Régis Mex
La crĂ©ation monĂ©taire par le crĂ©dit commercial est la forme la plus importante de crĂ©ation monĂ©taire et l’escompte est le mĂ©canisme qui accompagne automatiquement l’essentiel de la crĂ©ation de biens rĂ©els. Ainsi, l’Ă©quation fondamentale monnaie = richesses rĂ©elles est assurĂ©e. La crĂ©ation monĂ©taire opĂ©rĂ©e lors des opĂ©rations d’escompte est bel et bien parallèle Ă la crĂ©ation de richesses rĂ©elles. Car derrière toute traite Ă©mise et escomptĂ©e, il ne peut y avoir que production de biens. Par ce biais, d’un cĂ´tĂ© on met donc en circulation les produits pendant que de l’autre cĂ´tĂ© on crĂ©e l’argent nĂ©cessaire pour les faire circuler.

Mais cette Ă©galitĂ©, qui a toujours Ă©tĂ© au coeur de l’Ă©quilibre Ă©conomique, et qui l’est chaque jour davantage, est bien fragile. Si elle est rompue, les pires catastrophes peuvent se produire, notamment l’inflation ou la dĂ©flation. On parle d’inflation (du latin inflare, gonfler) lorsque la masse monĂ©taire augmente plus vite que la production. Il y a trop de monnaie par rapport aux biens: les prix augmentent (ou, ce qui revient au mĂŞme, la monnaie se dĂ©prĂ©cie). La dĂ©flation est au contraire une contraction, un « dĂ©gonflement » de la masse monĂ©taire. Dans ce cas, les prix baissent.
La brouette et les poireaux: l’hyperinflation allemande
L’exemple le plus spectaculaire d’inflation eut lieu dans l’Allemagne de Weimar, dans les annĂ©es 1920. Tout au long de l’après-guerre, les prix augmentent en Allemagne plus qu’ailleurs. Au cours de l’Ă©tĂ© et de l’automne 1923, la hausse des prix connaĂ®t une envolĂ©e hyperbolique. Les prix flambent de jours en jours, puis d’heure en heure. La Banque centrale allemande n’a mĂŞme pas le temps d’imprimer de nouveaux billets: on les surcharge avec des zĂ©ros supplĂ©mentaires Ă coups de tampon. Les mĂ©nagères vont faire les courses avec des brouettes remplies de billets et reviennent avec quelques poireaux. Les ouvriers sont payĂ©s deux fois par jour: ainsi, Ă midi, ils peuvent faire quelques courses et Ă©viter l’inflation de l’après-midi.
On raconte l’histoire d’un journaliste amĂ©ricain arrivant en Allemagne: il n’a qu’un dollar en poche et dĂ©sire dĂ®ner. Il entre dans un restaurant et demande si on peut lui servir quelque chose pour un dollar. On lui sert un repas gargantuesque. Après le dessert, alors qu’il est en train de fumer un cigare, il est surpris de voir le garçon lui apporter une entrĂ©e. ÉtonnĂ©, il demande la raison de cette prolongation curieuse de son repas. « Le dollar vient encore d’augmenter », rĂ©pondit simplement le garçon. Les chiffres parlent d’eux-mĂŞmes. En 1919, 1 dollar valait 14 marks. Fin novembre 1923, ce mĂŞme dollar valait la bagatelle de 4 200 000 000 000 marks. Oui, vous avez bien lu: quatre mille deux cent milliards de marks !
Étalon monĂ©taire ou talon d’Achille ? (Les problèmes monĂ©taires internationaux)
Admettons que, grâce Ă la puissance de l’État et Ă sa crĂ©dibilitĂ©, une monnaie soit acceptĂ©e et utilisĂ©e dans un pays. Mais que se passe-t-il dès qu’on sort des frontières et qu’on achète ou vend des produits Ă l’Ă©tranger ? Il est Ă©vident qu’un vendeur ne voudra accepter un paiement que s’il est effectuĂ©e dans sa monnaie, la seule qu’il connaisse. L’acheteur, lui, n’aura pour payer que la monnaie utilisĂ©e dans son pays. Un problème Ă©pineux se pose donc: celui du change.
Écartons pour le moment l’existence d’un moyen de paiement commun Ă l’acheteur et au vendeur, ou reconnu par les deux. Cela a existĂ© et cela existe: le pĂ©trole se paie aujourd’hui en dollars, mais c’est une exception. La règle veut plutĂ´t que les contrats soient signĂ©s dans la monnaie du vendeur et que l’acheteur paie dans cette mĂŞme monnaie. Il doit donc s’adresser Ă sa banque pour une opĂ©ration de change.
On voit immĂ©diatement la question dĂ©licate qui doit ĂŞtre rĂ©glĂ©e: quelle est la valeur de l’autre monnaie ? Dans l’histoire, on a connu trois systèmes rĂ©glant le problème du change ou de la paritĂ© entre monnaies: l’Ă©talon-or, l’Ă©talon change or et les changes flottants.
