La mondialisation est une agression contre la prospérité et la démocratie
Par Karl MĂŒller
Lorsque Hans-Peter Martin et Harald Schumann publiĂšrent en 1997 leur livre intitulĂ© Le piĂšge de la mondialisation dans lequel ils reproduisaient les thĂšses de dirigeants dâentreprises rĂ©putĂ©s qui prĂ©voyaient lâavĂšnement de la «SociĂ©tĂ© 20/80» (1), la plupart des intĂ©ressĂ©s estimĂšrent quâil sâagissait dâune Ă©norme exagĂ©ration. PrĂ©tendre que la mondialisation, accompagnĂ©e de la dĂ©rĂ©gulation des marchĂ©s et de la ruineuse concurrence basĂ©e sur la baisse des coĂ»ts, provoquerait un chĂŽmage de masse consolidĂ© dans les pays industrialisĂ©s ne se prĂȘtait guĂšre Ă lâeuphorie de la globalisation des annĂ©es quatre-vingt-dix.
Entre-temps, 13 ans ont passĂ© et le dĂ©veloppement des Ă©vĂ©nements a donnĂ© raison aux deux auteurs. Les pays industrialisĂ©s, dans lesquels on table uniquement sur le rendement maximum pour les actionnaires, des salaires astronomiques pour les dirigeants et des coĂ»ts minimes pour les travailleurs â les Etats-Unis et de nombreux pays de lâUnion europĂ©enne en sont des exemples marquants â affrontent un chĂŽmage de masse structurel et fondamental.
Câest une erreur dâaxer lâĂ©conomie sur les exportations
Les pays qui ont tout misĂ© sur les excĂ©dents dâexportations, les prenant pour un moteur de croissance â qui ont donc violĂ© le principe dâAdam Smith quâune Ă©conomie nationale libĂ©rale ne peut ĂȘtre saine que dans la mesure oĂč lâoffre des biens et des services se mesure Ă un pouvoir dâachat adĂ©quat dans le pays â se sont engagĂ©s sur une fausse voie. LâAllemagne en est un exemple frappant, la moitiĂ© de sa crĂ©ation de valeur reposant sur les exportations. Cela permet de produire massivement sans pour autant tenir compte du pouvoir dâachat dans le pays. Câest bon pour la conjoncture, dâaucuns ramassent de juteux bĂ©nĂ©fices le tout reposant sur une redistribution des revenus au profit des dirigeants et des actionnaires.
Câest une fausse voie. Ce nâest pas sans raison que la politique allemande, alors quâelle Ă©tait encore un peu plus raisonnable, avait adoptĂ© en 1967 une loi de stabilitĂ© dont lâobjectif Ă©conomique et financier Ă©tait de maintenir tant la stabilitĂ© des prix, quâune croisÂsance durable, et un plein emploi â sans oublier lâĂ©quilibre du commerce extĂ©rieur. Ce fut il y a bien longtemps et on semble lâavoir oubliĂ©, alors mĂȘme que cette loi est toujours valable.
Le soutien Ă©tatique aux chĂŽmeurs nâa pas rĂ©solu les difficultĂ©s
La tentative de rĂ©gler le problĂšme du chĂŽmage de masse par les aides Ă©tatiques aux chĂŽmeurs a contribuĂ© â outre les Ă©normes dĂ©penses militaires notamment des Etats-Unis â Ă la montĂ©e des dettes publiques dans presque tous les pays industrialisĂ©s, rĂ©duisant ainsi leurs marges de manĆuvre dans la gestion des dĂ©penses.
Il en rĂ©sulte que si lâon veut rĂ©soudre le problĂšme du chĂŽmage de maniĂšre sensĂ©e, il faut redonner du travail aux gens, un travail digne et capable dâaugmenter le pouvoir dâachat dans le pays, accompagnĂ© dâune baisse des impĂŽts pour la population – tout en veillant Ă ne pas voir baisser les revenus fiscaux â et en soulageant les systĂšmes sociaux publics.
Il est vrai que le plein emploi guérit beaucoup de plaies.
