juil 26 2010

La GrĂšce prĂ©figure la Tiers-Mondialisation de l’Europe

La cure d’austĂ©ritĂ© drastique Ă  laquelle la GrĂšce est sommĂ©e de se soumettre trouve son modĂšle dans les politiques d’ajustement structurels qui ont Ă©tĂ© imposĂ©es par le FMI aux pays du sud aprĂšs la crise de la dette dĂ©clenchĂ©e par la remontĂ©e des taux de la Fed en 1982, note l’économiste Bernard Conte. A l’époque, comme aujourd’hui, la vĂ©ritable difficultĂ© consistait Ă  faire accepter aux peuples de supporter le coĂ»t de la crise. Mais depuis lors, les politiques permettant de faire passer ces purges amĂšres ont Ă©tĂ© peaufinĂ©es, prĂ©vient-il, rappelant que l’OCDE a rĂ©digĂ© Ă  toutes fins utiles un guide dĂ©crivant les stratĂ©gies Ă  employer en de telles circonstances. On peut par exemple y lire que « si l’on diminue les dĂ©penses de fonctionnement, il faut veiller Ă  ne pas diminuer la quantitĂ© de service, quitte Ă  ce que la qualitĂ© baisse. On peut rĂ©duire, par exemple, les crĂ©dits de fonctionnement aux Ă©coles ou aux universitĂ©s, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élĂšves ou d’étudiants. Les familles rĂ©agiront violemment Ă  un refus d’inscription de leurs enfants, mais non Ă  une baisse graduelle de la qualitĂ© de l’enseignement. » Cela ne vous Ă©voque rien ?

casadue

La GrĂšce prĂ©figure la Tiers-Mondialisation de l’Europe

La GrĂšce est trĂšs endettĂ©e et la finance internationale attaque ce maillon faible de la zone euro pour tester la cohĂ©sion de l’ensemble, avant Ă©ventuellement de spĂ©culer contre d’autres pays pour gĂ©nĂ©rer d’énormes profits.

La rĂ©action Ă  cette attaque devrait entraĂźner la mise « sous tutelle » de la GrĂšce par la Commission europĂ©enne, par ses partenaires au sein de la zone euro et par un Fonds monĂ©taire europĂ©en. A l’instar des pays du Tiers-Monde Ă  partir des annĂ©es 1980, la GrĂšce va se voir imposer un programme d’ajustement Ă©conomique et social drastique, traduisant sa Tiers-Mondialisation qui prĂ©figure sans doute celle d’autres pays europĂ©ens.

La GrĂšce enregistre des dĂ©ficits publics importants qui doivent ĂȘtre financĂ©s par l’emprunt dont le cumul accroĂźt le volume de la dette de l’État. Pour rĂ©tablir la confiance de ses bailleurs de fonds privĂ©s, le pays doit rĂ©duire son endettement. A dĂ©faut, la prime de « risque », rĂ©clamĂ©e par les bailleurs, qui s’ajoute au taux d’intĂ©rĂȘt « normal » pourrait conduire Ă  un taux usuraire. Georges PapandrĂ©ou n’a pas le choix, il doit impĂ©rativement s’endetter moins, voire diminuer le volume de la dette grecque.

L’exemple du Tiers-Monde en 1982

La situation de la GrĂšce, liĂ©e au « surendettement », n’est pas sans rappeler celle des pays du Tiers-Monde lors de la crise de la dette de 1982. En effet, pour pouvoir faire face Ă  leurs obligations financiĂšres, les pays du Sud, en quasi cessation de paiements, ont Ă©tĂ© « aidĂ©s » par le FMI et par la Banque mondiale. Ces institutions ont accordĂ© des prĂȘts aux pays du Sud afin qu’ils puissent rembourser leurs banques crĂ©anciĂšres. Lesdites banques ont ainsi pu transfĂ©rer au FMI et Ă  la Banque mondiale une bonne partie de leurs crĂ©ances « pourries » (ou « actifs toxiques » en langage politiquement correct). En contrepartie, les pays « aidĂ©s » se sont vus imposer des programmes d’ajustement structurel, traduction du consensus de Washington |1| d’inspiration nĂ©olibĂ©rale monĂ©tariste.

A travers l’application de ses dix commandements, le consensus de Washington vise Ă  permettre aux pays sous ajustement de recouvrer la capacitĂ© d’assurer le service (principal + intĂ©rĂȘts) de leur dette extĂ©rieure. Il faut, Ă  n’importe quel prix, dĂ©gager des fonds pour payer les crĂ©anciers.

RĂ©duire le dĂ©ficit de l’Etat

Cette dĂ©marche passe par la compression des dĂ©penses et l’augmentation des recettes de l’État.

L’action sur la dĂ©pense publique implique la rĂ©duction :

- de la masse salariale de la fonction publique (baisse des effectifs et/ou du niveau des traitements)

- des autres dĂ©penses de fonctionnement (Ă©ducation, social…)

- des subventions (services publics, associations…)

- des investissements publics (infrastructures…)

L’augmentation des recettes rĂ©clame :

- l’alourdissement de la fiscalitĂ©

- la privatisation de services publics rentables (eau, Ă©lectricitĂ©…)

Plus gĂ©nĂ©ralement, la croissance est censĂ©e Ă©largir les marges de manƓuvre par le dĂ©veloppement de l’activitĂ© Ă©conomique qui, mĂ©caniquement, augmente les recettes de l’Etat. La croissance peut ĂȘtre tirĂ©e par les exportations si la production nationale gagne en compĂ©titivitĂ© externe, grĂące Ă  la dĂ©valuation de la monnaie nationale, ou, si cette opĂ©ration se rĂ©vĂšle impossible, par la dĂ©sinflation compĂ©titive (comme pour le franc CFA avant la dĂ©valuation de 1994 |2| ) qui consiste Ă  obtenir un taux d’inflation plus faible que celui des pays concurrents.

La philosophie des programmes d’ajustement est, in fine, d’une part, de tenter d’augmenter la production locale de surplus (par la croissance) et, d’autre part, de rĂ©duire la consommation locale dudit surplus afin de l’exporter. En aucun cas, il s’agissait de se prĂ©occuper du bien-ĂȘtre des populations.

Un bilan des ajustements dramatique

MalgrĂ© de nombreuses Ă©tudes financĂ©es par la Banque mondiale et le FMI, tendant Ă  dĂ©montrer que l’ajustement gĂ©nĂ©rait de la croissance et, par effet de ruissellement, bĂ©nĂ©ficiait mĂȘme aux pauvres. Les consĂ©quences sociales nĂ©gatives ont Ă©tĂ© rapidement mises Ă  jour et dĂ©noncĂ©es |3| . Ainsi, la pauvretĂ© s’est accrue et les classes moyennes prĂ©existantes ont Ă©tĂ© paupĂ©risĂ©es. Les populations du Sud ont subi les consĂ©quences funestes de l’ajustement pour rembourser des dettes dont elles n’avaient que peu profitĂ©.

La GrĂšce « inaugure » les politiques d’ajustement en Europe

Jusqu’à prĂ©sent, l’ajustement nĂ©olibĂ©ral imposĂ© Ă©tait rĂ©servĂ© aux pays « non dĂ©veloppĂ©s ». La GrĂšce inaugure le processus de Tiers-Mondialisation de l’Europe en passant sous les fourches caudines de « l’ajustement ». A l’instar des pays du Tiers-Monde, il s’agit de dĂ©gager des marges de manƓuvre budgĂ©taires pour rembourser la dette extĂ©rieure Ă  travers la rĂ©duction du pĂ©rimĂštre de l’État, la privatisation, la dĂ©rĂ©gulation, les coupes claires dans les budgets de santĂ©, d’éducation…

La GrĂšce est un test pour l’Europe nĂ©olibĂ©rale

L’inconnue reste la rĂ©action populaire. La population va-t-elle accepter l’austĂ©ritĂ© ? DĂ©jĂ , des grĂšves et des manifestations se dĂ©roulent. Hier, le 11 mars, plus de 100 000 personnes manifestaient dans les rues d’AthĂšnes. Au Portugal et en Espagne, la mobilisation sociale s’opĂšre. L’ajustement va-t-il buter sur l’obstacle social ? D’autant plus que les consĂ©quences des troubles sociaux pourraient atteindre le domaine politique avec l’émergence et l’éventuelle arrivĂ©e au pouvoir de forces politiques situĂ©es en-dehors du « consensus » : droite « molle » – gauche « caviar ». Mais, lĂ  aussi, les Ă©lites complices peuvent trouver l’inspiration dans l’expĂ©rience du Tiers-Monde pour faire « passer » les rĂ©formes.

La faisabilitĂ© politique de l’ajustement

Dans les annĂ©es 1990, de nombreux travaux ont Ă©tĂ© menĂ©s, au sein de l’OCDE, sur la faisabilitĂ© politique de l’ajustement nĂ©olibĂ©ral |4|. Christian Morrisson prĂ©vient : « l’application de programmes d’ajustement dans des dizaines de pays pendant les annĂ©es 1980 a montrĂ© que l’on avait nĂ©gligĂ© la dimension politique de l’ajustement. Sous la pression de grĂšves, de manifestations, voire d’émeutes, plusieurs gouvernements ont Ă©tĂ© obligĂ©s d’interrompre ou d’amputer sĂ©vĂšrement leurs programmes » (p. 6). Il convient de minimiser les risques et adopter une stratĂ©gie politique adĂ©quate.

Prendre des mesures politiquement et socialement peu risquées

A partir de plusieurs Ă©tudes-pays, Christian Morrisson met en avant « l’intĂ©rĂȘt politique de certaines mesures [...] : une politique monĂ©taire restrictive, des coupures brutales de l’investissement public ou une rĂ©duction des dĂ©penses de fonctionnement ne font prendre aucun risque Ă  un gouvernement. Cela ne signifie pas que ces mesures n’ont pas des consĂ©quences Ă©conomiques ou sociales nĂ©gatives : la chute des investissements publics ralentit la croissance pour les annĂ©es Ă  venir et met sur-le-champ des milliers d’ouvriers du bĂątiment au chĂŽmage, sans allocation. Mais nous raisonnons ici en fonction d’un seul critĂšre : minimiser les risques de troubles » (p. 16). Peu importe, « dans la rĂ©alitĂ©, les entreprises du bĂątiment souffrent beaucoup de telles coupures [dans les investissements publics] qui multiplient les faillites et les licenciements. Mais ce secteur, composĂ© surtout de petites et moyennes entreprises, n’a quasiment aucun poids politique » (p.17). « La rĂ©duction des salaires et de l’emploi dans l’administration et dans les entreprises parapubliques figure, habituellement, parmi les principales mesures des programmes [d’ajustement] » (p. 29).

Selon Christian Morrisson, cette mesure est « moins dangereuse politiquement » que d’autres « et elle touche les classes moyennes plutĂŽt que les pauvres » (p. 29). En cas de troubles (grĂšves…), « le gouvernement a toutefois les moyens de faire appel au pragmatisme des fonctionnaires. Il peut, par exemple, expliquer que, le FMI imposant une baisse de 20 pour cent de la masse salariale, le seul choix possible est de licencier ou de rĂ©duire les salaires et qu’il prĂ©fĂšre la seconde solution dans l’intĂ©rĂȘt de tous. Les expĂ©riences de plusieurs gouvernements africains montrent que ce discours peut ĂȘtre entendu » (p. 29). Ce qui est vrai en Afrique l’est certainement sous d’autres cieux.

Agir sur la qualité des services publics

« Si l’on diminue les dĂ©penses de fonctionnement, il faut veiller Ă  ne pas diminuer la quantitĂ© de service, quitte Ă  ce que la qualitĂ© baisse. On peut rĂ©duire, par exemple, les crĂ©dits de fonctionnement aux Ă©coles ou aux universitĂ©s, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élĂšves ou d’étudiants. Les familles rĂ©agiront violemment Ă  un refus d’inscription de leurs enfants, mais non Ă  une baisse graduelle de la qualitĂ© de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activitĂ©. Cela se fait au coup par coup, dans une Ă©cole mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on Ă©vite un mĂ©contentement gĂ©nĂ©ral de la population » (p. 30). Sans commentaire !

Diviser et opposer pour imposer

« Un gouvernement peut difficilement [ajuster] contre la volontĂ© de l’opinion publique dans son ensemble. Il doit se mĂ©nager le soutien d’une partie de l’opinion, au besoin en pĂ©nalisant davantage certains groupes. En ce sens, un programme qui toucherait de façon Ă©gale tous les groupes (c’est-Ă -dire qui serait neutre du point de vue social) serait plus difficile Ă  appliquer qu’un programme discriminatoire, faisant supporter l’ajustement Ă  certains groupes et Ă©pargnant les autres pour qu’ils soutiennent le gouvernement. » (p. 17). Comme « la plupart des rĂ©formes frappent certains groupes tout en bĂ©nĂ©ficiant Ă  d’autres, [...] un gouvernement peut toujours s’appuyer sur la coalition des groupes gagnants contre les perdants » (p. 18). Il faut donc diviser et opposer pour imposer.

Un régime « dictatorial » serait idéal pour imposer les réformes

« Une comparaison pour les pays d’AmĂ©rique latine entre des rĂ©gimes dĂ©mocratiques comme la Colombie, l’Équateur, le PĂ©rou, et des rĂ©gimes militaires, comme l’Argentine et le Chili, en 1981-82, montre que les troubles sont plus rares lorsque le rĂ©gime est militaire [...] La comparaison entre les deux expĂ©riences de l’Argentine sous un rĂ©gime militaire (en 1981) et en dĂ©mocratie (1987) est parlante : le niveau de protestation a Ă©tĂ© trois fois plus Ă©levĂ© en 1987 et il y a eu beaucoup plus de manifestations » (p. 12). Ainsi, un rĂ©gime dur serait idĂ©al pour imposer les rĂ©formes. Le nĂ©olibĂ©ralisme serait-il entrain de dĂ©raper ?

Au total, la GrĂšce prĂ©figure bien la Tiers-Mondialisation de l’Europe.

Bernard Conte, est l’auteur du livre La Tiers-Mondialisation de la planĂšte

CADTM

Placé sur Mecanopolis le 26 juillet 2010

Notes :

|1| Voir :Le consensus de Washington

|2| Bernard Conte, Dévaluation du Franc CFA et équilibre des paiements courants, DT n°20, C.E.D., Bordeaux, 1997

|3| Voir par exemple : Cornia, Giovanni Andrea, Richard Jolly, and Frances Stewart. Adjustment with a human face. Protecting the vulnerable and promoting growth vol 1. Oxford : Clarendon Press, 1987

|4| Cf. Christian Morrisson, La faisabilitĂ© politique de l’ajustement, Paris, Centre de dĂ©veloppement de l’OCDE, Cahier de politique Ă©conomique n° 13, 1996. (jusqu’à la derniĂšre note, les numĂ©ros de page des citations se rĂ©fĂšrent au prĂ©sent document).

juil 23 2010

De petits « stress tests » avant un grand crash

Pour de nombreux observateurs, le rĂ©sultat des tests de rĂ©sistance (stress tests) de 91 banques europĂ©ennes, publiĂ©s ce soir par le ComitĂ© des superviseurs bancaires europĂ©ens, ne sont pas un instant crĂ©dibles. Tout dĂ©montre que nous venons d’assister Ă  une opĂ©ration de communication orchestrĂ©e par la BCE uniquement destinĂ©e Ă  rassurer les marchĂ©s. Le rĂ©sultat final pourrait bien ĂȘtre l’inverse que celui escomptĂ©.

stress

Ce soir, Ă  18h ont Ă©tĂ© communiquĂ©s les rĂ©sultats des tests de rĂ©sistance du ComitĂ© des superviseurs bancaires europĂ©ens (CEBS) pour 91 banques europĂ©ennes. L’objectif est de permettre de dĂ©bloquer les marchĂ©s du refinancement bancaire et de prouver que les banques europĂ©ennes ont assez de fonds propres pour ĂȘtre en mesure de financer des emprunteurs solvables et in fine de soutenir la reprise Ă©conomique. Cependant, si l’on Ă©coute les commentaires de certains rĂ©gulateurs, le rapport de la CEBS pourrait davantage « s’apparenter Ă  un « bulletin scolaire d’école primaire » qu’à une analyse prudente d’un organe de rĂ©gulation financiĂšre. Rien de ce qui pourrait « bouleverser les parents » (dans le cas Ă©chĂ©ant, le marchĂ©) ne serait ainsi dĂ©voilĂ©. » (1)

Point de critique majeur : la mĂ©thodologie qui a Ă©tĂ© retenue par la CEBS en ce qui concerne les pertes sur la dette souveraine paraĂźt Ă©trange, pour ne pas dire suspecte. Les banques ont subi des tests de rĂ©sistance sur leur portefeuille d’obligations d’État, mais uniquement sur les positions dĂ©tenues dans les comptes de « trading ». Par exemple, les banques grecques ont pu passer ces tests sans encombre, car la quasi-totalitĂ© de leurs positions a Ă©tĂ© opportunĂ©ment reclassĂ©e, passant des comptes « trading » ou « disponibles Ă  la vente » vers les « positions dĂ©tenues jusqu’à l’échĂ©ance ». Par ailleurs, les seuils de pertes potentielles jusqu’à prĂ©sent Ă©voquĂ©s sur les dettes souveraines, dans le cadre des tests, ne seraient que de 17% pour la GrĂšce, 8% pour le Portugal et l’Irlande, 5% pour l’Espagne et 2,5% pour l’Italie. Or, si l’un de ces États faisait rĂ©ellement dĂ©faut, on peut alors imaginer que les pertes potentielles seraient largement supĂ©rieures sur l’ensemble des dettes des pays pĂ©riphĂ©riques.

Mensonges en stock

Ainsi, seules 7 banques sur les 91 Ă©tablissements testĂ©s, ATEBank (GrĂšce), Hypo Real Estate (Allemagne) et cinq caisses d’épargne espagnoles dont Cajasur n’ont pas montrĂ© un ratio de fonds propres suffisant en cas de scĂ©nario dĂ©favorable. Elles devront rĂ©unir au total 4,5 milliards d’euros supplĂ©mentaires. Comment expliquer ces rĂ©sultats pour le moins optimistes alors que, ces derniers jours, les analystes attendaient jusqu’Ă  90 milliards d’euros de recapitalisation ? (2)

Pour le quotidien espagnol El Economista, la rĂ©ponse est claire : il apparait Ă©vident que les Caisses d’Ă©pargne espagnoles ont trichĂ© en gonflant leurs capitaux propres en y englobant les aides publiques. (3) Le quotidien suisse Le Temps va plus loin en indiquant que « la mise sur pied d’obstacles lĂ©gaux que certaines autoritĂ©s de surveillance nationales auraient mises en avant pour justifier la non-publication d’informations trop sensibles ». (4)

Depuis plusieurs mois, une large partie du systĂšme bancaire europĂ©en n’a plus accĂšs aux marchĂ©s des capitaux et dĂ©pend de la BCE. Les banques espagnoles, grecques, italiennes et irlandaises ont captĂ© Ă  la fin juin 42% des financements de la BCE, contre 33% en janvier. Avec ces tests la BCE, via le CEBS, voulait allĂ©ger les tensions pour relancer les prĂȘts interbancaires. Sa manƓuvre maladroite risque sĂ©rieusement de provoquer l’effet inverse. Si elle avait voulu provoquer une catastrophe, elle ne s’y serait par prise autrement.

