affirmèrent que les coopératives de travailleurs étaient la façon la plus démocratique de privatiser les actifs de l’État communiste et 79% croyaient que le maintien du plein-emploi comptait au nombre des principales fonctions du gouvernement. C’est donc dire que si l’équipe d’Eltsine avait soumis ses projets au débat démocratique, au lieu de lancer une attaque surprise contre une population déjà profondément désorientée, la révolution de l’école de Chicago n’aurait eu aucune chance d’aboutir.

Au bout d’une année seulement, la thérapie du choc avait prélevé un très lourd tribut : des millions de Russes de la classe moyenne avaient vu l’épargne de toute une vie être engloutie par la dévaluation de la monnaie ; en raison de l’élimination brutale des subventions, des millions de travailleurs n’étaient plus payés depuis des mois. En 1992, la consommation du Russe moyen avait diminué de 40% par rapport à 1991, et le tiers de la population vivait sous le seul de la pauvreté.

Les Russes finirent par se ressaisir et à proclamer la fin de l’aventure économique sadique. Soumis à la pression des citoyens, le Parlement élu, celui-là même qui avait soutenu l’ascension au pouvoir d’Eltsine, décida que le moment était venu de serrer la bride au président et à ses ersatz de Chicago Boys. En décembre 1992, les parlements votèrent le limogeage d’Egor Gaïdar. Quelques mois plus tard, en mars 1993, ils abrogèrent les pouvoirs spéciaux qu’ils avaient accordés à Eltsine pour lui permettre d’imposer les lois économiques par décret. En représailles contre la « mutinerie » du Parlement, Eltsine profita d’un discours télévisé pour décréter l’état d’urgence.

Même si la Cour constitutionnelle de Russie avait déclaré le comportement d’Eltsine anticonstitutionnel, le président Clinton continua de le soutenir, et le Congrès des Etats-Unis lui accorda une aide de 2,5 milliards de dollars. Enhardi, Eltsine fit encercler le Parlement par des troupes et ordonna à la ville de couper l’électricité, le gaz et le téléphone au Parlement. Des partisans de la démocratie russes arrivaient par milliers pour casser le blocus. Pendant deux semaines, les soldats et les policiers ont été confrontés à des manifestations pacifiques qui se sont soldées par une levée partielle du blocus.

Mais Eltsine repoussa une éventuelle tenue d’élections anticipées et abandonna les négociations. En Russie, il y avait tout simplement trop de richesses en jeu : d’énormes champs pétrolifères, environ 30% des réserves de gaz naturel du monde et 20% de celles de nickel, sans parler des usines d’armements et des médias d’État grâce auxquels le Parti communiste avait exercé le contrôle sur sa vaste population. Les troupes d’Eltsine finirent par tirer sur les manifestants à la mitrailleuse, et une centaine d’entre eux ainsi qu’un militaire furent tués. Ensuite, Eltsine abolit tous les conseils municipaux et régionaux du pays. La jeune démocratie russe était démantelée, pièce par pièce.

Un signal clair de la part de Washington ou de l’Union européenne eût peut-être contraint Eltsine à engager des négociations dignes de ce nom avec les parlementaires, mais il ne reçut de leur part que des encouragements. Eltsine prit le Parlement d’assaut à l’aide de 5000 soldats, de dizaines de blindés, d’hélicoptères et de commandos d’élite armés de mitrailleuses – tout cela pour défendre la nouvelle économie capitaliste de la Russie contre une grave menace : la démocratie. Á la fin des combats, 600 personnes étaient mortes et près de 1000 furent blessées. Moscou n’avait pas connu une telle violence depuis 1917.

Les bénéficiaires du boom économique de la Russie furent un club limité de Russes, dont bon nombre d’anciens apparatchiks du Parti communiste. Se forma ainsi une clique de nouveaux milliardaires, dont bon nombre, en raison de leur richesse et de leur pouvoir proprement impérial, allaient faire partie du groupe universellement connu comme celui des « oligarques » ; ces hommes s’associèrent aux Chicago Boys d’Eltsine et dépouillèrent le pays de la quasi-totalité de ses richesses.