L’Ă©talon-or
Le Royaume-Uni promulgue en 1817 le Gold Standard Act. La loi stipule que chaque livre vaut quelque 8 grammes d’or. Ce système, appuyĂ© par la domination incontestĂ©e de l’Angleterre dans les domaines Ă©conomique, monĂ©taire et financier s’Ă©tend au monde entier comme rĂ©fĂ©rence. Dès lors, le problème du change et de la paritĂ© entre monnaies trouve une solution simple. Chaque pays possède une masse monĂ©taire et un stock d’or. Le rapport masse monĂ©taire/stock d’or donne la paritĂ© or de la monnaie. Le taux de change entre monnaies est fixĂ© par une simple règle de trois: si la livre vaut 8 grammes d’or et que le franc en vaut 4, alors la livre vaut 2 francs. Enfantin.
Parité or et échanges commerciaux
Dans ces conditions, les Ă©changes se dĂ©roulent sans encombre. Imaginons que France et Angleterre aient des Ă©changes Ă©quilibrĂ©s: dans ce cas, l’entreprise anglaise qui importe demande Ă sa banque mettons 200 francs, qui vont lui coĂ»ter 100 livres. De l’autre cĂ´tĂ© de la Manche, l’entreprise française qui importe demande 100 livres qui lui coĂ»tent 200 francs. Si les Ă©changes sont Ă©quilibrĂ©s, deux autres entrepriss expriment une demande contraire de mĂŞme montant. Dans ce cas, les banques Ă qui les entreprises s’adressent ont exactement de quoi satisfaire les demandes en devises de leurs clients.
Imaginons qu’il n’y ait qu’une banque. Lorsque le client anglais, importateur de produits français, vient lui demander 200 francs, elle lui donne les 200 francs que le client français, acheteur de produits anglais, lui a donnĂ© pour acheter les 100 livres dont elle a besoin.
Ainsi, offre et demande de devises dans les deux pays sont identiques. Les francs restent en France et les livres en Angleterre. Les masses monĂ©taires des deux pays ne varient pas, ni leurs rĂ©serves en or. Masses monĂ©taires stables, stock d’or stables: la paritĂ© entre les deux monnaies reste la mĂŞme. Tirons-en cette conclusion: si les Ă©changes extĂ©rieurs d’un pays sont Ă©quilibrĂ©s, la paritĂ© de sa monnaie ne varie pas.
Que se passe-t-il si ce n’est pas le cas ? Simplifions: si un pays achète plus qu’il ne vend, la mĂ©canique ci-dessus ne joue qu’Ă hauteur de la partie des importations couverte par des exportations. Et le reste ? Et le dĂ©ficit ? LĂ , il n’y a qu’une possibilitĂ©: sortir de l’or. Soit pour payer le vendeur directement, soit pour acheter sa devise et le payer avec celle-ci. Mais la sanction est immĂ©diate: le pays dĂ©ficitaire a moins d’or et sa monnaie est dĂ©prĂ©ciĂ©e, dĂ©valuĂ©e. Pourquoi ? Parce ce que dans le pays il y a autant de monnaie en circulation, mais cette monnaie est dĂ©sormais garantie par moins d’or: sa paritĂ© or baisse. Et si le pays a un excĂ©dent commercial, c’est le contraire. Tirons-en cette conclusion: lorsqu’un pays a un dĂ©ficit commercial, sa monnaie se dĂ©value; lorsqu’il a un excĂ©dent, elle se réévalue.
Gardons en tête ce principe, car il est valable pour tous les systèmes monétaires.
Punition et rééquilibrage
Ces mĂ©canismes ont un sens Ă©conomique prĂ©cis. Un pays qui a un dĂ©ficit commercial est sanctionnĂ© par la baisse de sa monnaie. Concrètement, cela signifie qu’il est « puni ». Punition immĂ©diate, impitoyable. Avec la baisse de sa monnaie, tous les produits Ă©trangers lui coĂ»tent plus cher. Parallèlement, ses produits deviennent moins chers pour les Ă©trangers. En clair, le pays s’appauvrit. Pour avoir la mĂŞme quantitĂ© de produits Ă©trangers, il doit cĂ©der une plus grande quantitĂ© de ses produits. Son travail, ses terres, son patrimoine, toutes ses richesses sont dĂ©prĂ©ciĂ©es. Mais quelle faute est la sienne ? Une faute impardonnable: il a moins donnĂ© qu’il n’a pris aux autres: il a eu plus besoin des autres que les autres n’ont eu besoin de lui. En clair, il a vĂ©cu au-dessus de ses moyens.
C’est la dure loi du marchĂ©. Mais si le marchĂ© est dur il sait se monter magnanime. La punition de ce pays frivole est aussi le moyen de sa rĂ©demption. S’il comprend la leçon et sait en tenir compte, tout devrait rentrer dans la normalitĂ©. Les produits Ă©trangers sont devenus plus chers ? Qu’Ă cela ne tienne: le pays devra en consommer moins. Ses produits sont devenus moins chers ? Tant mieux: il pourra en vendre plus. Ainsi, si la logique est respectĂ©e, la balance commerciale devrait se rééquilibrer.
Au cours de la Première Guerre mondiale, le système de l’Ă©talon-or, qui s’Ă©tait bâti au XIXe siècle autour de la puissance britannique, vole en Ă©clats et un autre système se met en place.