Spencer Delane, pour Mecanopolis

Notes :

1. Article de CFO-News

2. Article des Echos

3. Cité par BFM

4. Article du quotidien Le Temps

juil 20 2010

Des banques européennes proches de la faillite

Deux jours avant la publication des « stress tests », qui visent Ă  Ă©valuer la soliditĂ© des banques europĂ©ennes en cas de nouvelle dĂ©gradation de l’environnement Ă©conomique, plusieurs informations circulent sur la nĂ©cessitĂ© urgente de recapitaliser des banques d’Ă©pargnes rĂ©gionales allemandes et espagnoles.

feito

Il y a quelques jours, Jean-Claude Trichet, le prĂ©sident de la Banque centrale europĂ©enne (BCE), expliquait au quotidien LibĂ©ration qu’un Ă©vĂ©nement trĂšs grave Ă©tait intervenu le 6 mai aprĂšs-midi et le 7 mai (1). Quarante-huit heures aprĂšs, l’Europe mettait au jour ce fameux plan de sauvetage de l’ensemble des États europĂ©ens de 750 milliards. Et le mĂȘme week-end, dans une urgence absolue et de maniĂšre totalement inĂ©dite, la BCE dĂ©cidait de reprendre Ă  son compte directement de la dette vĂ©rolĂ©e et notamment de la dette grecque.

DĂ©faut de paiement de l’Espagne

En rĂ©alitĂ©, comme le dĂ©montre le quotidien en ligne Libertad Digital (2), le 6 mai dernier, l’Espagne, incapable de refinancer sa dette, s’est retrouvĂ©e en dĂ©faut de paiement, entrainant dans son sillage les banques espagnoles puis le marchĂ© boursier national, qui a perdu 14% dans cette seule journĂ©e.

Les marchĂ©s financiers avaient donc bloquĂ© le robinet de la dette publique et privĂ©e de l’Espagne, faisant ainsi courir le risque d’une faillite quasi immĂ©diate des banques les plus fragilisĂ©es par la crise de l’immobilier qui sĂ©vit dans le pays, ce que confirme JosĂ© Luis Feito, prĂ©sident de l’Institut Économique Espagnol (IEE) qui n’hĂ©site pas Ă  qualifier de « dramatique » la situation qui existait entre le 3 et le 7 mai. « Ce jour lĂ , l’Espagne a Ă©tĂ© cassĂ©e, parce qu’il n’Ă©tait plus possible d’emprunter, que ce soit pour le secteur privĂ© ou public, et cela mĂȘme en offrant des taux d’intĂ©rĂȘt de 18 % », indique encore l’Ă©conomiste Ă  Libertad Digital.

Scénario à la « Lehman Brothers »

Ensuite, dans une rĂ©action en chaine, l’incapacitĂ© de l’Espagne Ă  refinancer sa dette aurait induit une probabilitĂ© importante de dĂ©fauts deux grandes banques commerciales de la zone euro fortement impliquĂ©es dans la dette publique des États, faisant craindre Ă  Bruxelles un scĂ©nario catastrophe Ă  la Lehman Brothers. La panique gagnant les marchĂ©s jusqu’Ă  Wall Street qui a perdu environ 10 % en 20 minutes – sa pire dĂ©gringolade depuis les annĂ©es 80 –, la BCE a ensuite rĂ©agit en prĂ©cipitant le plan de de sauvetage de 750 milliards d’euros, afin de sauver in extrĂ©mis l’Espagne et Ă©viter de faire plonger ses crĂ©anciers allemands et français.

Gagner du temps

Les « stress tests » visent Ă  Ă©valuer la soliditĂ© des banques en cas de nouvelle dĂ©gradation de l’environnement Ă©conomique, et Ă  repĂ©rer les Ă©tablissements insuffisamment capitalisĂ©s, donc susceptibles de faire faillite. Une note du CrĂ©dit Suisse qui circule depuis deux jours confirme que les Caisses d’Ă©pargne espagnoles et des banques rĂ©gionales allemandes sont toujours en difficultĂ©s, et qu’il sera nĂ©cessaire de les refinancer Ă  hauteur de 36 milliards d’euros pour les premiĂšres et de 34,5 milliards d’euros pour les secondes, et vraisemblablement encore 6 milliards pour des banques grecques. Soit Ă  peu prĂšs 80 milliards d’euros au total. Les rĂ©sultats seront publiĂ©s vendredi Ă  18h, de sorte Ă  ne pas affoler les bourses et de laisser le temps aux institutions europĂ©ennes d’appliquer les mesures nĂ©cessaires pendant le week-end.

Si le but de ces tests Ă©tait de rassurer sur l’Ă©tat des banques europĂ©ennes et d’assouplir les relations interbancaires, il n’est pas sĂ»r que l’effet escomptĂ© puisse ĂȘtre atteint. On peut sans doute gagner un peu de temps, mais, Ă  ce rythme, il ne sera pas possible de continuer Ă  refinancer les États de la zone euro et leurs banques trĂšs longtemps.

Spencer Delane, pour Mecanopolis

1. Article de Libération

2 Article de Libertad Digital

juin 08 2010

On ne pourra pas sauver le « soldat euro »…

Il y a quinze jours, le banquier suisse Alexandre Wohlwend annonçait avec fracas la fin de l’euro dans les mĂ©dias suisses, et accusait les États-Unis d’avoir “contaminĂ© l’Europe avec leur concept de mondialisation et de profit maximum Ă  court terme”. Pour la revue Flash, notre camarade Clovis Casadue a rencontrĂ© ce financier qui ne pratique pas la langue de bois.

arabesque

Dans un rĂ©cent entretien accordĂ© au quotidien suisse la “Tribune de GenĂšve”, vous avez annoncĂ© la fin de l’euro, rompant ainsi avec le discours feutrĂ© auquel vos banquiers nous ont habituĂ©s.

Je dois prĂ©ciser que je n’appartiens Ă  aucun parti politique, que je n’ai pas de tendance politique et que je suis viscĂ©ralement Suisse, donc neutre en ce domaine. Je ne suis pas non plus un donneur de leçons. Mon analyse est donc fondĂ©e sur une profonde rĂ©flexion. Je pense que l’euro est rĂ©ellement malade, il n’y a rien de subversif dans tout cela, mais cette monnaie, par son essence plurinationale, et en raison des dĂ©sĂ©quilibres des pays la partageant, est vouĂ©e Ă  disparaitre.

Et la fin de la devise européenne, ce serait pour quand ?

Je ne veux pas me hasarder dans un pronostic chiffrĂ©, mais cela pourrait ĂȘtre assez rapide. J’estime qu’avant cinq ans, les pays europĂ©ens auront largement commencĂ© Ă  se retirer de la zone euro pour revenir Ă  leur monnaie nationale. La fin de l’euro s’effectuera par paliers.

Cette monnaie restera un certain temps entre 1,20 et 1,26 dollar, puis viendra une pĂ©riode oĂč elle s’échangera entre 1,12 et 1,14. Enfin, si la “ligne de flottaison” historique Ă  1,08 dollar est rompue
 Ce sera alors le plongeon final


Les pays de la zone euro pourraient-ils récupérer leur monnaie nationale ?

Je crois que cela est inexorable. C’est d’ailleurs le seul plan de sauvetage possible. L’euro tel qu’il a Ă©tĂ© conçu n’est qu’un leurre. Nous sommes entrĂ©s dans la seconde phase d’une crise mondiale. Une crise qui est structurelle et systĂ©mique.

On a voulu fabriquer une Europe sur le modùle des États-Unis et cela n’est absolument pas viable. Ce qui se passe aujourd’hui avec la Grùce est le premier symptîme du dysfonctionnement.

Quand un État connaĂźt une Ă©volution sociale, financiĂšre et salariale qui le met en porte-Ă -faux par rapport Ă  ses pays partenaires en matiĂšre de commerce ou vis-Ă -vis d’une monnaie commune, on parle alors de “choc asymĂ©trique”. Quand un pays est souverain, il peut rĂ©gler ce problĂšme par un rĂ©ajustement, par une dĂ©prĂ©ciation ou une dĂ©valuation de sa monnaie. Dans le cas prĂ©sent c’est impossible.

Mais le pouvoir europĂ©en voudrait placer les pays de la zone euro – et les Allemands l’ensemble de l’Union europĂ©enne – sous tutelle, justement pour en ajuster les Ă©conomies


Cette harmonisation fiscale et salariale est impossible. C’est-Ă -dire placer tout le monde au mĂȘme niveau pour liquider ce choc asymĂ©trique. La Grande-Bretagne refuse catĂ©goriquement. Les pays de l’Est ne sont pas entrĂ©s dans l’Union pour cela, et pour tous les autres, on risque de se retrouver avec une situation de rĂ©volte semblable Ă  celle de Mai 68.

En ce moment, l’Europe est euphorique parce qu’elle est droguĂ©e Ă  l’endettement. Or cette “solution” ne fait qu’augmenter la dose de drogue en crĂ©ant encore plus de dettes !

On peut Ă©ventuellement crĂ©er une embellie temporaire sur les marchĂ©s boursiers mais on ne pourra pas sauver “le soldat euro” de cette façon. Tout cet argent sera finalement ponctionnĂ© auprĂšs des contribuables. On va aller vers une paupĂ©risation grandissante des peuples europĂ©ens, ce qui risque d’entraĂźner une crise sociale importante. On le voit dĂ©jĂ  aujourd’hui : les pays qui s’en sortent le mieux sont ceux qui, comme le nĂŽtre (la Suisse, Ndlr), ont conservĂ© leur monnaie.

Quel est votre intĂ©rĂȘt Ă  vous exprimer dans les mĂ©dias ?

Depuis l’article de La Tribune de GenĂšve, je n’ai pris que des coups. J’essaie simplement de faire passer, dans le dĂ©bat dĂ©mocratique, un autre avis que celui qui est formulĂ© par le consensus financier.

Mon combat est celui de la vĂ©ritĂ© et de l’honneur. Beaucoup de gens partagent mon opinion.

Parfois, le progrùs, c’est de savoir revenir en arriùre.

Propos recueillis par Clovis Casadue pour la revue Flash

PubliĂ© en exclusivitĂ© sur Mecanopolis, avec l’aimable autorisation de Jean-Emile NĂ©aumet, directeur de la rĂ©daction

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Sommaire de FLASH n°41 :

‱ Contre la mondialisation : vive le vin français ! Entretien exclusif avec l’Ɠnologue Alexandre RougĂ©, part en guerre contre le pinard Mc World !

‱ La basilique de Saint-Denis en ruine ? Karim Ouchikh vole au secours des tombeaux des rois de France. Flash relaie la pĂ©tition des Manants du Roi en page 7

‱ Bhoutan : le pays oĂč l’immigration est interdite. L’Île de Sercq, du droit fĂ©odal aux prĂ©dateurs capitalistes
 Les rĂ©vĂ©lations de Christian Bouchet en pages 8 et 9

‱ DĂ©linquances : Alain Soral fait le tri en page 11

‱ Les bois sculptĂ©s de Jean de Villiers, artisan français : Marie-Claire Roy les a vus pour vous en page 14

‱ Contre le flĂ©au Lady Gaga, Nicolas Gauthier a trouvĂ© l’antidote en page 15. C’est Corinne Bailey Rae !

‱ Clermont-Ferrand, champion de France de rugby ? Gabriel Fouquet salue l’exploit de cette Ă©quipe pas comme les autres en page 16


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flash41

mai 16 2010

Nouvelle grÚve générale en GrÚce ce jeudi 20 mai (photos et vidéo)

La GrĂšce connaitra, ce jeudi, une nouvelle journĂ©e d’opposition gĂ©nĂ©rale au nouvel ordre Ă©conomique europĂ©en et son cortĂšge de mesures aliĂ©nantes que tente de lui imposer le pouvoir autoritaire de Bruxelles.

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AprĂšs la manifestation du 5 mai dernier, dont la mobilisation aura Ă©tĂ© sans prĂ©cĂ©dent dans l’histoire moderne de la GrĂšce, la rĂ©cupĂ©ration et les manipulations autour de l’incendie de la banque Marfin auront permis de casser la contestation massive des citoyens, de sorte Ă  laisser la voie au premier ministre PapandrĂ©ou et ses complices d’opĂ©rer un coup de force en abrogeant les droits de la dĂ©mocratie parlementaire.

DĂ©s la fin de l’aprĂšs-midi, nous rĂ©actualiserons cette page en fonction des informations qui nous parviennent.

Mecanopolis

Mise Ă  jour de 17h00 :

Plusieurs milliers de manifestants ont pris jeudi la direction du parlement grec pour dĂ©noncer le plan d’austĂ©ritĂ© du gouvernement, dans le cadre d’une nouvelle grĂšve de 24 heures.

Ces Ă©vĂšnements sont suivis avec attention par les investisseurs et les pouvoirs publics, soucieux de savoir si la contestation du plan d’austĂ©ritĂ©, qui prĂ©voit hausses d’impĂŽts, gel des salaires des fonctionnaires et rĂ©forme du rĂ©gime de retraite, s’essouffle ou non.

« Voleurs, sortez de lĂ ! », ont scandĂ© les manifestants rassemblĂ©s devant le Parlement sous l’oeil de plusieurs centaines de policiers en tenue anti-Ă©meute.

« Ces mesures dĂ©truisent tout ce pour quoi nous nous sommes battus! OĂč sont les mesures contre le chĂŽmage? Nous ne sommes pas Ă  l’origine de cette cris », s’est indignĂ© l’un d’eux, interrogĂ© par Reuters.

Le mouvement a Ă©tĂ© organisĂ© Ă  l’appel de syndicats qui reprĂ©sentent 2,5 millions de salariĂ©s, soit la moitiĂ© des actifs.

Prochaine mise Ă  jour Ă  22h

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déc 22 2009

CIA et propagande climatique (vidéo)

Quand l’agence de Langley s’intĂ©resse Ă  la question climatique, ce n’est pas par soucis Ă©cologique mais plutĂŽt par intĂ©rĂȘt stratĂ©gique. Une nouvelle perspective amĂ©ricaine qui mĂȘle climat, Ă©conomie et espionnage…

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Le 1er Octobre 2009, Dianne Feinstein, sĂ©natrice dĂ©mocrate de Californie annonçait devant le congrĂšs amĂ©ricain l’ouverture d’un centre d’un nouveau genre : le Centre sur le changement climatique et la sĂ©curitĂ© nationale. Sa mission est d’étudier les effets du rĂ©chauffement climatique sous l’angle sĂ©curitaire. L’aspect Ă©conomique n’a pas Ă©tĂ© oubliĂ©. Le centre aidera Ă©galement les entreprises amĂ©ricaines Ă  se positionner au mieux dans un secteur en plein essor, celui des ressources naturelles. Et ce n’est pas tout, alors que les Etats-Unis ont toujours refusĂ© de se soumettre au systĂšme de surveillance mis en place par le protocole de Kyoto, le centre effectuera sa propre surveillance satellite sur les autres pays.

Cette collaboration entre la CIA et les scientifiques rĂ©vĂšlent l’intĂ©rĂȘt des Etats-Unis pour les changements Ă  venir. Bien que l’initiative soit rĂ©cente, la stratĂ©gie amĂ©ricaine, elle, est ancienne et s’inscrit dans « leur volontĂ© de domination et d’hĂ©gĂ©monie », comme le souligne David MascrĂ©, professeur de gĂ©opolitique Ă  l’Ecole des Hautes Etudes en Relations Internationales. Selon lui, « le climat est considĂ©rĂ© depuis longtemps, par les AmĂ©ricains, comme un facteur stratĂ©gique majeur ».

En effet, l’importance de la question climatique a Ă©tĂ© remise au centre des prĂ©occupations dans le 4Ăšme rapport sur la prĂ©vision des enjeux majeurs Ă  venir, rĂ©digĂ© par le service de renseignement amĂ©ricain. Dans ce document, Thomas Fingar, directeur de la CIA, Ă©voque la nĂ©cessitĂ© de mesurer l’impact de ces changements sur la puissance amĂ©ricaine du point de vue gĂ©opolitique, militaire et Ă©conomique. Il prĂ©vient Ă©galement de l’augmentation des tensions et des conflits Ă  venir dans l’accĂšs aux ressources naturelles.

Le rĂ©chauffement climatique n’est plus simplement qu’une question environnementale, c’est devenu un enjeu stratĂ©gique majeur. Un aspect qui n’est pas envisagĂ© aussi clairement en Europe oĂč le dĂ©bat demeure entre les mains des scientifiques. La surveillance du climat est confiĂ©e Ă  l’Agence Spatiale EuropĂ©enne (ESA) qui dispose du satellite ENVISAT. RelevĂ©s de tempĂ©rature des eaux, surveillance du niveau des mers et de l’état des terres Ă©mergĂ©es, le satellite europĂ©en apporte de nombreuses donnĂ©es aux scientifiques sur l’évolution du climat. Un outil qui manque toutefois de prĂ©cision concernant les Ă©missions de dioxyde de carbone, comme le prĂ©cise le directeur de la stratĂ©gie et des programmes au CNES (Centre National d’Etudes Spatiales), Didier Renaut. Et pour combler cette lacune, le CNES dĂ©veloppe son propre programme, nommĂ© Microcarb. Un programme qui pour le moment est en phase d’étude et pourrait voir le jour d’ici 4 ou 5 ans.

En attendant, pour tenter de limiter ces changements climatiques, les Etats doivent se restreindre Ă  leurs engagements pris lors du sommet de Kyoto. Car mĂȘme si tous les pays, actuellement rĂ©unis Ă  Copenhague, s’accordent sur de nouvelles mesures plus contraignantes, la question de la surveillance demeure, elle, toujours en suspend


Mounia ben AĂŻssa

déc 21 2009

Lutte contre le réchauffement climatique ou lutte contre les peuples ? (video)

La gestion du climat est prĂ©sentĂ©e comme le domaine oĂč la mise en Ɠuvre de la gouvernance mondiale ne serait plus discutable. Nous aurions tous le mĂȘme intĂ©rĂȘt, le mĂȘme devoir : sauver la planĂšte. Le consensus serait de mise, il abolirait les classes sociales et les barriĂšres idĂ©ologiques.

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Copenhague, vers une gouvernance mondiale ?

Les mĂ©dia, certains Ă©cologistes, les politiques [1] et les grands patrons de l’industrie [2] tendent Ă  accrĂ©diter l’idĂ©e que l’affaire est entendue : Le rĂ©chauffement global proviendrait de l’effet de serre engendrĂ© par le CO2 que nous envoyons Ă  profusion dans l’atmosphĂšre et nous serions tous coupables Ă  quelques degrĂ©s prĂ©s et que pour Ă©viter « l’apocalypse », il faudrait se serrer les coudes, tous ensembles, exploitĂ©s comme exploitants. Pour ce faire, les leçons de civisme vert couvrent les pages et les Ă©crans pour mettre sur le mĂȘme plan celui qui jette son papier mouchoir sur le trottoir et celui qui fait pousser des roses en Afrique avec une main d’Ɠuvre bon marchĂ© en privant d’eau potable les autochtones africains (roses qui sont ensuite transportĂ©es par avions en AmĂ©rique du nord et en Europe pour les proposer en grandes surfaces en toutes saisons.)