On vendit Norilsk Nickel pour 170 millions de dollars, qui produisait le cinquième di nickel mondial, alors que ses seuls profits s’élevèrent bientôt à 1,5 milliards de dollars par année. La gigantesque société pétrolière Yukos, qui contrôle plus de pétrole que le Koweït, fut acquise au coût de 309 millions de dollars ; elle génère aujourd’hui des revenus de plus de trois milliards de dollars par année. Les cas de ce genre furent multiples, mais le scandale, c’était non seulement que les richesses publiques de la Russie fussent liquidées à une fraction de leur prix, mais aussi que, dans la plus pure tradition corporatiste, elles fussent acquises à l’aide de fonds publics. Comme l’affirmèrent Matt Bivens et Jonas Bernstein, journalistes au Moscow Times, « sans débourser un sou, quelques hommes triés sur le volet firent main basse sur les champs pétrolifères russes développés par l’État, à la faveur d’un tour de passe-passe monumental dans lequel une branche du gouvernement en pays une autre ».

En l’absence d’une famine, d’un fléau ou d’une bataille de grande envergure, jamais un si grand nombre de personnes n’aura autant perdu en si peu de temps. En 1998, plus de 80% des exploitations agricoles russes étaient en faillite, et environ 70 000 usines d’État avaient fermé leurs portes, d’où une véritable épidémie de chômage. En 1989, avant la thérapie de choc, deux milliards d’habitants de la Fédération de Russie vivaient dans la pauvreté avec moins de quatre dollars par jour. Après l’administration de la « pilule amère », au milieu des années 1990, 74 millions de Russes vivaient sous le seuil de la pauvreté, selon les chiffres de la Banque mondiale. Sous le régime capitaliste, les Russes boivent deux fois plus qu’avant. Alexandre Mikhaïlov, tsar de la lutte contre la drogue en Russie, affirme que le nombre de toxicomanes a augmenté de 900% entre 1994 et 2004 : le pays en compte aujourd’hui plus de quatre millions, dont de nombreux accrocs à l’héroïne.

La thérapie de choc avait ouvert la Russie à des flux de capitaux fébriles – opérations de change et investissements spéculatifs à court terme, tous très rentables. À cause de cette spéculation, la Russie, lorsque la crise asiatique éclata, était sans protection. Son économie, déjà vacillante, s’effondra pour de bon. La population fit d’Eltsine son bouc émissaire, et la cote de popularité du président chuta à 6%, un seuil intenable. L’avenir de nombreux oligarques était en jeu, et seul un autre choc violent sauverait le projet économique et conjurerait la menace représentée par l’instauration d’une véritable démocratie en Russie.

En septembre 1989, le pays fut secoué par une série d’attentats terroristes d’une extrême cruauté : apparemment sans avertissement, quatre immeubles d’habitation explosèrent au milieu de la nuit, et près de 300 personnes perdirent la vie. Selon une trame familière aux Américains au lendemain du 11 septembre 2001, tous les enjeux politiques furent pulvérisés par la seule force capable d’un tel exploit. De nombreux Russes attribuent la responsabilité de ces attentats au gouvernement russe lui-même, la clique politique du pays n’étant pas étrangère à ce genre de procédé sinistre.

C’est au premier ministre de la Russie, l’inébranlable et vaguement sinistre Vladimir Poutine, que l’on confia la tâche de traquer les « bêtes sauvages ». Tout de suite après les explosions, à la fin de septembre 1999, Poutine ordonna des frappes aériennes contre des zones civiles de la Tchétchénie. Dans le nouveau contexte de terreur, le fait que Poutine eût passé dix-sept ans au KGB – le symbole le plus craint de l’ère communiste – semblait soudain rassurer de nombreux Russes. Comme Eltsine sombrait de plus en plus dans l’alcoolisme, Poutine était idéalement placé pour lui succéder à la présidence. Le 31 décembre 1999, au moment où la guerre en Tchétchénie interdisait tout débat sérieux, quelques oligarques organisèrent une discrète passation des pouvoirs d’Eltsine à Poutine, sans élections à la clé. Avant de se retirer, Eltsine exigea l’immunité. Le premier geste de Poutine en tant que président fut donc de signer la loi qui mettait son prédécesseur à l’abri de toute poursuite judiciaire, que ce fût pour des actes de corruption pour les assassinats de manifestants en faveur de la démocratie commis par l’armée pendant qu’il était au pouvoir.