Des monnaies pivots
Les pays europĂ©ens ont connu au cours de la guerre, en sus des autres, un double malheur monĂ©taire: leurs masses monĂ©taires, exagĂ©rĂ©ment gonflĂ©es par le recours massif des États au crĂ©dit, ont littĂ©ralement explosĂ©. Parallèlement, leurs stocks d’or ont fondu. Les AmĂ©ricains avaient beau ĂŞtre les alliĂ©s de la France et de l’Angleterre, ils n’acceptaient en paiement de leurs armes, de leur nourriture et de leurs marchandises que de l’or en barres. Au dĂ©but des annĂ©es 1920, la vĂ©ritĂ© apparaĂ®t dans toute sa cruautĂ©: les deux tiers de l’or mondial qui, avant la guerre, se trouvait en Europe sont dĂ©sormais aux États-Unis. En Europe, il ne reste que la moitiĂ© de l’or de 1914, mais les masses monĂ©taires sont multipliĂ©es par sept ! Dans ces conditions, plus question d’Ă©talon-or (sauf pour les États-Unis, bien sĂ»r).
Une drĂ´le de confĂ©rence monĂ©taire se tient Ă GĂŞnes en 1922, qui va donner naissance Ă un drĂ´le de système. Ă GĂŞnes, les AmĂ©ricains sont absents. Depuis la victoire des rĂ©publicains aux Ă©lections, le mot d’ordre est Ă l’isolationnisme: les affaires du monde ne les intĂ©ressent plus. Ă l’inverse, la Russie soviĂ©tique est lĂ , on se demande pourquoi. Dans le dĂ©sarroi ambiant, on imagine un système palliant l’impossibilitĂ© de bon nombre de pays de revenir Ă la paritĂ© or et Ă la convertibilitĂ© de leur monnaie: ils n’ont qu’Ă utiliser les devises convertibles en or comme garantie et Ă©talon de valeur de leur monnaie. Ainsi, toutes les monnaies se trouvent rattachĂ©es Ă l’or; certaines directement, d’autres indirectement, en passant par des monnaies pivots.
C’est ce système qu’on appelle alors l’Ă©talon change or (Gold Exchange Standard). Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce système bâtard ne satisfait personne. Surtout pas la France et l’Angleterre qui, ayant gagnĂ© la guerre et Ă©tant Ă la tĂŞte de deux empires coloniaux s’Ă©tendant sur la planète entière, se voyaient mal ravalĂ©es au rang de puissances monĂ©taires de banlieue. LĂ©nine n’avait-il pas d’ailleurs dit: « La dĂ©valuation est l’arrĂŞt de mort du capitalisme ? ». Et la dĂ©valuation Ă©tait bien lĂ . La livre et le franc n’Ă©taient que l’ombre de ce qu’elles Ă©taient en 1914.
« La dĂ©cision la plus catastrophique »
Dans le système de GĂŞnes, tout pays en ayant les moyens pouvait revenir Ă la convertibilitĂ© de sa monnaie. L’Ă©goĂŻsme et la prĂ©tention des vainqueurs fit le reste. En 1925, Churchill dĂ©crĂ©ta le retour de la livre Ă la paritĂ© or et, qui plus est, avec la mĂŞme valeur qu’en 1914. J.K. Galbraith devait dire que ce fut « la dĂ©cision la plus radicalement dĂ©sastreuse des temps modernes en matière monĂ©taire ».
Un tel jugement mĂ©rite quelques explications. Pour revenir Ă la paritĂ© or de 1914, le gouvernement britannique a dĂ» pratiquer une politique durement dĂ©flationniste. Compte tenu de la situation anglaise de l’après-guerre, cela signifiait « dĂ©gonfler » la masse monĂ©taire, la rĂ©duire. Comment s’y est-il pris ? En augmentant les taux d’intĂ©rĂŞt d’abord, en pratiquant un strict Ă©quilibre budgĂ©taire ensuite, c’est-Ă -dire en limitant les dĂ©penses de l’État et en augmentant les recettes, ce qui veut dire alourdir impĂ´ts et taxes. Socialement, cette politique s’est traduite par des conflits sociaux très durs, notamment la cĂ©lèbre grève des mineurs de 1926, le conflit le plus ravageur de l’histoire britannique. Mais le jugement sĂ©vère de Galbraith sous-entend que la dĂ©cision de Churchill eut un impact bien plus dĂ©vastateur encore que cela.