Le discours est maintenant au point. Il faut dĂ©passer les Ă©goĂŻsmes, il faut rĂ©duire la production, il faudrait Ă©radiquer la paysannerie. Il faudrait mĂȘme diminuer drastiquement la population. Un vert, Yves Cochet, s’en est fait le chantre en proposant de rĂ©duire les allocations familiales. Une version maoĂŻste Ă  la sauce verte. A quand le sommet de la dĂ©population ?

Pour l’instant, constatons que l’instrumentalisation de cette question par toutes les institutions nationales, le FMI, la Banque mondiale, l’Union europĂ©enne, L’OCDE, l’ONU et par la plupart des gouvernement sert Ă  justifier la mise en Ɠuvre de politiques dĂ©vastatrices qu’on nous prĂ©sente sous le label de « dĂ©veloppement durable », un terme Ă  la mode [3]. En France, sous ce prĂ©texte sera créée une taxe carbone que paieront les classes pauvres et moyennes et dont seront exclus les riches.

Certains scientifiques [4], souvent liĂ©s aux industriels eux mĂȘme liĂ©s aux politiques forment un triumvirat sociologique qui cherche par une nouvelle croisade Ă  convaincre que l’avenir est incertain, sauf de nous serrer la ceinture toujours plus.

En matiĂšre de science le scepticisme est un devoir et d’autres scientifiques qui ne considĂšrent, au contraire des prĂ©cĂ©dents, rien comme acquis (cela ne se rĂ©sume pas Ă  Claude AllĂšgre), mettent en doute cette idĂ©e de rĂ©chauffement et plus encore certains prĂ©voient au contraire un refroidissement climatique. Bien entendu, ces derniers ne rentrent pas dans la « bonne » case de la pensĂ©e unique et n’ont donc pas droit aux grands moyens d’information.

En France, pour les grands moyens d’information, tout se passe comme si les dĂ©bats sur « le Mur de Berlin », sur « l’identitĂ© française » ou sur « le rĂ©chauffement climatique » avaient Ă©tĂ© conçus comme des points de fixation, afin de dĂ©tourner l’attention des sujets fĂącheux comme la crise, le renflouement des banques, les privatisation des services publics, les dĂ©localisations, le chĂŽmage, la fermeture des hĂŽpitaux, l’attaque contre la laĂŻcitĂ©, les droits des migrants ignorĂ©s, les syndicalistes victimes de violences, etc
.

Les avancĂ©es technologiques et scientifiques qui ont fait un bond en avant au vingtiĂšme siĂšcle, plus qu’aux dix siĂšcles prĂ©cĂ©dents et les choix politiques de production ont influĂ© et influent sur les conditions environnementales, quelquefois pour les amĂ©liorer, quelquefois pour les dĂ©tĂ©riorer.

Si nous prenons l’exemple de la chimie, notons deux mouvements contradictoires parmi d’autres : Pour le positif, le progrĂšs mĂ©dical qui permet d’avoir en moyenne depuis l’an mille, en France, doublĂ© l’espĂ©rance de vie ; pour le nĂ©gatif la recherche du profit par le productivisme qui conditionne la pollution des nappes phrĂ©atiques par les nitrates, les produits phytosanitaires, notamment les herbicides, et les solvants chlorĂ©s qui mettent en cause la vie des personnes et des animaux, notamment le long des cours d’eau.

Notons que ce sont les choix Ă©conomiques et politiques qui dĂ©terminent la recherche et ensuite l’application de cette recherche.

Dans ces conditions si la planĂšte est en danger, les participants du sommet de Copenhague devraient, presque tous, comparaĂźtre devant le tribunal de l’humanitĂ©. C’est ce qu’a d’ailleurs dĂ©clarĂ© le prĂ©sident bolivien Evo Morales, pour lui les responsables du rĂ©chauffement de la planĂšte doivent indemniser leurs victimes et ĂȘtre jugĂ©s.

En effet, les misĂšres que connaĂźt notre planĂšte avec la pollution de l’air (les aliments font le tour de la terre en avions et mĂ©ga camions avant de terminer dans notre assiette), de la terre (abus de produits phytosanitaires puis agrocarburants) et des eaux (hydrocarbures notamment) proviennent toutes d’un mode de production et sa recherche de profits Ă  court terme : le mode de production capitaliste. Ce sont les dĂ©cideurs de ce systĂšme qui se sont baguenaudĂ©s Ă  Copenhague. Des pyromanes pour Ă©teindre le feu.

S’agissant du sommet de Copenhague, sans verser dans la thĂ©orie du complot, on peut lĂ©gitimement se poser quelques questions et remarquer des convergences d’intĂ©rĂȘts :

Ce sommet aurait-il eu pour but (non dĂ©clarĂ©) de faire diversion, venant ainsi en renfort des terrorismes, dont celui d’Al-Qaida ?

Ce sommet aurait-il pour but en Europe d’invalider le cadre national au profit de l’Union europĂ©enne ?

Ce sommet aurait-il pour but de crĂ©er une gouvernance mondiale (c’est complĂ©mentaire avec la prĂ©cĂ©dente question), vrai projet totalitaire qui permettrait de choisir l’avenir de sept milliards d’ĂȘtre humains sans que ceux-ci aient leur mot Ă  dire, quitte Ă  ce que ces citoyens d’un nouveau monde soient peinturlurĂ©s en martiens, couleur d’espoir comme chacun sait ?

Ce sommet aurait-il pour but d’engager une nouvelle forme de dĂ©veloppement capitaliste permettant de relancer les profits tout en diminuant l’impact de l’extraction des hydrocarbures qui Ă  l’exception de l’Arabie Saoudite se fait dans des pays peu sĂ»rs pour le capitalisme : Iran, Venezuela, Russie, voire le Soudan, l’AlgĂ©rie, le Nigeria ?

Ce sommet aurait-il pour but de permettre de juteuses opĂ©rations financiĂšres avec les Ă©changes de quotas d’émission de gaz Ă  effet de serre. En effet, les grandes banques multiplient les partenariats avec des start-up « Ă©cologiques » pour gĂ©nĂ©rer du crĂ©dit carbone. Les allocations de droits Ă  polluer sont ainsi devenues objet de spĂ©culation.

Le champion contre le réchauffement climatique, Al Gore, en est le parfait exemple. Ce spéculateur a rejoint en 2007 la société Kleiner Perkins Caufield & Byers (KPCB), une société par actions à capitaux privés. Cette société a annoncé un investissement de 500 millions de dollars dans des entreprises de technologie de mûrissage écologique appelées Green Growth Fund.

Il s’agit donc bien d’un capitalisme vert dĂ©noncĂ© par ailleurs. Les sociĂ©tĂ©s s’auto-labellisent. Tous les produits que vous achetez en grande surface ont leur label vert. Le « vert » au service de la communication commerciale.

Revenons à Copenhague, d’un point de vue capitaliste, cette diversion se justifie. Quelques remarques non exhaustives.

Socialement, la moitiĂ© de l’humanitĂ© vit au-dessous du niveau de misĂšre. Les chiffres sont terrifiants : 20 % des plus riches consomment 82,49 % de toutes les richesses de la Terre, les 20 % les plus pauvres doivent se contenter d’un minuscule 1,6 %

Selon ATTAC, les 84 individus les plus riches du monde dĂ©tiennent une richesse supĂ©rieure au PIB de la Chine et de ses 1,3 milliards d’habitants.

En France, selon l’observatoire des inĂ©galitĂ©s, un mĂ©nage sur deux a moins de 1 800 euros par mois de revenus alors que les grands patrons on des revenus annuels de 2 millions Ă  plus de 3 millions d’euros (en 2008, 3,53 millions d’euros pour le PDG de l’OrĂ©al, Jean-Paul Agon).

Pour la France mĂ©tropolitaine, selon l’INSEE, le taux de chĂŽmage s’établit Ă  9,1 %, soit prĂšs de 2,6 millions de personnes en France mĂ©tropolitaine, Ă  3,8 millions de personnes si l’on ajoute les personnes exerçant une activitĂ© rĂ©duite.

La dĂ©forestation de la forĂȘt, en Amazonie, en Afrique centrale et en IndonĂ©sie, au profit de grands groupes agro-alimentaires bat son plein. Le pillage des ressources pĂ©troliĂšres, gaziĂšres et minĂ©rales en Afrique par de grands groupes industriels oĂč les Français sont bien reprĂ©sentĂ©s (Elf, BollorĂ©, Bouygues) aussi.

Copenhague, n’a apparemment pas prĂ©vu d’annuler la dette des pays dits du Sud. Or seule l’annulation de cette dette, en plus d’un acte de justice, permettrait Ă  ces pays de financer les infrastructures nĂ©cessaires Ă  leurs dĂ©veloppements et des secteurs sociaux essentiels et donc de protĂ©ger l’environnement.

Ces quelques exemples montrent que la meilleure santĂ© de la planĂšte dĂ©pend de la santĂ© sociale de ses habitants et que si ces derniers pensent que le systĂšme n’est pas bon, ils pourraient essayer d’en changer. C’est bien pourquoi la capitalisme pour continuer son biseness Ă  un impĂ©ratif besoin de diversion pour assurer sa pĂ©rennitĂ©

S’il s’agissait de sauver la planĂšte, pourquoi ne pas ajouter Ă  la lutte contre l’effet de serre, celle contre le nuclĂ©aire Ă  des fins militaires ? Pourtant, un accident, une guerre, aurait des effets nĂ©fastes sur l’environnement et vraisemblablement sur le climat.

Le nuclĂ©aire militaire reste le symbole de la puissance et du nĂ©ocolonialisme, par exemple, IsraĂ«l par rapport Ă  la Palestine et Ă  l’Iran. Pour permettre la continuation de systĂšmes nuclĂ©aires de plus en plus sophistiquĂ©s et de plus en plus dispersĂ©s qui rapportent beaucoup aux producteurs d’armes et Ă  leurs actionnaires, la menace terroriste s’est substituĂ©e Ă  « l’empire du mal ». Pour la France : Thales, EADS, Dassault, LagardĂšre, Safran
tirent les marrons du feux. Imaginons un seul instant l’argent utilisĂ© pour le nuclĂ©aire militaire employĂ© pour des emplois permettant d’amĂ©liorer les conditions de vie sur la planĂšte [5] ?

Dans le cadre d’un autre systĂšme politique, il n’en reste pas moins, quels que soient les accords internationaux ou mesures envisagĂ©es, que la pollution dĂ©jĂ  en place ne se rĂ©duira pas d’elle-mĂȘme.

La nature nous offre la solution grĂące aux arbres et autres vĂ©gĂ©taux avides de CO2 durant toute leur croissance. Il faudra encore mixer la problĂ©matique de la pollution avec celles de la dĂ©sertification et des conditions climatiques. Il faudra donner du temps au temps ce qui est contradictoire avec le capitalisme. AprĂšs avoir arrĂȘtĂ© la dĂ©forestation, il faudra utiliser les techniques qui existent pour faire pousser (ou repousser) des arbres en plein dĂ©sert. Avec une politique au service des personnes et non l’inverse, essayons-les. Leurs rĂ©ussites dĂ©pendent d’une coopĂ©ration sans recherche de profits avec des chercheurs indĂ©pendants de la finance et de plus en plus nombreux et sous contrĂŽle de l’opinion. Pour faire vite, nous avons besoin de services publics de qualitĂ©s et auto gestionnaires.

Enfin, il faudra produire bien pour bien nourrir tous les hommes et non pour enrichir quelques-uns. Croire qu’il suffit de produire plus pour nourrir la planĂšte est un non-sens. C’est la question de l’accĂšs aux denrĂ©es alimentaires qui est essentielle. Un milliard de personnes dans le monde ont faim parce qu’elles sont trop pauvres, pas parce que l’on ne produit pas de quoi les nourrir en quantitĂ© suffisante. Pauvres, Ă  qui le plus souvent, on a pris la terre sur laquelle ils se nourrissaient pour l’utiliser Ă  d’autres fins.

Les questions environnementales n’étant pas indĂ©pendantes des systĂšmes politiques qui les gĂšrent, il faut aux peuples reconquĂ©rir leur espace politique et leur souverainetĂ©, il faut qu’ils se mobilisent, fassent pression et promeuvent des changements venus d’en bas, proposant des Ă©changes multiculturels basĂ©s sur la coopĂ©ration [6] Ă  Ă©galitĂ© de droits et de devoirs, un vĂ©ritable internationalisme et un changement de systĂšme politique (rĂ©volutionnaire s’il s’agit d’un changement de l’ordre existant dans un sens du bien commun) avec de nouvelles rĂšgles constitutionnelles donnant prioritĂ© aux citoyens. [7]. Aucun changement rĂ©el ne vient d’en haut, il viendra d’en bas, il en va de la qualitĂ© de l’environnement comme pour celui de la sĂ©curitĂ© sociale, de la dĂ©mocratie ou de la paix entre les peuples.

Vraisemblablement, nous rentrons dans un nouveau cycle oĂč les gens et notamment les personnes les plus militantes devront crĂ©er de nouveaux dispositifs horizontaux, d’échanges, de propositions et d’actions Ă  la place des dispositifs verticaux ou trop souvent les leaders institutionnalisĂ©s [8] n’ont pas les mĂȘmes soucis que la base. C’est possible dans l’hexagone comme au niveau international [9]. Alors, seulement, les hommes feront leur propre histoire . . . et amĂ©lioreront les conditions planĂ©taires.

Serge Portejoie


notes :

[1] S’agissant des politiques, le consensus semble impressionnant, de la gauche de la gauche jusqu’aux palais prĂ©sidentiels les plus Ă  droite, tous y vont de leur couplet, ce qui a encouragĂ© des retournement de vestes. Certains se positionnant Ă  la fois sur le thĂšme Ă  la mode et les Ă©lections les plus proches.

[2] A Copenhague, les grandes entreprises étaient partout : Coca cola, Mc Donalds et Calsberg ayant été particuliÚrement remarquées. Alors, que les personnes venant de pays qui jouaient leur survie dans ces délibérations se retrouvaient en marge du sommet.

[3] le terme de « dĂ©veloppement durable » qui est comprĂ©hensif et valable en soi a Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ© et sert toutes les sauces. Toutefois, ce terme a Ă©tait amorcĂ© en 1972 avec AurĂ©lio Peccel, administrateur de plusieurs multinationales Ă  l’occasion d’une rĂ©union du club dit de Rome, il fut repris par la suite en 1987 par le rapport Brundtland dans le cadre de l’ONU. Ses « parrains » auguraient mal de son avenir.

[4] En France les prévisions des climatologues du bureau politique du GIEC, répercutées et amplifiées au centuple par les journaux, les radios, les télévisions 


[5] Il est trĂšs difficile de dĂ©terminer le coĂ»t mondial de l’arme nuclĂ©aire. En plus du « secret dĂ©fense », s’ajoutent de nombreuses dĂ©penses indirectes Tout ce qu’on est sĂ»r c’est qu’il s’agit de centaines de milliards d’euros.

[6 L’ALBA, nous offre un exemple de coopĂ©ration solidaire.

[7] L’un des slogans de la manifestation du samedi 12 dĂ©cembre Ă  Copenhague (100 000 participants) Ă©tait « Changeons le systĂšme, pas le climat ». Ce slogan reflĂ©tait Ă©galement le positionnement de quelques pays, dont celui de la Bolivie qui fut remarquĂ©. Le dĂ©but du commencement d’une lutte virulente contre le capitalisme ?

[8] Ce qui n’exclut pas les responsables de partis progressistes, parmi les plus dĂ©cidĂ©s, notamment les Ă©lus de proximitĂ©.

[9] Rappelons seulement pour l’hexagone les prĂ©mices qu’à constituĂ© le rĂ©fĂ©rendum du 29 mai 2005 puis l’abstention politique massive aux derniĂšres « europĂ©ennes » qui ont dĂ©passĂ©es les clivages des partis et les ambitions personnelles ainsi que le ramdam mĂ©diatique. Des militants progressistes et rĂ©publicains, des citoyens sans Ă©tiquettes (Ă©vitons la notion de gauche dĂ©naturĂ©e et dĂ©valorisĂ©e) se retrouvent le plus souvent sur des constations, des possibles solutions. Seul un certain « suivisme » de leaders aux services des institutions capitalistes les sĂ©pare, voire les dĂ©courage. Pourtant, aujourd’hui les conditions objectives de se retrouver pour faire ensemble sont de nature Ă  favoriser le changement de sociĂ©tĂ© dont nous avons tant besoin.

déc 16 2009

Un rapport du Pentagone sur le climat annonce un refroidissement global (deuxiĂšme partie)

Voici la deuxiĂšme partie du rapport commandĂ© par le dĂ©partement de la DĂ©fense du Pentagone, qui envisage pour 2010 un brusque refroidissement du climat. Bien sĂ»r, le Pentagone ne diffuse pas ses rapports sans arriĂšres pensĂ©es, notamment sur les solutions qu’il prĂ©conise. C’est donc avec un certain recul qu’il faut prendre connaissance de ce document.

paris

Un autre scĂ©nario pour l’hĂ©misphĂšre sud

Une trĂšs grande incertitude subsiste Ă  propos du dĂ©veloppement du climat dans l’hĂ©misphĂšre sud, principalement parce que nous disposons de moins donnĂ©es palĂ©oclimatologiques que pour l’hĂ©misphĂšre nord. Les modĂšles de climat dans les rĂ©gions principales de l’hĂ©misphĂšre sud pourraient imiter ceux de l’hĂ©misphĂšre nord, devenant plus froids, plus secs et plus rudes, en raison de flux de chaleur depuis les tropiques vers l’hĂ©misphĂšre nord qui tentent d’Ă©quilibrer thermodynamiquement le systĂšme climatique. Ou alors, le refroidissement de l’hĂ©misphĂšre nord pourrait entraĂźner une augmentation de la chaleur, des prĂ©cipitations et des tempĂȘtes dans le sud, la chaleur normalement transportĂ©e loin des rĂ©gions Ă©quatoriales par les courants ocĂ©aniques se retrouvant emprisonnĂ©e et le rĂ©chauffement des gaz Ă  effet de serre continuant Ă  s’accĂ©lĂ©rer. D’une façon ou d’une autre, il n’est pas invraisemblable que le changement brusque du climat provoquera des conditions atmosphĂ©riques extrĂȘmes, touchant en mĂȘme temps plusieurs des principales rĂ©gions du monde en terme de population et d’agriculture et mettant Ă  l’Ă©preuve l’approvisionnement en nourriture, en eau et en Ă©nergie de la planĂšte.

Les régions : 2010 à 2020

Le graphique ci-dessus présente une vue simplifiée des schémas climatiques décrits dans ce scénario.