Le lourd héritage de Poutine

Le Président Poutine a dû accepter le lourd héritage économique et politique de l’ère Eltsine. Aujourd’hui encore, le retrait volontaire (?) d’Eltsine et la nomination de Poutine comme son successeur sont encore entourés de bien des mystères. Par exemple, comment se fait-il que Poutine ait été contraint de gouverner avec l’ancienne équipe d’Eltsine (Volochine, Kaznaïov, Christenko, Jvudkoï, etc.) ? Qui a raboté si fortement les prérogatives présidentielles dont Poutine aurait dû normalement jouir ? La composition du pouvoir en Russie n’est pas naturelle parce que des représentants de l’ancienne équipe d’Eltsine occupent des postes gouvernementaux et gardent leur présence dans la sphère de la présidence. Comme leurs protecteurs américains, ils sont fermement décidés à conserver intactes les structures de propriété établies dans les années 90, de même que le nouvel ordre économique, et sabotent systématiquement les mesures importantes prises par Poutine.

La « dictature de la loi »

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Depuis son accession au pouvoir, Vladimir Poutine n’a cessé d’œuvrer au renforcement de l’autorité de l’Etat, conformément à ses premières déclarations d’intention. Dans ses discours, ce thème constitue un objectif primordial, la condition sine qua non de tout dessein politique à long terme. Il s’agit d’imposer aux divers détenteurs de pouvoir susceptibles de contester l’autorité présidentielle (milieux d’affaires, gouverneurs, hauts fonctionnaires, journalistes) des limites à leurs prérogatives, ainsi que des règles gouvernant les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Dans les années 1990, les sources de la richesse et du pouvoir se trouvaient fréquemment à la portée de réseaux associant entrepreneurs et hauts fonctionnaires, y compris au sein des institutions répressives. Dans certains cas, ces réseaux, situés à la fois dans la fonction publique et l’économie privée, cherchaient à posséder leurs propres médias, afin de gagner en influence et, éventuellement, intervenir dans les débats politiques.

Pour Vladimir Poutine, de telles collusions sont intolérables : l’Etat doit être capable d’imposer des normes formelles et impersonnelles, d’établir et de faire respecter des frontières entre le licite et l’illicite, l’économique et le politique, le public et le privé.

La réalisation de ce projet passe par un important programme de réformes, mais également par l’usage de la force et de l’intimidation. La guerre menée en Tchétchénie souligne la détermination gouvernementale et place l’usage de la violence au coeur de la politique menée.

On peut d’ailleurs considérer que le chef de l’Etat, en employant publiquement l’expression de «dictature de la loi », peu après son élection au suffrage universel, n’a jamais réellement souhaité s’en cacher. Dans ses discours, la priorité accordée au renforcement de l’Etat renvoie souvent dans un avenir lointain – une seconde phase – tout objectif de démocratisation. Si l’on renverse ce raisonnement, il apparaît que la réalisation de la première phase du projet présidentiel ne peut être conciliée avec des méthodes démocratiques. Les méthodes employées par les dirigeants du pays afin d’éliminer leurs adversaires confirment ce constat. La « dictature de la loi » consiste à exploiter l’état de vulnérabilité légale qui caractérise l’ensemble des élites afin de réserver, de manière éminemment sélective, la stricte application du droit à quelques ennemis emblématiques.

En d’autres termes, ceux qui contestent l’autorité présidentielle s’exposent à de lourdes sanctions, alors que ceux qui coopèrent suscitent l’indulgence, même s’ils recourent à des pratiques tout aussi illicites dans le cadre de leur activité. Pour l’heure, la maîtrise de l’espace audiovisuel national constitue la plus flagrante victoire présidentielle, puisqu’il n’existe plus de chaînes de télévision indépendantes du pouvoir politique fédéral et capables d’émettre sur la totalité du territoire russe. Dans le cas des relations avec les « oligarques », c’est-à-dire avec l’élite des milieux d’affaires, on ne peut parler d’une victoire, mais l’élimination de quelques figures emblématiques n’a pas conduit à dégrader les relations établies entre les grands patrons et les principaux dirigeants politiques du pays.

Sous Poutine, entre 1999 et 2005, la Russie a connu une croissance économique moyenne supérieure à 6%. Grâce aux prix de plus en plus élevés de l’énergie qui assure une rente en devise, la demande intérieure se développe rapidement et une croissance du PIB de l’ordre de 6 à 8% par an se maintient jusqu’en 2008. Le pays est désormais la huitième puissance économique mondiale, et dispose de ressources naturelles inégalées.