Probablement faut-il chercher lĂ une des causes essentielles d’une des crises les plus dramatiques de l’histoire: la crise de 1929. L’attachement Ă la paritĂ© or des monnaies fut en effet le dogme le mieux partagĂ© des annĂ©es 1920. Les États-Unis s’y sont tenus avec rigueur, les Anglais y ont sacrifiĂ© leur croissance dès 1925 et la France n’a pas Ă©tĂ© en reste publique dès 1926 elle s’est lancĂ©e dans la mĂŞme politique aboutissant au retour de la paritĂ© or avec le franc PoincarĂ© en 1928. Or, la crise de 1929 a Ă©tĂ© une crise dĂ©flationniste, caractĂ©risĂ©e par la contraction de la masse monĂ©taire, la baisse des prix, des salaires, de la production et de l’emploi. Les politiques de rigueur monĂ©taire des annĂ©es 1920 ont probablement fait le lit de la catastrophe de 1929. Milton Friedman lui-mĂŞme qualifie la politique monĂ©taire des États-Unis Ă la veille de la crise d’ »ineptie ». C’est dire…
Bretton Woods et l’Ă©talon dollar
Après la Deuxième Guerre mondiale, les vainqueurs absolus, les États-Unis, ont visiblement retenu la leçon. Le système qu’ils mettent en place en 1944 Ă la confĂ©rence de Bretton Woods sous entend la volontĂ©, totalement exclue en 1919, d’assumer pleinement leur rĂ´le de puissance dominante. Le projet du reprĂ©sentant britannique, un certain J.M. Keynes, est rapidement Ă©cartĂ©. Ce projet Ă©tait fondĂ© sur la crĂ©ation d’une monnaie internationale: le bancor. Fi de la monnaie internationale spĂ©cifique, cette monnaie existe dĂ©jĂ : c’est le dollar.
Le système mis en place est encore un Ă©talon change or, mais cette fois-ci, la seule monnaie convertible en or est le dollar. La devise amĂ©ricaine devient ainsi le pilier d’un système solide, tenu par des règles strictes, enfin en accord avec la situation rĂ©elle.
Les parités fixes
Le dollar est convertible en or sur la base d’une paritĂ© de 35 dollars l’once et les autres monnaies sont thĂ©oriquement rattachĂ©es Ă l’or par l’intermĂ©diaire du dollar. Le système de change entre monnaies est un système de paritĂ©s fixes. La valeur du change est dĂ©finie une bonne fois pour toutes: seule une variation de + ou -1% est autorisĂ©e. Au-delĂ , les pays doivent entamer une procĂ©dure complexe de dĂ©valuation ou de réévaluation. Les banques centrales des diffĂ©rents pays sont tenues d’intervenir sur le marchĂ© des changes pour Ă©viter des variations excessives, c’est-Ă -dire supĂ©rieures Ă 1%. Comment font-elles ? C’est simple: si leur monnaie a tendance Ă monter, elles doivent en vendre. Si elle a tendance Ă baisser, elles doivent en acheter.
Concrètement, si le mark monte au-delĂ de 1%, la Bundesbank doit vendre des marks; si le franc baisse au-delĂ de 1%, la Banque de France doit acheter des francs. Ainsi l’Ă©quilibre entre l’offre et la demande sera rĂ©tabli et la paritĂ© de la monnaie prĂ©servĂ©e. Mais un problème se pose ici: oĂą les banques centrales vont-elles chercher les devises nĂ©cessaires pour ces interventions ? Si tout va bien, elles peuvent puiser dans leurs rĂ©serves de change constituĂ©es par l’accumulation des devises issues d’un commerce extĂ©rieur excĂ©dentaire. Sinon, elles doivent demander des prĂŞts Ă un organisme ad hoc: le Fonds monĂ©taire international (FMI).
Le roi dollar
Dans ce système, le dollar a un rĂ´le privilĂ©giĂ©. Seule monnaie convertible en or, il devient as good as gold (aussi bon que l’or). Le système des paritĂ©s fixes fait par ailleurs de la monnaie amĂ©ricaine l’outil privilĂ©giĂ© des interventions sur le marchĂ© des changes. Deux bonnes raisons pour faire du dollar la monnaie de rĂ©serve privilĂ©giĂ©e.
Ce n’est pas tout. Étant la monnaie pivot, le dollar jouit de deux prĂ©rogatives princières: la première est que le risque de change si on utilise le dollar pour les paiements internationaux est moindre. Voyons comment. Le risque de change est la possibilitĂ© de payer plus cher que prĂ©vu un produit achetĂ© Ă l’Ă©tranger. Dans le commerce international, comme dans toute forme de commerce entre entreprises, les paiements se font par traite. On signe un contrat aujourd’hui, on paie dans un mois, deux mois, plus Ă©ventuellement. Le contrat Ă©tant stipulĂ© dans la monnaie du vendeur, l’acheteur peut, au moment oĂą il va Ă la banque acheter des devises, payer ces devises plus cher si leur cours a augmentĂ©.
Dans le système de Bretton Woods, chaque monnaie peut, sur une pĂ©riode donnĂ©e, varier de + ou -1% par rapport au dollar. Si on compte bien, en tout, on a une possibilitĂ© de variation de 2%. Si, pour les besoins du commerce, on doit passer, par exemple, du franc au mark, le risque de change est de 4% (2% de baisse totale du franc +2% de hausse totale du mark). Si on utilise le dollar, le risque est limitĂ© Ă 2%, c’est-Ă -dire la variation maximale autorisĂ©e entre une monnaie quelconque et le dollar. Cette raison, avec d’autres, a fait du dollar la monnaie la plus utilisĂ©e dans les Ă©changes internationaux.