Europe. Durement frappĂ©e par le changement climatique, avec une moyenne annuelle des tempĂ©ratures qui chute de 3,3°C en moins d’une dĂ©cennie et des Ă©carts plus importants encore le long de la cĂŽte nord-ouest. Le climat en Europe du Nord-Ouest est plus froid, plus sec et plus ventĂ©, la faisant davantage ressembler Ă  la SibĂ©rie. L’Europe du sud connaĂźt de moindres changements mais souffre nĂ©anmoins par moment de  brusques refroidissements et de rapides changements de tempĂ©rature. La rĂ©duction des prĂ©cipitations fait de l’appauvrissement des sols un problĂšme dans toute l’Europe, contribuant Ă  la pĂ©nurie alimentaire. L’Europe lutte pour contenir l’Ă©migration des nations scandinaves et de l’Europe du nord Ă  la recherche de chaleur, ainsi que pour refouler l’immigration issue des pays gravement touchĂ©s en Afrique et ailleurs.

États-Unis. Un temps plus froid, plus ventĂ© et plus sec rend les saisons de culture et de rĂ©colte plus courtes et moins productives dans tous les États-Unis du nord-est, plus longues et plus sĂšches dans le sud-ouest. Les zones dĂ©sertiques sont exposĂ©es Ă  une recrudescence des tempĂȘtes, alors que les zones agricoles souffrent de l’appauvrissement des sols du fait de l’Ă©lĂ©vation de la vitesse des vents et de la rĂ©duction de l’humiditĂ© au sol. L’Ă©volution vers un climat plus sec est particuliĂšrement prononcĂ©e dans les États du sud. Comme l’Ă©lĂ©vation du niveau de l’ocĂ©an continue le long des cĂŽtes, les zones littorales qui Ă©taient en pĂ©ril pendant la pĂ©riode de rĂ©chauffement le demeurent. Les États-Unis se replient sur eux-mĂȘmes, investissant leurs ressources pour nourrir leur propre population, renforcer leurs frontiĂšres et gĂ©rer la tension mondiale croissante.

Chine. Avec ses besoins alimentaires Ă©levĂ©s Ă©tant donnĂ©e son importante population, la Chine est durement frappĂ©e Ă  cause de ses pluies de mousson devenues alĂ©atoires. Celles-ci, occasionnelles pendant la saison d’Ă©tĂ©, sont bien accueillies pour l’eau qu’elles apportent, mais elles ont des effets dĂ©vastateurs car elles inondent des sols gĂ©nĂ©ralement Ă  nu. Des hivers plus longs, plus froids et des Ă©tĂ©s plus chauds, provoquĂ©s par une diminution du refroidissement par Ă©vaporation en raison de la rĂ©duction des prĂ©cipitations, diminuent les ressources en Ă©nergie et en eau dĂ©jĂ  faibles. Une vaste famine entraĂźne le chaos et des luttes internes, alors que la Chine, froide et affamĂ©e, lorgne jalousement sur les ressources Ă©nergĂ©tiques du cĂŽtĂ© de ses frontiĂšres avec la Russie et les pays situĂ©s Ă  l’ouest.

Bangladesh. Les ouragans persistants et un niveau de la mer plus Ă©levĂ© provoquent d’Ă©normes vagues qui entraĂźnent une importante Ă©rosion cĂŽtiĂšre rendant presque inhabitable une grande part du Bangladesh. De plus, l’Ă©lĂ©vation du niveau de la mer provoque la contamination des approvisionnements d’eau douce Ă  l’intĂ©rieur des terres, crĂ©ant une pĂ©nurie d’eau potable et une crise humanitaire. Une Ă©migration massive se produit, entraĂźnant des tensions en Chine et en Inde, dĂ©jĂ  en lutte pour contrĂŽler la crise à l’intĂ©rieur de leurs propres frontiĂšres.

Afrique de l’Est. Le Kenya, la Tanzanie et le Mozambique font face au lĂ©ger rĂ©chauffement du climat, mais sont confrontĂ©s Ă  une sĂ©cheresse persistante. AccoutumĂ©s Ă  des conditions climatiques sĂšches, ces pays ont Ă©tĂ© les moins influencĂ©s par le changement des conditions atmosphĂ©riques mais, comme les principales rĂ©gions de production cĂ©rĂ©aliĂšre sont en difficultĂ©, leur approvisionnement alimentaire est mis à mal.

Australie. Principale exportatrice alimentaire, l’Australie lutte pour fournir de la nourriture Ă  toute la planĂšte, car les changements moins importants de son climat n’affectent pas sĂ©vĂšrement son agriculture. Mais les grandes incertitudes au sujet du changement de climat dans l’hĂ©misphĂšre sud rendent suspect ce scĂ©nario moins prĂ©occupant.

IMPACT SUR LES RESSOURCES NATURELLES

Les modalitĂ©s de changement du temps et des tempĂ©ratures des ocĂ©ans affectent l’agriculture, les poissons, la faune sauvage, l’eau et l’Ă©nergie. Comme les principales rĂ©gions passent d’une tendance au rĂ©chauffement Ă  une tendance au refroidissement, les rendements agricoles sont moins prĂ©visibles car ils sont touchĂ©s par des perturbations de la tempĂ©rature et de la pluviomĂ©trie ainsi que par la chute de 10 Ă  25% de la durĂ©e des saisons de culture et de rĂ©colte. Alors que quelques parasites agricoles meurent en raison des changements de tempĂ©rature, d’autres espĂšces rĂ©sistent plus aisĂ©ment Ă  la sĂ©cheresse et aux vents, requĂ©rant de nouveaux pesticides ou toute une panoplie detraitements. Les pĂȘcheurs industriels, qui disposent de droits de pĂȘche spĂ©cifiques dans des zones prĂ©cises, seront mal Ă©quipĂ©s face Ă  une migration massive de leurs proies. Ne comptant que cinq ou six rĂ©gions essentielles pour la culture cĂ©rĂ©aliĂšre dans le monde (les États-Unis, l’Australie, l’Argentine, la Russie, la Chine, et l’Inde), l’excĂ©dent de l’approvisionnement alimentaire mondial est insuffisant pour rĂ©pondre Ă  de graves conditions climatiques dans plusieurs rĂ©gions en mĂȘme temps, sans parler de quatre ou cinq Ă  la fois. L’interdĂ©pendance Ă©conomique mondiale rend les États-Unis de plus en plus vulnĂ©rables Ă  des bouleversements Ă©conomiques, créés par des variations climatiques locales dans des zones agricoles clĂ©s et Ă  forte densitĂ© de population tout autour du monde. Des carences catastrophiques dans l’approvisionnement en eau et en énergie, ressources dĂ©jĂ  sous pression aujourd’hui dans le monde, ne peuvent ĂȘtre rapidement surmontĂ©es.

IMPACT SUR LA SECURITÉ NATIONALE

La civilisation humaine s’est Ă©tablie avec la stabilisation et le rĂ©chauffement du climat de la planĂšte. Un climat instable et plus froid aurait signifiĂ© que les humains n’auraient pu ni dĂ©velopper l’agriculture, ni s’Ă©tablir de façon permanente. Avec la fin du Dryas RĂ©cent et grĂące au rĂ©chauffement et Ă  la stabilisation qui ont suivi, les humains ont puapprendre les rythmes de l’agriculture et s’Ă©tablir dans des endroits dont le climat permettait une production assurĂ©e. La civilisation moderne n’a jamais fait l’expĂ©rience de conditions climatiques aussi durablement perturbĂ©es que celles dĂ©crites dans ce scĂ©nario. En consĂ©quence, les implications sur la sĂ©curitĂ© nationale dĂ©crites dans ce rapport ne sont qu’hypothĂ©tiques. Les impacts rĂ©els varieraient considĂ©rablement selon les nuances des conditions climatiques, de l’adaptabilitĂ© de l’humanitĂ© et des dĂ©cisions prises par les politiciens.

Les violences et les perturbations dues aux pressions qu’engendrent de brusques changements climatiques, prĂ©sentent un genre de menace diffĂ©rent pour la sĂ©curité nationale que celui auquel nous sommes accoutumĂ©s aujourd’hui. La confrontation militaire peut ĂȘtre dĂ©clenchĂ©e par un besoin extrĂȘme de ressources naturelles, telles que l’Ă©nergie, la nourriture et l’eau, plutĂŽt que par des conflits liĂ©s Ă  l’idĂ©ologie, Ă  la religion ou Ă  l’honneur national. Ces nouveaux motifs de confrontation changent la donne quant à la vulnĂ©rabilitĂ© des pays et modifieraient les signaux existants qui nous avertissent des menaces pesant sur la sĂ©curitĂ©

C’est un vieux dĂ©bat d’Ă©cole que de savoir dans quelle mesure les diminutions des ressources et les dĂ©fis environnementaux conduisent Ă  des conflits entre les États. Tandis que certains les considĂšrent comme seul motif nĂ©cessaire pour une nation d’en attaquer une autre, d’autres arguent du fait que leur effet premier est d’agir comme dĂ©clencheurs de conflits entre des pays qui font face Ă  des tensions sociales, économiques et politiques prĂ©existantes. IndĂ©pendamment de cette question, il semble indĂ©niable que des problĂšmes Ă©cologiques graves sont susceptibles de faire grimper le taux de conflit mondial.

Le co-fondateur et prĂ©sident du Pacific Institute for Studies in Development, Environment, and Security (Institut Pacifique d’Études sur le DĂ©veloppement, l’Environnement et la SĂ©curitĂ©), Peter Gleick, dĂ©crit les trois dĂ©fis les plus fondamentaux que pose un brusque changement climatique vis-Ă -vis de la sĂ©curitĂ© nationale :

1.Manque de nourriture dĂ» Ă  la baisse de la production agricole

2.Diminution de la disponibilitĂ© et de la qualitĂ© de l’eau douce, due aux inondations et aux sĂ©cheresses

3.Interruption de l’accĂšs aux minerais stratĂ©giques Ă  cause du gel et des tempĂȘtes

Dans l’hypothĂšse d’un brusque changement de climat, il est probable que les contraintes liĂ©es Ă  l’accĂšs aux ressources en nourriture, en eau et en Ă©nergie seront d’abord gĂ©rĂ©es par des moyens Ă©conomiques, politiques et diplomatiques, tels que des traitĂ©s ou des embargos commerciaux. Cependant, avec le temps, les conflits sur l’utilisation de l’eau et des terres seront susceptibles de devenir plus graves et plus violents. Au fur et à mesure que le dĂ©sespoir gagnera les États, la pression pour agir se fera plus forte.

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Le graphique montre comment un brusque changement climatique peut faire que la capacitĂ© de l’Ă©cosystĂšme Ă  assurer la subsistance de l’homme tombe en dessous des besoins de celui-ci, suggĂ©rant qu’une insuffisance des ressources entraĂźne une diminution de la population par la guerre, la maladie et la famine (cliquer sur l’image pour l’agrandir).

LA BAISSE DE LA CAPACITÉ DE CHARGE

Aujourd’hui, la capacitĂ© de charge, qui reprĂ©sente l’aptitude de la Terre et de ses écosystĂšmes familiers, qui incluent les systĂšmes sociaux, Ă©conomiques et culturels, à assurer la subsistance d’un nombre fini de personnes sur la planĂšte, est mise au dĂ©fi partout dans le monde. Selon l’Agence Internationale de l’Energie (International Energy Agency), la demande globale de pĂ©trole augmentera de 66% dans les trente annĂ©es Ă  venir, mais la source de ces approvisionnements est peu claire. L’eau potable connaĂźt une contrainte similaire dans beaucoup de zones autour du monde. Avec 815 millions de personnes recevant des moyens de subsistance insuffisants de par le monde, certains pourraient dire que pour notre planĂšte, nous vivons bien au-dessus de notre capacitĂ© de charge, signifiant par lĂ  qu’il n’y a pas assez de ressources naturelles pour entretenir notre mode de fonctionnement.

Beaucoup considĂšrent que l’innovation technologique et un comportement adaptatif sont des moyens de contrĂŽler l’Ă©cosystĂšme mondial. En effet, c’est bien le progrĂšs technologique qui a permis d’augmenter la capacitĂ© de charge au cours du temps. À travers les siĂšcles, nous avons appris comment produire plus de nourriture, d’Ă©nergie et comment accĂ©der Ă  plus d’eau. Mais le potentiel des nouvelles technologies sera-t-il suffisant quand une crise comme celle dĂ©crite dans ce scĂ©nario se prĂ©sentera ?

Le brusque changement climatique est susceptible de pousser la capacitĂ© de charge bien au-delĂ  de ses limites dĂ©jĂ  pĂ©rilleuses. La capacitĂ© de charge a une tendance naturelle ou un besoin de se rĂ©ajuster. Alors qu’un changement brusque du climat fait baisser la capacitĂ© de charge mondiale, des guerres offensives seront menĂ©es pour l’accĂšs Ă  la nourriture, l’eau et l’Ă©nergie. Les pertes humaines dues autant Ă  la guerre qu’Ă  la famine et la maladie diminueront la taille de la population, ce qui, avec le temps, rééquilibrer la capacitĂ© de charge.

Si vous observez la capacitĂ© de charge au niveau d’une rĂ©gion ou d’un État, il est Ă©vident que les nations disposant d’une capacitĂ© de charge Ă©levĂ©e, comme les États-Unis et l’Europe de l’ouest, sont susceptibles de s’adapter plus efficacement aux brusques changements climatiques, car par rapport Ă  la taille de leur population, elles ont plus de ressources Ă  solliciter. Cela peut provoquer une aggravation aiguĂ« des tensions entre ceux qui possĂšdent et ceux qui sont dĂ©munis et causer du ressentiment envers les nations dont la capacitĂ© de charge est plus Ă©levĂ©e. Comme les nations les plus riches ont tendance Ă  employer plus d’Ă©nergie et Ă  Ă©mettre dans l’atmosphĂšre plus de gaz Ă  effet de serre comme le CO2, cela peut conduire Ă  les montrer du doigt et Ă  les blĂąmer. Moins important que les preuves, scientifiquement Ă©tablies, qu’il existe une relation entre les émissions de CO2 et le changement climatique, est la perception des pays touchĂ©s et les actions qu’ils entreprennent.

LE LIEN ENTRE LA CAPACITÉ DE CHARGE ET LA GUERRE

Steven LeBlanc, archĂ©ologue de Harvard et auteur d’un nouveau livre intitulĂ© Carrying Capacity (La capacitĂ© de charge) dĂ©crit le rapport entre celle-ci et la guerre. Se basant sur d’abondantes donnĂ©es archĂ©ologiques et ethnologiques, LeBlanc argue du fait qu’historiquement les humains ont organisĂ© et menĂ© des guerres pour des raisons variĂ©es, y compris pour les ressources et l’environnement. Les humains combattent quand ils dĂ©passent la capacitĂ© de charge de leur environnement naturel. Chaque fois qu’il y a un choix entre mourir de faim et piller, les humains pillent. Depuis la chasse et la cueillette, au sein des tribus agricoles, dans les territoires sous l’autoritĂ© d’un chef jusqu’aux premiĂšres sociĂ©tĂ©s complexes, 25% de la population masculine adulte meure quand une guerre Ă©clate.

La paix s’instaure lorsque la capacitĂ© de charge augmente, comme cela a Ă©tĂ© le cas avecl’invention de l’agriculture, une bureaucratie efficace, l’ouverture du commerce à l’exportation et les percĂ©es technologiques. Des pertes humaines Ă  grande Ă©chelle, comme celles dues Ă  la peste, installent aussi des temps de paix – comme en Europe aprĂšs les grandes pestes et en AmĂ©rique du Nord chez les populations indigĂšnes aprĂšs que les maladies europĂ©ennes les eurent dĂ©cimĂ©es (c’est la diffĂ©rence entre l’Ă©chec de la colonie de Jamestown et le succĂšs de Plymouth Rock). Mais de telles pĂ©riodes d’apaisement sont de courte durĂ©e car la population augmente rapidement, se heurtant à nouveau Ă  la capacitĂ© de charge, et la guerre reprend. En effet, au cours des millĂ©naires la plupart des sociĂ©tĂ©s se sont dĂ©finies elles-mĂȘmes selon leur aptitude Ă  faire la guerre et la culture guerriĂšre s’est profondĂ©ment enracinĂ©e. Les sociĂ©tĂ©s les plus combatives sont celles qui ont survĂ©cu.

Les deux rĂ©actions les plus probables, face Ă  une baisse soudaine de la capacitĂ© de charge due Ă  un changement climatique, sont dĂ©fensives et offensives. Les États-Unis et l’Australie vont probablement faire de leurs pays des forteresses dĂ©fensives, car ils disposent de ressources et de rĂ©serves pour assurer leur autosuffisance. GrĂące Ă  la diversitĂ© de leurs sols et leurs climats, Ă  leur richesse, leurs technologies et leurs ressources abondantes, les États-Unis pourraient sans doute survivre sans pertes catastrophiques Ă  des cycles de culture agricole rĂ©duits ainsi qu’à des conditions climatiques difficiles. Les frontiĂšres seront renforcĂ©es autour du pays pour maintenir au-dehors les immigrants affamĂ©s indĂ©sirables en provenance des CaraĂŻbes (un problĂšme particuliĂšrement grave), du Mexique et de l’AmĂ©rique du Sud.

L’approvisionnement Ă©nergĂ©tique sera garanti grĂące Ă  des alternatives coĂ»teuses (Ă©conomiquement, politiquement et moralement) comme le nuclĂ©aire, les Ă©nergies renouvelables, l’hydrogĂšne et de nouveaux contrats passĂ©s avec le Moyen-Orient. Des conflits usants Ă  propos des droits de pĂȘche, des subventions Ă  l’agriculture et des aides aux dĂ©gĂąts des catastrophes deviendront monnaie courante. La tension entre l’AmĂ©rique et le Mexique monte lorsque les États-Unis dĂ©noncent le traitĂ© de 1944 qui garantit l’Ă©coulement de l’eau venant du fleuve Colorado. Des professionnels de l’assistance humanitaire seront recrutĂ©s pour assurer les secours face aux inondations le long de la partie sud de la cĂŽte est et pour faire face Ă  des conditions beaucoup plus sĂšches à l’intĂ©rieur des terres. Cependant, mĂȘme dans cet Ă©tat d’urgence permanent, les États- Unis seront en bien meilleure posture que d’autres. Le problĂšme insurmontable auquel sera confrontĂ©e la nation sera d’apaiser la tension militaire internationale croissante.

Lorsque la famine, les maladies, les catastrophes liĂ©es Ă  la mĂ©tĂ©o frappent, provoquĂ©s par le brusque changement climatique, les besoins de beaucoup de pays excĂ©deront leurs capacitĂ©s de subsistance. Cela crĂ©era un sentiment de dĂ©sespoir, susceptible de mener Ă  de violentes agressions visant Ă  restaurer l’Ă©quilibre. Imaginez les pays d’Europe de l’est, luttant pour nourrir leurs populations et dont l’approvisionnement en nourriture, en eau et en Ă©nergie est en chute libre, lorgnant sur la Russie, dont la population est dĂ©jĂ  en baisse, pour accĂ©der Ă  ses ressources cĂ©rĂ©aliĂšres, son minerai et son Ă©nergie. Ou figurez-vous le Japon, souffrant d’inondations le long de ses villes cĂŽtiĂšres et de la contamination de ses provisions d’eau douce, convoitant les rĂ©serves de pĂ©trole et de gaz de l’Ăźle russe de Sakhaline, afin d’alimenter en Ă©nergie ses usines de dessalement et ses productions agricoles trĂšs consommatrices d’Ă©nergie. Envisagez le Pakistan, l’Inde et la Chine – tous Ă©quipĂ©s d’armes nuclĂ©aires – se dĂ©chirant Ă  leurs frontiĂšres Ă  propos des rĂ©fugiĂ©s, de l’accĂšs Ă  des riviĂšres communes et des terres arables.