Le leurre des statistiques de lâemploi
On comprend lâimportance du problĂšme Ă rĂ©soudre en Ă©vitant de se fier aux statistiques officielles du chĂŽmage. LâAllemagne en est un exemple. En effet, le pays se prĂ©sente officiellement comme sâil nâavait â au cours des deux annĂ©es de crise â Ă©tĂ© touchĂ© que peu par le chĂŽmage, au contraire dâautres pays. Il est vrai que les chiffres officiels du chĂŽmage ont baissĂ©, selon une derniĂšre Ă©tude de lâOCDE de dĂ©but juillet de cette annĂ©e, passant de 7,9% au dĂ©but de la rĂ©cession Ă 7% aujourdâhui (Ă©tat en mai 2010). Toutefois, cette Ă©tude met aussi le doigt sur lâampleur de lâemploi partiel en Allemagne et surtout le sous-emploi par rapport aux pays de lâOCDE. En additionnant le tout, on arrive Ă 10 millions de personnes sous-employĂ©es (selon la «Neue ZĂŒrcher Zeitung» du 1er juillet). Câest un nombre Ă©norme qui prĂ©sente les chiffres officiels sous un autre jour. Il faut ajouter Ă cela que lâAllemagne a une grande masse de chĂŽmeurs de longue durĂ©e; 45% des chĂŽmeurs inscrits sont sans travail depuis plus dâun an. De plus, le nombre de travailleurs Ă trĂšs bas salaires a considĂ©rablement augmentĂ© au cours des derniĂšres 20 annĂ©es. Nombreux sont ceux et celles qui ne peuvent vivre avec le salaire dâun seul emploi.
Le chĂŽmage structurel augmentera si on ne fait rien
Dans son Ă©tude, lâOCDE exprime son inquiĂ©tude de constater que le chĂŽmage structurel, et donc durable, augmentera dans les annĂ©es Ă venir malgrĂ© la croissance Ă©conomique â si la politique ne change pas de cap. Depuis le dĂ©but de la crise, en 2007, le taux de chĂŽmage dans lâespace de lâOCDE a massivement augmentĂ©: de 29 millions Ă 46 millions en 2010. Et ce ne sont que les chiffres officiels.
Si les alternatives consistent en misĂšre ou en aide de lâEtat, câest le choix entre deux maux. Toutefois, comment rĂ©ussir Ă redonner un travail adĂ©quat aux millions de chĂŽmeurs?
Remettre lâhomme au centre du travail
Le «Rapport sur lâagriculture mondiale» a soumis une proposition pour le domaine de lâagriculture: engager le plus possible de travailleurs plutĂŽt que de continuer Ă mĂ©caniser lâactivitĂ© agricole.
Dans la mesure oĂč les Ă©conomies natioÂnales reviendront aux mains des peuples, il sera possible de redonner â dans les autres domaines de la crĂ©ation de richesses â une prioritĂ© au travail humain, lĂ oĂč il peut ĂȘtre effectuĂ© dans la dignitĂ©. Cela signifie de ne plus mettre au centre le rendement et la concurrence dĂ©sasÂtreuse de diminution des coĂ»ts, mais bien de travailler de telle façon que toutes celles et tous ceux qui sont engagĂ©s dans ce travail retrouvent leurs droits et que la concurrence se contente de nâagir quâau niveau de la qualitĂ© des produits ou des services. En jargon de mĂ©tier: de Shareholder-value Ă StakeÂholder-value!
Il faut agir dâurgence contre le chĂŽmage des jeunes
Il est particuliĂšrement inquiĂ©tant de constater quâun nombre important de jeunes gens sont victimes du chĂŽmage croissant. Dans la classe dâĂąge des 15â24 ans, le taux dâoccupation, de fin 2008 Ă fin 2009, dans lâespace OCDE, qui se trouvait dĂ©jĂ Ă un bas niveau, a chutĂ© de 8,4%. Câest le taux dâoccupation le plus bas de tous les groupes concernĂ©s par le chĂŽmage.