L’autre privilège du dollar est Ă©galement liĂ© Ă sa nature de pivot du système. Les États-Unis, en effet, font l’Ă©conomie d’interventions dispendieuses sur le marchĂ© des changes pour garantir la paritĂ© du dollar. Comment est-ce possible ? Si le franc baisse, par exemple, la Banque de France achète des francs. Avec quoi ? Des dollars entre autre. La Banque de France Ă©vite ainsi que le dollar ne s’apprĂ©cie exagĂ©rĂ©ment. Si le mark monte, la Bundesbank va en vendre. Contre quoi ? Des dollars probablement. La Banque centrale allemande empĂŞche donc que le dollar baisse. Ce sont ainsi les banques centrales du monde entier qui s’occupent de la sale besogne. C’est tout bĂ©nĂ©fice pour la FED, la Banque centrale amĂ©ricaine !
Eurodollars et capitaux fébriles
La consĂ©quence de ce système ne s’est pas fait attendre. Le dollar est devenu, et reste, la monnaie la plus utilisĂ©e dans les Ă©changes internationaux, bien au-delĂ des Ă©changes amĂ©ricains. Le pĂ©trole, c’est bien connu, se paie en dollars. il est devenu Ă©galement une monnaie de rĂ©serve pour bon nombre d’États et, in fine, s’est en quelque sorte Ă©mancipĂ© de son crĂ©ateur pour devenir eurodollar. Les eurodollars sont des dollars qui circulent en dehors des États-Unis. On doit leur nom au code d’une banque soviĂ©tique ( »eurobank ») qui la première a dĂ©tenu des comptes en dollars (le rouble n’ayant jamais Ă©tĂ© acceptĂ© pour les Ă©changes avec l’Occident).
Ainsi, une masse colossale de billets verts s’est mise Ă circuler Ă travers le monde, se dĂ©plaçant d’un pays Ă l’autre au grès d’opĂ©rations lĂ©gales ou illĂ©gales (la drogue et les armes se paient en dollars) dans un but qui s’est affirmĂ© comme dĂ©finitivement prioritaire: la spĂ©culation. Le système a parfaitement fonctionnĂ© pendant une vingtaine d’annĂ©es. Il a notamment permis une extraordinaire croissance des Ă©changes mais, Ă partir de la fin des annĂ©es 1960, Bretton Woods s’est transformĂ© en un monstre ingĂ©rable. Pour les États-Unis et pour le monde.
Fluctuat et agitatur: les changes flottants
Ce qui Ă©tait arrivĂ© aux monnaies europĂ©ennes Ă cause de la guerre arrive Ă©galement aux États-Unis, en pleine paix. la masse de dollars, gonflĂ©e par l’essor des Ă©changes et par une demande toujours inassouvie, finit par dĂ©passer allĂ©grement sa couverture en or. Dans le deuxième moitiĂ© des annĂ©es 1960, des esprits malins ou clairvoyants, dont la France du gĂ©nĂ©ral de Gaulle, comprennent que la paritĂ© or du dollar ne va pas pouvoir ĂŞtre maintenue Ă©ternellement. Ils se sont mettent donc Ă demander la conversion de leurs dollars en or. Les États-Unis doivent faire face Ă une vĂ©ritable hĂ©morragie. Et une ultime et calamiteuse tentative de retour Ă la paritĂ© or de la livre (dĂ©cidĂ©ment…) fait basculer le monde dans le cauchemar.
En 1971, pour la première fois, la balance commerciale amĂ©ricaine devient dĂ©ficitaire. Le dollar ne peut que baisser. Sa paritĂ© or devient intenable. Le 15 aoĂ»t, Nixon proclame l’inconvertibilitĂ© du dollar. Tous ceux qui s’Ă©taient accrochĂ©s Ă une monnaie as good as gold sont servis.
Le désordre monétaire international
Les annĂ©es 1970 commencent par la longue agonie du système monĂ©taire qui avait scellĂ© la domination amĂ©ricaine. Elles s’achèvent par la rĂ©affirmation de cette mĂŞme domination, mais de manière bien plus perverse.
Le système de Bretton Woods est attaquĂ© de toutes parts. Son pilier, le dollar, s’effrite: dĂ©tachĂ© de l’or, il plonge au fur et Ă mesure que les États-Unis sombrent dans une des pĂ©riodes les plus noires de leur histoire. Chocs pĂ©troliers, dĂ©faite au Vietnam, Watergate et, pour finir, la rĂ©volution iranienne. Les paritĂ©s fixes ne tiennent pas face aux mouvements spĂ©culatifs puissants. Le FMI n’a plus de devises Ă prĂŞter, on essaie de lui inventer une nouvelle monnaie de rĂ©fĂ©rence: les droits de tirages spĂ©ciaux (DTS): c’est l’Ă©chec.
En 1973, on effectue un replâtrage du système: les marges de variations sont Ă©largies (+ ou – 2,25%), mais ça ne fait qu’exciter la spĂ©culation. Les monnaies faibles (livre, franc, livre) sont dĂ©valuĂ©es Ă rĂ©pĂ©tition. Les monnaies fortes (mark, yen, franc suisse) s’envolent. En 1976, Ă la confĂ©rence de la JamaĂŻque, on prend le taureau par les cornes: les paritĂ©s fixes sont abandonnĂ©es, l’or est dĂ©finitivement dĂ©monitisĂ©. Il faut dire que sur le marchĂ©, il ne se nĂ©gocie plus Ă 35 mais Ă 500 dollars l’once !