Les pĂȘcheurs espagnols et portugais pourraient s’opposer Ă  propos des droits de pĂȘche, ce qui conduit Ă  des affrontements en mer. Et des pays incluant les États-Unis vont probablement renforcer la sĂ©curitĂ© de leurs frontiĂšres. Avec plus de 200 bassins fluviaux communs Ă  de multiples nations, il faut s’attendre Ă  des conflits pour l’accĂšs Ă  l’eau potable, pour l’irrigation et le transport fluvial. Le Danube touche douze nations, le Nilen concerne neuf et l’Amazone sept.

Dans ce scĂ©nario, nous pouvons nous attendre Ă  des alliances de circonstance. Les États- Unis et le Canada pourraient devenir un seul et mĂȘme pays, simplifiant le contrĂŽle desfrontiĂšres. Ou bien le Canada pourrait garder pour lui sa puissance hydroĂ©lectrique et poser des problĂšmes Ă©nergĂ©tiques aux États-Unis. Les deux CorĂ©es pourraient s’unir pour crĂ©er une entitĂ© au savoir-faire technologique et disposant de l’arme nuclĂ©aire.

L’Europe pourrait agir en tant que bloc unifiĂ© pour limiter les problĂšmes d’immigration entre les nations europĂ©ennes et organiser sa protection contre des agresseurs. La Russie, avec ses abondantes ressources en minerais, pĂ©trole et gaz naturel pourrait sejoindre Ă  l’Europe.

Dans ce monde d’États belligĂ©rants, la prolifĂ©ration d’armes nuclĂ©aires est inĂ©vitable. Les rĂ©serves existantes d’hydrocarbure s’amenuisent alors que le refroidissement du climat fait grimper la demande. Avec la pĂ©nurie des sources d’Ă©nergie et le besoin croissant d’y accĂ©der, le nuclĂ©aire deviendra une source d’Ă©nergie essentielle, ce qui accĂ©lĂšrera la prolifĂ©ration nuclĂ©aire, les pays dĂ©veloppant leur capacitĂ© à l’enrichissement et au retraitement [des matiĂšres radioactives] pour garantir leur sĂ©curitĂ© nationale. La Chine, l’Inde, le Pakistan, le Japon, la CorĂ©e du Sud, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne auront tous l’arme nuclĂ©aire, de mĂȘme qu’IsraĂ«l, l’Iran, l’Égypte et la CorĂ©e du Nord.

ContrĂŽler les tensions militaires et politiques, les incidents occasionnels et la menace de guerre, ce sera le dĂ©fi. Les pays tels que le Japon, qui ont un niveau Ă©levĂ© de cohĂ©sion sociale (oĂč le gouvernement peut engager avec efficacitĂ© la population Ă  changer de comportement), sont les plus Ă  mĂȘme d’y parvenir. Les pays dont la diversitĂ© produit dĂ©jĂ  des conflits, tels que l’Inde, l’Afrique du Sud et l’IndonĂ©sie, auront du mal à maintenir l’ordre. L’adaptabilitĂ© et l’accĂšs aux ressources seront dĂ©terminants. Le dĂ©fi le plus frustrant que posera le brusque changement de climat tiendra peut-ĂȘtre en ce que nous ne saurons jamais jusqu’Ă  quel point du scĂ©nario de changement climatique nous sommes parvenus et combien d’annĂ©es, 10, 100, 1000… seront encore nĂ©cessaires avant un certain retour Ă  des conditions plus chaudes avec un redĂ©marrage de la circulation thermohaline. Quand la capacitĂ© de charge chute soudainement, la civilisation est confrontĂ©e Ă  de nouveaux dĂ©fis qui paraissent aujourd’hui inimaginables.

CECI POURRAIT-IL VRAIMENT ARRIVER ?

Les scientifiques spĂ©cialistes des ocĂ©ans, de la terre et de l’atmosphĂšre, appartenant aux organisations internationales les plus prestigieuses, ont rĂ©vĂ©lĂ© de nouveaux indices au cours de la dĂ©cennie passĂ©e, qui suggĂšrent que la probabilitĂ© d’un important et rapide changement climatique est plus Ă©levĂ©e que ce que la majeure partie de la communauté scientifique et peut-ĂȘtre toute la communautĂ© politique ne sont prĂȘts Ă  envisager. S’il se produit, ce phĂ©nomĂšne rompra la tendance actuelle de rĂ©chauffement gĂ©nĂ©ral, ajoutant à la complexitĂ© et au manque de prĂ©visibilitĂ© du climat. Et une preuve palĂ©oclimatique suggĂšre qu’un changement aussi brusque du climat pourrait commencer dans un proche avenir.

L’Institut OcĂ©anographique de Woods Hole rapporte que les mers entourant l’Atlantique Nord sont devenues moins salĂ©es au cours des quarante derniĂšres annĂ©es, ce qui a pour effet de rafraĂźchir le fond de l’ocĂ©an dans l’Atlantique Nord. Cette tendance pourrait prĂ©parer le terrain Ă  un effondrement ou un ralentissement du courant ocĂ©anique et Ă  un brusque changement climatique.

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Le graphique ci-dessus met en Ă©vidence l’imminence possible d’un effondrement de la circulation thermohaline, l’Atlantique Nord Ă©tant de plus en plus rafraĂźchi par les mers qui l’entourent, devenues moins salĂ©es au cours des quarante derniĂšres annĂ©es (cliquer sur l’image pour l’agrandir).

Avec au moins huit brusques changements climatiques rĂ©pertoriĂ©s dans les relevĂ©s gĂ©ologiques, il semble qu’il vaille mieux s’interroger sur quand cela se passera, quelles en seront les rĂ©percussions et comment nous pouvons nous y prĂ©parer au mieux, plutĂŽt que de savoir si cela va vraiment avoir lieu.

SOMMES-NOUS PRÉPARÉS À CE QUE L’HISTOIRE SE RÉPÈTE À NOUVEAU ?

Tous les journaux de la planĂšte participent aujourd’hui au dĂ©bat sur l’impact de l’activité humaine sur le changement du climat. Puisque la prospĂ©ritĂ© Ă©conomique est liĂ©e à l’utilisation de l’Ă©nergie et aux Ă©missions de gaz Ă  effet de serre, on impute souvent au progrĂšs Ă©conomique d’ĂȘtre Ă  l’origine d’un changement du climat. D’autres signes suggĂšrent que le changement de climat peut se produire indĂ©pendamment de l’activité humaine, comme l’attestent les Ă©vĂ©nements climatiques survenus avant l’avĂšnement de la sociĂ©tĂ© moderne.

Il est important de comprendre les impacts humains sur l’environnement, autant ce qui est susceptible d’accĂ©lĂ©rer que de ralentir, voire mĂȘme d’inverser la tendance en matiĂšre de changement climatique. Les carburants alternatifs, le contrĂŽle des Ă©missions de gaz à effet de serre et les mesures de prĂ©servation sont des efforts qui valent la peine. De plus, nous devrions nous prĂ©parer aux effets inĂ©vitables d’un brusque changement du climat, qui surviendra probablement indĂ©pendamment de l’activitĂ© humaine.

Voici quelques recommandations prĂ©liminaires pour prĂ©parer les États-Unis Ă  un brusque changement de climat :

1. AmĂ©liorer les modĂšles de prĂ©vision climatique. Davantage de recherches devraient ĂȘtre conduites pour que les prĂ©visions portant sur le changement du climat soient plus fiables. Il faut approfondir la comprĂ©hension du rapport entre le comportement des ocĂ©ans et le changement de climat. Ces recherches devraient se concentrer sur les forces actuelles, passĂ©es et Ă  venir, dans le but d’accroĂźtre notre comprĂ©hension d’un brusque changement de climat, comment il peut intervenir etcomment nous saurons qu’il se produit.

2. Assembler des modĂšles prĂ©visionnels complets des rĂ©percussions du changement climatique. Des recherches consĂ©quentes devraient ĂȘtre menĂ©es sur les possibles consĂ©quences Ă©cologiques, Ă©conomiques, sociales et politiques du brusque changement climatique. Des modĂšles et des scĂ©narios sophistiquĂ©s devraient ĂȘtre dĂ©veloppĂ©s pour prĂ©voir les situations qui se produiront localement.

Un systĂšme devrait ĂȘtre conçu pour identifier comment le changement de climat peut affecter la rĂ©partition et gestion globale du pouvoir social, Ă©conomique et politique. Ces analyses peuvent ĂȘtre employĂ©es pour attĂ©nuer les causes potentielles de conflits avant qu’ils ne se produisent.

3. CrĂ©er une Ă©chelle de mesure de la vulnĂ©rabilitĂ©. Des critĂšres devraient ĂȘtre recensĂ©s pour apprĂ©hender la vulnĂ©rabilitĂ© d’un pays aux rĂ©percussions du changement de climat. Ces critĂšres peuvent inclure l’impact climatique sur les ressources agricoles, aquifĂšres et minĂ©rales, le savoir-faire technique, la cohĂ©sionsociale et l’adaptabilitĂ©.

4. Identifier des stratĂ©gies « sans regrets ni remords ». Des stratĂ©gies sĂ»res devraient ĂȘtre identifiĂ©es et mises en application pour garantir un accĂšs fiable aux approvisionnements alimentaires et Ă  l’eau et pour assurer la sĂ©curitĂ© nationale.

5. PrĂ©parer des rĂ©ponses adaptatives. Un ensemble de mesures adaptativesdevrait ĂȘtre mis en place pour rĂ©pondre et se prĂ©parer aux Ă©vĂ©nements inĂ©vitables engendrĂ©s par le climat, telles que les migrations massives, les maladies et lesĂ©pidĂ©mies, les carences d’approvisionnement en nourriture et en eau.

6. Étudier les implications locales. Les premiers effets du changement de climat sont locaux. Tandis que nous pouvons anticiper des changements de la frĂ©quence, de la rĂ©sistance et de la nuisance des parasites, ainsi que les changements de la productivitĂ© agricole, il convient de regarder de prĂ©s oĂč et dans quelles conditions spĂ©cifiques cela arrive pour savoir de quels parasites il s’agit, quelles rĂ©coltes et quelles rĂ©gions sont vulnĂ©rables, et Ă  quel point les rĂ©percussions seront graves. De telles Ă©tudes devraient ĂȘtre entreprises en particulier dans les rĂ©gions d’importance stratĂ©gique pour la production de nourriture.

7. Explorer des options gĂ©o-technologiques de contrĂŽle du climat. Aujourd’hui, il est plus facile de chauffer que de refroidir le climat, ainsi il pourrait ĂȘtre possible d’ajouter divers gaz Ă  l’atmosphĂšre, tels que des carbones hydrofluorĂ©s, pour compenser les effets du refroidissement. De telles actions devraient ĂȘtre évidemment Ă©tudiĂ©es avec soin, car elles risquent d’aggraver les conflits entre lesnations.

CONCLUSION

Il est tout Ă  fait plausible que d’ici Ă  une dĂ©cennie un changement brusque et imminent du climat devienne une Ă©vidence claire et sĂ»re. Il est Ă©galement possible que nos modĂšles nous permettent de mieux en prĂ©voir les consĂ©quences. Dans cette perspective, les États-Unis devront prendre des mesures d’urgence pour empĂȘcher et attĂ©nuer certains des impacts les plus importants. L’action diplomatique sera nĂ©cessaire pour rĂ©duire au minimum la probabilitĂ© de conflit dans les zones les plus touchĂ©es, les CaraĂŻbes et l’Asie tout particuliĂšrement. Cependant, dans ce scĂ©nario, des mouvements de population massifs sont inĂ©vitables. Apprendre Ă  contrĂŽler ces populations, les tensions qui surgissent aux frontiĂšres et les rĂ©fugiĂ©s qui en rĂ©sultent, deviendra primordial. De nouvelles formes d’accords de sĂ©curitĂ©, portant spĂ©cifiquement sur l’Ă©nergie, la nourriture et l’eau, seront Ă©galement nĂ©cessaires. En bref, alors que les États-Unis eux-mĂȘmes s’en sortiront mieux et ont une meilleure capacitĂ© adaptative, ils se retrouveront dans un monde oĂč l’Europe luttera intĂ©rieurement, confrontĂ©e Ă  des flots de rĂ©fugiĂ©s se dĂ©versant sur ses rivages, et oĂč l’Asie traversera une grave crise par rapport Ă  l’eau et Ă  la nourriture. Bouleversements et conflits seront les caractĂ©ristiquesendĂ©miques de la vie.

Source originale en anglais : Abrupt Climate Change

An Abrupt Climate Change Scenario and Its
Implications for United States National

Traduction : Paxhumana.info

juin 03 2009

De l’abĂątardissement des masses occidentales par la culture amĂ©ricaine

Par Régis Mex

« Tu seras solitaire parce que la culture est aussi une prison. »
Aldous Huxley

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Souvent, nous sommes habituĂ©s Ă  n’envisager que les menaces que nous percevons dans notre environnement extĂ©rieur. Nous craignons souvent que nos sociĂ©tĂ©s occidentales soient surclassĂ©es par les nouvelles puissances orientales, que des tensions ne nous prĂ©cipitent dans un conflit avec une faction Ă©trangĂšre, que nos Ă©lites financiĂšres et politiques ne nous envoient elles-mĂȘmes dans le gouffre. Nous mĂ©prisons, et Ă  juste titre, les guerres quelles qu’elles soient et ceux qui les provoquent. Mais nous sous-estimons trop souvent l’ampleur dĂ©vastatrice de ce que les amĂ©ricains appellent le « soft power », qui est dĂ©fini comme la capacitĂ© d’un acteur politique – comme un État, une firme multinationale, une ONG, une institution internationale (comme l’ONU ou le FMI) voire un rĂ©seau de citoyens (comme le mouvement altermondialiste) – d’influencer indirectement le comportement d’un autre acteur ou la dĂ©finition par cet autre acteur de ses propres intĂ©rĂȘts Ă  travers des moyens non coercitifs (structurels, culturels ou idĂ©ologiques). Cette sĂ©duction du citoyen par des moyens culturo-idĂ©ologiques, que son effet soit perçu consciemment ou non, est principalement encouragĂ©e par les Etats-Unis, et ce de façon croissante depuis une trentaine d’annĂ©es.

Le problĂšme est que la culture que nous vendent les amĂ©ricains est souvent des plus… infectes. Et plus elle l’est, mieux elle semble passer auprĂšs de la moyenne du public europĂ©en, les jeunes Ă©tant les plus concernĂ©s. Au fur et Ă  mesure que nos sociĂ©tĂ©s « s’amĂ©ricanisent », nous sommes non seulement plus vulnĂ©rables Ă  la perte de notre identitĂ© nationale et de nos valeurs sĂ©culaires, mais la gangrĂšne intellectuelle qui rĂšgne aux Etats-Unis nous contamine de Ă©galement de plus en plus gravement. Voici le rĂ©sumĂ© semi-amusant semi-inquiĂ©tant d’une Ă©tude Ă  propos du niveau moyen de gĂ©ographie des jeunes amĂ©ricains :

DĂ©pĂȘche de l’AFP du 3 mai 2006 :

« La majoritĂ© des jeunes AmĂ©ricains sont nuls en gĂ©ographie et sont incapables, par exemple, de situer l’Irak sur une carte, selon une Ă©tude effectuĂ©e pour la revue National Geographic.

Cette Ă©tude, rĂ©alisĂ©e par l’Institut Roper auprĂšs de 510 jeunes ĂągĂ©s de 18 Ă  24 ans, montre Ă©galement que les jeunes AmĂ©ricains connaissent assez mal leur propre pays, la moitiĂ© d’entre eux Ă©tant incapables d’identifier sur une carte New York ou l’Etat de l’Ohio et 30% estimant que les Etats-Unis comptent entre 1 milliard et 2 milliards d’habitants.

La moitiĂ© des personnes interrogĂ©es estiment qu’il est « important mais pas absolument nĂ©cessaire » de savoir situer un pays ou de parler une langue Ă©trangĂšre, a indiquĂ© l’Institut Roper mardi. La majoritĂ© des personnes interrogĂ©es, a Ă©galement relevĂ© l’Institut, ne se montrait pas prĂ©occupĂ©e par ces lacunes en gĂ©ographie.

Alors que des soldats amĂ©ricains se trouvent en Irak depuis mars 2003 et que ce pays fait la Une des mĂ©dias amĂ©ricains depuis maintenant plus de trois ans, 63% des personnes interrogĂ©es sont incapables de situer ce pays sur une carte. 75% ne savent pas non plus oĂč se trouvent IsraĂ«l et l’Iran. »

La situation intellectuelle et culturelle aux Etats-Unis est malheureusement bien plus grave encore que ce que montre cet article. Pour ceux qui comprennent l’anglais, la vidĂ©o ci-dessous oĂč des amĂ©ricains sont interrogĂ©s au hasard dans la rue est Ă©loquente :

Quant Ă  l’enseignement primaire et secondaire, qui est l’un des plus mauvais du monde (il y a en fait un grand contraste avec l’enseignement universitaire amĂ©ricain, qui, lui, est rĂ©putĂ© excellent) et dont la qualitĂ© a souffert d’une dĂ©gradation stupĂ©fiante sous la prĂ©sidence de George Bush. Voici un graphique tirĂ© de Zeitgeist et quelques chiffres :

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« Au dĂ©but des annĂ©es 1980, l’enseignement primaire et secondaire souffrait de graves dĂ©fauts : le niveau des Ă©lĂšves Ă©tait plutĂŽt mauvais et la violence faisait partie du quotidien. Les inĂ©galitĂ©s liĂ©es au statut social et Ă  l’origine ethnique Ă©taient trĂšs marquĂ©es. On accusait frĂ©quemment le corps professoral pour ces mauvais rĂ©sultats. C’est le rapport Nation at Risk (1983) qui fait prendre conscience des Ă©checs du systĂšme Ă©ducatif amĂ©ricain. »

« En 2000, 68 millions d’amĂ©ricains Ă©taient scolarisĂ©s. En 1967, la moitiĂ© des adultes avaient fait des Ă©tudes secondaires ; le chiffre est passĂ© Ă  61 % en 2000, 61% des adultes avaient fait des Ă©tudes secondaires. »

Qui plus est, comme nous l’avons dit prĂ©cĂ©demment, l’adoption de la culture amĂ©ricaine par les pays europĂ©ens leur font petit Ă  petit perdre leur identitĂ©, du fait qu’ils intĂšgrent des Ă©lĂ©ments d’une culture Ă©trangĂšre mais ne redynamisent pas la leur pour qu’elle puisse s’imposer tant sur le sol national qu’au niveau international. Elle a donc tendance Ă  mourir Ă  petit feu, en emportant avec elle une certaine partie de l’Ăąme du pays dont elle provient. En atteste cet article de Vigile.net:

« La nouvelle a Ă©tĂ© sur toutes les lĂšvres depuis que le magazine Time en a fait l’annonce : la culture française dĂ©cline. La littĂ©rature française n’a plus d’impact, quasiment nulle en littĂ©rature, guĂšre plus, tout bien pesĂ©, que son théùtre ou son cinĂ©ma. Et l’article Ă©nonce son verdict. La culture française dĂ©cline car elle est dĂ©sormais indigne d’intĂ©rĂȘt.