En 2007, le FMI tablait sur le maintien de la croissance russe dans les années à venir. Mais la crise économique mondiale née aux États-Unis, en 2008, annonce une baisse de la consommation mondiale d’hydrocarbures. Ceci entraîne inéluctablement une baisse des cours des matières premières stratégiques, et sans doute un coup d’arrêt pour la longue période de croissance russe.

Poutine se retourne contre les oligarques pour s’affranchir de l’ingérence économique occidentale

Normalement, un président nouvellement élu ne gouverne pas avec l’équipe de son prédécesseur. La constellation des forces au sein du gouvernement russe actuel indique qu’il y a dualité du pouvoir. L’opinion publique a bien perçu que Poutine cherche à se libérer du pouvoir des eltsinistes. Il a réussi à placer ses hommes à la tête de l’armée (Sergueï Ivanov), du ministère de l’intérieur (Boris Gruslov) et des services de sécurité fédéraux (Nikolaï Patruchev).

Poutine a également réussi à mettre hors d’état de nuire et à forcer à l’exil des oligarques comme Berezovski et Goussinski, qui se mêlaient ouvertement de la politique et tentaient d’imposer leurs vues au gouvernement. Mais leur tâche a été reprise, début juillet 2003, par le plus riche des oligarques russes, Mikhaïl Khodorkovski, qui possède le consortium du pétrole Jukos. M. Khodorkovski s’est vanté d’avoir pu bloquer à la Douma des projets contraires à ses intérêts. Il finance toutes les oppositions afin de pouvoir tuer dans l’œuf la législation préparée par le gouvernement pour augmenter les taxes sur les industries extractives au profit des PME et d’autres producteurs stratégiques comme l’agriculture et la défense. Non contents de privatiser le Parlement, les oligarques en font autant avec les services publics en finançant hôpitaux, écoles et transports de leur choix au lieu de payer leurs impôts. Il a aussi déclaré ouvertement ses intentions de financer l’ »alliance des forces justes » (Nemzov, Tchoubaï, Gaidar, etc.) lors des prochaines élections pour la Douma et la Présidence. La réaction de Poutine ne s’est pas faite attendre. Le Procureur Général de la Fédération de Russie a lancé une procédure judiciaire contre la Jukos, à cause des activités délictueuses de son directeur Lebedev, qui se serait approprié frauduleusement 280 millions de dollars en 1994. Fait significatif : l’ambassadeur des Etats-Unis à Moscou a déclaré être prêt à prendre Khodorkovski et Lebedev sous sa protection !

Le président Poutine ne refuse pas l’entrée massive du capital étranger dans un secteur vital, mais il n’a pas encore choisi entre ExxonMobil et TexacoChevron. Et surtout le Kremlin veut que l’État contrôle l’opération : pas question de laisser un oligarque légitimer les milliards qu’il a acquis.

M. Poutine a d’ailleurs confirmé la prochaine privatisation des secteurs des transports et de la distribution d’énergie, à l’exception des oléoducs et gazoducs, qu’il veut maintenir sous contrôle de l’Etat – car le développement de ce vaste pays dépend de son infrastructure. Déjà M. Khodorkovski avait déclaré son intérêt pour Gazprom. Bref, faute d’un tournant, les oligarques allaient encore consolider leur pouvoir, contrariant les tentatives de diversification et l’un des grands enjeux de la seconde présidence de M. Poutine : réduire un tant soit peu le fossé entre riches et pauvres.

En fait, le boom économique contraint le pays à diversifier une économie trop dépendante des matières premières et impose un choix entre « étatistes » et « libéraux ». Selon l’expression du ministre des finances et vice-premier ministre Alexeï Koudrine, il serait dangereux que la Russie continue à « dépendre des oligarques, du prix élevé du pétrole, de banques artificiellement dopées et de fausses faillites ».

Services secrets contre oligarchie :

Dans ce bras de fer, le président souffre de son passé. Il a accédé au pouvoir sans « base », ni parti, ni cercle personnel. M. Eltsine lui a fait promettre de ne pas s’attaquer à ses proches. Manquant de cadres, lui qui ne fait confiance à personne s’entoure d’hommes dont l’origine le rassure, anciens de Saint-Pétersbourg et des services secrets. Une réserve de gens dévoués à leur pays, dotés d’un sens du devoir, détestant la corruption, mais dont le monolithisme projette cette image de clan qu’il voulait éliminer avec la « famille ». Fuyant les conflits ouverts, il tarde à se débarrasser d’officiels hérités de son prédécesseur.