Les changes flottants
Bretton Woods est mort et enterrĂ©. Les gouvernements abandonnent une partie perdue d’avance: on ne peut plus contrĂ´ler le cours des monnaies. Le professeur Friedman et les Ă©conomistes libĂ©raux tiennent lĂ leur première victoire: dĂ©sormais, c’est le marchĂ©, et lui seul, qui va fixer la valeur des monnaies. Leur cours va varier quotidiennement selon les variations de l’offre et de la demande. La marchĂ© des changes brasse dĂ©sormais quotidiennement plus de capitaux que la Bourse elle-mĂŞme. Le dollar touche le fond: en 1979, il vaut moins de 4 francs.
Avec l’arrivĂ©e au pouvoir de Ronald Reagan, les choses vont prendre une toute autre tournure. De stricte obĂ©dience libĂ©rale, le nouveau PrĂ©sident s’en prend violemment Ă l’inflation et Ă l’État. Pour terrasser l’inflation, la FED augmente les taux d’intĂ©rĂŞt de manière plus que consĂ©quente: on n’est pas loin de 20%. Par ailleurs, libĂ©rĂ©s de toute contrainte, les salaires s’effondrent, ainsi que les dĂ©penses sociales de l’État. L’inflation est vite jugulĂ©e par cette cure violente. Sur le marchĂ© des changes, le dollar s’envole. AttirĂ©s par les taux amĂ©ricains, les capitaux fĂ©briles se ruent sur le billet vert, d’autant plus que la politique Ă©trangère de Reagan restaure très vite la crĂ©dibilitĂ© amĂ©ricaine mise Ă mal par ses prĂ©decesseurs. Le dollar se hisse Ă plus de 10 francs.
Un droit de cuissage planétaire
Tout va bien donc. La politique de Reagan est efficace: l’Ă©conomie amĂ©ricaine repart, l’inflation baisse, le chĂ´mage Ă©galement. Le dollar est fort. Le prĂ©sident amĂ©ricain se permet mĂŞme de narguer ses collègues. Ă François Mitterrand (1916-1996) qui lui fait remarquer que le dollar est trop haut, Reagan rĂ©pond: « Ce n’est pas le dollar qui est trop fort, ce sont les autres monnaies qui sont trop faibles. »
Reste un dĂ©tail. La libĂ©ration du marchĂ© des changes aurait dĂ» rendre les devises Ă la vĂ©ritĂ© des prix, si chère aux libĂ©raux. On l’a vu, ce qui devrait Ă©tablir la valeur d’une monnaie, c’est la situation du commerce extĂ©rieur d’un pays: Ă dĂ©ficit commercial, monnaie faible, et Ă excĂ©dent commercial, monnaie forte, avec les rééquilibrages automatiques que l’on sait. Une monnaie faible devait permettre de vendre plus et obliger Ă acheter moins et le contraire pour une monnaie forte.
Qu’en est-il des États-Unis ? Depuis 1971, ce pays a un commerce extĂ©rieur chroniquement dĂ©ficitaire. Bon an mal an, les AmĂ©ricains achètent au minimum 100 milliards de dollars de plus qu’ils ne vendent. Cela fait trente ans que ça dure. Dans une telle situation, n’importe quel autre pays aurait Ă©tĂ© rĂ©duit Ă la faillite. Sa monnaie ne devrait mĂŞme pas valoir le prix du papier sur lequel elle est imprimĂ©e. Rien de tel ne s’est produit pour les États-Unis. Comment est-ce possible ? MĂŞme dĂ©tachĂ© de l’or, le dollar reste le moyen de paiement et de rĂ©serve le plus utilisĂ© au monde. Les dollars avec lesquels les AmĂ©ricains paient leurs dĂ©ficits ne reviennent pas aux États-Unis. Cela veut dire qu’ils ne paient pas leur dĂ©ficit. C’est exactement comme si vous payiez vos achats avec des chèques que personne n’aurait l’idĂ©e d’encaisser.
Tant que la confiance règne, tout cela ne pose guère de problèmes. Lorsque les États-Unis n’ont plus d’argent pour payer leurs importations ou le dĂ©ficit de leur budget, ils Ă©mettent des bons du trĂ©sor. Le monde souscrit avec empressement. On leur prĂŞte leurs dollars. Depuis 1971, les États-Unis vivent des crĂ©dits que leur fournissent les autres pays. Un gigantesque plan Marshall Ă l’envers, dont le colossal endettement amĂ©ricain donne la mesure: quelques 10 000 milliards de dollars si on additionne la dette publique et la dette externe, 30 000 milliards de dette total, soit 31% du produit mondial brut. Une paille.