Le Time magazine a aussi fait ample Ă©cho au cours de l’annĂ©e Ă  la fameuse scĂšne lors du Miss America Pageant. On a demandĂ© Ă  une concurrente, miss Upton, comment se faisait-il que les AmĂ©ricains, dans leur vaste majoritĂ©, Ă©taient incapables de situer les Etats-Unis d’AmĂ©rique sur une carte.

« C’est sans doute parce qu’ils n’ont pas de carte », a-t-elle rĂ©pondu.

On pourrait ajouter au commentaire de la belle madame Upton : « S’ils jugent indignes d’intĂ©rĂȘt de situer leur pays sur une mappemonde, ils ne doivent pas trouver d’Ă©nergie supplĂ©mentaire pour apprĂ©cier la culture française. »

Il faut noter Ă©galement que le prototype de sensibilitĂ© a changĂ© depuis trente ans et que cela touche aussi le cinĂ©ma. À force d’ĂȘtre hyper-stimulĂ©, le public a perdu des façons plus subtiles de percevoir. On a fait une expĂ©rience par exemple en prĂ©sentant de vieux films de Jean-Luc Godard Ă  de jeunes publics de vingt Ă  trente-deux ans. Tous habituĂ©s aux jeux vidĂ©o, aux sonogrammes qui signalent les bons coups dans les joutes, aux trames sonores des films, plusieurs se dirent effarĂ©s par les silences utilisĂ©s par ce cinĂ©aste. »

C’est dans ce contexte de surstimulation que le Time annonce le dĂ©clin de la culture française. L’auteur de l’article a presque l’air de s’en fĂ©liciter comme si aprĂšs la dinde on ne pouvait pas souhaiter mieux. »

« Le fait que les hommes tirent peu de profit des leçons de l’Histoire est la leçon la plus importante que l’Histoire nous enseigne. »

Aldous Huxley

Une chose est sĂ»re : la dignitĂ© humaine la plus Ă©lĂ©mentaire n’est pas innĂ©e chez tout un chacun, et le seul moyen d’y remĂ©dier en partie est de vivifier la vie intellectuelle de son pays et en ressuscitant la culture en lui donnant de nouvelles formes de noblesse. Mais comme tout le monde le sait, c’est l’inverse qui a lieu. La culture Ă©mane bien plus, de nos jours, des multinationales que des initiatives d’un État et de ses intellectuels. De fait, celle-ci se rĂ©sume au « McDonald and Coca-Cola’s way of life ». Elle ne se contente pas seulement de faire perdre au citoyen les sens plus subtils que les cinq organiques, mais s’applique Ă©galement Ă  atrophier ces derniers en encourageant les gens Ă  manger de plus en plus mal, ce qui rend leur santĂ© plus fragile pour le plus grand bonheur des industries pharmaceutiques et leur personnalitĂ© plus grossiĂšre encore. On est ce que l’on pense tout comme on est ce que l’on mange.

En outre, les nouvelles gĂ©nĂ©rations semblent de plus en plus apprĂ©cier de faire vanitĂ© de leurs vices, et adopter les aspects les plus grossiers et Ă©goĂŻstes de l’homme comme seule rĂ©alitĂ© de l’existence. Le rejet des anciennes valeurs, qu’elles soient liĂ©es Ă  la hiĂ©rarchie dans la famille ou Ă  la religion, est le principal responsable de cela. Certaines coutumes ridicules disparaissent Ă  juste titre, mais les valeurs conduisant au respect, Ă  la luciditĂ©, Ă  la volontĂ© de dĂ©passement de soi-mĂȘme et autre ont aussi fortement tendance Ă  subir cet aveugle processus. Le mouvement de masse n’est effectivement pas dotĂ© d’assez de subtilitĂ© pour distinguer ce qui est bon de ce qui ne l’est pas, et se contente de rejeter tout en bloc parce qu’il assimile certains Ă©lĂ©ments d’une mentalitĂ© au restant de tous les aspects de cette derniĂšre. Il se bĂątit ensuite sur les valeurs opposĂ©es Ă  celles qu’il a dĂ©truit.

DĂ©sormais, on ne respecte plus celui qui aime connaĂźtre et comprendre les choses de la vie, mais on le discrĂ©dite et le craint, car le mouvement de masse considĂšre comme plus appropriĂ© de profiter seulement de l’excitation des sens que procure certaines choses de la vie. De fait, on passe du rĂ©flĂ©chi au pur ressenti, et on tente d’accentuer ce dernier de la façon la plus forte et la plus grossiĂšre qui soit, c’est-Ă -dire en recourant aux alcools et aux drogues pour pimenter les joies d’une existence qui s’avĂšre dĂšs lors bien inutile…

La discipline, la pudeur et la sagesse sont abandonnĂ©es au profit de ce qui procure plus de sensations. Les chances d’accĂ©der Ă  la sagesse et Ă  une attitude digne sont elles-mĂȘmes rĂ©duites Ă  nĂ©ant par la destruction des facultĂ©s plus subtiles de percevoir les rĂ©alitĂ©s du monde, puisqu’on ne considĂšre dĂ©sormais plus que ce qui est purement tangible et matĂ©riellement accessible, soit ce que l’on peut voir, toucher, sentir, entendre et goĂ»ter comme seule rĂ©alitĂ©.

Les gĂ©nĂ©rations passĂ©es considĂ©raient volontiers l’argent comme source premiĂšre de pouvoir, mĂȘme si l’on peut se demander avec justesse quelle importance a le moyen d’avoir du pouvoir si l’on ne dispose pas des connaissances appropriĂ©es pour savoir comment bien s’en servir. Or, les jeunes d’aujourd’hui semblent se sentir peu concernĂ©s par les dignes perspectives d’avenir ; leur personnalitĂ© est si affaiblie par leur environnement extĂ©rieur que la majoritĂ© d’entre eux est plus que jamais disposĂ©e Ă  embrasser une mentalitĂ© d’esclave. Ce n’est pas tant que la volontĂ© de pouvoir leur manque, mais ils sont tellement perdu dans le tourbillon de leurs sens qu’ils n’ont aucune idĂ©e de ce qu’avoir sa destinĂ©e en main signifie vraiment.

« Ce n’est pas un gage de bonne santĂ© que d’ĂȘtre bien intĂ©grĂ© dans une sociĂ©tĂ© profondĂ©ment malade.« 

J.Krishnamurti

Les nouveaux courants culturels sont Ă©galement nombreux Ă  rĂ©clamer plus de « libertĂ© ». AprĂšs tout, ne sommes-nous pas en dĂ©mocratie ? Mais qu’est-ce au juste que la libertĂ© ? D’aprĂšs le Larousse 2007, la libertĂ© est l’Ă©tat de quelqu’un qui n’est pas soumis Ă  la servitude, et peut donc agir sans entraves. Mais ne naĂźt-il pas un certain danger en officialisant une dĂ©finition aussi vague ?

En effet, si les conditions dans lesquelles nous nous sentons libres sont celles oĂč nous pouvons faire ce que nous voulons, exaucer le moindre de nos dĂ©sirs, peut-on considĂ©rer qu’une telle libertĂ© appliquĂ©e chez tous aura des effets bĂ©nĂ©fiques sur la sociĂ©tĂ© ? Il paraĂźt clair que non, car cette « libertĂ© » serait synonyme de chaos et conduirait rapidement Ă  une forme de servitude des plus perverses.

Comme le dit le dicton populaire « ta libertĂ© s’arrĂȘte lĂ  oĂč commence celle d’autrui », on ne peut plus parler de libertĂ© si l’exercice des dĂ©sirs d’une personne empĂȘche un autre individu d’ĂȘtre en condition de garder son confort et sa propre libertĂ©. Pour prendre un exemple simple, on ne pourra pas parler d’exercice de la libertĂ© si un habitant empĂȘche son voisin de dormir en faisant hurler de la musique en pleine nuit pour contenter son simple plaisir.

Il paraĂźt donc bien plus rĂ©aliste de dire que la libertĂ© est la facultĂ© qui permet Ă  un individu de faire des choix qui permettent la satisfaction des besoins qui garantissent sa dignitĂ©, tout en respectant la dignitĂ© d’autrui. Karl Jaspers disait que « Lorsqu’on mutile la libertĂ© de l’homme, cette libertĂ© que Dieu a créée et qui se rapporte Ă  lui, on mutile prĂ©cisĂ©ment ce par quoi Dieu, indirectement, s’annonce. ». Il n’en reste pas moins que des conditions d’existence aussi fragiles sont difficiles Ă  faire appliquer au plus grand nombre…

Et c’est bien parce que cette difficultĂ© relĂšve carrĂ©ment de l’impossibilitĂ© que notre sociĂ©tĂ© est plongĂ©e dans un plus grand chaos civil qu’autrefois. La majoritĂ© des gens confondent malheureusement les deux façons d’aborder la libertĂ© que nous avons citĂ©es ; une libertĂ© plus chaotique et Ă©goĂŻste, et une autre respectueuse des lois de la vie et de son entourage, qui est la seule qui soit digne de porter le nom de libertĂ©. Une libertĂ© qui a pour seul objectif la satisfaction sans entraves de tous les dĂ©sirs de l’individu n’est effectivement pas une libertĂ©, mais une forme de servitude. En effet, en s’habituant Ă  rĂ©pondre systĂ©matiquement Ă  leurs moindres envies sans considĂ©ration morale, les gens qui agissent ainsi deviennent esclaves d’eux-mĂȘmes, de leurs propres pulsions. Ainsi, en plongeant dans l’esclavage du dĂ©sir et de l’Ă©goĂŻsme, ils deviennent de plus en plus incapables d’avoir recours Ă  des façons plus subtiles de percevoir que les cinq sens, telles que la rĂ©flexion, l’empathie ou l’intuition.

Dans leur addiction, ils exigent de plus en plus de « libertĂ©s », qui les rendront encore plus esclaves d’eux-mĂȘmes, alors qu’ils ne se sont mĂȘme pas attachĂ©s Ă  cultiver leurs libertĂ©s fondamentales, comme le disait Sören Kierkegaard : « Que les gens sont absurdes ! Ils ne se servent jamais des libertĂ©s qu’ils possĂšdent, mais rĂ©clament celles qu’ils ne possĂšdent pas ». Mais puisqu’ils ont de la libertĂ© la dĂ©finition qu’elle est ce qui permet d’agir sans entraves, ils se pensent libres. Or, comme le disait Johann Wolfgang Von Goethe, « Nul n’est plus dĂ©sespĂ©rĂ©ment esclave que celui qui croit le plus faussement ĂȘtre libre ». Alors, ces « esclaves » empoisonnent la sociĂ©tĂ© qui devient de plus en plus chaotique au fur et Ă  mesure qu’elle est rongĂ©e par ce type de pensĂ©e. Ces nouveaux « esclaves » sont si dĂ©connectĂ©s des rĂ©alitĂ©s du monde et de la nature qu’un profond malaise finit par accompagner leur existence dĂ©pravĂ©e, malaise qui s’exprime par de nouveaux faits de criminalitĂ© et de dĂ©linquance de mĂȘme qu’une consommation accrue de drogues et d’alcools dans l’optique d’Ă©chapper aux souffrances causĂ©es par sa propre perdition au lieu de les affronter.

Ces conditions sont alors un terreau fertile Ă  l’Ă©tablissement d’une dictature implicite. Les « esclaves » sont perdus dans une cĂ©citĂ© si profonde et une bestialitĂ© telle qu’ils n’ont cure des problĂšmes de leur pays et encore moins de ceux du monde. Ils se contentent alors de faire tourner le moteur de la sociĂ©tĂ© de consommation en achetant de façon compulsive une quantitĂ© de choses dont la majoritĂ© d’entre elles ne servira qu’Ă  les pousser encore plus profondĂ©ment dans le matĂ©rialisme dans lequel ils se confortent et dont ils ne veulent surtout pas sortir car il serait trop douloureux de prendre conscience qu’ils ont bĂąti leur vie sur une erreur. Repoussant par instinct de survie tout ce qui pourrait le leur faire apparaĂźtre clairement, ils deviennent plus mallĂ©ables que jamais par tous les dĂ©cideurs en matiĂšre de politique et d’Ă©conomie qui emmĂšnent ce troupeau dans le sens qu’ils dĂ©sirent en lui promettant de conserver son innocence en n’inondant les moutons qui constituent ce troupeau que de mensonges qui concordent avec leur simplicitĂ© d’esprit. AndrĂ© Maurois disait que « Les abus de la libertĂ© tueront toujours la libertĂ© ». Un dictateur bien connu, Benito Mussolini, avait lui-mĂȘme dĂ©clarĂ© « Il y a des libertĂ©s ; la libertĂ© n’a jamais existĂ© ». RabindranĂ th Tagore, lui, a dit tout aussi justement que « Il est aisĂ© d’Ă©craser, au nom de la libertĂ© extĂ©rieure, la libertĂ© intĂ©rieure de l’homme ». Platon Ă©crivait dĂ©jĂ  Ă  son Ă©poque, dans « La RĂ©publique », que « si les citoyens n’ont plus de respect envers la sociĂ©tĂ© dans laquelle ils vivent, si les enfants ne respectent plus l’autoritĂ© de la hiĂ©rarchie familiale, alors, un pas dĂ©cisif vers la tyrannie a Ă©tĂ© franchi ».

« Les consĂ©quences de nos actions sont des Ă©pouvantails pour les lĂąches, et des rayons de lumiĂšre pour les sages. »

Aldous Huxley

Pour ce qui est de l’enseignement, il semble que ceux qui en ont la responsabilitĂ© soient dĂ©sireux d’Ă©tablir un certain fossĂ© entre l’enseignement primaire/secondaire et l’enseignement supĂ©rieur. L’Ă©cart s’agrandit donc entre les 15% de la population qui ont eu accĂšs Ă  des Ă©tudes universitaires et les 85 autres %, ce qui contribue Ă  faciliter la domination implicite ou explicite des 15% sur les 85%. En effet, cette majoritĂ© de la population aura Ă©tĂ© bien peu Ă©duquĂ©e lors de leurs Ă©tudes secondaires, car mĂȘme dans la section gĂ©nĂ©rale, le programme proposĂ© est plus infantilisant qu’instructif. Ainsi, nombre d’Ă©lĂšves qui terminent leurs humanitĂ©s Ă  18 ans restent trĂšs insuffisamment formĂ©s Ă  la citoyennetĂ© et ont un niveau de culture mĂ©diocre, car les programmes scolaires n’ont jamais prĂ©tendu les Ă©duquer sur ces sujets pourtant importants, mais avaient plutĂŽt pour objectif d’en faire de bonnes machines Ă  travailler rĂ©ceptives aux attentes de l’État et des entreprises. Seuls ceux qui se sont cultivĂ©s sur le cĂŽtĂ© et ceux qui ont eu accĂšs par la suite Ă  des Ă©tudes universitaires ont pu atteindre un bon niveau d’instruction. MalgrĂ© tout, le niveau de notre enseignement reste l’un des plus Ă©levĂ©s au monde… Et c’est presque inquiĂ©tant puisque bien peu de matiĂšres abordĂ©es contribuent rĂ©ellement Ă  construire la personnalitĂ© de l’Ă©lĂšve sur de bonnes bases. En outre, ne doutons pas que les rĂ©sultats de sondages sur les connaissances gĂ©ographiques de jeunes français ne varieraient pas significativement des mĂ©diocres rĂ©sultats amĂ©ricains… Comment pourrait-on arriver Ă  une sociĂ©tĂ© juste et bien bĂątie si 85% de la population ne comprend pas suffisamment notre sociĂ©tĂ© et n’en connaĂźt pas assez d’aspects dĂ©cisifs ? Comment faire en sorte que ces 85% de la population ne soient pas extrĂȘmement mallĂ©ables et ne se laissent toujours manipuler par les politiciens et les entreprises pour en arriver Ă  un rĂ©sultat qui rĂ©jouit ces derniers mais dĂ©savantage tout Ă  fait les gens qui leur ont permis d’en arriver lĂ  ?

« L’idĂ©alisme est la noble toge dont les hommes politiques drapent leur volontĂ© de puissance. »

Aldous Huxley

Par Régis Mex, pour Mecanopolis

mai 30 2009

Historique des événements importants de manipulation monétaire

Régis Mex

La crĂ©ation monĂ©taire par le crĂ©dit commercial est la forme la plus importante de crĂ©ation monĂ©taire et l’escompte est le mĂ©canisme qui accompagne automatiquement l’essentiel de la crĂ©ation de biens rĂ©els. Ainsi, l’Ă©quation fondamentale monnaie = richesses rĂ©elles est assurĂ©e. La crĂ©ation monĂ©taire opĂ©rĂ©e lors des opĂ©rations d’escompte est bel et bien parallĂšle Ă  la crĂ©ation de richesses rĂ©elles. Car derriĂšre toute traite Ă©mise et escomptĂ©e, il ne peut y avoir que production de biens. Par ce biais, d’un cĂŽtĂ© on met donc en circulation les produits pendant que de l’autre cĂŽtĂ© on crĂ©e l’argent nĂ©cessaire pour les faire circuler.

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Mais cette Ă©galitĂ©, qui a toujours Ă©tĂ© au coeur de l’Ă©quilibre Ă©conomique, et qui l’est chaque jour davantage, est bien fragile. Si elle est rompue, les pires catastrophes peuvent se produire, notamment l’inflation ou la dĂ©flation. On parle d’inflation (du latin inflare, gonfler) lorsque la masse monĂ©taire augmente plus vite que la production. Il y a trop de monnaie par rapport aux biens: les prix augmentent (ou, ce qui revient au mĂȘme, la monnaie se dĂ©prĂ©cie). La dĂ©flation est au contraire une contraction, un « dĂ©gonflement » de la masse monĂ©taire. Dans ce cas, les prix baissent.

La brouette et les poireaux: l’hyperinflation allemande

L’exemple le plus spectaculaire d’inflation eut lieu dans l’Allemagne de Weimar, dans les annĂ©es 1920. Tout au long de l’aprĂšs-guerre, les prix augmentent en Allemagne plus qu’ailleurs. Au cours de l’Ă©tĂ© et de l’automne 1923, la hausse des prix connaĂźt une envolĂ©e hyperbolique. Les prix flambent de jours en jours, puis d’heure en heure. La Banque centrale allemande n’a mĂȘme pas le temps d’imprimer de nouveaux billets: on les surcharge avec des zĂ©ros supplĂ©mentaires Ă  coups de tampon. Les mĂ©nagĂšres vont faire les courses avec des brouettes remplies de billets et reviennent avec quelques poireaux. Les ouvriers sont payĂ©s deux fois par jour: ainsi, Ă  midi, ils peuvent faire quelques courses et Ă©viter l’inflation de l’aprĂšs-midi.