Il faut cependant souligner que ces chiffres ne relĂšvent pas uniquement dâun manque dâoffres dâemplois ou de formation. Malheureusement, un nombre grandissant de jeunes gens sont mal prĂ©parĂ©s Ă affronter la vie rĂ©elle. Il ne faut toutefois pas assombrir le tableau: nĂ©anmoins, dĂšs lors que quelquâun nâarrive pas Ă se maintenir dans la vie professionnelle, il ou elle ne cessera de se heurter Ă des difficultĂ©s. Le renforcement du chĂŽmage cause de plus en plus de difficultĂ©s. Les spĂ©cialistes du travail social expriment lâidĂ©e dâune espĂšce dâhĂ©ritage de la marginalisation. Combien de temps la sociĂ©tĂ© pourra-t-elle le supporter?
Pour intervenir efficacement contre le chĂŽmage de masse, il faut Ă©duquer nos enfants et nos jeunes de maniĂšre Ă ce quâils puissent affronter le monde du travail. Non pas pour en faire des sujets dâun «économisme» dominateur, mais des personnalitĂ©s matures. Ce ne sera possible que sâ lâon procĂšde Ă une rĂ©flexion dans les domaines de lâĂ©ducation et de la pĂ©dagogie et quâon en tire les consĂ©quences.
Le droit au travail
Lâarticle 23 de la «DĂ©claration des droits de lâhomme», datant de 1948, dĂ©clare dans son premier paragraphe: «Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, Ă des conditions Ă©quitables et satisfaisantes de travail et Ă la protection contre le chĂŽmage.»
Les annĂ©es prĂ©cĂ©dant la Seconde Guerre mondiale, lors de la crise Ă©conomique mondiale, avaient montrĂ© quelles consĂ©quences fatales pour les hommes du chĂŽmage et de lâabsence de sens de leur vie.
On arrive Ă la fin de lâĂ©poque oĂč le chĂŽmage de masse pouvait ĂȘtre dissimulĂ© par les aides de lâEtat. Câest fort bien; en effet, cette «solution» manquait de dignitĂ©. Il faut maintenant du courage et de lâimagination pour rĂ©tablir le plein emploi, afin de redonner Ă des millions de personnes un travail qui ait un sens.
Karl MĂŒller, pour Horizons et DĂ©bats
Note :
1. En 1995 eut lieu le premier «State Of The World Forum» Ă lâHĂŽtel Fairmont, dans la ville de San Francisco. Lâobjectif de la rencontre Ă©tait dâanalyser lâĂ©tat du monde, de fixer des objectifs souhaitables et les moyens de les atteindre, et de dĂ©finir la politique globale utile Ă leur mise en Ćuvre. Les dirigeants rĂ©unis Ă San Francisco (Mikael Gorbachov, George H. W. Bush, Margaret Thatcher, Zbigniew Brzezinski, Vaclav Havel, Bill Gates, Ted Turner, etc.) sont arrivĂ©s Ă la conclusion que lâarrivĂ©e de la dĂ©nommĂ©e SociĂ©tĂ© 20/80 (basĂ©e sur le principe de la «Loi de Pareto») est inĂ©vitable, celle dans laquelle le travail de 20% de la population mondiale sera suffisant pour soutenir la totalitĂ© de lâappareil Ă©conomique de la planĂšte. La population restante (80%) sâavĂšrera superflue, et, ne disposant pas de travail ni dâaucune forme dâoccupation, nourrira une frustration croissante.
Câest ici quâentre en jeu le «tittytainment», concept de Zbigniew Brzezinski, prĂ©sentĂ© lors de la rĂ©union Ă lâHĂŽtel de Fairmont. Brzezinski a proposĂ© le tittytainment, un mĂ©lange dâaliment physique et psychologique, pour endormir les masses et contrĂŽler leurs frustrations et protestations prĂ©visibles. Brzezinski dĂ©finit le «tittytainment», comme une combinaison des mots anglais «tits» («seins» en jargon amĂ©ricain) et «entertainment» qui, dans aucun cas, ne doit ĂȘtre compris avec des connotations sexuelles, mais au contraire, comme allusif Ă lâeffet endormant et lĂ©thargique que lâallaitement maternel produit chez le bĂ©bĂ© quand il boit.
















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