Du serpent Ă l’euro: la construction d’une alternative monĂ©taire
Le dĂ©sordre monĂ©taire international qui s’est gĂ©nĂ©ralisĂ© dans les annĂ©es 1970 ne pouvait laisser l’Europe indiffĂ©rente. Sur le Vieux Continent, l’abolition des frontières au sein de la CommunautĂ© Ă©conomique europĂ©enne (CEE) n’Ă©tait pas un vain mot: les pays europĂ©ens sont les pays les plus ouverts au commerce international; l’instabilitĂ© monĂ©taire est pour eux particulièrement insupportable. On comprend donc que l’Europe se soit lancĂ©e très vite dans la mise en place d’un système monĂ©taire rompant avec les mouvements erratiques des monnaies. Dès 1969, au sommet de La Haye, les Six s’Ă©taient donnĂ© comme objectif la rĂ©alisation globale d’une union monĂ©taire.
En 1972 d’abord, avec le « serpent monĂ©taire » puis en mars 1979, avec le Système monĂ©taire europĂ©en (SME), on rĂ©instaure en Europe ce qui avait progressivement disparu au niveau mondial: un système de paritĂ©s fixes avec des marges de variation limitĂ©es. Mais les problèmes s’accumulent: choc pĂ©trolier, entrĂ©e de nouveaux pays dans le CEE… Pratiquement tous les ans, telle monnaie est dĂ©valuĂ©e, telle autre réévaluĂ©e. Certaines monnaies ne rentrent pas dans le système. D’autres y rentrent pour en sortir aussitĂ´t. Les marges de flottement flottent-elles mĂŞmes allègrement: selon le moment et la monnaie, elles sont Ă©largies Ă 6% ou ramenĂ©es Ă 1%.
Mais au-delĂ de ces difficultĂ©s, la vĂ©ritable nouveautĂ© du SME est que, dĂ©sormais, les taux pivots sont fixĂ©s en une unitĂ© de compte europĂ©enne: l’ECU (EuropĂ©en Currency Unit), une sorte de synthèse des monnaies europĂ©ennes, oĂą chaque devvise compte pour un pourcentage tenant compte du poids Ă©conomique et monĂ©taire de chaque pays.
L’idĂ©e d’une Europe monĂ©taire progresse. En 1986, l’Acte unique rĂ©affirme l’objectif de l’union monĂ©taire. Le traitĂ© de Maastricht, en 1992, fixe les critères de convergence et les conditions Ă remplir pour accĂ©der Ă la monnaie unique. Il s’agit de mesures strictes visant Ă limiter l’inflation, les dĂ©ficits budgĂ©taires et l’endettement. La mĂŞme annĂ©e, une tempĂŞte s’abat sur les monnaies europĂ©ennes les plus faibles: franc, peseta, lire, livre sterling. Le processus continue malgrĂ© tout. En 1995, on choisit le nom de la future monnaie europĂ©enne: le nom ECU est abandonnĂ© (notamment Ă cause d’une assonance dĂ©sagrĂ©able en allemand avec die kuh, la vache) au profit de « euro », plus digeste dans les diffĂ©rentes langues.
Le lancement de la nouvelle monnaie a lieu officiellement le 1er janvier 1999. Ă cette date, onze pays sont « Ă©ligibles ». Les Britanniques ne sont pas de l’aventure, ni les Danois et les SuĂ©dois qui refusent par rĂ©fĂ©rendum de l’adopter. Les Grecs, qui ne remplissaient pas alors les conditions d’adhĂ©sion, rejoignent les onze Ă©lus en 2000. Le 1er janvier 2002, l’euro entre physiquement en circulation dans douze pays.
Euro qui comme Ulysse…
La monnaie europĂ©enne n’en est qu’au dĂ©but d’un long voyage, mais dĂ©jĂ on ne peut que constater sa rĂ©ussite. Elle est d’abord la manifestation la plus tangible de la construction europĂ©enne. L’Europe passe dans nos mains quand nous payons une baguette avec une pièce allemande ou espagnole. Nous nous sentons moins Ă l’Ă©tranger quand nous payons un cafĂ© au Portugal (0,50 euro…) avec la monnaie qu’on nous a rendu Ă Paris.
Mais le plus important n’est pas lĂ . C’est avec l’euro que l’Europe est devenu rĂ©ellement un grand marchĂ© unique. Les entreprises y ont rĂ©alisĂ© des Ă©conomies colossales et le marchĂ© est devenu rĂ©ellement transparent (voir le prix du cafĂ© portugais). C’est avec l’euro que nos pays se sont soustraits au dĂ©sordre monĂ©taire international et Ă l’emprise du dollar; C’est grâce Ă l’euro que le dernier choc pĂ©trolier, pourtant violent, a pu ĂŞtre encaissĂ© sans trop de dĂ©gats. Ose-t-on imaginer ce que seraient devenus le franc ou la lire dans les grandes tempĂŞtes de ce dĂ©but de millĂ©naire ? C’est par (et pour) l’euro que nous profitons de faibles taux d’inflation et de faibles taux d’intĂ©rĂŞt.
DĂ©jĂ deuxième monnaie mondiale après le dollar pour les Ă©changes, la monnaie europĂ©enne est utilisĂ©e par des pays tiers pour libeller contrats et emprunts. Des accords spĂ©cifiques la lient aux monnaies d’Europe de l’Est et de la MĂ©diterranĂ©e. Une alternative vitale pour les temps qui courent.