On raconte l’histoire d’un journaliste amĂ©ricain arrivant en Allemagne: il n’a qu’un dollar en poche et dĂ©sire dĂźner. Il entre dans un restaurant et demande si on peut lui servir quelque chose pour un dollar. On lui sert un repas gargantuesque. AprĂšs le dessert, alors qu’il est en train de fumer un cigare, il est surpris de voir le garçon lui apporter une entrĂ©e. ÉtonnĂ©, il demande la raison de cette prolongation curieuse de son repas. « Le dollar vient encore d’augmenter », rĂ©pondit simplement le garçon. Les chiffres parlent d’eux-mĂȘmes. En 1919, 1 dollar valait 14 marks. Fin novembre 1923, ce mĂȘme dollar valait la bagatelle de 4 200 000 000 000 marks. Oui, vous avez bien lu: quatre mille deux cent milliards de marks !

Étalon monĂ©taire ou talon d’Achille ? (Les problĂšmes monĂ©taires internationaux)

Admettons que, grĂące Ă  la puissance de l’État et Ă  sa crĂ©dibilitĂ©, une monnaie soit acceptĂ©e et utilisĂ©e dans un pays. Mais que se passe-t-il dĂšs qu’on sort des frontiĂšres et qu’on achĂšte ou vend des produits Ă  l’Ă©tranger ? Il est Ă©vident qu’un vendeur ne voudra accepter un paiement que s’il est effectuĂ©e dans sa monnaie, la seule qu’il connaisse. L’acheteur, lui, n’aura pour payer que la monnaie utilisĂ©e dans son pays. Un problĂšme Ă©pineux se pose donc: celui du change.

Écartons pour le moment l’existence d’un moyen de paiement commun Ă  l’acheteur et au vendeur, ou reconnu par les deux. Cela a existĂ© et cela existe: le pĂ©trole se paie aujourd’hui en dollars, mais c’est une exception. La rĂšgle veut plutĂŽt que les contrats soient signĂ©s dans la monnaie du vendeur et que l’acheteur paie dans cette mĂȘme monnaie. Il doit donc s’adresser Ă  sa banque pour une opĂ©ration de change.

On voit immĂ©diatement la question dĂ©licate qui doit ĂȘtre rĂ©glĂ©e: quelle est la valeur de l’autre monnaie ? Dans l’histoire, on a connu trois systĂšmes rĂ©glant le problĂšme du change ou de la paritĂ© entre monnaies: l’Ă©talon-or, l’Ă©talon change or et les changes flottants.

L’Ă©talon-or

Le Royaume-Uni promulgue en 1817 le Gold Standard Act. La loi stipule que chaque livre vaut quelque 8 grammes d’or. Ce systĂšme, appuyĂ© par la domination incontestĂ©e de l’Angleterre dans les domaines Ă©conomique, monĂ©taire et financier s’Ă©tend au monde entier comme rĂ©fĂ©rence. DĂšs lors, le problĂšme du change et de la paritĂ© entre monnaies trouve une solution simple. Chaque pays possĂšde une masse monĂ©taire et un stock d’or. Le rapport masse monĂ©taire/stock d’or donne la paritĂ© or de la monnaie. Le taux de change entre monnaies est fixĂ© par une simple rĂšgle de trois: si la livre vaut 8 grammes d’or et que le franc en vaut 4, alors la livre vaut 2 francs. Enfantin.

Parité or et échanges commerciaux

Dans ces conditions, les Ă©changes se dĂ©roulent sans encombre. Imaginons que France et Angleterre aient des Ă©changes Ă©quilibrĂ©s: dans ce cas, l’entreprise anglaise qui importe demande Ă  sa banque mettons 200 francs, qui vont lui coĂ»ter 100 livres. De l’autre cĂŽtĂ© de la Manche, l’entreprise française qui importe demande 100 livres qui lui coĂ»tent 200 francs. Si les Ă©changes sont Ă©quilibrĂ©s, deux autres entrepriss expriment une demande contraire de mĂȘme montant. Dans ce cas, les banques Ă  qui les entreprises s’adressent ont exactement de quoi satisfaire les demandes en devises de leurs clients.

Imaginons qu’il n’y ait qu’une banque. Lorsque le client anglais, importateur de produits français, vient lui demander 200 francs, elle lui donne les 200 francs que le client français, acheteur de produits anglais, lui a donnĂ© pour acheter les 100 livres dont elle a besoin.

Ainsi, offre et demande de devises dans les deux pays sont identiques. Les francs restent en France et les livres en Angleterre. Les masses monĂ©taires des deux pays ne varient pas, ni leurs rĂ©serves en or. Masses monĂ©taires stables, stock d’or stables: la paritĂ© entre les deux monnaies reste la mĂȘme. Tirons-en cette conclusion: si les Ă©changes extĂ©rieurs d’un pays sont Ă©quilibrĂ©s, la paritĂ© de sa monnaie ne varie pas.

Que se passe-t-il si ce n’est pas le cas ? Simplifions: si un pays achĂšte plus qu’il ne vend, la mĂ©canique ci-dessus ne joue qu’Ă  hauteur de la partie des importations couverte par des exportations. Et le reste ? Et le dĂ©ficit ? LĂ , il n’y a qu’une possibilitĂ©: sortir de l’or. Soit pour payer le vendeur directement, soit pour acheter sa devise et le payer avec celle-ci. Mais la sanction est immĂ©diate: le pays dĂ©ficitaire a moins d’or et sa monnaie est dĂ©prĂ©ciĂ©e, dĂ©valuĂ©e. Pourquoi ? Parce ce que dans le pays il y a autant de monnaie en circulation, mais cette monnaie est dĂ©sormais garantie par moins d’or: sa paritĂ© or baisse. Et si le pays a un excĂ©dent commercial, c’est le contraire. Tirons-en cette conclusion: lorsqu’un pays a un dĂ©ficit commercial, sa monnaie se dĂ©value; lorsqu’il a un excĂ©dent, elle se réévalue.

Gardons en tĂȘte ce principe, car il est valable pour tous les systĂšmes monĂ©taires.

Punition et rééquilibrage

Ces mĂ©canismes ont un sens Ă©conomique prĂ©cis. Un pays qui a un dĂ©ficit commercial est sanctionnĂ© par la baisse de sa monnaie. ConcrĂštement, cela signifie qu’il est « puni ». Punition immĂ©diate, impitoyable. Avec la baisse de sa monnaie, tous les produits Ă©trangers lui coĂ»tent plus cher. ParallĂšlement, ses produits deviennent moins chers pour les Ă©trangers. En clair, le pays s’appauvrit. Pour avoir la mĂȘme quantitĂ© de produits Ă©trangers, il doit cĂ©der une plus grande quantitĂ© de ses produits. Son travail, ses terres, son patrimoine, toutes ses richesses sont dĂ©prĂ©ciĂ©es. Mais quelle faute est la sienne ? Une faute impardonnable: il a moins donnĂ© qu’il n’a pris aux autres: il a eu plus besoin des autres que les autres n’ont eu besoin de lui. En clair, il a vĂ©cu au-dessus de ses moyens.

C’est la dure loi du marchĂ©. Mais si le marchĂ© est dur il sait se monter magnanime. La punition de ce pays frivole est aussi le moyen de sa rĂ©demption. S’il comprend la leçon et sait en tenir compte, tout devrait rentrer dans la normalitĂ©. Les produits Ă©trangers sont devenus plus chers ? Qu’Ă  cela ne tienne: le pays devra en consommer moins. Ses produits sont devenus moins chers ? Tant mieux: il pourra en vendre plus. Ainsi, si la logique est respectĂ©e, la balance commerciale devrait se rééquilibrer.

Au cours de la PremiĂšre Guerre mondiale, le systĂšme de l’Ă©talon-or, qui s’Ă©tait bĂąti au XIXe siĂšcle autour de la puissance britannique, vole en Ă©clats et un autre systĂšme se met en place.

Des monnaies pivots

Les pays europĂ©ens ont connu au cours de la guerre, en sus des autres, un double malheur monĂ©taire: leurs masses monĂ©taires, exagĂ©rĂ©ment gonflĂ©es par le recours massif des États au crĂ©dit, ont littĂ©ralement explosĂ©. ParallĂšlement, leurs stocks d’or ont fondu. Les AmĂ©ricains avaient beau ĂȘtre les alliĂ©s de la France et de l’Angleterre, ils n’acceptaient en paiement de leurs armes, de leur nourriture et de leurs marchandises que de l’or en barres. Au dĂ©but des annĂ©es 1920, la vĂ©ritĂ© apparaĂźt dans toute sa cruautĂ©: les deux tiers de l’or mondial qui, avant la guerre, se trouvait en Europe sont dĂ©sormais aux États-Unis. En Europe, il ne reste que la moitiĂ© de l’or de 1914, mais les masses monĂ©taires sont multipliĂ©es par sept ! Dans ces conditions, plus question d’Ă©talon-or (sauf pour les États-Unis, bien sĂ»r).

Une drĂŽle de confĂ©rence monĂ©taire se tient Ă  GĂȘnes en 1922, qui va donner naissance Ă  un drĂŽle de systĂšme. Á GĂȘnes, les AmĂ©ricains sont absents. Depuis la victoire des rĂ©publicains aux Ă©lections, le mot d’ordre est Ă  l’isolationnisme: les affaires du monde ne les intĂ©ressent plus. Á l’inverse, la Russie soviĂ©tique est lĂ , on se demande pourquoi. Dans le dĂ©sarroi ambiant, on imagine un systĂšme palliant l’impossibilitĂ© de bon nombre de pays de revenir Ă  la paritĂ© or et Ă  la convertibilitĂ© de leur monnaie: ils n’ont qu’Ă  utiliser les devises convertibles en or comme garantie et Ă©talon de valeur de leur monnaie. Ainsi, toutes les monnaies se trouvent rattachĂ©es Ă  l’or; certaines directement, d’autres indirectement, en passant par des monnaies pivots.

C’est ce systĂšme qu’on appelle alors l’Ă©talon change or (Gold Exchange Standard). Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce systĂšme bĂątard ne satisfait personne. Surtout pas la France et l’Angleterre qui, ayant gagnĂ© la guerre et Ă©tant Ă  la tĂȘte de deux empires coloniaux s’Ă©tendant sur la planĂšte entiĂšre, se voyaient mal ravalĂ©es au rang de puissances monĂ©taires de banlieue. LĂ©nine n’avait-il pas d’ailleurs dit: « La dĂ©valuation est l’arrĂȘt de mort du capitalisme ? ». Et la dĂ©valuation Ă©tait bien lĂ . La livre et le franc n’Ă©taient que l’ombre de ce qu’elles Ă©taient en 1914.

« La dĂ©cision la plus catastrophique »

Dans le systĂšme de GĂȘnes, tout pays en ayant les moyens pouvait revenir Ă  la convertibilitĂ© de sa monnaie. L’Ă©goĂŻsme et la prĂ©tention des vainqueurs fit le reste. En 1925, Churchill dĂ©crĂ©ta le retour de la livre Ă  la paritĂ© or et, qui plus est, avec la mĂȘme valeur qu’en 1914. J.K. Galbraith devait dire que ce fut « la dĂ©cision la plus radicalement dĂ©sastreuse des temps modernes en matiĂšre monĂ©taire ».

Un tel jugement mĂ©rite quelques explications. Pour revenir Ă  la paritĂ© or de 1914, le gouvernement britannique a dĂ» pratiquer une politique durement dĂ©flationniste. Compte tenu de la situation anglaise de l’aprĂšs-guerre, cela signifiait « dĂ©gonfler » la masse monĂ©taire, la rĂ©duire. Comment s’y est-il pris ? En augmentant les taux d’intĂ©rĂȘt d’abord, en pratiquant un strict Ă©quilibre budgĂ©taire ensuite, c’est-Ă -dire en limitant les dĂ©penses de l’État et en augmentant les recettes, ce qui veut dire alourdir impĂŽts et taxes. Socialement, cette politique s’est traduite par des conflits sociaux trĂšs durs, notamment la cĂ©lĂšbre grĂšve des mineurs de 1926, le conflit le plus ravageur de l’histoire britannique. Mais le jugement sĂ©vĂšre de Galbraith sous-entend que la dĂ©cision de Churchill eut un impact bien plus dĂ©vastateur encore que cela.

Probablement faut-il chercher lĂ  une des causes essentielles d’une des crises les plus dramatiques de l’histoire: la crise de 1929. L’attachement Ă  la paritĂ© or des monnaies fut en effet le dogme le mieux partagĂ© des annĂ©es 1920. Les États-Unis s’y sont tenus avec rigueur, les Anglais y ont sacrifiĂ© leur croissance dĂšs 1925 et la France n’a pas Ă©tĂ© en reste publique dĂšs 1926 elle s’est lancĂ©e dans la mĂȘme politique aboutissant au retour de la paritĂ© or avec le franc PoincarĂ© en 1928. Or, la crise de 1929 a Ă©tĂ© une crise dĂ©flationniste, caractĂ©risĂ©e par la contraction de la masse monĂ©taire, la baisse des prix, des salaires, de la production et de l’emploi. Les politiques de rigueur monĂ©taire des annĂ©es 1920 ont probablement fait le lit de la catastrophe de 1929. Milton Friedman lui-mĂȘme qualifie la politique monĂ©taire des États-Unis Ă  la veille de la crise d’ »ineptie ». C’est dire…

Bretton Woods et l’Ă©talon dollar

AprĂšs la DeuxiĂšme Guerre mondiale, les vainqueurs absolus, les États-Unis, ont visiblement retenu la leçon. Le systĂšme qu’ils mettent en place en 1944 Ă  la confĂ©rence de Bretton Woods sous entend la volontĂ©, totalement exclue en 1919, d’assumer pleinement leur rĂŽle de puissance dominante. Le projet du reprĂ©sentant britannique, un certain J.M. Keynes, est rapidement Ă©cartĂ©. Ce projet Ă©tait fondĂ© sur la crĂ©ation d’une monnaie internationale: le bancor. Fi de la monnaie internationale spĂ©cifique, cette monnaie existe dĂ©jĂ : c’est le dollar.

Le systĂšme mis en place est encore un Ă©talon change or, mais cette fois-ci, la seule monnaie convertible en or est le dollar. La devise amĂ©ricaine devient ainsi le pilier d’un systĂšme solide, tenu par des rĂšgles strictes, enfin en accord avec la situation rĂ©elle.

Les parités fixes

Le dollar est convertible en or sur la base d’une paritĂ© de 35 dollars l’once et les autres monnaies sont thĂ©oriquement rattachĂ©es Ă  l’or par l’intermĂ©diaire du dollar. Le systĂšme de change entre monnaies est un systĂšme de paritĂ©s fixes. La valeur du change est dĂ©finie une bonne fois pour toutes: seule une variation de + ou -1% est autorisĂ©e. Au-delĂ , les pays doivent entamer une procĂ©dure complexe de dĂ©valuation ou de réévaluation. Les banques centrales des diffĂ©rents pays sont tenues d’intervenir sur le marchĂ© des changes pour Ă©viter des variations excessives, c’est-Ă -dire supĂ©rieures Ă  1%. Comment font-elles ? C’est simple: si leur monnaie a tendance Ă  monter, elles doivent en vendre. Si elle a tendance Ă  baisser, elles doivent en acheter.

ConcrĂštement, si le mark monte au-delĂ  de 1%, la Bundesbank doit vendre des marks; si le franc baisse au-delĂ  de 1%, la Banque de France doit acheter des francs. Ainsi l’Ă©quilibre entre l’offre et la demande sera rĂ©tabli et la paritĂ© de la monnaie prĂ©servĂ©e. Mais un problĂšme se pose ici: oĂč les banques centrales vont-elles chercher les devises nĂ©cessaires pour ces interventions ? Si tout va bien, elles peuvent puiser dans leurs rĂ©serves de change constituĂ©es par l’accumulation des devises issues d’un commerce extĂ©rieur excĂ©dentaire. Sinon, elles doivent demander des prĂȘts Ă  un organisme ad hoc: le Fonds monĂ©taire international (FMI).

Le roi dollar

Dans ce systĂšme, le dollar a un rĂŽle privilĂ©giĂ©. Seule monnaie convertible en or, il devient as good as gold (aussi bon que l’or). Le systĂšme des paritĂ©s fixes fait par ailleurs de la monnaie amĂ©ricaine l’outil privilĂ©giĂ© des interventions sur le marchĂ© des changes. Deux bonnes raisons pour faire du dollar la monnaie de rĂ©serve privilĂ©giĂ©e.

Ce n’est pas tout. Étant la monnaie pivot, le dollar jouit de deux prĂ©rogatives princiĂšres: la premiĂšre est que le risque de change si on utilise le dollar pour les paiements internationaux est moindre. Voyons comment. Le risque de change est la possibilitĂ© de payer plus cher que prĂ©vu un produit achetĂ© Ă  l’Ă©tranger. Dans le commerce international, comme dans toute forme de commerce entre entreprises, les paiements se font par traite. On signe un contrat aujourd’hui, on paie dans un mois, deux mois, plus Ă©ventuellement. Le contrat Ă©tant stipulĂ© dans la monnaie du vendeur, l’acheteur peut, au moment oĂč il va Ă  la banque acheter des devises, payer ces devises plus cher si leur cours a augmentĂ©.

Dans le systĂšme de Bretton Woods, chaque monnaie peut, sur une pĂ©riode donnĂ©e, varier de + ou -1% par rapport au dollar. Si on compte bien, en tout, on a une possibilitĂ© de variation de 2%. Si, pour les besoins du commerce, on doit passer, par exemple, du franc au mark, le risque de change est de 4% (2% de baisse totale du franc +2% de hausse totale du mark). Si on utilise le dollar, le risque est limitĂ© Ă  2%, c’est-Ă -dire la variation maximale autorisĂ©e entre une monnaie quelconque et le dollar. Cette raison, avec d’autres, a fait du dollar la monnaie la plus utilisĂ©e dans les Ă©changes internationaux.

L’autre privilĂšge du dollar est Ă©galement liĂ© Ă  sa nature de pivot du systĂšme. Les États-Unis, en effet, font l’Ă©conomie d’interventions dispendieuses sur le marchĂ© des changes pour garantir la paritĂ© du dollar. Comment est-ce possible ? Si le franc baisse, par exemple, la Banque de France achĂšte des francs. Avec quoi ? Des dollars entre autre. La Banque de France Ă©vite ainsi que le dollar ne s’apprĂ©cie exagĂ©rĂ©ment. Si le mark monte, la Bundesbank va en vendre. Contre quoi ? Des dollars probablement. La Banque centrale allemande empĂȘche donc que le dollar baisse. Ce sont ainsi les banques centrales du monde entier qui s’occupent de la sale besogne. C’est tout bĂ©nĂ©fice pour la FED, la Banque centrale amĂ©ricaine !

Eurodollars et capitaux fébriles

La consĂ©quence de ce systĂšme ne s’est pas fait attendre. Le dollar est devenu, et reste, la monnaie la plus utilisĂ©e dans les Ă©changes internationaux, bien au-delĂ  des Ă©changes amĂ©ricains. Le pĂ©trole, c’est bien connu, se paie en dollars. il est devenu Ă©galement une monnaie de rĂ©serve pour bon nombre d’États et, in fine, s’est en quelque sorte Ă©mancipĂ© de son crĂ©ateur pour devenir eurodollar. Les eurodollars sont des dollars qui circulent en dehors des États-Unis. On doit leur nom au code d’une banque soviĂ©tique ( »eurobank ») qui la premiĂšre a dĂ©tenu des comptes en dollars (le rouble n’ayant jamais Ă©tĂ© acceptĂ© pour les Ă©changes avec l’Occident).