Il faudra attendre l’affaire Ioukos pour qu’il limoge M. Alexandre Volochine, le chef de l’administration présidentielle, dont le départ symbolise le changement des élites. Ce n’est pas, en soi, le signe que le président s’est rallié à un clan, que ce soit celui des siloviki (les hommes de la sécurité) ou celui des démocrates libéraux. La nomination à sa place de M. Dimitri Medvedev, secondé par Dimitri Kozak, révèle le poids de jeunes juristes de Saint-Pétersbourg sans passé dans les services secrets. Il n’empêche que les anciens de ces derniers ont des contacts privilégiés avec les entreprises de la défense. Cette composante de l’élite économique – la troisième avec l’énergie et la grande industrie – était restée à l’écart des premières privatisations et entend profiter de la prochaine vague.

L’aide américaine aux oligarques :

20080616MCainOligarchieAmericaineDroitsHommeÀ ce jour, une dizaine d’oligarques basés en Russie et en Ukraine profitent depuis trois ou quatre ans des  » recommandations  » d’avocats américains issus aussi bien du parti républicain que du parti démocrate.

En lisant les journaux financiers des États-Unis, on découvre ainsi qu’un proche de Vladimir Poutine, Leonid Reiman, un oligarque en chasse pour accaparer le contrôle des Télécommunications en Russie, en rivalité avec le groupe d’affaires Alfa, et dont le fisc américain et le FBI savent qu’il est impliqué dans de vastes trafics d’argent sale, est défendu par le cabinet d’avocats Barbour, Griffiths & Rogers.

Barbour est l’ancien gouverneur du Mississipi, le « Wall Street Journal » relève qu’un de ses anciens collaborateurs, Mark d’Atanasio, était un ami de Reiman, plus ou moins « mouillé » avec lui dans des combines douteuses. Reiman a versé au cabinet de Barbour plusieurs centaines de milliers de dollars. Il est même question de deux millions de dollars. En échange de quoi, Reiman peut circuler librement aux États-Unis, malgré son dossier pendant au FBI.

De son côté, M. Khodorkovski a toujours cru que son profil international le protégerait en cas de conflit avec le Kremlin – d’où les efforts de ses avocats pour impliquer la communauté internationale. Ses amis américains brossent le tableau apocalyptique d’une Russie retombant dans le totalitarisme, sous la botte d’un tchékiste et de ses sbires. Largement aux mains des oligarques, les journaux nationaux relaient les prises de position des ultraconservateurs ; l’influent Richard Perle, président du Defense Policy Board, propose d’expulser la Russie du G 8 ; M. Bruce Jackson, initiateur de la fameuse « Lettre des Dix de Vilnius » en faveur de l’intervention en Irak, déclare que M. Poutine menace les intérêts des Etats-Unis dans la Communauté des Etats indépendants (CEI). Même M. Soros appelle à la défense de la démocratie russe.

Un journal américain révélera les coûteux efforts de l’oligarque pour s’introduire dans les cercles fermés de Washington : il aurait dépensé au minimum 50 millions de dollars par an depuis 2001, y compris 1 million donné à la Librairie du Congrès et 500 000 dollars à la fondation Carnegie. Courtisé par les instituts de recherche sur la Russie qu’ont délaissés les étudiants brillants à la mode, il finance généreusement plusieurs institutions néoconservatrices américaines et ouvre le conseil d’administration de sa fondation à des hommes influents, de l’ancien sénateur démocrate Bill Bradley à M. Henry Kissinger aux Etats-Unis, en passant par lord Rothschild en Grande-Bretagne.

Qui l’emportera dans la lutte entre les eltsinistes et les forces autour de Poutine ? De mon point de vue, ces derniers ont toutes les chances de leur côté d’emporter la victoire à la Douma et pour la Présidence. Malgré les avantages dont a bénéficié son parti tout au long de la campagne, les pressions exercées sur certains candidats, et malgré les fraudes, Vladimir Poutine et le « parti du pouvoir » ne se sont pas imposés seulement par la force, mais ont aussi bénéficié du consentement d’une grande partie de la population.70% de la population les soutiennent. 70% de la population réclament aussi la révision de la politique des privatisations, qui a conduit à la criminalisation de la société.

Sources: Viatcheslav Dachitchev (article paru dans DNZ, München, n°33/2003, transmis par le bureau de traduction de Synergies européenne)

La stratégie du choc, Naomi Klein

Le monde diplomatique

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