Le coĂ»t de l’euro
Pourtant, des voix s’Ă©lèvent rĂ©gulièrement pour protester contre la monnaie unique et ses sous-entendus. Le sous-entendu le plus Ă©vident, c’est que l’Europe, qui a tant de difficultĂ©s Ă s’accorder sur une quelconque politique commune, s’est livrĂ©e pieds et poings liĂ©s Ă une politique de rigueur pour atteindre l’objectif de la monnaie unique. Le choix fait par François Mitterrand en 1983 d’abandonner la politique de relance de Pierre Mauroy (nĂ© en 1928) vaut dĂ©sormais pour tout le monde. ContrĂ´le sĂ©vère des dĂ©penses publiques, limitation des dĂ©ficits, privatisations: le pacte de stabilitĂ© n’est pas fait pour plaire Ă tout le monde.
La philosophie de base de l’euro est toute allemande et la localisation de la Banque centrale europĂ©enne Ă Francfort n’est pas fortuite. On a voulu une monnaie forte, on a voulu terrasser l’inflation, cette vieille phobie allemande: tout cela passe par de la rigueur, encore et toujours. C’est pour cela qu’on reproche Ă l’euro la croissance molle et Ă©ventuellement le chĂ´mage, qui sĂ©vit sur le Vieux Continent. Un pays semble particulièrement touchĂ©: l’Italie.
Le cas de ce pays est instructif: longtemps habituĂ© aux dĂ©lices d’une monnaie faible qui favorisait ses exportations, l’Italie est confrontĂ©e, avec l’arrivĂ©e de l’euro, Ă une perte catastrophique de compĂ©titivitĂ©. Ses produits sont de plus en plus concurrencĂ©s par ceux des pays asiatiques, Chine en tĂŞte. Dès lors, le populisme des hommes politiques (dont certains ministres de Berlusconi) n’hĂ©site pas Ă mettre sur le dos de l’euro tous les malheurs du pays, y compris la violente hausse du coĂ»t de la vie qui s’est manifestĂ©e lors de l’abandon de la lire. Le vrai problème de l’Italie, ce n’est pas l’euro, mais l’euro confronte l’Italie a ses vrais problèmes: Ă©nergie trop chère par refus du nuclĂ©aire, innovation insuffisante, système d’enseignement dĂ©passĂ©. Le vrai problème de l’Italie est de trouver d’autres arguments de vente que le prix de ses marchandises.
L’euro, quant Ă lui, a un seul vrai dĂ©faut: il condamne l’Europe Ă l’innovation, Ă la qualitĂ© et Ă l’excellence.
Grandeur et décadence du franc
C’est en 1360 que Jean le Bon fit frapper une pièce d’une livre tournois portant l’inscription « rex francorum ». Cette pièce devint, dans le langage courant, un franc. Le franc devint officiellement la monnaie de la France par la loi du 10 avril 1795. La loi du 17 germinal an XI (7 avril 1803) en fixe la paritĂ© or (0,2903225 gramme) et argent (4,50 grammes). C’est ce franc germinal qui assure la stabilitĂ© monĂ©taire du pays jusqu’en 1914. L’inflation nĂ©e de la guerre et la spĂ©culation, notamment pendant le gouvernement du Cartel des gauches (1924-1926), mettent Ă mal la monnaie française, qui devient inconvertible en or. PoincarĂ©, au prix d’une longue politique de rigueur, rĂ©ussit Ă rĂ©tablir la valeur du franc et sa convertibilitĂ©, mais Ă un niveau bien plus faible qu’avant guerre (65,5 mg). Pendant le Front Populaire, le franc est de nouveau victime de la spĂ©culation et du « mur de l’argent » (les milieux d’affaires, qui se mĂ©fient du gouvernement de gauche, exportent massivement des capitaux). Entre 1936 et 1938, le franc est de nouveau dĂ©valuĂ© et devient encore une fois inconvertible. Dans l’après-guerre, après de sĂ©rieux efforts, le franc redevient une monnaie forte: en 1958, le passage au « nouveau franc » (valant 100 anciens francs) symbolise une nouvelle soliditĂ© monĂ©taire, confortĂ©e par des excĂ©dents commerciaux qui provoquent des entrĂ©es de devises (notamment de dollars), dont de Gaulle demande habilement la conversion en or. Les Ă©vĂ©nements de 1968 provoquent une crise passagère et une dĂ©valuation (en 1969) qui en annonce bien d’autres, tout au long du dernier quart du siècle. Dans cette pĂ©riode, secouĂ© par les chocs pĂ©troliers, la crise ou l’arrivĂ©e de la gauche au pouvoir, le franc se dĂ©mène entre dĂ©valuations, flottement et ancrage dans les systèmes de stabilisation europĂ©ens. Une dernière attaque spĂ©culative contre le franc, fin 1992, est vaillamment repoussĂ©e par la Banque de France. Ă partir de ce moment lĂ , le sort du franc se joue dans le cadre du traitĂ© de Maastricht. La France en respecte d’emblĂ©e les critères et le franc se dissout dans la nouvelle monnaie europĂ©enne, l’euro, en 1999. En 2002, les francs sont rapidement retirĂ©s de la circulation.
Michel Musolino, professeur d’économie en classes préparatoires à HEC