Ainsi, une masse colossale de billets verts s’est mise Ă  circuler Ă  travers le monde, se dĂ©plaçant d’un pays Ă  l’autre au grĂšs d’opĂ©rations lĂ©gales ou illĂ©gales (la drogue et les armes se paient en dollars) dans un but qui s’est affirmĂ© comme dĂ©finitivement prioritaire: la spĂ©culation. Le systĂšme a parfaitement fonctionnĂ© pendant une vingtaine d’annĂ©es. Il a notamment permis une extraordinaire croissance des Ă©changes mais, Ă  partir de la fin des annĂ©es 1960, Bretton Woods s’est transformĂ© en un monstre ingĂ©rable. Pour les États-Unis et pour le monde.

Fluctuat et agitatur: les changes flottants

Ce qui Ă©tait arrivĂ© aux monnaies europĂ©ennes Ă  cause de la guerre arrive Ă©galement aux États-Unis, en pleine paix. la masse de dollars, gonflĂ©e par l’essor des Ă©changes et par une demande toujours inassouvie, finit par dĂ©passer allĂ©grement sa couverture en or. Dans le deuxiĂšme moitiĂ© des annĂ©es 1960, des esprits malins ou clairvoyants, dont la France du gĂ©nĂ©ral de Gaulle, comprennent que la paritĂ© or du dollar ne va pas pouvoir ĂȘtre maintenue Ă©ternellement. Ils se sont mettent donc Ă  demander la conversion de leurs dollars en or. Les États-Unis doivent faire face Ă  une vĂ©ritable hĂ©morragie. Et une ultime et calamiteuse tentative de retour Ă  la paritĂ© or de la livre (dĂ©cidĂ©ment…) fait basculer le monde dans le cauchemar.

En 1971, pour la premiĂšre fois, la balance commerciale amĂ©ricaine devient dĂ©ficitaire. Le dollar ne peut que baisser. Sa paritĂ© or devient intenable. Le 15 aoĂ»t, Nixon proclame l’inconvertibilitĂ© du dollar. Tous ceux qui s’Ă©taient accrochĂ©s Ă  une monnaie as good as gold sont servis.

Le désordre monétaire international

Les annĂ©es 1970 commencent par la longue agonie du systĂšme monĂ©taire qui avait scellĂ© la domination amĂ©ricaine. Elles s’achĂšvent par la rĂ©affirmation de cette mĂȘme domination, mais de maniĂšre bien plus perverse.

Le systĂšme de Bretton Woods est attaquĂ© de toutes parts. Son pilier, le dollar, s’effrite: dĂ©tachĂ© de l’or, il plonge au fur et Ă  mesure que les États-Unis sombrent dans une des pĂ©riodes les plus noires de leur histoire. Chocs pĂ©troliers, dĂ©faite au Vietnam, Watergate et, pour finir, la rĂ©volution iranienne. Les paritĂ©s fixes ne tiennent pas face aux mouvements spĂ©culatifs puissants. Le FMI n’a plus de devises Ă  prĂȘter, on essaie de lui inventer une nouvelle monnaie de rĂ©fĂ©rence: les droits de tirages spĂ©ciaux (DTS): c’est l’Ă©chec.

En 1973, on effectue un replĂątrage du systĂšme: les marges de variations sont Ă©largies (+ ou – 2,25%), mais ça ne fait qu’exciter la spĂ©culation. Les monnaies faibles (livre, franc, livre) sont dĂ©valuĂ©es Ă  rĂ©pĂ©tition. Les monnaies fortes (mark, yen, franc suisse) s’envolent. En 1976, Ă  la confĂ©rence de la JamaĂŻque, on prend le taureau par les cornes: les paritĂ©s fixes sont abandonnĂ©es, l’or est dĂ©finitivement dĂ©monitisĂ©. Il faut dire que sur le marchĂ©, il ne se nĂ©gocie plus Ă  35 mais Ă  500 dollars l’once !

Les changes flottants

Bretton Woods est mort et enterrĂ©. Les gouvernements abandonnent une partie perdue d’avance: on ne peut plus contrĂŽler le cours des monnaies. Le professeur Friedman et les Ă©conomistes libĂ©raux tiennent lĂ  leur premiĂšre victoire: dĂ©sormais, c’est le marchĂ©, et lui seul, qui va fixer la valeur des monnaies. Leur cours va varier quotidiennement selon les variations de l’offre et de la demande. La marchĂ© des changes brasse dĂ©sormais quotidiennement plus de capitaux que la Bourse elle-mĂȘme. Le dollar touche le fond: en 1979, il vaut moins de 4 francs.

Avec l’arrivĂ©e au pouvoir de Ronald Reagan, les choses vont prendre une toute autre tournure. De stricte obĂ©dience libĂ©rale, le nouveau PrĂ©sident s’en prend violemment Ă  l’inflation et Ă  l’État. Pour terrasser l’inflation, la FED augmente les taux d’intĂ©rĂȘt de maniĂšre plus que consĂ©quente: on n’est pas loin de 20%. Par ailleurs, libĂ©rĂ©s de toute contrainte, les salaires s’effondrent, ainsi que les dĂ©penses sociales de l’État. L’inflation est vite jugulĂ©e par cette cure violente. Sur le marchĂ© des changes, le dollar s’envole. AttirĂ©s par les taux amĂ©ricains, les capitaux fĂ©briles se ruent sur le billet vert, d’autant plus que la politique Ă©trangĂšre de Reagan restaure trĂšs vite la crĂ©dibilitĂ© amĂ©ricaine mise Ă  mal par ses prĂ©decesseurs. Le dollar se hisse Ă  plus de 10 francs.

Un droit de cuissage planétaire

Tout va bien donc. La politique de Reagan est efficace: l’Ă©conomie amĂ©ricaine repart, l’inflation baisse, le chĂŽmage Ă©galement. Le dollar est fort. Le prĂ©sident amĂ©ricain se permet mĂȘme de narguer ses collĂšgues. Á François Mitterrand (1916-1996) qui lui fait remarquer que le dollar est trop haut, Reagan rĂ©pond: « Ce n’est pas le dollar qui est trop fort, ce sont les autres monnaies qui sont trop faibles. »

Reste un dĂ©tail. La libĂ©ration du marchĂ© des changes aurait dĂ» rendre les devises Ă  la vĂ©ritĂ© des prix, si chĂšre aux libĂ©raux. On l’a vu, ce qui devrait Ă©tablir la valeur d’une monnaie, c’est la situation du commerce extĂ©rieur d’un pays: Ă  dĂ©ficit commercial, monnaie faible, et Ă  excĂ©dent commercial, monnaie forte, avec les rééquilibrages automatiques que l’on sait. Une monnaie faible devait permettre de vendre plus et obliger Ă  acheter moins et le contraire pour une monnaie forte.

Qu’en est-il des États-Unis ? Depuis 1971, ce pays a un commerce extĂ©rieur chroniquement dĂ©ficitaire. Bon an mal an, les AmĂ©ricains achĂštent au minimum 100 milliards de dollars de plus qu’ils ne vendent. Cela fait trente ans que ça dure. Dans une telle situation, n’importe quel autre pays aurait Ă©tĂ© rĂ©duit Ă  la faillite. Sa monnaie ne devrait mĂȘme pas valoir le prix du papier sur lequel elle est imprimĂ©e. Rien de tel ne s’est produit pour les États-Unis. Comment est-ce possible ? MĂȘme dĂ©tachĂ© de l’or, le dollar reste le moyen de paiement et de rĂ©serve le plus utilisĂ© au monde. Les dollars avec lesquels les AmĂ©ricains paient leurs dĂ©ficits ne reviennent pas aux États-Unis. Cela veut dire qu’ils ne paient pas leur dĂ©ficit. C’est exactement comme si vous payiez vos achats avec des chĂšques que personne n’aurait l’idĂ©e d’encaisser.

Tant que la confiance rĂšgne, tout cela ne pose guĂšre de problĂšmes. Lorsque les États-Unis n’ont plus d’argent pour payer leurs importations ou le dĂ©ficit de leur budget, ils Ă©mettent des bons du trĂ©sor. Le monde souscrit avec empressement. On leur prĂȘte leurs dollars. Depuis 1971, les États-Unis vivent des crĂ©dits que leur fournissent les autres pays. Un gigantesque plan Marshall Ă  l’envers, dont le colossal endettement amĂ©ricain donne la mesure: quelques 10 000 milliards de dollars si on additionne la dette publique et la dette externe, 30 000 milliards de dette total, soit 31% du produit mondial brut. Une paille.

Du serpent Ă  l’euro: la construction d’une alternative monĂ©taire

Le dĂ©sordre monĂ©taire international qui s’est gĂ©nĂ©ralisĂ© dans les annĂ©es 1970 ne pouvait laisser l’Europe indiffĂ©rente. Sur le Vieux Continent, l’abolition des frontiĂšres au sein de la CommunautĂ© Ă©conomique europĂ©enne (CEE) n’Ă©tait pas un vain mot: les pays europĂ©ens sont les pays les plus ouverts au commerce international; l’instabilitĂ© monĂ©taire est pour eux particuliĂšrement insupportable. On comprend donc que l’Europe se soit lancĂ©e trĂšs vite dans la mise en place d’un systĂšme monĂ©taire rompant avec les mouvements erratiques des monnaies. DĂšs 1969, au sommet de La Haye, les Six s’Ă©taient donnĂ© comme objectif la rĂ©alisation globale d’une union monĂ©taire.

En 1972 d’abord, avec le « serpent monĂ©taire » puis en mars 1979, avec le SystĂšme monĂ©taire europĂ©en (SME), on rĂ©instaure en Europe ce qui avait progressivement disparu au niveau mondial: un systĂšme de paritĂ©s fixes avec des marges de variation limitĂ©es. Mais les problĂšmes s’accumulent: choc pĂ©trolier, entrĂ©e de nouveaux pays dans le CEE… Pratiquement tous les ans, telle monnaie est dĂ©valuĂ©e, telle autre réévaluĂ©e. Certaines monnaies ne rentrent pas dans le systĂšme. D’autres y rentrent pour en sortir aussitĂŽt. Les marges de flottement flottent-elles mĂȘmes allĂšgrement: selon le moment et la monnaie, elles sont Ă©largies Ă  6% ou ramenĂ©es Ă  1%.

Mais au-delĂ  de ces difficultĂ©s, la vĂ©ritable nouveautĂ© du SME est que, dĂ©sormais, les taux pivots sont fixĂ©s en une unitĂ© de compte europĂ©enne: l’ECU (EuropĂ©en Currency Unit), une sorte de synthĂšse des monnaies europĂ©ennes, oĂč chaque devvise compte pour un pourcentage tenant compte du poids Ă©conomique et monĂ©taire de chaque pays.

L’idĂ©e d’une Europe monĂ©taire progresse. En 1986, l’Acte unique rĂ©affirme l’objectif de l’union monĂ©taire. Le traitĂ© de Maastricht, en 1992, fixe les critĂšres de convergence et les conditions Ă  remplir pour accĂ©der Ă  la monnaie unique. Il s’agit de mesures strictes visant Ă  limiter l’inflation, les dĂ©ficits budgĂ©taires et l’endettement. La mĂȘme annĂ©e, une tempĂȘte s’abat sur les monnaies europĂ©ennes les plus faibles: franc, peseta, lire, livre sterling. Le processus continue malgrĂ© tout. En 1995, on choisit le nom de la future monnaie europĂ©enne: le nom ECU est abandonnĂ© (notamment Ă  cause d’une assonance dĂ©sagrĂ©able en allemand avec die kuh, la vache) au profit de « euro », plus digeste dans les diffĂ©rentes langues.

Le lancement de la nouvelle monnaie a lieu officiellement le 1er janvier 1999. Á cette date, onze pays sont « Ă©ligibles ». Les Britanniques ne sont pas de l’aventure, ni les Danois et les SuĂ©dois qui refusent par rĂ©fĂ©rendum de l’adopter. Les Grecs, qui ne remplissaient pas alors les conditions d’adhĂ©sion, rejoignent les onze Ă©lus en 2000. Le 1er janvier 2002, l’euro entre physiquement en circulation dans douze pays.

Euro qui comme Ulysse…

La monnaie europĂ©enne n’en est qu’au dĂ©but d’un long voyage, mais dĂ©jĂ  on ne peut que constater sa rĂ©ussite. Elle est d’abord la manifestation la plus tangible de la construction europĂ©enne. L’Europe passe dans nos mains quand nous payons une baguette avec une piĂšce allemande ou espagnole. Nous nous sentons moins Ă  l’Ă©tranger quand nous payons un cafĂ© au Portugal (0,50 euro…) avec la monnaie qu’on nous a rendu Ă  Paris.

Mais le plus important n’est pas lĂ . C’est avec l’euro que l’Europe est devenu rĂ©ellement un grand marchĂ© unique. Les entreprises y ont rĂ©alisĂ© des Ă©conomies colossales et le marchĂ© est devenu rĂ©ellement transparent (voir le prix du cafĂ© portugais). C’est avec l’euro que nos pays se sont soustraits au dĂ©sordre monĂ©taire international et Ă  l’emprise du dollar; C’est grĂące Ă  l’euro que le dernier choc pĂ©trolier, pourtant violent, a pu ĂȘtre encaissĂ© sans trop de dĂ©gats. Ose-t-on imaginer ce que seraient devenus le franc ou la lire dans les grandes tempĂȘtes de ce dĂ©but de millĂ©naire ? C’est par (et pour) l’euro que nous profitons de faibles taux d’inflation et de faibles taux d’intĂ©rĂȘt.

DĂ©jĂ  deuxiĂšme monnaie mondiale aprĂšs le dollar pour les Ă©changes, la monnaie europĂ©enne est utilisĂ©e par des pays tiers pour libeller contrats et emprunts. Des accords spĂ©cifiques la lient aux monnaies d’Europe de l’Est et de la MĂ©diterranĂ©e. Une alternative vitale pour les temps qui courent.

Le coĂ»t de l’euro

Pourtant, des voix s’Ă©lĂšvent rĂ©guliĂšrement pour protester contre la monnaie unique et ses sous-entendus. Le sous-entendu le plus Ă©vident, c’est que l’Europe, qui a tant de difficultĂ©s Ă  s’accorder sur une quelconque politique commune, s’est livrĂ©e pieds et poings liĂ©s Ă  une politique de rigueur pour atteindre l’objectif de la monnaie unique. Le choix fait par François Mitterrand en 1983 d’abandonner la politique de relance de Pierre Mauroy (nĂ© en 1928) vaut dĂ©sormais pour tout le monde. ContrĂŽle sĂ©vĂšre des dĂ©penses publiques, limitation des dĂ©ficits, privatisations: le pacte de stabilitĂ© n’est pas fait pour plaire Ă  tout le monde.

La philosophie de base de l’euro est toute allemande et la localisation de la Banque centrale europĂ©enne Ă  Francfort n’est pas fortuite. On a voulu une monnaie forte, on a voulu terrasser l’inflation, cette vieille phobie allemande: tout cela passe par de la rigueur, encore et toujours. C’est pour cela qu’on reproche Ă  l’euro la croissance molle et Ă©ventuellement le chĂŽmage, qui sĂ©vit sur le Vieux Continent. Un pays semble particuliĂšrement touchĂ©: l’Italie.

Le cas de ce pays est instructif: longtemps habituĂ© aux dĂ©lices d’une monnaie faible qui favorisait ses exportations, l’Italie est confrontĂ©e, avec l’arrivĂ©e de l’euro, Ă  une perte catastrophique de compĂ©titivitĂ©. Ses produits sont de plus en plus concurrencĂ©s par ceux des pays asiatiques, Chine en tĂȘte. DĂšs lors, le populisme des hommes politiques (dont certains ministres de Berlusconi) n’hĂ©site pas Ă  mettre sur le dos de l’euro tous les malheurs du pays, y compris la violente hausse du coĂ»t de la vie qui s’est manifestĂ©e lors de l’abandon de la lire. Le vrai problĂšme de l’Italie, ce n’est pas l’euro, mais l’euro confronte l’Italie a ses vrais problĂšmes: Ă©nergie trop chĂšre par refus du nuclĂ©aire, innovation insuffisante, systĂšme d’enseignement dĂ©passĂ©. Le vrai problĂšme de l’Italie est de trouver d’autres arguments de vente que le prix de ses marchandises.

L’euro, quant Ă  lui, a un seul vrai dĂ©faut: il condamne l’Europe Ă  l’innovation, Ă  la qualitĂ© et Ă  l’excellence.

Grandeur et décadence du franc

C’est en 1360 que Jean le Bon fit frapper une piĂšce d’une livre tournois portant l’inscription « rex francorum ». Cette piĂšce devint, dans le langage courant, un franc. Le franc devint officiellement la monnaie de la France par la loi du 10 avril 1795. La loi du 17 germinal an XI (7 avril 1803) en fixe la paritĂ© or (0,2903225 gramme) et argent (4,50 grammes). C’est ce franc germinal qui assure la stabilitĂ© monĂ©taire du pays jusqu’en 1914. L’inflation nĂ©e de la guerre et la spĂ©culation, notamment pendant le gouvernement du Cartel des gauches (1924-1926), mettent Ă  mal la monnaie française, qui devient inconvertible en or. PoincarĂ©, au prix d’une longue politique de rigueur, rĂ©ussit Ă  rĂ©tablir la valeur du franc et sa convertibilitĂ©, mais Ă  un niveau bien plus faible qu’avant guerre (65,5 mg). Pendant le Front Populaire, le franc est de nouveau victime de la spĂ©culation et du « mur de l’argent » (les milieux d’affaires, qui se mĂ©fient du gouvernement de gauche, exportent massivement des capitaux). Entre 1936 et 1938, le franc est de nouveau dĂ©valuĂ© et devient encore une fois inconvertible. Dans l’aprĂšs-guerre, aprĂšs de sĂ©rieux efforts, le franc redevient une monnaie forte: en 1958, le passage au « nouveau franc » (valant 100 anciens francs) symbolise une nouvelle soliditĂ© monĂ©taire, confortĂ©e par des excĂ©dents commerciaux qui provoquent des entrĂ©es de devises (notamment de dollars), dont de Gaulle demande habilement la conversion en or. Les Ă©vĂ©nements de 1968 provoquent une crise passagĂšre et une dĂ©valuation (en 1969) qui en annonce bien d’autres, tout au long du dernier quart du siĂšcle. Dans cette pĂ©riode, secouĂ© par les chocs pĂ©troliers, la crise ou l’arrivĂ©e de la gauche au pouvoir, le franc se dĂ©mĂšne entre dĂ©valuations, flottement et ancrage dans les systĂšmes de stabilisation europĂ©ens. Une derniĂšre attaque spĂ©culative contre le franc, fin 1992, est vaillamment repoussĂ©e par la Banque de France. Á partir de ce moment lĂ , le sort du franc se joue dans le cadre du traitĂ© de Maastricht. La France en respecte d’emblĂ©e les critĂšres et le franc se dissout dans la nouvelle monnaie europĂ©enne, l’euro, en 1999. En 2002, les francs sont rapidement retirĂ©s de la circulation.

Michel Musolino, professeur d’économie en classes prĂ©paratoires Ă  HEC